Si 1997 fut marquée par le raz-de-marée opéré par IAM et L’école du Micro d’Argent (qui bénéficie d’une deuxième tournée dans l’Hexagone l’année suivante), 1998 est souvent considérée comme l’apogée du rap français. Il faut dire que le contexte est favorable. L’entrée en vigueur de la loi imposant aux radios le quota de 40 % de « chansons d’expression française » pousse Skyrock à diffuser cette musique de façon massive. Les graveurs de disques, qui commencent à peine à être commercialisés, n’affectent véritablement le marché que l’année d’après. Les deals entre les premiers labels montés par des groupes de rap et les majors commencent à porter leurs fruits…  Si la France marque trois buts en finale de la Coupe du Monde et qu’une quatorzième ligne de métro voit le jour à Paris, 1998 connaît aussi la gronde des chômeurs, un grand défilé pour réclamer une commémoration de l’esclavage et de son abolition, et dix nuits consécutives d’émeutes dans le quartier du Mirail, à Toulouse, suite à une bavure policière qui coûte la vie à “Pipo”. Le ton s’est durci chez nombre de groupes, qui à l’instar d’IAM ont opéré une mise à jour dans leur rap, tant au niveau des lyrics que des ambiances sonores, plus tournés vers la soul, les pianos et les violons que les samples de funk. De nouveaux groupes majeurs émergent. Résultat, une année incroyablement dense en qualité et particulièrement faste en disques d’or (100 000 albums vendus), au point de symboliser mieux qu’aucune autre le fameux âge d’or du rap français.

Afin de compléter la lecture de ce dossier, voici un mix dédié réalisé par nos soins :

Fonky Family – Si Dieu veut 

Paru le 13 janvier 1998 | ► Cherche pas à comprendre

Marseille, an de grâce… 1998. La Fonky Family déboule dans les bacs avec son premier album, Si Dieu veut. Finie « l’époque Yves Mourousi » : le rap de rue du groupe – d’aucun diraient « de quartier » – tranche avec la tendance au récit fictif et au discours politique jusqu’alors présente au sein du rap phocéen. Akh confie en 1996 « croi[re] au yin et au yang ». Luciano, lui ? « Rien à foutre. » Cela n’empêche pas Sentenza, à l’origine de l’exposition de la FF au grand public, d’adouber le ‘’Nique tout’’. La scène marseillaise dominante se diversifie mais reste unie, à l’aube de ce que l’on peut désigner comme son âge d’or. Le discours porté par Le Rat, Sat, Choa et Menzo s’inscrit pleinement dans la direction que prend alors le rap hexagonal. Un sens de l’image brut – de l’humour parfois, aussi – une énergie criarde et la transpiration d’une identité marseillaise par tous les pores de la peau captivent inévitablement l’auditeur. Des qualités mises en avant par les productions, efficaces et étrangement évolutives, d’un Pone alors hyperactif. Au point qu’on en oublie des techniques de rimes moins pointues que celles en émergence à la même époque sur le bassin parisien – ce qui n’empêche pas les marseillais de faire bonne figure aux côtés des X sur le morceau « Maintenant ou jamais ». Le groupe veut marquer le rap français du sceau « FF » qu’il appose vocalement, entre autres gimmicks, pas moins de cent onze fois le long d’un album extrêmement constant en qualité. Effet réussi : l’ogive est certifiée double disque d’or en mai 2000, laissant une empreinte indélébile et des attentes conséquentes pour la suite. « Maintenant, tu connais ».  Manu LBS

Busta Flex – Busta Flex

Paru le 2 février  1998 | ► Yeah yeah yo

Février 1998, le rap français prend un gros kick de Nike, le premier album éponyme de Busta Flex sort et un vent frais déboule sur le game. Imagerie basketball US (jordan, baggyjeans), un attachement fort à sa cité d’Orgemont à Epinay sur Seine (93) et la validation des grands. Sa réputation est faite et il intrigue. Bustaflex arrive avec la candeur (désabusée) de ses 20 ans mais avec un bon passif d’open mic dans le sac à dos. Il s’est construit une solide réputation de freestyleur. Sincère, un brin fragile, habile technicien, assumé, Busta Flex surprend tout le monde et arrive à un des acmé de la combinaison fond et forme de l’histoire du rap français. Il se dégage de ce rappeur une forte authenticité et un futur prometteur, on comprend aisément  pourquoi Kool Shen le prend sous son aile et produit l’album. Marqué par des affrontements avec certains rappeurs, notamment des membres d’Expression Direkt (il sera passé à tabac après sa phrase « Mon style est tellement fou que même les musulmans mangent du porc » sur une radio rennaise), Busta Flex semble faire sa thérapie sur cet album. Il opte pour la paix, s’est délesté de certains amis qui n’ont pas été présents pour lui dans les moments difficiles (on pense à Lone avec qui il a démarré quelques années plus tôt), et s’entoure de grands frères solides : Zoxea, Oxmo Puccino, NTM, Sulee B Wax. Il s’ensuit un album aux productions ultra-efficaces et minimalistes avec d’immenses classiques : « Pourquoi ? » et « Esprits mafieux » en tête de liste, et un enchaînement de messages conscients, introspectifs et d’egotrips, le tout avec un flow et une technique aiguisés. Busta Flex s’amuse sur ce disque, il se livre à cœur ouvert, donne matière à penser, fait bouger la tête… On n’en demande pas plus, on frôle le chef d’œuvre. – Toan

113 – Ni barreaux, ni barrières, ni frontières

Paru le 5 février 1998 | ► Association

Si avant cet EP le 113 n’est qu’un groupe de plus gravitant autour de Different Teep et Ideal J, alors têtes d’affiche de la Mafia K’1 Fry, le buzzomètre entre directement en surchauffe quand sort « Truc de fou », qui s’imposera très rapidement comme un hit de l’underground. Sur une boucle de piano lancinante imparable signée DJ Mehdi, Rim’K et AP livrent probablement le passe-passe le plus célèbre du rap français témoignant de leur grande complicité encore en vigueur aujourd’hui. La présence de Doudou Masta, figure du rap vitriot et pionnier du rap tout court, finit d’enfoncer le clou et marque officiellement le passage de relais au groupe originaire de la rue Camille Grout. Le reste de l’opus pose les bases de ce qui fera la marque du rap du 113 : quotidien dans les cités, double culture, rêves de grandeur, attrait de l’illicite… La vie de quartier y est dépeinte dans le détail, avec des formules fortes et des mots simples, une des marques de fabrique du collectif d’Orly – Choisy – Vitry. Si à l’instar des sorties suivantes Mokobé occupe déjà une place plus en retrait, en ne posant que sur de rares couplets, AP et Rim’K peuvent compter sur le reste de la Mafia pour venir les épauler, avec notamment l’excellent « Association » (« de malfaiteurs ») en featuring avec Kery James, sur lequel les voix se superposent dans une ambiance de joyeux désordre, renvoyant directement aux fameux « freestyles tranchants comme le glaive » qui feront les grandes heures du collectif. DJ Mehdi, comme sur l’album d’Ideal J sorti la même année, alterne entre longues boucles mélodieuses et samples plus oppressants, et fait figure de membre du groupe à part entière en produisant six des dix pistes du disque, sur lequel il s’exprime seul sur trois interludes instrumentales. Par la suite, son travail sur l’album Princes de la ville sera pour beaucoup dans l’énorme succès que connaîtra le disque l’année suivante. – Olivier

KDD – Résurrection

Paru le 16 mars 1998 | ► Zone rouge

Quelques signes avant-coureurs avaient laissé présager la métamorphose opérée après Opte pour le K, premier album du groupe sorti en 1996, considéré par beaucoup comme formaté pour les radios. Le maxi C’est ma cause, le freestyle « Ecoute le style – Rap 98 » et quelques apparitions remarquées sur Générations marquent en effet un virage à 180 degrés dans le style : le propos est plus dur, les ambiances plus sombres, et les voix plus graves, notamment chez Dadoo. La métamorphose est actée dès l’introduction de Résurrection au titre éponyme sur laquelle Dadoo et Diesel décrivent une tentative d’assassinat sur leurs personnes à laquelle ils survivent, revenchards et bien décidés à en découdre. Sur le nerveux « Nouveau combat », qui fait suite à ce premier titre,  les deux rappeurs font dans la métaphore de la guerilla, et dévoilent une facette de leur rap bien loin des singles « Big Bang KDD » ou « Mon plus beau polo » parus deux ans avant. Le collectif s’est réduit, seuls quatre des sept membres originels sont restés (Dadoo, Diesel, H2O et Robert), auxquels il faut ajouter le beatmaker Lindsay Barett, nouvelle recrue à l’origine des supports sonores inspirés du son new yorkais de l’époque. Les codes du rap de 1998 ont été digérés : moins festif, technique et plus sombre, les rappeurs maîtrisent parfaitement leur sujet, et jouent de l’argot et de l’accent toulousain pour se démarquer. Par ailleurs, et malgré la présence du duo Trait D’Union à leurs côtés sur la compilation Opération Freestyle, ils seront les seuls rappeurs originaires de la ville rose à bénéficier d’une exposition à grande échelle jusqu’au milieu des années 2000. « Une princesse est morte », hommage fédérateur aux mamans courageuses, donnera des ailes à l’album, et lui permettra de connaître un succès commercial certain et de placer Toulouse sur la carte du rap. Les présences sur l’album de Driver, Don Choa et Le Rat Luciano (avec qui ils continueront de collaborer par la suite) marquent une reconnaissance du milieu qui ira ensuite en croissant, leurs nombreuses participations à de gros projets venant attester de cet état de fait. – Olivier

Chroniques de mars

Paru le 23 mars 1998 | ► Le Retour Du S*!# Squad

Près de vingt ans après leur parution, il convient d’apprécier les Chroniques de Mars comme un projet à valeur historique autant qu’artistique. Bien que siglée Kif Kif et réalisée par Imhotep et Faf Larage, la compilation constitue plutôt une photographie dynamique du Côté Obscur et de son entourage à Marseille. Capturée à un instant t, celui de l’osmose des années 1997 et 1998, elle renvoie pourtant aux prémices du label d’IAM comme elle s’ouvre, à l’inverse, sur les dissensions de la fin de la décennie. A l’heure où le projet sort, on ressent l’existence d’un univers commun à tous les artistes, tambouille faite de références aux albums respectifs et à une vie quotidienne partagée. Enregistrés selon le principe du « passe au stud’ et pose » (dixit Faf Larage), les morceaux voient MCs et DJs s’y côtoyer indépendamment de leur appartenance de groupe. La continuité temporelle, elle, se repère dans la tracklist, qui mêle anciens, moins anciens et nouveaux artistes phocéens. Piste n°19, « Le retour du Shit Squad » illustre particulièrement ces deux dimensions. Hommage fleuve et décomplexé au ”popo”, il prend la suite du « Shit Squad » de 1993, s’affirme en symbole de l’entente entre des groupes d’envergure nationale alors à leur sommet, mais sera plus tard vécu « comme une démagogie » par un Chill « sous le poids des regrets ». Quoiqu’il en soit, le projet comporte une flopée de morceaux de haute volée, du non-moins fumant « Mégotrip » à l’énervé « Faut qu’on sorte de là », en passant par l’épopée « Sauver Tonton ». Faf Larage s’autoproclame à raison « Hip-hop Protagonist » et percute le storytelling-jeu avec « La Cavale ». A noter, enfin, les deux premières collaborations de la fratrie Mussard, et une certaine mise en avant – volontaire ou non – du nouveau duo MC Arabica, composé des ex-danseurs Freeman et Karim Le Roi. Huitième sortie du label indépendant Kif Kif, les Chroniques paraissent au mois… de mars, aux formats CD, K7 et vinyle, tous trois « certifiés conformes norme marseillaise ». – Manu LBS

Une productivité sans précédent pour la scène underground

Alors que les géants IAM, NTM, ou Ministère Ämer et leurs nébuleuses respectives occupent le haut du pavé, la scène underground en 1998 fait preuve d’une productivité sans précédent avec la sortie de projets de haute qualité de nombres de groupes peu exposés tels que Düne, Malédiction Du Nord, La Rumeur, Kabal, ATK, Lamifa, Les Derniers Messagers, Psykopat… La province aussi commence à faire parler d’elle comme Soul Choc les années précédentes, on pense notamment aux lyonnais d’IPM, ou aux strasbourgeois de La Mixture. Des groupes hors-Hexagone arrivent aux oreilles des français grâce à des collaborations judicieuses comme les suisses de Double Pact (qui firent une grosse impression sur Opération Freestyle de Cut Killer) ou les québecois Rainmen qui invitèrent quelques têtes d’affiche en featuring sur leur album (Fonky Family, Stomy Bugsy, La Cliqua). Certaines sorties sont devenues mythiques en partie parce qu’ils sont la première sortie discographique en groupe de certains rappeurs solos qui perceront plus tard (Nakk avec Soldafada sur Bobigny Terminus, Endo sur De jungle à jungle avec Basic, Ol’Kainry sur Ce n’est que l’début avec Agression Verbale). Les compilations viendront finir d’enfoncer le clou en mélangeant têtes d’affiche et rookies comme sur Feat, Hip Hop Vibes 2, Cercle Rouge, Hostile 2, ou la B.O. de Zonzon, au même titre que les morceaux collectifs à rallonge « 30 après Martin Luther King » ou « Les rappeurs contre la censure ». – Olivier

Taxi

Paru le 7 avril 1998 | ► L’amour du risque

1998, dans les salles obscures. Tandis que les Américains balancent des films comme American History X ou The Truman Show, en France on s’accroche avec des films comme Taxi ou Kirikou. Alors que pour composer la musique de ces films, les Américains ont des mastodontes comme John Williams ou Philip Glass, en France c’est un peu plus laborieux… En cette belle année 1998 qui finira en apothéose au mois de juillet (« la, la, la, laaaa, laaaa, lalalalala »), Luc Besson a envie de faire une comédie. Il lui vient donc l’idée de Taxi, une comédie policière au fort accent marseillais. Ni une ni deux, le film est un carton au box-office, les salles se remplissent à la vitesse de la 406 Peugeot du film. Dans les bacs, la BO connaît également un franc succès, avec 300 000 ventes, raflant le disque de platine. Dirigé par Akhenaton, l’album est une véritable usine à pépites. Il y a un fort accent du sud, certes, mais peuchère, on a rarement vu une BO accomplir la prouesse de distiller des inédits tous aussi mythiques les uns que les autres. « Tu sais moi les trucs gais ça le fait pas » disait Sako des Chiens De Paille. Ainsi débute la première piste, “Maudits Soient Les Yeux Fermés”, une ouverte de disque assez particulière, mais tellement forte, qui rompt avec la joyeuse débilité du film. Les quartiers Nord de Marseille sont représentés par le Carré Rouge racontant leur « Vie Infecte » et a contrario, le 3ème Œil narre sa « Vie De Rêve ». Outre le rap, le R&B a aussi sa place. Le tube « Tu Me Plais » de K-Reen et Def Bond restera d’ailleurs longtemps dans les mémoires. En plus de la production, IAM signe la clef de voûte du projet : « Marseille la nuit » et son refrain ultra efficace. En solo, Akhenaton donne dans l’égotrip avec le tranchant « Lyrix Files ». Pour conclure en apothéose, c’est la jeune garde du rap marseillais, la Fonky Family, qui ferme le projet avec « L’amour du risque”, véritable millésime de cette année là. Cette bande-son présente bien plus d’intérêt que le film en lui-même, et aucun autre long métrage n’arrivera à proposer une B.O. au casting aussi incroyable, véritable témoin d’un temps révolu… – Clément

Les X – Jeunes, coupables et libres

Paru le 13 avril 1998 | ► One one one (Rien pour l’héroïne)

En 1998, grâce à quelques morceaux à placer au Panthéon du rap français (« J’attaque du mike », « Pendez-les, bandez-les, descendez-les », « Retour aux pyramides »…) sur des compilations prestigieuses et une flopée de freestyles mythiques sur Générations, les X-Men bénéficient d’une côte de popularité idéale pour sortir un premier album. Comme d’autres membres de l’écurie, ils ont quitté Time Bomb  pour la major Universal (une première pour un groupe de rap français) avec Geraldo, qui fait figure de membre à part entière du groupe sur cet album puisqu’il en produit l’intégralité des morceaux. S’il semble se dégager un certain manque de conviction sur l’ensemble du projet qui ne contient pas de classiques de l’acabit des titres pré-cités, la réécoute de Jeunes, coupables et libres vingt ans plus tard nous rappelle qu’il constitue une pièce unique. Les productions de Geraldo moins accessibles que les longues boucles mélodieuses chéries par la majorité des beatmakers de l’époque, les placements imprévisibles d’Ill et Cassidy, leurs trouvailles en termes d’images, de références et de formules, les flows élastiques, leur posture alliant flegme et arrogance… Autant d’ingrédients que l’on retrouvera dans une certaine forme de rap des années 2000 (et même 2010), venant attester de l’influence majeure qu’ils constituèrent pour de nombreux MC’s. Les désillusions qui marquèrent la fin de l’aventure Time Bomb, et le manque d’intérêt de la major pour le projet marqueront le début d’une longue pause pour le duo qui mettra près de 10 ans à ressortir quelque chose ensemble, en dehors de l’album Big Bang Vol.1, leur album commun avec les Ghetto Diplomats, anciens de chez Time Bomb, et présents en featuring sur Jeunes, coupables et libres. Avec plus de 60 000 copies écoulées, ce disque connaîtra un score honnête, aidé par le single « One one one » en rotation sur Skyrock et les radios spécialisées, venant pallier les mauvaises promotion et distribution d’Universal. – Olivier

NTM – Suprême NTM

Paru le 20 avril 1998 | ►That’s my people

« Sans aucun doute un des albums fondateurs du rap Français », « NTM à son apogée », « L’album de la maturité »Suprême NTM, c’est vrai, fait partie de ces albums-missiles qui ont su mettre tout le monde d’accord, dès le début. Paris sous les bombes 3 ans plus tôt, avait déjà amorcé l’évolution du duo, qui, bien que toujours attaché aux influences funk qui prévalaient à l’époque, avait ralenti les BPM, doucement changé l’ambiance et affirmé un flow retravaillé. Mais le Suprême allait définitivement franchir un cap avec les 16 pistes de cet opus pour offrir un étendard de plus à toute une génération. Alors que dire de cet album culte, qu’il convient d’appeler sans sourciller « un monument », sans tomber dans une course aux superlatifs ? Comment rendre compte avec vérité de cette excitation incontrôlable qui nous envahit lorsque les premières notes de « Back dans les bacs » annoncent la claque qu’on s’apprête à se prendre ? Comment faire ressentir à qui ne l’a jamais entendue, cette émotion qui nous submerge quand la voix de Kool Shen pose, grave : « À l’aube de l’an 2000, pour les jeunes c’est plus le même deal… » Et comment expliquer que les paroles de l’immense « Pose ton gun » sortent encore automatiquement de nos bouches dès les premières mesures, comme un réflexe ? Pour partager ce frisson qui nous parcourt sur un prélude de Chopin samplé pour « That’s my people », ou pour sentir la température monter dans une Benz avec la voix rauque de Kossity, le plus simple c’est encore de réécouter. Ecouter encore les textes de « C’est arrivé près de chez toi » ou « Odeur de soufre », toujours tristement actuels, écouter encore les salves de violons sur « On est encore là (pt1) » et se rendre compte qu’il ne suffira jamais que des premières notes de chacun de ces 16 titres pour rallumer le feu sacré du plaisir, celui qui fait, et qui fera encore longtemps, instinctivement bouger nos têtes. – Sarah

Oxmo Puccino – Opéra Puccino

Paru le 28 avril 1998 | ► Hitman

Tout droit sorti de l’écurie Time Bomb et fort de ses apparitions réussies sur Sad Hill, L 432 ou encore de ses freestyles réguliers sur Génération, Oxmo est un rappeur prometteur très attendu lorsqu’il sort son premier solo en avril 1998. Unanimement salué par un public conquis par le style unique du Black Mafioso et par une presse qui lui reconnaît une plume digne d’être écoutée, l’album affirme quasi instantanément son auteur comme un acteur incontournable du game de la fin des 90’s. Maitrise, technique, groove : les prods des copains de Time Bomb DJ SEK ou DJ Mars servent à merveille le flow déjà tout terrain du jeune parisien. S’illustrant notamment dans des morceaux fleuves, O.X manie le storytelling avec brio, montrant qu’il n’a là rien à envier à IAM ou Ärsenik (et on en retrouve d’ailleurs certains membres sur le disque). Cohérent et très à l’aise, il emporte son auditoire dans un univers riche porté par des textes fins et sensibles que la critique a rapidement comparé à des scenarii de cinéma, pour la précision des descriptions et la force des personnages. Un paquet de titres cultes (« Hitman », « L’Enfant seul », « Quand tu partiras », « La loi du point final »…) s’enchaînent ainsi pendant 70 minutes autour d’interludes savamment pesés, fictifs ou cruellement vrais, poétiques et moqueurs. Les featuring de haut vol avec une partie du gratin des rimeurs de l’époque valent encore leur pesant d’or, tant la complémentarité des flows, des accents et des textes est évidente. De prod graves et pesantes en ambiance funky ou RnB, où la voix de K-Reen se fait entendre ajoutant en profondeur et en musicalité pour mieux porter le sens des mots, les 16 d’Oxmo se baladent sans difficulté et racontent les films et les histoires qui se tournent et s’écrivent entre son imagination et son 19e d’origine. En 1998, Puccino est simplement un artiste solide de plus sur lequel on va pouvoir compter, un petit génie de plus qui continue à construire la belle histoire du rap français et renforce notre conviction que cette musique a encore tant à nous offrir.  – Sarah

Expression Direkt – Le Bout Du Monde

Paru le 28 avril 1998 | ► C’est du rekdi

Peu de groupes méritent autant le label “précurseur” que la clique de Mantes-la-Jolie. Ils sont de ceux qui ont permis au rap français de se forger une identité propre, de basculer de pâle caricature du modèle cainri à authentique musique des ghettos de l’hexagone. Bien vite catalogués “caillera” pour quelques faits d’armes qui ne cadraient pas avec la fable du “Peace, love, unity and havin’ fun”, ils ont surtout été parmi les premiers à revendiquer sans fard leur mode de vie de lointains banlieusards, de ceux qui « s’occupent de la remé » de quiconque leur dit qu’ils viennent de Paname. Du rap de proximité en somme, du rap qui ressemble à ceux qui l’écoutaient alors, du rap qui traîne, qui charbonne, qui bicrave, qui se tape, et qui surtout gaze et rigole des merdes du quotidien. Après l’exposition que leur offrit La Haine et l’indépassable classique Guet-apens écoulé à plus de 50 000 exemplaires en totale indépendance, c’est en major qu’ils sortent leur premier album estampillé Express D. Alors que tout le monde à l’époque louche sur New York et nous sert jusqu’à l’écœurement des pianos-violons mollement “mobb-deepiens”, ils profitent des moyens alloués par la maison de disque pour nous servir des productions moites, organiques, rehaussées d’instruments live, et affirmer un son west coast gorgé de soul dont l’influence considérable n’est toujours pas suffisamment reconnue. Si certains morceaux dégoulinent un rien ou ont pu sonner trop léchés aux oreilles de leurs fans hardcore, le groupe ne laisse pourtant pas sa verve légendaire au vestiaire et passe en toute décontraction de déclarations de guerre aux bâtards à déclarations d’amour à la famille et aux proches, nous régale de storytellings éloquents, d’interludes bidonnants, de tubes imparables, et mêlent comme seuls les quartiers savent le faire conscience politique, solidarité de clan et humour grivois à ras de bitume. Le tout s’achevant sur un remix parfait du génialissime «  Arrête où ma mère va tirer » qui invite ceux qui porteront très haut le flambeau du rap de lascar bavard élevé à la funk, Arsenik. – Manu iHH

Le Secteur Ä commémore les 150 ans de l’abolition de l’esclavage et entre dans la légende

“Les dix petits nègres”. La dénomination est forte et reprend le titre d’un des romans les plus célèbres d’Agatha Christie. C’est le surnom qu’ont choisi de prendre les membres du Secteur Ä à l’occasion de leurs concerts communs les 22 et 23 mai 1998 à l’Olympia, pour commémorer les 150 ans de l’abolition de l’esclavage. Accompagnés d’un orchestre de musique antillaise, et de façon plus ponctuelle de musiciens africains ou de chœurs de gospel, les MC’s appellent entre les morceaux à l’éveil des conscience, à la reconnaissance de l’esclavage comme un crime contre l’humanité et à rendre férié le jour de cette date anniversaire. Les piques à l’élite politique s’enchaînent, et Jacques Chirac attendra encore jusqu’à 2006 pour débuter les commémorations annuelles des « Mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions » chaque 10 mai. L’appellation “Les dix petits nègres” rappelle aussi qu’en mai 1998, l’équipe originale est encore au complet, et au sommet de sa gloire. Doc Gyneco n’a pas encore mis les voiles (mais il le fera quelques mois plus tard) et a vendu des centaines de milliers de copies de Première Consultation entre 1996 et 1997, Passi et Stomy Bugsy ont également connu le succès l’année précédente grâce à leurs albums solos respectifs, Neg’Marrons est encore un trio et comptabilise quelques hits à son actif, Ärsenik est dans les starting blocks et s’apprête à sortir Quelques gouttes suffisent deux semaines plus tard, Hamed Daye bénéficie d’une programmation de son morceau “Independance Daye” sur les ondes de Skyrock, et MC Janik a déjà placé des refrains sur quelques classiques du crew. Une captation du concert du 23 mai donnera lieu à une sortie VHS et double CD qui constituera un véritable best of live du collectif. En effet, devant un public chauffé à blanc, les classiques s’enchaînent, de “La monnaie” à “Mon papa à moi est un gangster”, en passant par “Boxe avec les mots” ou “Le maton me guette”. Cette configuration permet à Doc Gyneco, alors bien moins à l’aise sur scène que ses compères, d’être épaulé sur son set, qui ne contient quasiment que des featurings. Ce concert, qui souligne la diversité des styles au sein du crew et leur cohabitation harmonieuse, aura marqué 1998, et aurait certainement mérité une tournée à gros moyens (au même titre qu’IAM ou NTM la même année), tournée qui verra finalement le jour au printemps 2018. – Olivier

Shurik’n – Où je vis

Paru le 8 mai 1998 ► Mon clan

Mai, retour à Marseille. L’heure pour Shurik’n de dégainer son premier album solo, Où je vis. Regard dans le rétro : en un an, la ville a connu les immenses succès de L’école du micro d’argent et des tout récents Si Dieu veut et Taxi. Pressionné, l’oncle Shu ? Pas un brin. Mieux : le  « diseur d’images » balance à la tronche de la francophonie son estampe maîtresse, un album quasi-unanimement considéré comme le classique du rap marseillais. Il faut dire que Jo prend la peine représenter sa ville, de la pochette à vue panoramique au casting 100% local des featurings. Moins connecté nationalement que son alter-ego Akhenaton, il propose un discours à la fois de « clan » et de classe, ou en tout cas « engagé socialement ». Autre clé du succès : la confirmation en solo d’un nouveau flow aperçu en 1996 et affirmé au grand jour sur l’album d’IAM l’année suivante. La production, assurée par et pour lui-même, accouche d’une agréable harmonie entre samples asiatiques – peu communs – et propos spirituels : une ambiance mélancolique et prenante qui favorise l’empathie mais dont la constance peut aussi lasser l’oreille. Il est toutefois permis de se revigorer sur les instrumentaux brutaux de « Mon Clan » et « Fugitif ». Avec « Mon clan » et « Esprit anesthésié », la fratrie Mussard offre d’ailleurs ses deux secondes collaborations, avant son album commun qui verra le jour en 2000. A noter également le frappant « Mémoire » en compagnie de Sat, dont l’idée de refrain a germé à New York deux ans auparavant, à l’occasion de la confection de « Bad boys de Marseille part.2 ». Finalement, Où je vis s’affirme comme l’un des rares albums de rap français foncièrement de gauche. Plus spiritualiste et moins marxien que des groupes comme NTM ou La Rumeur, certes. Moins viriliste aussi. Matérialiste quand même. L’égalité comme prisme constant, la peine de mort en ligne de mire (« J’attends »), et l’un des morceaux anti-FN les plus percutants de l’histoire de cette musique, « Manifeste », délivré en formation IAM. Trois ans plus tard, l’album décroche paisiblement le double disque d’or. – Manu LBS

Les Sages Poètes de la Rue – Jusqu’à l’amour

Paru le 3 juin 1998 ► La guerre commence

Trois ans après leur premier trait de génie Qu’est ce qui fait marcher les sages, et alors qu’ils s’investissent fortement dans leur nouvelle structure du Beat De Boul, les Sages Po’ reviennent en 1998 sur le devant de la scène avec un double CD et 24 titres qui assoient leur style et leur ambition. Leur credo ? “En finir avec la haine” qui colle à la peau du hip hop et le “ramener” (on est pourtant seulement fin des 90’s…) sans cesse vers ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être selon eux : un style musical, certes riche de divers courants, mais d’abord fait pour ambiancer les gens, leur raconter des histoires à coup de 16 jazzy, quand bien même elles ne seraient pas toujours drôles ou faciles à entendre. Le trio relève son défi avec aisance avec cet album, s’appuyant sur des prods aussi entraînantes qu’intéressantes et toujours faites maison, ce qui garantit aussi à l’ensemble une cohérence solide. Si certains morceaux ont su se frayer un chemin vers l’immortalité (« J’rappe pour les mino », « La guerre commence », « Le train de minuit » par exemple…), le double CD a marqué les puristes en quête d’un rap sans artifice ni compromis entre le fond et la forme, mais aussi amateurs ou curieux grâce à un groove maîtrisé et des thématiques variées soutenues par un art du story-telling au summum. Succès évident au rendez-vous, car sur les 24 pistes, oui, “tout le monde bouge avec les sages poètes”, l’amour et le respect de la musique comme seul horizon. – Sarah

Arsenik – Quelques gouttes suffisent 

Paru le 5 juin 1998 | ► Jour 2 tonnerre

A la sortie de Quelques gouttes suffisent en 1998, ça fait déjà un certain temps que l’on entend parler du duo fraternel de Villiers-Le-Bel, via des apparitions sur les compilations Hostile Hip Hop, L 432 ou encore les Liaisons dangereuses de Doc Gynéco. La griffe des frangins est déjà bien présente, et connue des assidus de rap. Une osmose parfaite entre la voix nasillarde de Lino et celle plus rocailleuse de Calbo, une affection particulière pour la rime riche, interne ou pas, des sentences tonitruantes (« J’ai pas vu d’portes ouvertes mais que des bêtes soumises ») et surtout un certain talent pour l’egotrip, pratique incontournable pour s’imposer. Ainsi, avant la sortie de ce premier album, le poison s’était déjà quelque peu répandu. A l’époque où les duos émergent de toutes parts dans le petit monde du rap français (Lunatic, X-Men…), celui formé par les frères M’Bani va se poser en modèle de référence pour toute une génération de rappeurs. Fonctionnant, comme souvent, sur le principe de contraste, on retrouve Lino, couteau entre les dents, distillant ce que l’on appellera plus tard des punchlines au kilomètre. A ses côtés, Calbo est dans un style plus brut et sans éclat, qui nous permet de souffler entre deux couplets, tout en restant très consistant en termes de lyrics et de technique. L’alchimie fonctionne à merveille tout au long du disque, avec parfois des membres du Secteur Ä qui viennent greffer un couplet à la solution toxique concoctée par Calbo et Lino (on retrouve Passi, Doc Gynéco ou encore les Neg’Marrons). Le reste appartient à l’histoire. Des classiques intemporels sur tout type de thème : l’egotrip sur plusieurs morceaux et notamment « Boxe avec les mots », la mort avec « Chrysanthèmes », le racisme avec « Une saison blanche et sèche » et des inclassables comme « Bienvenue au 6ème chaudron » ou « Jour 2 Tonnerre ». Quelques gouttes suffisent… est sorti en l’an béni de 1998 et reste peut-être l’un des plus forts symboles de ce que l’on appelle encore aujourd’hui l’âge d’or du rap français. – Xavier

Opération Freestyle

Paru le 31 août 1998 ► Scred Connexion

En 1998, Cut Killer est déjà un DJ incontournable d’une scène hip hop française qui confirme sa grande qualité album après album et explose commercialement auprès d’un public qui s’élargit. Déjà bien implanté avec ses Hip Hop Soul Party, Cut Killer Show sorti l’année précédente, mais aussi le mix de projets de emcees et collectifs dont les noms sortent plus ou moins de l’underground (la Cliqua, Ménage à 3, Timides et sans complexe…), Cut Killer s’est affirmé comme un rassembleur de rappeurs confirmés autant que comme un dénicheur de nouveaux talents. Pensée justement pour pousser des noms bien établis à amener des « petits nouveaux » poser sur leurs morceaux, Opération Freestyle est un savoureux mélange de voix prêtes à faire vibrer le rap-jeu. Les egotrips brillants de certains artistes rappellent d’ailleurs que la plupart étaient bien conscients de l’opportunité immense que représentait une compilation comme celle-ci pour se faire un nom à l’époque, et de nombreux morceaux évoquent la passion du rap qui anime les jeunes artistes venus tout donner sur le mix du DJ. Parmi les 17 titres de l’album,  beaucoup n’ont pas pris une ride grâce à des prods efficaces, des samples de choix (comme Ménage à 3 posant sur la boucle du “Bittersweet Symphony” de The Verve) et au mix redoutable de Cut, qui reprend comme à son habitude des extraits et des punchlines de gros morceaux du moment pour exciter les amateurs. Parmi les petits bijoux du projet, le morceau de la Scred garde une saveur toute particulière pour les afficionados, car il annonçait les débuts du groupe en tant que tel. Le DJ étant plutôt du genre hyper-productif, Opération Freestyle n’est pas le seul projet sur lequel on le retrouvera cette année-là puisque l’immense Détournement de son de Fabe (voir plus loin) paraissait quelques mois plus tard… Vingt ans après Opération Freestyle, la qualité de l’album reste un bon indicateur du talent du DJ, dont la présence aujourd’hui encore sur les ondes nous rappelle qu’il est toujours bien convoité… – Sarah

Driver – Le Grand Schelem

Paru le 15 septembre 1998 | ► Un conducteur dans ta vie

Rapidement catalogué parmi les trublions du Rap FR pour avoir rappé des thèmes légers sur des prods dansantes, en glissant un peu partout dans ses vers jeux de mots douteux et autres images cocasses, Driver n’en est pas moins un personnage à prendre au sérieux à la fin des 90’s. Tranchant par rapport à la scène qui s’affirme, tant par son personnage de loser complexé mais réaliste – et sommes toutes franchement sympathique – que par un flow d’une habileté caractéristique, il enrichi la scène parisienne d’une autre dimension, plus enjouée mais peu glamour, sorte de face B de la “vraie vie” racontée par d’autres poids lourds de l’époque. Alors que son album sort en plein mois d’août, il apparaît rapidement comme le compagnon idéal de cette période estivale : drôle, léger, vaporeux… Pourtant, si on écoute bien, tout n’est pas que meufs, bouffe et déconne. Derrière l’épaisse couche d’autodérision, les crises de confiance, le manque d’argent, la solitude des exclus, la vie de cité, la prison… sont toujours audibles en filigrane. L’aspect comique des 16, qui a souvent été mis en avant, a pu aussi, à tort, occulter les atouts de l’album, pourtant vrai exercice de style pour amateur de hip-hop. Tant pour sa musicalité et les prods riches et groovy qui régalent encore aujourd’hui danseurs de tous bords, que pour les énormes capacités de Driver quand il est question de rimer efficacement et intelligemment des situations gênantes, cet album est à la fois un pied de nez plein de charme fait aux nombreux clichés qui collent au rap et une heure de vraie bonne musique. En faisant rimer musicalité, technique et humour avec cette voix façon caisse de résonnance reconnaissable entre mille, Driver réussi un exercice périlleux qui s’avérerait casse gueule chez bien d’autres. A noter, entre les bons délires du MC, de 22 ans à l’époque, l’épique featuring « On fout le dawa » avec Diams, Dany Dan, Diesel et Dad PPDA, qui rappelle que Driver pesait déjà son petit poids dans le rap jeu d’alors. – Sarah

Sachons dire non, tête de file dans la lutte contre le FN

Choquée par les attaques terroristes de 95 et découragée par des hommes politiques plus intéressés par leurs carrières personnelles que par leur devoir de maintenir la cohésion nationale, la société française de la fin des années 1990 cherche ses bouc-émissaires et amorce, en réaction à son incapacité à comprendre le monde qui l’entoure et à accepter ses propres mutations, un repli identitaire marqué par des succès électoraux pour le Front National, encore considéré comme un parti « contestataire ». Face à cette progression inquiétante, la scène artistique française se mobilise, dénonce, entend réveiller une jeunesse qui peut encore l’être, et lui ouvrir les yeux face au danger. Si depuis deux ans c’est surtout le rock français, Noir Désir en tête, qui semble être la figure de proue de la résistance au racisme et à la xénophobie, le monde du hip hop, qui sort peu à peu de la confidentialité, est loin de se défiler devant l’engagement politique – d’ailleurs inscrit dans l’ADN du genre. Quand une partie de la jeunesse reprend en cœur « FN souffrance » avec Bertrand Cantat, une autre ouvre l’oreille aux messages pacifistes mais anti discrimination du morceau collectif « 30 ans après Martin Luther King », se retrouve dans les paroles de « aspect suspect » de KDD, et opine en entendant le « Code Noir » de Fabe. En 1998, les rappeurs ne se contentent plus seulement de dénoncer les bavures policières et les injustices sociales, mais ils les lient de plus en plus ouvertement à un racisme latent et croissant qu’ils vivent parfois eux-mêmes au quotidien. Aux législatives de mars, alors que le FN récolte près de 15% des suffrages, beaucoup se sentent déjà stigmatisés. Ce sentiment n’échappe pas à Mr R, qui rassemble alors sur la compile « Sachons dire Non » le fleuron des rappeurs de l’époque capables de rimer sur un sujet aussi politique que la montée du FN. Sur 18 titres coup de poing, Assassin, Diam’s, ou Expression Direkt, pour ne citer qu’eux, ciblent sans détour ce parti haineux et dénoncent sa violence. Véritable incitation au réveil civique à 4 ans des présidentielles, il s’agit de faire prendre conscience à qui est prêt à l’entendre, que si rien ne change, la progression du parti de J.M. Le Pen ne s’arrêtera pas là… « Sachons Dire Non » n’est qu’un exemple parmi d’autres, mais une parfaite illustration de cet engagement anti-FN dont le rap français a su faire preuve à cette époque. Ecoutés aujourd’hui, pas même un an après la présence de Marine Le Pen au second tour de notre élection présidentielle, la plupart des textes font froid dans le dos tant ils sont restés criants d’actualité. Et il est triste de constater que malgré les nombreuses mises en garde répétées du monde du Hip-Hop français depuis les 90’s face à ce parti manipulateur, plus de 30% des français ont finalement choisi de ne pas lui dire « non ». – Sarah 

 

ATK – Heptagone

Paru le 5 octobre 1998 | ► Sortie de l’ombre

ATK c’est avant tout une histoire d’alchimie. Ce n’est finalement pas une si mauvaise chose si “de 21 à 7″,  puisque ça leur aura permis de trouver leur formule. C’est après un premier échauffement en forme d’EP vinyle paru deux ans avant que Cyanure, Freko, Antilopsa, Axis, Test, Fredy K et DJ Tacteel semblent avoir véritablement défini le style qui sera le leur pour les années à venir, à savoir un rap mélancolique, porté par des samples dans lesquels piano et violon prédominent, et six personnalités aux identités vocales bien distinctes. Les MC’s sont répartis en trois binômes (Legadulabo, Apocalypse et Maximum 2 Phases), une configuration qui permet au groupe de varier les formations le long des 18 titres avec des morceaux collectifs (dont l’excellent « Qu’est-ce que tu deviens ? » réunissant tout le groupe), des titres en duo (on pense notamment au grandiose « L’affaire hot-dog ») et des solos magistraux (« Vingt ans » de Cyanure, « Tricher » d’Antilopsa). Les mélodies samplées (dans les répertoires classiques, variété et soul), soigneusement sélectionnées par Axis, architecte musical de l’album, prennent aux tripes et ont largement participé à rendre mythique cette sortie underground, faisant de ce disque une grande référence du rap “piano / violon” et du rap français en général. Si Heptagone n’a pas connu de succès commercial à sa sortie, il a fini par atteindre un score honorable sur la durée, puisqu’on parle de plus de 50 000 copies vendues. Les sorties solos et projets annexes qui s’ensuivront n’auront pas le même impact que ce premier album, ce qui vient renforcer cette impression que la magie qui opère avec ATK n’est jamais aussi forte que lorsqu’ils officient en groupe. – Olivier

Ideal J – Le combat continue

Paru le 27 octobre 1998 | ► J’ai mal au cœur

Une main noire qui empoigne avec force le drapeau tricolore. Le ton est donné. Cette photographie réalisée par Armen Djerrahian demeure une pochette d’album  marquante de l’histoire du rap français. Elle représente à merveille l’univers saisissant du troisième opus du groupe Ideal J sorti chez Arsenal Records et Alariana. Après les parutions du maxi La vie est brutale en 1992 et de l’album Original Mc’s sur une mission quatre ans plus tard, les membres de la Mafia k’1 Fry arrivent en 1998 avec un projet qui entrera directement au panthéon du rap français. Kery James, leader emblématique d’Ideal J, rend une copie parfaite tout au long des quinze titres qui composent ce joyau, profitant principalement de productions percutantes et mélodiques du génie regretté DJ Mehdi. Le morceau « Hardcore », en rotation sur Skyrock à l’époque et dont la première version du clip subit la censure, devient un véritable hymne pour toute une génération. D’autre part, en plus des traditionnelles chansons axées sur l’egotrip, les thématiques du CD se veulent variées. Kery dénonce l’univers carcéral sur le poignant « J’ai mal au cœur » et s’oppose avec virulence au service militaire aux côtés de Different Teep dans « R.A.S 1 ». Fait assez inédit dans le hip-hop, il met en garde ses auditeurs contre les dangers du cannabis dans le morceau « Un nuage de fumée ». L’Orlysien nous livre également des titres plus introspectifs. Preuve en est, « L’amour » produit par Chimiste sur lequel Rohff et Demon figurent comme invités. Point d’orgue de l’album, le morceau collégial « Showbizness 98 » où apparaissent plusieurs membres de  la Mafia K’1 Fry comme AP du 113, Karlito, Dry d’Intouchable et O.G.B. Sur celui-ci, les rappeurs affichent avec vigueur leur ambition et détermination à se faire une place dans le panorama musical français. Pour conclure, Le combat continue reste à ce jour considéré par beaucoup comme le meilleur album issu du collectif du Val de Marne. Il est également essentiel dans la brillante carrière de Kery James qui s’imposera au fil du temps comme un pilier du rap hexagonal. – Jordi

Fabe Détournement de son

Paru le 27 octobre 1998 | ► La tête haute tenue

En 1998, il n’est clairement plus nécessaire de présenter Fabe et le nom du parisien résonne depuis maintenant un moment comme celui d’un MC au flow affûté et à la plume intelligente. Avec un projet par an depuis 1995, on avait pu percevoir une évolution intéressante vers des textes toujours finement ciselés, de plus en plus politisés (et désabusés) et un ton qui mûrissait sur une voix qui se posait. Mais avec Détournement de Son, Fabe passe simplement la troisème en emmenant son public un cran plus loin dans la musicalité. Car s’il n’avait déjà plus grand chose à prouver du côté de son flow hyper efficace et technique, le Parisien était quand même attendu sur sa capacité à poser « tous terrains » et à étaler son talent sur des beats et des ambiances plus variés. Sur les 19 prods, une poignée de gros noms (Cut killer en tête, mais aussi DJ Mehdi, Cutee B, Ivan, pour n’en citer que certains) viennent épauler et même relayer l’inévitable Stofkry et enrichir l’univers de Fabe de nouvelles ambiances, apportant avec ce troisième album davantage de diversité aux sons sans nuire à l’identité du MC, ni entamer la cohérence générale. Par ailleurs, offrant un lot de featurings aussi intéressants que solides, cet opus a aussi sûrement su toucher plus largement. On y retrouve Koma bien sûr, mais aussi Haroun, Mokless et Morad qui pointent le bout de leur nez dès le troisième track alors que la Scred se forme en douce par ailleurs… China est également présente sur « Superstars, Superhéros », et apporte une touche groovy à la fois détonante et bienvenue à l’ensemble. À noter également le très réussi « Exercice de Style » avec Laurea et Seär, leçon de flow, de jeux de rimes, et passe d’armes de très haut vol. Au final, c’est certainement parce que chaque morceau traîne avec lui tout le savoir-faire d’un grand rappeur soutenu par des instrus aux identités enfin vraiment fortes que cet album a gagné sa place au panthéon des classiques du rap français.  – Sarah

N.A.P. – La fin du monde

Paru le 3 novembre 1998 | ► Au revoir à jamais

En 1996, les New African Poets avaient livré leur premier album, le bien-nommé La racaille sort 1 disque, réalisé avec les moyens du bord et transpirant le quartier et l’authenticité. La pochette de La fin du monde, leur deuxième long format sorti en 1998, annonce directement la couleur : les trois quarts cuirs et autres 501 serrés ont cédé la place à d’élégants costumes sombres, les murs de la cité à une vue imprenable sur les hauteurs de Paris, le tout dans une atmosphère pré-apocalyptique. Le symbole est fort, mais il faut dire que durant ces deux ans Bilal, Aissa, Mustaaf, Mohamed, Karim et Abd Al Malik ont travaillé d’arrache-pied, amenant leur rap plusieurs niveaux au-dessus. Les instrumentales ont gagné en épaisseur, et sont le résultat du travail de Bilal et du vitriot Sulee B Wax, beatmaker alors déjà reconnu pour son travail avec Les Little ou la Mafia Underground. Côté rap, le fossé entre Abd Al Malik et le reste des MC’s est moins grand, et les postures ont changé : un cap a été passé musicalement, des proches ont disparu emportés par la came (thème récurrent et rarement abordé de façon aussi répétée sur un album), et les jeunes membres ont grandi et aspirent à être de meilleures personnes, guidées par la foi et le labeur. Plus que la fin du monde, décrite à plusieurs occasions (sur « La fin du monde » ou le prophétique « Jeux de guerre »), il s’agit de la fin d’un cycle, avec la nostalgie et la détermination qu’elle implique, deux émotions omniprésentes sur le disque. Sté Strausz, Kohndo, Rocca, Freeman, Faf La Rage, Shurik’n, Rockin’Squat… Peu de rappeurs peuvent se targuer d’avoir réuni autant de rappeurs prestigieux sur un même album,  l’authenticité dégagée par le groupe et leur absence de rivalités dans le milieu aidant. Copieux et cohérent, ce disque constitue la pièce maîtresse de la discographie du groupe strasbourgeois, et connaîtra un large écho grâce à un contrat de distribution signé avec BMG, et l’entrée en playlist sur Skyrock du storytelling « 5 ans de répit » en featuring avec Faf Larage. – Olivier

Doc Gyneco – Liaisons dangereuses

Paru le 30 novembre 1998 | ►L’homme qui ne valait pas 10 centimes

Fort du succès de son album Première Consultation, le pari du deuxième opus est forcément risqué pour Gyneco, d’autant plus quand certaines mauvaises langues (ou personnes bien renseignées) disent que le premier album du Doc n’était pas écrit par lui mais par Passi et Stomy… Gyneco sort alors un deuxième album sur un label créé par et pour lui (Virgin Rue) et, après le bleu et rose acidulés de son premier album, il se permet le choix d’une pochette sombre et discrète (une guillotine) avec en insert un bourreau noir qui tient un porc borgne décapité…  Il marque une coupure forte avec l’imagerie post-ado développée auparavant et profite de sa notoriété pour mettre en avant des mecs inconnus, peut-être par besoin de légitimité, mais avec une direction artistique parfaitement maîtrisée. Le Docteur réussit alors un pari osé, il fait un album qui fonctionne commercialement et qui est accueilli comme un vrai deuxième opus malgré le fait qu’il soit plutôt une compilation puisque Gyneco n’apparaît que sur six titres des Liaisons Dangereuses, qui accueille pas moins de 25 artistes sur le projet.  Des grosses têtes (Calbo, Lino, Rockin’Squat, Mafia Trece, La Clinique, Pit Baccardi…) des inattendus (Bernard Tapie, Catherine Ringer des Rita Mitsouko, Renaud) et des quasi-inconnus au bataillon (Nemesis, Pichou, JP de Garges…). Au final on est étonné par l’aspect très homogène de ce projet : magnifiques prods, richesse des textes, diversité des flows, prise de risque, musicalité étonnante. On l’écoute et se le réecoute pour le magnifique morceau de Nemesis « Viens faire un tour dans les cités », le classique « L’homme qui ne valait pas 10 centimes » et son ambiance mariachi, pour les premières traces discographiques de JP Manova et MC Jean Gabin (et son couplet bilingue WTF sur “Janis”), et pour tout le reste. – Toan