« Pourquoi moi ? » demande-t-il, posté près de Corbières, au nord de Marseille. Tout simplement parce que, loin d’un prétexte à l’analyse du deuxième album de son collectif Tous Salopards (Olympe, paru le 16 mars 2018), notre entretien se veut un portrait d’Aksang. L’enfant d’Aix-les-Milles et de la « génération MSN » affiche au compteur trois projets solos croissants en personnalité, distillés de 2007 à 2017, ainsi qu’une casquette de technicien du son, mention autodidacte.

Au tournant des années 2010, son histoire se lie à celle du collectif Tous Salopards, qu’il intègre au moment de sa création avec son compère au flow en mode course-d’obstacles-sur-la-mesure, Assono. Autres forces en présence : Hermano Salvatore et L’ami Caccio du groupe Grande Instance ; Tetris Syzif, de Vitrolles ; Poz et Lamanif du groupe Botaniks Crew ; et Yul, du collectif Just Music.

On ne sait jamais trop où se placer avec cette équipe de 8 salopiauds alternant démarches artistiques poussées et créneaux plus faciles, dégaines de kékés du sud et références culturelles pointues, humour léger et autodérision introspective, esprit de village et hommage permanent à la métropole régionale. Aspects constants : de solides techniques de rimes, des délires spontanés mais construits, une osmose énergique érigée en étendard, mais aussi une somme d’individualités dont chacune parvient à conserver ses spécificités.

Une recette payante pour le premier album du collectif, Bouillabaisse (2015), qu’on a d’abord cru diluée sur Olympe en raison de morceaux de promo pour certains moins atypiques que d’habitude, dans le fond comme dans la forme. Mais le projet, de qualité, se déploie finalement sur des ambiances et thématiques variées, fidèles à ce qu’un observateur extérieur peut cerner, à raison ou à tort, de l’esprit Tous Salopards.

Bilan : collectif autogéré devenu groupe à part entière, le Tous s’impose peu à peu comme un OVNI artistique, paradoxalement tout à fait identifiable. En son sein donc, Aksang qui, outre envoyer « la soupe » vers le gosier tendu de ses 7 acolytes, a apporté sa touche au groupe autant qu’il s’y est vu changer, variant son écriture et son interprétation, et se découvrant une vocation de « réalisateur-séquenceur audio » qu’il compte creuser dans un futur proche avec un projet de studio à Aubagne.

LE PARKING DE LA SALDEF

Tu habites à Aix-les-Milles, et la plupart des Salopards ne viennent pas de Marseille même. Pourtant, vous exprimez tous une appartenance à la ville, dans vos textes comme sur les réseaux sociaux. Pourquoi ?

On est du pourtour de Marseille, autour de l’étang de Berre, mais c’est un peu différent pour chacun de nous. Grande Instance a lancé le délire ”banlieue d’mars” parce que Caccio est né et a vécu quelques années à Marseille, avant de déménager vers Gignac-la-Nerthe, et qu’Hermano est de Martigues. Tetris, lui, est de Vitrolles, à ses débuts son groupe s’appelait Sang27, par rapport à leur code postal, donc c’était quand même très axé sur leur ville.

Me concernant, je pense qu’à mes débuts, on avait un côté enfants de la zone. Notre label s’appelait Saldef Record, du nom d’un parking qu’il y avait aux Milles. Là-bas, on a toujours revendiqué faire du rap aixois. Mais voilà, même si j’aime beaucoup Aix-en-Provence, il y a une mentalité très… particulière, et surtout, très peu de rappeurs sont sortis d’Aix ou du coin.

A l’échelle nationale, c’est vrai qu’on préfère l’étiquette du rap marseillais. D’abord parce que c’est plus pratique pour se situer aux yeux des autres. Mais surtout parce que, finalement, on est tous marseillais à fond, dans tous les sens du terme.

Comment en es-tu venu au rap ?

Très jeune, j’ai été “éduqué” musicalement par ma grande sœur, qui a six ans de plus que moi. J’ai eu droit à tout le rap américain des années 1990. Plus tard, j’ai commencé le rap un peu tout seul dans ma chambre, en redécouvrant le rap US et français. J’ai fait mon premier morceau en janvier 2005, à 14 ans. J’avais rencontré par MSN un rappeur, Lyrictik, qui je crois était de Chalon-sur-Saône. Il m’avait expliqué comment m’enregistrer, avec quel matériel et quel logiciel. Arrivé au collège, à l’époque des lecteurs CD, les bons vieux Sony, j’ai fait écouter ça à un peu tout le monde.

Derrière, au bout de trois ou quatre sons, j’ai rencontré les grands de chez moi, l’équipe Kintflosh, par le biais de ma sœur, qui leur en avait parlé. Un jour où je croisais Nef, il m’a dit qu’il avait bien aimé un de mes morceaux, et il m’a laissé son CD. Avec l’équipe avec qui je commençais à rapper, on a écouté ça et on a pété les plombs. Il faut dire que le monsieur avait beaucoup de talent, et il en a toujours d’ailleurs. On s’est dit qu’on pourrait faire la même chose. Après, on a créé le délire Saldef quand on s’est mis à faire du son ensemble.

Saldef, ça vient donc du nom d’un parking ?

Ouais, un parking immense aux Milles, à la Salle des fêtes. Quand on avait 14 ou 15 ans, il y avait tout le temps des gens là-bas, venus d’Aix, de Marseille… J’ai passé des étés où il y avait toujours cinquante personnes sur ce putain de parking, ça buvait et ça fumait des joints toute la journée. On appelait ça notre zone. Tu sortais de chez toi à n’importe quelle heure, tu allais là-bas et tu trouvais quelqu’un.

On y a fait pas mal de freestyles. Tu peux trouver sur Dailymotion des vidéos avec des gens comme Ladea, par exemple. On se connaît tous, parce que tous les gens du coin sont passés par là. Ça s’est calmé maintenant parce qu’on s’est un peu séparés, mais aujourd’hui encore, si tu vas là-bas, tu verras forcément une ou deux équipes de jeunes.

Tu avais d’autres activités hip-hop ?

Avant de prendre le micro, j’ai essayé le break. Mais c’est vite devenu un moyen de s’échapper le soir pour aller boire et fumer des joints devant la salle au lieu de danser.

En même temps qu’on a commencé le rap, on faisait du graff, à l’image justement des grands de chez nous, l’équipe KFC, qui a violé pas mal de murs dans le coin. Elle est aujourd’hui représentée par Difuz, qui est en train de faire pas mal de bruit dans le monde du street art, un peu plus noble que le simple graffiti.

On a fait pas mal de choses, jusqu’au jour où on s’est fait péter par les flics. On a dû payer des amendes abominables, et on s’est dit que le rap c’était mieux, en fait ! (sourire). Et puis je n’étais pas non plus un grand artiste…

Il ne manquait que les platines ! Plus jeune j’aurais aimé scratcher, puis ça m’est vite passé. Voilà, j’ai un peu tout testé, et je me suis dit « bon, c’est en rap que je suis le meilleur, c’est ce que je vais faire ».

Bien plus tard, sur ta mixtape Point d’interrogation, tu diras : « sans rémission comme les anciens ». Tu as vécu les époques IAM, FF puis Psy 4 ?

FF, surtout. Je me rappelle, c’était dingue. Actuellement il y a la team Jul, tout le monde fait le signe. A l’époque, tous les murs de Marseille étaient recouverts de “FF” et “SNT”, comme si les gens en faisaient partie. C’était un état d’esprit. Ils avaient réussi à faire vivre une ville, à faire en sorte que Marseille soit FF.

Sans dénigrer les classiques d’IAM ou des Psy4, pour moi, le truc le plus hip-hop et le plus marseillais qu’il y ait eu, c’est la FF. Si tu demandes à n’importe qui de Tous Salopards, c’est pareil. Si on a un exemple musical dans la ville, c’est vraiment celui-là. FF putain… C’était quelque chose.

Assono, sur le premier morceau de Tous Salopards, dit « dément je rap et je viens du parking de la Saldef ». C’est là-bas que tu l’as rencontré ?

Assono, c’est plus que ça, on se connaissait avant le rap. C’est comme mon petit frère. Je lui ai donné envie de faire du rap, vu que j’ai commencé avant lui. On n’a jamais créé de groupe, mais c’est tout comme. Plus tard, quand l’entité Tous Salopards a commencé à se former avec moi, on a intégré l’équipe tous les deux.

On devait aussi créer quelque chose avec Bastos, un petit jeune qu’on voyait pas mal parce qu’on habitait tous à côté. On écrivait, mais on n’a jamais réussi à caler de projet ou faire plusieurs sons, parce que la vie en a fait autrement. Mais voilà, mon équipe à moi c’est Bastos, Assono, et un autre type qui traînait par chez moi, Rakham.

Dans mes projets, j’ai toujours voulu mettre en avant les gens de chez moi. Pas inviter des gens de Perpette-les-olivettes juste parce que j’aime bien ce qu’ils font. J’ai toujours préféré faire des trucs locaux.

Assono et Bastos en mission découpe sur la mixtape Point d’interrogation d’Aksang.

EN UN MOT : GRAVE

Tu sors un premier « street CD », L’échappatoire, en 2007, puis un album commun avec Nef, Or Massif (2008). Ensuite, plus rien pendant 4 ans, jusqu’à Grave (2012). Pourquoi un laps de temps aussi long ?

Je me suis éloigné de l’équipe Kintflosh. A partir de là, ça a été une période de creux artistique. Je n’avais plus trop d’inspi, plus du tout de matériel pour enregistrer, pas d’argent pour aller en studio. Mon binôme Assono était parti au Sénégal pendant presque deux ans, ce qui a nui au côté “freestyle de rue avec les collègues”.

Il ne s’est pas passé grand-chose, seulement quelques morceaux à droite à gauche. Puis un jour, je me suis mis à bosser, parce que je commençais à avoir une petite vingtaine d’années. J’ai fait quelques mois en intérim : un bon plan pour gagner un peu de sous quand tu vis chez maman. Ça m’a permis de réinvestir dans une carte son, un ordinateur, un micro… Et derrière, en deux ans, j’ai fait deux projets, Grave (2012) puis Point d’interrogation (2013).

Les morceaux de ces deux projets ont donc été conçus dans un laps de temps assez court.

La conception des deux a été très rapide, oui. C’était une époque où quand je rentrais chez moi le soir, s’il n’y avait pas ma mère, je me mettais dans ma cabine, je fumais des joints, j’écrivais et je rappais. J’ai posé certains textes sur peut-être trois instrus différentes, qu’au final je n’ai jamais sortis… Je ne faisais vraiment que ça. Cette période de productivité s’est arrêtée au moment où on s’est mis à faire le Tous Salopards.

Quelles évolutions artistiques cernes-tu entre Grave et Point d’interrogation ?

Grave, je l’ai élaboré pour moi. Je le vois encore comme mon unique album solo, réfléchi, avec une ambiance propre. Je trouve qu’il a un fil conducteur qui fait qu’il a son truc du premier au dernier morceau.

Point d’interrogation, on va dire que c’est la libération de Grave, avec mes premiers tests un peu musicaux autres que du rap sombre, cru… J’ai un morceau reggae, un son un peu rock, etc. Ça correspond d’ailleurs avec le démarrage de la période Tous Salopards, où les esprits se sont ouverts musicalement.

Tu as mentionné Difuz, qui signe la pochette de Point d’interrogation. C’est aussi lui pour celles des autres projets ?

Il était aussi sur Or Massif, L’échappatoire et Grave.

Le morceau « Loin des yeux & du cœur » (Point d’interrogation), sur lequel tu parles de ta relation compliquée à ton père, et Assono de celle à son demi-frère, raconte des histoires vraies ?

Oui. Je pense que c’est le morceau, pour lui comme pour moi, le plus personnel qu’on ait pu faire. Je n’en ai jamais autant dit, sur la personne dont je parle, que dans ce morceau. Je pense que c’est pareil pour Assono. C’est un morceau qui a son âge, comme d’autres, mais ça reste un marqueur.

Le clip du morceau « Entre fatigués » (Point d’interrogation) avec Assono, Bastos et Rakham, est-il tourné aux Milles ? Il fait un peu carte de visite.

C’est ça ! Jusque-là, on nous avait un peu reproché de ne pas faire de clips avec les cross, les scooters, les quads, les motos, du genre « allez viens, on fait bordel ». On a donc posté un message sur facebook pour donner rendez-vous à tout le monde. Au final, je crois que ça a été une des journées les plus fatigantes de ma vie.

A 9h du matin on était de l’autre côté de Marseille, au Vieux Port, en train de louer du matériel sans savoir comment il marchait, et à 11h on faisait les premières prises nous-mêmes aux Milles. Pas de caméraman : pour le plan où on se déplace en marche arrière, le rappeur était debout sur le capot de ma Corsa. Le pied de la caméra était posé sur le toit, tenu par le conducteur.

Le t-shirt Heineken est toujours en vie ?

(sourire) C’est Bastos qui me l’a prêté, moi j’ai acheté la casquette à Amsterdam. Bastos le porte sur « Entre fatigués », moi dans « L’absinthe ».

On l’aperçoit aussi sur le “Videotest 2” d’Assono, Bastos et toi.

Ah, tu as vu ça aussi ! (rire) C’est vrai qu’il a du vécu. Je crois qu’il vient d’Amsterdam lui aussi.

Represent, represent.

DANS LES DOUZE

Il semble que le collectif Tous Salopards ait commencé à se former vers 2011-2012. A l’époque, une mixtape qui s’appelait Nouvelle école (2011) est sortie, réunissant beaucoup d’artistes du coin. A-t-elle été un facteur de rencontre ?

Ça s’est fait à cette époque oui, mais rien à voir avec Nouvelle école. On était déjà connecté. Il y avait des amitiés en commun entre l’équipe Kintflosh et l’équipe Grande Instance. La Sphère, aussi, avec Mehdi, un très bon rappeur de Saint-Maximin, qui avait fait des morceaux avec beaucoup de monde.

Je connaissais Poz du collège, je me suis rendu compte qu’il rappait avec Lamanif. Tetris connaissait Lamanif, Grande Instance connaissait Tetris… Petit à petit, à chaque fois qu’on sortait des projets solos, on s’invitait tous quand on faisait une radio, un petit événement, quand il y avait un concert…

D’où vient Yul ? Difficile de trouver beaucoup de traces de ce qu’il faisait avant Tous Salopards, et aujourd’hui, il participe au collectif depuis le Canada.

Yul à commencé avec le collectif Just Music, qui a deux albums dans les bacs avec beaucoup de monde. Il a sorti beaucoup de feats avec Hermano et Caccio bien avant Tous Salopards. L’équipe Grande Instance nous l’a présenté, et ça s’est de suite très bien passé.

A la base, Tous Salopards devait s’appeler les 12 Salopards.

Du nom d’un freestyle de septembre 2012, devant un store ?

C’est ça, parce que quand on a créé le truc, on était douze. En commençant à faire des morceaux, on s’est rendu compte que des gens ne venaient jamais. On s’est retrouvé à ne plus être douze. On s’est dit qu’il fallait changer de nom, mais que c’était dommage, parce qu’on était fan du délire des douze salopards.

D’après des recherches laborieuses mais scientifiques menées sur YouTube, votre nom de collectif aurait été trouvé entre septembre et décembre 2012.

Je ne saurais pas te dire, mais ça doit être dans ces eaux-là. C’est Assono qui a dit : « Tous Salopards, c’est encore mieux ! ». C’est vrai que c’était encore mieux. Le changement n’a pas posé problème parce qu’à l’époque, on n’avait encore rien sorti.

En mai 2013 arrive votre premier morceau clippé (et premier morceau tout court), « Tous Salopards », sur lequel vous êtes neuf rappeurs. C’est la seule apparition de Zicler avec le collectif, qui passe ensuite à huit. Que s’est-il passé ?

Disons qu’il y a eu pas mal de désaccords, plus prononcés avec certains membres du groupe qu’avec d’autres. Personnellement, quand je le croise je lui dis bonjour, il n’y a pas de souci. C’est un peu comme dans la vie, il y a des gens que tu considères comme tes collègues, et puis quand tu pars en vacances avec eux une semaine, tu te rends compte que tu ne peux pas les supporter.

Malheureusement, il s’est un peu passé ça avec Zicler. On ne peut pas dire qu’on l’a dégagé ou qu’il est parti, ça s’est fait d’un commun accord. On s’est rendu compte qu’il n’allait pas être possible de faire de la musique ensemble, tout simplement.

Ce clip est aujourd’hui à 130 000 vues, ce qui est plus que correct à votre échelle. Tu te souviens de sa vitesse de démarrage ? Quels ont été les retours à l’époque ?

Beaucoup de gens m’ont dit qu’on était arrivé fort, en sortant de nulle part. C’est vrai qu’au niveau visuel, on est arrivé plus fort que la plupart des rappeurs qui faisaient des choses en même temps que nous. Ça nous a mis un bon coup de boost. On a de suite existé grâce à ce clip, et aux clashs qui sont arrivé derrières.

Je ne sais plus comment le clip a marché au départ, mais plus tard, à chaque fois qu’un nouveau RC sortait, les vues augmentaient considérablement, vu que c’est le plus ancien, et qu’il porte notre nom. Aujourd’hui, quand on regarde nos stats sur Youtube, c’est un morceau qui est encore dans notre top 5 ou 6.

De manière plus générale, est-ce que tu penses que vos participations aux Rap Contenders vous ont permis de gagner en visibilité ?

Je pense que les RC ont surtout été à double tranchant pour nous. Ça nous a apporté énormément de public, permis de devenir un groupe national. Par contre, je pense que ça nous a vraiment desservi au niveau local.

A Marseille, dans la petite guéguerre qu’il y a, personne ne s’est vraiment lancé là-dedans. On a ressenti le fait d’être le seul groupe à passer le pas. On n’a jamais été poussé par les autres, ou ne serait-ce que félicités, quand Hermano a été champion par exemple. Alors qu’on sait que ce sont des choses qui sont super regardées, il y a des millions de vues…

J’écoutais récemment le projet de Hooss, un rappeur du 83, qui disait quelque chose comme « tes rappeurs des Rap contenders ». C’est une phase qu’on a déjà entendue plusieurs fois. Alors que moi, pour avoir assisté à des périodes d’écriture pré-RC, je peux dire que c’est un travail de dingue et je pense que c’est quelque chose qui devrait être plus respecté, notamment par les gens qui écrivent des textes.

Et puis ça nous a un peu collé l’étiquette de rappeurs RC, qu’on considère souvent comme de bons clasheurs, mais pas de vrais artistes, musicalement parlant. Même si on a quand même toujours eu des retours qui nous disaient qu’on faisait de bonnes choses musicalement.

Tout autre chose : à cette époque, vous vous retrouvez sur un freestyle de Fianso sur Radio Galère. Comment ça se fait ?

Ça se fait que l’équipe de l’émission Sam & Sam, sur Radio Galère, a toujours été là pour nous, en nous proposant de faire des radios, ou en nous bookant sur des concerts. Ils nous ont toujours aidé avec leurs moyens, qui sont ceux d’une petite radio de Vitrolles…

Cette fois-là, ils nous ont proposé de venir freestyler après une interview de Sofiane. A l’époque, il n’était pas aussi connu, même si moi je le connaissais très bien. On y est allé et franchement, on n’a pas eu plus de contacts que ça, il a beaucoup rappé…

On peut dire qu’on sent un certain choc des cultures.

Oui, je suis d’accord avec toi. Avec Sofiane c’était assez spécial, il n’y pas eu plus de contact que ça, il était là pour la promo. Par contre avec Moh, qu’on ne connaissait pas à l’époque, ça s’est super bien passé, il est parti en impro, nous aussi, c’était cool.

C’est la voix de Caccio qu’on a pu entendre pendant un moment au générique de Sam & Sam ?

Oui, un passage extrait du morceau « Fréquence interdite » de Grande Instance, présent sur une compilation initiée par Sam & Sam, justement.

« A moi tout seul j’ai l’imagination d’une classe de Segpa » – Lamanif

BOUILLABAISSE ET CONVERSIONS

En avril 2015 paraît le premier album de Tous Salopards, Bouillabaisse. Deux ans de gestation, pour un collectif de 8 rappeurs, c’est long ou court ?

Ça a été à la fois long et court, je trouve. A la base, on ne savait même pas ce qu’on voulait sortir. On a commencé par faire des maquettes. En voyant que ça prenait bien en concert, on a eu de plus en plus d’ambition. On a fini par se dire qu’il fallait faire un album.

A ce moment-là, on a changé de studio. On avait plein de bouts de morceaux qu’on s’est mis à finaliser : reposer les couplets, faire les refrains, retaper les structures… On a aussi enregistré plein de nouveaux morceaux.

En tout cas, pour un groupe de huit bonhommes, dont un vit à Montréal, deux qui étaient déjà pères de famille à l’époque, et chacun qui travaillait soit la semaine, soit le week-end, soit la nuit… Je pense que deux ans, c’est déjà pas mal.

Vous avez pour démarche claire de poser tous ensemble sur presque chaque morceau, ce qui vous oblige notamment à écrire des textes plus courts. Ça a modifié ton travail d’écriture ?

En fait, il y a une première chose qui a vraiment changé mon travail. Jusque-là, j’avais toujours enregistré et mixé, même si c’est un grand mot, mes projets tout seul. J’ai donc pris ce relai-là côté Salopards. Ce travail s’est vraiment lancé au moment où on a fini les morceaux de l’album. Hermano avait des bases, et moi j’ai demandé des conseils à droite à gauche, j’ai fouillé, et j’ai mixé Bouillabaisse comme un grand, tout seul.

J’y ai passé des heures, des jours, en testant plein de choses. Avec Assono, on a fait beaucoup de nuits blanches, en plus d’être en studio, à mixer, taper des morceaux, refaire les choses tout le temps… Je pense que j’ai dû faire cinquante ou soixante exports de chaque morceau, parce que je ne savais pas ce que je faisais, je n’avais aucune base. J’écoutais dans ma voiture, chez des collègues, dans un casque, des oreillettes, des enceintes pourries… J’étais vraiment en mode tests, je voulais que le produit soit bien, donc c’est une période où j’ai complètement perdu mon rythme d’écriture, et je t’avoue que depuis je ne m’y suis plus jamais remis comme avant.

A côté de ça, artistiquement, alors que j’avais produit deux albums en deux ans, je me suis retrouvé à écrire un couplet de huit ou douze mesures toutes les trois semaines, ce qui a bien sûr changé ma manière d’écrire. Avec un peu de recul, je me dis qu’avec ces deux albums j’ai donné tout ce que je pouvais faire en solo, et que derrière, faire du groupe m’a libéré, m’a rendu plus synthétique et plus léger. Plus musical, plus joyeux, plus souriant… Même si j’ai toujours ma touche qui est un peu crue, sombre, du Aksang quoi ! Mon rap comme je l’ai toujours un peu défini… « grave » !

Ça semble être aussi le cas de Grande Instance, qui naviguait jusque-là dans des eaux beaucoup plus obscures. Même si on trouve sur Bouillabaisse quelques morceaux introspectifs et mélancoliques, on sent la naissance d’un univers très éloigné de ça.

Je pense que c’est venu du fait qu’on faisait des scènes en parallèle de la création de l’album. On rigolait beaucoup, avec des gens au gros pouvoir comique, comme Lamanif. Ça change tout. D’ailleurs, l’esprit Tous Salopards vient en grande partie de Lamanif, qui nous a tous un peu dévergondés. Il l’a fait aux RC d’abord, puis à nous. Si tu regardes bien, les RC avant Lamanif, ce n’était pas pareil. Et je pense que nous, avant de rapper avec lui, on n’était pas les mêmes. Il n’est pas seulement décalé : même s’il peut avoir des lacunes sur le côté artistique, il a aussi un côté génie.

Plus largement, le côté plaisir, scène, faire sauter et sourire des gens… c’est quelque chose que tu ne fais pas avec du rap sombre. De rappeurs de voiture, solitaires, on s’est vu devenir des rappeurs de scène et de soirée, avec des morceaux qui pouvaient être mis en soirée sans que ça change l’ambiance. Plus jeune, tu allais en soirée,  tu n’aimais pas ce qu’ils mettaient, donc tu lançais un morceau de rap, et d’un coup plus personne ne bougeait, les filles se rasseyaient (rire). On a découvert qu’on pouvait faire des morceaux qui ambiancent sans faire de la variet’, ou en tout cas en restant dans des choses qui nous plaisent.

Justement, ne vous êtes-vous pas enfermés dans le carcan opposé ? Il y a quelques mois, j’ai pu écouter la maquette d’un morceau de Tous Salopards, à l’atmosphère très sombre, vraiment prenante. En plein milieu, Lamanif débarquait dans son style propre, en décalage total avec l’ambiance du morceau. C’est devenu impossible pour vous, sur des morceaux tous ensemble, de développer autre chose que de l’humour ou de la fiction ?

Je vois exactement de quel morceau tu parles, et justement Lamanif lui-même s’en est enlevé, parce qu’il se trouvait un peu à côté de la plaque à côté de nous. C’est quelqu’un de très ouvert, qui accepte quand on lui dit qu’un texte à lui ne nous plait pas.

Par contre, sur Olympe (2018), il y a parfois un autre Lamanif, très profond, pas seulement celui qui fait du « chatte zizi caca prout »  – comme il le dit lui-même sur le morceau « La digestion » (Bouillabaisse). Ce qui est dommage, c’est que la période où il était dans ce rap très profond a correspondu à celle où beaucoup de morceaux du groupe sont passés à la trappe parce qu’ils n’étaient pas au niveau. Donc pas mal de ses couplets, qui étaient vraiment bien, ne sortirons probablement jamais. Mais il y a quand même un autre Lamanif dans ce projet.

Je pense qu’avec lui, il ne peut pas y avoir de juste milieu : soit tu es fan, soit tu ne l’aimes pas. C’est une personnalité clivante, un peu comme tous les gens qui marchent de nos jours. Et puis franchement, le côté sale de Lamanif, c’est presque l’écusson de Tous Salopards. C’est comme le côté RC, ça nous dessert autant que ça nous définit.

Le fait d’avoir pas mal insisté sur les clips autour de Bouillabaisse faisait partie de cette démarche de création d’un concept, et de distraction du public ?

Oui, mais c’est surtout dû à une volonté constante d’aller plus loin, partagée par tous les Salopards. On a toujours voulu essayer de trouver une idée, de tenter un truc neuf, et d’aller au bout. On a fait des clips qu’on estime nous-mêmes être des ébauches d’idées complètement ratées, nulles. Au final elles sont sur la toile et on les assume.

Je trouve que c’est important de trouver du concept, ça a fait notre image, peut être que ça nous a un peu porté préjudice aussi, en étant trop particuliers, trop spéciaux. Mais d’un côté, ça a fait qu’on a une image qui nous est propre dans la région. J’écoute beaucoup de rap d’aujourd’hui, et je trouve qu’on est vraiment à part dans le paysage.

Considérant qu’individuellement, vous avez l’air d’avoir pas mal exploré les différentes disciplines hip-hop, on peut remarquer qu’en groupe, version studio, il y a en une qui manque : le DJing. Vos morceaux, par exemple, ne comportent pas de scratchs. Volontaire ?

C’est un débat qu’on a eu plusieurs fois entre nous. Je respecte les DJs qui scratchent, mais personnellement, je vais peut-être dire quelque chose qui peut choquer ou fâcher certains, je suis un peu contre ça. Certes il y a un côté hip-hop, mais c’est un peu comme un instrument, ou une certaine caisse claire, de type Mobb Deep par exemple, qu’on n’utilise plus de nos jours. Pour moi c’est à peu près pareil, c’est un peu dépassé.

Si j’entends, aujourd’hui, un mec arriver avec un morceau pur hip-hop, boom bap avec un scratch à la fin, je me dis qu’il veut me mettre une carotte. Comme s’il me faisait un morceau de funk à la Bruno Mars ! Le mec est arrivé avec un projet sur lequel il n’y avait que du funk que tu pouvais trouver dans les années 1970… Pour moi, ce créneau, c’est la nostalgie.  C’est peut être un avis tranché, mais c’est le mien.

Tu parlais tout à l’heure de votre public. Est-ce que tu cernes qui il est ? A voir vos vidéos qui ne démarrent jamais très fort mais continuent à monter très régulièrement, on pourrait penser que vous avez une base de fans pas énorme, mais fidèle à votre musique et à votre image.

Notre morceau le plus festif, « Aï wante tou feuque iou », va bientôt passer la barre des 100 000 vues alors qu’il était à 80 000 il y a peu, sans qu’on en fasse la promo. Donc ces morceaux vivent d’eux-mêmes, c’est vrai, tu as raison. Après, je pense qu’il y a aussi le facteur RC, dont on a déjà parlé.

Donc oui, je pense qu’on a un petit public, fidèle suiveur, qui nous est acquis. Les gens qui nous suivent musicalement le font vraiment, justement en raison de notre côté décalé. Par contre, je pense que l’écart temporel entre Bouillabaisse et Olympe est un peu trop important, et qu’on en a perdu pas mal en cours de route. J’espère qu’on va les revoir et en récupérer d’autres.

AUTOGESTION

Vous avez un processus de production bien défini ou c’est aléatoire ?

C’est très aléatoire ! On n’a pas de règle, pas de marche commune. Des fois, tu as deux Salopards dans un studio un vendredi soir, les autres ne sont pas là, on reçoit tous le son par mémo vocal sur notre conversation WhatsApp… on y entend l’instru et les débuts de couplets, et en général ça donne pas trop mal la température des morceaux.

Un truc marquant, c’est que quand on est en mode album, on va avoir tendance à faire des morceaux qui partent à la poubelle, à avoir du déchet. Par contre, dès qu’on se dit qu’il faut qu’on sorte un clip rapidement, c’est là où on fait des « Aï wante tou feuque iou », des « La Seleçãlaud », des trucs qu’on a chiés en moins d’une semaine.

Comment vous décidez quels morceaux garder ?

Il y a des morceaux sur les albums qui ne plaisent pas du tout à certains membres de l’équipe. On marche un peu sur un système de majorité. Si je n’aime pas un morceau mais qu’en face la plupart de l’équipe aime et qu’il y a même des gens dont c’est le morceau préféré, moi s’il ne me pousse pas des boutons quand je l’entends, je vais pas me placer contre. Le but c’est de croire en nous, même si à huit tu as forcément des divergences.

A partir de Bouillabaisse, beaucoup de vos clips sont crédités à un certain André Brugnacchi. C’est un vieux du coin, ou tout simplement Lamanif ?

C’est Dédé, ouais, notre réalisateur… le personnage caché de Lamanif. Mais c’est à peu près pareil (rires).

C’est du Lamanif tout craché. Tu as plein de gens qui vont s’inventer un nom de boite de prod, un peu “label”, et lui prend un prénom français, y rajoute un nom italien, et voilà.

En février 2017, vous lancez une campagne Kisskissbankbank dans le cadre de la conception de votre deuxième album, Olympe. Pourquoi ? La démarche pouvant être mal perçue, la décision n’a pas dû être évidente à prendre.

Une fois l’enregistrement de l’album lancé, on s’est mis à avoir des frayeurs monétaires, en voyant qu’on manquait d’argent pour beaucoup de choses. On s’est demandé quels moyens on pouvait mobiliser. Je sais que certains d’entre nous ont été approchés par des gens qui voulaient investir sur notre groupe. Mais on a trouvé que c’était une mauvaise solution, parce qu’on allait être redevable d’une personne sans trop savoir de quoi.

On a aussi entamé des démarches via une structure associative de Marseille, L’affranchi, vu que la ville aide ses artistes. Le dossier a été refusé parce qu’ils arrêtaient de donner de l’argent aux structures qui en avaient déjà, donc il aurait fallu qu’on crée notre propre label pour redemander des financements, ce qui aurait pu se faire en août de cette année 2018… Du coup, le Kisskissbankbank s’est imposé. C’est vrai, certains membres du groupe étaient plutôt contre. Personnellement j’étais pour, parce que j’avais vu que ça marchait ailleurs.

Quand on l’a lancé, on pensait qu’il y avait vraiment un côté “don” des gens. Mais sincèrement, maintenant qu’on est en train de préparer toutes les contreparties promises, on se rend compte qu’on redonne presque tout l’argent qu’on a reçu. Les sous dégagés au-delà des contreparties, on les a dépensés pour produire l’album. Et c’est de l’argent qu’on ne récupèrera pas, parce que les gens vont l’acheter en commerce, avec les marges qu’on connaît.

Donc tu vois, même si c’est un peu mal vu, d’une part c’était un peu une obligation d’aller chercher de l’argent, et d’autre part c’est en fait une démarche super honnête, et participative. J’espère que tous les gens qui ont participé seront contents de leur petit billet investi il y a un an déjà. D’ailleurs, on a été étonné du succès, on ne s’y attendait pas. On avait fait un budget à la baisse sur tout. Au final, on a fini à presque 130% de la cagnotte (127%, soit 6 045€, ndlr).

Les vidéos en parallèle ont dû bien jouer leur rôle.

C’est sûr. On a taffé un truc, on voulait donner envie aux gens. La première vidéo avec la voix off de Lamanif… enfin, de Tetris, à mon goût, c’était un petit coup de génie. Ça a super bien marché en matière de promo. Derrière, on a sorti deux freestyles. Le premier, « 50% » était là pour tenir en haleine. Pour le deuxième, « Sprint final », plus axé “son”, c’était la première fois qu’une de nos publications Facebook faisait plus de 1000 “j’aime”. La veille on était à 92%, le lendemain on est passé à 110%. Donc c’est sûr que les vidéos y ont fait beaucoup. On s’est dit que les gens nous avaient donné de la force.

« Tout vient à point à qui sait attendre… j’aime pas les steaks trop cuits » – Tetris

Globalement, si demain un groupe manque d’argent, je pense que le crowfunding est une bonne solution. Je pense qu’aujourd’hui le rap est vraiment un sport de riche. Si derrière toi personne ne peut apporter d’argent, c’est très dur de faire quelque chose. Quand on voit le prix d’une séance de studio, celui d’un clip, alors que derrière tu n’es pas sûr qu’il se passe quelque chose… Et le prix des instrus, qui coûtent entre 150 et 300 €, même si elles le méritent… Derrière tu sais que tu vas passer minimum 100 € d’enregistrement, 100-150 balles de mix, peut-être un clip entre 800 et 1500 € si tu veux un rendu bien pro… Si derrière tu fais 3000 vues, ça fait mal ! Et j’en ai vu dans le coin à qui c’est arrivé, ça existe.

Justement, vous êtes préservés de tous ces coûts au vu de l’autogestion qui règne dans votre groupe.

Voilà, on a cette force là, que le Kisskissbankbank nous a permis d’entériner. On ne paie pas de graphiste parce que Poz l’est. Pas de clippeur parce qu’on a Lamanif, et Tetris qui s’y est mis. On ne paie pas d’instrus parce qu’on est tous un peu capables d’en faire : Poz et Hermano sont de très bons beatmakers, et sur Olympe Tetris, Lamanif, Assono et moi avons fait des bouts de prods.

Et on a Caccio qui gère tout le côté management, avec la distrib, etc. Donc on ne paie personne pour faire le boulot, mis à part pour le master qu’on voulait vraiment propre et qu’on a délégué à Skary de Sales Gosses.

Du coup, qu’est-ce que le crowfunding vous a concrètement permis de faire, et d’acheter ?

On a acheté une caméra avec objectif à 2000€, une paire d’enceintes pour le studio (qu’on co-loue avec l’équipe 3 Monkeyzz, big up à eux), on a un peu investi dans la promo, et on s’est défrayé un clip en Italie. On a payé les 1000 CDs qui seront en distrib. Il nous reste encore un peu de cagnotte pour la promo et pour se dire que si demain on a une galère de studio, il nous restera de quoi survivre.

Reste la distribution. Pour Olympe, vous êtes chez Addictive, comment s’est faite la signature ?

A la base on travaillait avec Musicast, qui est le distributeur des indépendants. Après leur rachat par Believe, on a insisté pour avoir une version physique de l’album, parce qu’on était engagé auprès des gens qui nous avaient soutenu sur le kisskissbankbank. Mais Believe a refusé de faire 1000 CDs. Apparemment, ils ont un peu changé leur stratégie. A l’époque de Bouillabaisse, les CDs se vendaient encore un petit peu, je pense qu’aujourd’hui c’est quelque chose de révolu pour les indépendants.

Même accéder à des Fnac ou des Cultura, ça devient super dur pour les indépendants, parce qu’ils n’ont plus envie de se faire chier avec des CDs qui pourrissent en stock, sur des petites rotations… Ils vont plutôt copier les modèles de la grande distrib’, c’est-à-dire avoir le Top 15 et à côté vendre des tshirts, des pulls The North Face… Je vois les voitures neuves, il n’y a plus de poste CD dedans… Enfin voilà, les modèles changent, et je pense que l’industrie du disque est obligée de changer aussi.

Du coup, on a cherché un autre partenariat. L’équipe Addictive a cru en nous. Ils sont spécialisé rap/hip-hop indépendant français, je sais qu’ils font Swift Guad, Jeff le Nerf et Furax, ils font du vinyle… Comparé à ce qu’on a fait avec Musicast, on va dire qu’on a un peu plus une sensation de partenariat, on a la sensation de travailler ensemble, on a du contact, on a défini un peu la ligne avec eux, quels objectifs tenir… On s’est senti un peu managé, donc c’était super intéressant. Mais sinon, le contrat c’est uniquement de la distribution.

« Être moi c’est ça le but, quitte à manquer de charisme » – Poz

BENDER

Septembre 2017 : entre la campagne de crowfunding et l’album Tous Salopards, paraît ta mixtape solo 10 titres, Bender. Ça y est : tu sors complètement de ta zone de confort, en gardant quand même quelques rappels du rap “grave”.

Bender, c’est tous les sons que j’ai pu faire en solo en deux ans depuis Bouillabaisse. Je n’avais pas pour projet de sortir un format album bien construit, c’est pour ça que c’est une mixtape, sans vraiment d’intro, d’interlude ou de conclusion.

Il y a des sons à plusieurs, notamment « Sans complexes » qu’on a fait chez Skary avec Assono et Zamo. Et puis, c’est vrai, dans la continuité de Point d’interrogation, des petites prises de risque, qui ont peut-être un peu évolué. Par exemple, je sais que dans Tous Salopards, certains sont un petit peu allergiques au vocodeur, donc je teste ça en solo et quand j’aime bien, je garde. Je suis ouvert à tout. Dans le morceau « J’attends », la prod, on dirait du The Weeknd, je fais des flows un peu chantés qui changent toutes les quatre mesures… C’est très spécial.

Aujourd’hui, en fait, je ne me sens plus exister dans la musique si je suis cantonné à ne faire qu’un seul rap. Je vais pour exemple citer un rappeur que j’adore, Jeff le Nerf, que j’ai toujours suivi. Il a été très décrié parce que, sur ses derniers projets, il a commencé à faire de la trap, à chantonner… Personnellement, je trouve que ça ne lui va pas très bien, mais la démarche artistique est propre à l’artiste. Tu ne peux pas reprocher à un mec qui rap depuis vingt ans d’en avoir marre de faire la même chose.

Artistiquement je suis dans cette démarche là. Si demain je me mets à chanter sur un air de guitare et que ça sonne un peu faux, et bien… c’est qu’il fallait que je le fasse. Si j’ai envie de faire un son de zumba dance comme on entend un peu partout, pareil… Se cantonner à un style c’est peut être important aujourd’hui, mais en tout cas, en solo, je n’y arrive pas.

Sur tous tes solos, il y a beaucoup de faces B. Pourquoi, et qui sont tes producteurs maison ?

Au début, il y avait surtout Nef.

Après, j’ai beaucoup travaillé sur faces B, parce que ça m’apportait une liberté totale. Je pouvais taper dans la masse et faire ce que je voulais. Ça me permettait d’atteindre des choses qu’autour de moi je n’arrivais pas forcément à trouver. Ça m’a libéré au niveau de l’écriture et de la création.

Puis selon les projets j’ai eu quelques prods d’Hermano, Poz, et de l’équipe Sales Gosses avec Rez, KlamC et Marti. Sur Bender, j’ai aussi eu une prod de Ben Maker, via Skary. Et le morceau « Laisse moi parler », c’est une prod de moi.

Dans ton interprétation, tes flows, tu as gagné en coffre et en dynamisme, en te plaçant presque dans le cri, qu’il soit rappé ou chanté. Tu es d’accord ?

Je suis d’accord. Bon, j’ai quand même toujours eu tendance à pousser sur ma voix, parce que j’ai le coffre et que j’aime ça. Plus jeune, si j’avais un exemple dans le rap français, c’était Sinik. Le mec était un aboyeur au micro. J’ai perdu un peu ce truc, mais maintenant j’arrive à faire un peu tout, à crier en aigu, à chantonner… En plus du dynamisme, j’essaie d’avoir un peu plus de musicalité dans les flows. Avant j’étais très “droit”, je trouve.

La pochette de Bender est plus épurée que les précédentes.

Celle-là, c’est Poz. Je voulais un truc plus simpliste. Aujourd’hui, la plupart des pochette montrent une tête en photo et un titre en petit. Je voulais me rapprocher de ce type de pochette, mais sans ma gueule en photo.

Akang – « Cauchemard », sur la mixtape Bender.

PROMOTION

Novembre 2017 : vous entrez dans la promo pré-album. Vous mettez encore plus l’accent sur l’image, avec 8 clips – freestyles ou extraits du projet – balancés en 4 mois. Celui de « Dans nos bulles » narre une histoire qui est, en fait, celle du morceau « Début de milieu de fin de journée », présent sur votre précédent album, Bouillabaisse. C’est un film de longue date réutilisé pour l’occasion, ou un clin d’œil volontaire ?

A l’époque de Bouillabaisse, on nous a beaucoup demandé pourquoi on n’avait clippé ni « Western Spaghetti »,  ni « Début de milieu de fin de journée ». Pour nous, la réponse était simple : c’est comme si je te faisais un dessin d’un cheval, et que je te disais ensuite : « c’est un cheval ». On ne voyait pas l’intérêt.

Ne pas clipper laisse aussi l’imagination de chaque auditeur travailler…

Exactement. De toute façon, on n’aurait pas eu le niveau pour réaliser un clip de « Début de milieu de fin de journée ». Les timings du scénario auraient dû coller parfaitement à l’histoire du morceau. En matière de réalisation, ça aurait été une prestation de haut niveau.

Tu veux dire que si on lance en même temps le vieux morceau et le nouveau clip, les timings ne correspondent pas.

Exactement, et du coup ça répond à ta question. On nous a tellement réclamé ce clip qu’on s’est dit qu’il fallait quand même faire quelque chose. L’idée vient de Lamanif, qui l’a réalisé l’année dernière, donc deux ans après Bouillabaisse, sans qu’on ait décidé avec quel morceau du nouvel album on allait le mettre.

Dans tous vos clips, et sur celui-ci particulièrement, les jeux d’acteurs sont plus que corrects. Ce sont des gens de votre entourage ?

Oui, des proches ou l’entourage. On n’a jamais donné 1 € à qui que ce soit. Sur le tournage de « Début… »/« Dans nos bulles », Lamanif avait délégué le casting à Caccio, qui a ramené des gens de son travail, des cousins… Le serveur, c’est Kamel.

Votre DJ, Kamel Night. Il tient vraiment un bar ?

C’est un café, le Creamy Café à Aix, rue de la Treille, qui est parallèle au Cours Sextius.

D’où le nom de votre morceau clippé, « Creamy café », sorti à la même période.

Voilà. Je ne sais plus trop où il en est, parce qu’avec le Bounce (le club qu’il tient avec son équipe, ndlr) il doit avoir moins le temps, mais il me semble qu’il ouvre encore le Creamy les après-midi. Ça vaut le coup d’y passer si tu veux goûter du bon café, c’est vraiment très spécial.

« Pas besoin de leurs festivals, on rend même l’hiver estival » – Yul

Pourquoi réenregistrer en version freestyle le morceau « Quand tu pars avec tes potes pour niquer des mères », au lieu de clipper la version studio de l’album ?

Au mois de janvier, on a fait un petit planning des sorties, dans l’idée de poster à peu près un clip par semaine jusqu’à la parution de l’album. Il nous manquait deux ou trois vidéos, donc on s’est mis à réfléchir. Je te le dis honnêtement, on a décidé qu’il fallait faire un truc simple, en une prise. Ça a donné ce freestyle là, au bord de l’autoroute en travaux, vers Vitrolles.

C’est un morceau qu’on a enregistré il y a facile un an et demi. Le mème du même nom était à la mode depuis un moment déjà. C’était clairement surfer sur la vague : on ne s’est pas dit « on fait un morceau », mais « on fait un mème facebook ». On trouvait ça à la fois audacieux et bête.

Dans le groupe, il y a eu plusieurs avis négatifs, certains ne voulaient pas le sortir. Le morceau a vieilli, on avait peur d’être dépassé. Et puis c’est vrai que le clip n’est pas non plus d’une qualité premium, si on peut dire… Et pourtant, c’est celui qui a le mieux marché !

Vous avez payé des plateformes comme Rapunchline ou Buzzdefou pour relayer, entre autres, cette vidéo. Payer pour du relais médiatique, même si c’est répandu et depuis longtemps, c’est une chose que vous assumez ? Globalement, ça reste une démarche plutôt opaque.

Je n’ai pas de problème à le dire, parce qu’aujourd’hui payer l’accès à 3 millions de spectateurs sur une page, malheureusement tout le monde le fait. Si tu regardes Rapunchline, ils font une publication toutes les demi-heures. C’est un business qui marche bien, le mec qui gère ça est très malin. Ce n’est pas moi qui gère ces relations dans Tous Salopards, mais quand je vois des artistes qui sont poussés par ces sites tous les trois jours, et que tu vois que les taros peuvent monter à 500 € la semaine, je me demande combien ils leurs versent.

Pour le freestyle “Niquer des mères”, on était à 90 000 vues avant leur post, et en une heure on est passés à 130 000. Donc rien à dire. Malheureusement, aujourd’hui tout se paye. Qui ne sponsorise pas son nouveau clip sur Facebook ? S’en cacher n’a pas de sens. A la limite, se cacher d’acheter des vues… Voilà, quand tu vois le prix d’un Planète Rap, qui n’a jamais été gratuit, celui pour passer sur Booska-p… ce sont des choses qui existent depuis des années, donc à un moment, je pense qu’il faut arrêter avec les tabous.

Ce qui pose problème, c’est que la plupart des gens ne savent pas, et prennent pour des journaux des plateformes qui s’apparentent beaucoup plus à des structures de communication.

Le mec te vend une prestation, c’est comme ça, c’est leur métier. Pour  revenir à Rapunchline, ce sont des gens sérieux, ça s’est très bien passé. Il y a plusieurs autres plateformes où on a été déçus, certains qui oublient de poster, le font trois jours après… De toute façon l’industrie du rap est un moyen de s’engraisser à fond. Il y a beaucoup de choses à faire. Le rappeur, par contre, est le dernier maillon de la chaîne. C’est lui qui fait vivre tout le monde.

OLYMPE

Tu vas dire que c’est l’esprit, que vous êtes devenus festifs… mais l’album, artistiquement, démarre sur des morceau plus consensuels que ceux qu’on vous connaissait, sur des sonorités actuelles mais assez “softs” – avant d’aller progressivement vers des formats et thèmes plus variés. Ce sont des morceaux dans ce style-là qui ont servi à la promo pré-album. Si on y ajoute l’imagerie de la conquête, avec l’escalade de l’Olympe, on sent une volonté d’aller chercher un public plus large. C’est le cas ? Quel calcul y-a-t-il là-dedans ?

Pour la tracklist déjà, quand tu es huit, personne ne veut la même. Et on n’a pas évacué les morceaux sombres, il y en a. Sur la forme, au niveau des basses etc, c’est vrai qu’on a axé sur ce qui se fait actuellement, parce que c’est normal de vouloir faire partie de son temps, de vouloir ne pas être démodé.

Donc je ne dirais pas qu’il y a vraiment un calcul. Je pense que cette impression est surtout due au fait qu’on ait axé ce projet sur quelque chose de scénique. On voulait vraiment pouvoir défendre l’album du mieux possible sur scène.

Au niveau de la volonté d’aller chercher un public plus large, je ne pense pas non plus. A mon sens, notre album est loin du format qui marche vraiment aujourd’hui. On est juste dans l’esprit Tous Salopards, et je pense qu’on est allé plus loin que sur Bouillabaisse. C’est comme ça que je le conçois et je pense qu’on pourrait tous t’en parler de la même manière.

Pourquoi forcer l’accent sur « Kéké Marseillais », alors que vous l’avez déjà de manière prononcée ?

C’est le côté exagération pure et dure, comme on a tendance à le faire à Marseille. Le but c’était l’exagération, autant sur l’accent qu’au niveau des expressions qu’on utilise. Il y a des mots que tu n’entendras presque plus jamais, qu’on est allé chercher presque chez nos parents.

Il y a quand même des gens qui n’ont pas compris ça, en disant « ils ont beaucoup d’accent quand même, on dirait nos grand-parents »… C’est comme quand Poz arrive sur “Niquer des mères” en disant « tu croivais quoi », dans les commentaires t’en as un sur dix qui pense que c’est sérieux. Mais bon.

Comment est venue l’idée de la référence à Titi Parisien ?

C’est parti de loin. Hermano avait fait cette prod pour Assono depuis un an, un an et demi. En rigolant, il avait dit « bon les gars, cette prod est à moi, mais si au bout d’un an j’ai toujours pas fait un morceau dessus, vous avez le droit de la kicker ».

Un soir où on réécoutait cette prod, on taillait Assono en disant que ça faisait plus d’un an qu’il devait rapper dessus, et qu’elle était libre. On avait déjà capté qu’elle faisait penser à Titi Parisien, et je crois que c’est moi qui ai dit « les gars, Kéké Marseillais ! ».

A partir de là, c’est vraiment parti dans tous les sens, on s’est mis à sortir toutes les expressions possibles, à se les répartir… Je sais pas si j’ai vécu une aussi belle expérience d’écriture avec l’équipe que sur ce morceau, on a vraiment rigolé, c’était vraiment top à faire.

La dernière piste d’Olympe s’intitule « Ce que tu étais, ce que tu es devenu ». C‘est bien de vos histoires personnelles que vous parlez ?

Ouais, mais… Ce morceau, je le trouve hyper vaste, en fait. Chacun s’exprime à sa façon, avec différents vécus, des petites images, parfois ça part dans le général… Chacun peut le prendre à sa sauce.

Disons qu’on a un peu l’impression que c’est le morceau introspectif de l’album.

C’est un peu ça. Sur Bouillabaisse on avait le morceau « Période de vie », c’est un peu la même chose ce coup-ci. C’est d’ailleurs pour ça, je pense, qu’on a clôturé cet album avec ce morceau, pour la touche “charme” et “introspection”, pour finir sur une touche différente.

« Toi t’avais peu et t’étais content, maintenant t’es tant con, parce que tu sais plus t’en contenter » – les Grande Instance au refrain

PROJECTIONS

Skary, de l’équipe Sales Gosses, a masterisé l’album Olympe. Tu es connecté avec eux depuis l’époque Saldef ?

Disons qu’à partir de 2008, on s’est plusieurs fois connecté sur internet pour se dire qu’on appréciait nos sons respectifs. On a mis un peu de temps à se capter en vrai, et le jour où c’est arrivé, ça a été le clan one love. J’ai beaucoup accroché avec cette équipe. On a directement fait un morceau, « J’ai pas sommeil », qu’ils ont sorti pas mal d’années après sur leur mixtape Disque dur grillé (2014).

Ensuite, on a fait d’autres sons, je suis monté avec eux quand ils sont allé en grosse équipe à Amsterdam, ils m’ont invité au concert de leurs dix ans… Ce que j’adore dans cette équipe, c’est qu’ils ont le même côté “mouvement” qu’on a voulu, nous, insuffler à notre entité en se disant “Tous Salopards”. Je trouve qu’ils ont vraiment une aura, avec une grosse équipe autour d’eux…

D’ailleurs, cet après-midi, je vais rejoindre Skary à Aubagne, parce qu’on est en train de créer un projet : on lance un studio. Il a lancé celui des Sales Gosses depuis un an déjà, c’est là qu’il a mixé et masteisér Olympe. Maintenant, il a envie de grossir un peu le truc, et on fait ça en association avec deux autres beatmakers : Wysko, d’Aubagne, et KlamC de Sales Gosses. On a trouvé un local, là on fait du placo… Il faut que j’aille mettre les mains à la pâte, parce que je n’ai pas encore eu le temps de les aider.

La suite pour toi, c’est donc ce projet de studio ?

Oui, on va s’y mettre avec Skary. Je vais commencer à prendre un peu plus l’épaule d’ingé. Ça va faire 13 ans que je fais du rap, j’ai beaucoup dépensé d’argent dedans. Là, il y a peut-être moyen… pas d’en vivre, mais de combler les fins de mois avec quelque chose qui me plait.

Avec Tous Salopards, je suis un peu le réalisateur-séquenceur audio, j’essaie de beaucoup conceptualiser les morceaux, sur des sons comme « C’est dans l’ombre » (Bouillabaisse) où tu as des voix qui partent en grave par exemple… J’y ai pris beaucoup de plaisir, donc je me dis qu’il y a quelque chose à exploiter. Je vais tester. C’est mon projet dans la musique actuellement.

Pas de projet solo donc ?

Pour l’instant je n’ai rien de prévu. Je t’avoue que je n’en ai aucune idée.

Qu’en est-il du projet 4 de Caccio, annoncé l’année dernière ?

Bonne question. Je t’avoue que je ne sais pas où il en est, je pense que comme tout le monde il a mis ses solos entre parenthèse pour travailler le groupe. Hermano aussi est sur son projet depuis quelques temps. Poz a deux ou trois projets de côté, et il attend d’avoir la place pour les sortir. Lamanif a plein de sons de côté qu’il enterre un par un. Peut-être qu’un jour il nous sortira quelque-chose, on sait pas !

« Gauche-droite-gauche comme Alain Soral » – Aksang

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