Vingt ans après : 2002 en 20 disques de rap français

Et si 2002, c’était la véritable entrée dans le nouveau millénaire ? Alors, certes, voilà deux ans que la phase des 90’s montre des signes de faiblesse, qu’on cherche le renouveau, qu’on gratte sous les pianos mobdeepiens, qu’on injecte de la boucle électro. Oui, c’est vrai, certaines formations hip hop qui ont imposé le rap sur la scène musicale française semblent s’essouffler, ratent parfois des tournants, n’osent pas toujours questionner ce qu’elles ont elles-mêmes créé. Enfin, de nouvelles écoles semblent apparaître, les dents longues, le couplet frappant, le flow déroutant. Et toujours plus nombreux, le public semble au rendez-vous.

Mais en 2002, année mémorable s’il en est, on a l’impression de passer une étape. Avec leurs « trois accords », leurs « rimes de barbares » et leurs « fautes de grammaire », (qui n’ont pourtant rien à envier à des Dionysos, Indochine et autres Damien Saez qui font la une côté rock) les artistes qui s’engouffrent dans la brèche du rap n’ont pas peur des stéréotypes. Comme leurs ainés, ils ne craignent pas l’opprobre et sont avant tout des artistes prêts à en découdre avec ce qu’ils vivent comme une stagnation musicale de la variété française.  Prêt à faire du rap la nouvelle musique de référence, en somme. Et en effet, ce rap toujours regardé de travers (2002 n’est pas 2012) s’est taillé une place de choix dans le cœur de ces adolescents devenus sans s’en rendre vraiment compte, de jeunes adultes avertis et plus exigeants sur ce que la radio veut bien leur servir.

L’attente pour des albums forts, bien construits, intéressants sur la forme comme sur le fond, donne des ailes à toute une génération de MC et de producteurs, de DJ et de mixeurs, qui se sait désormais écoutée, soutenue et comprise, mais aussi critiquée et challengée par une audience qui s’élargit. 2002, ce n’est pas l’avalanche de classiques que d’autres millésimes auront pu nous donner. C’est cependant une de ces années charnières ou une poignée d’objets non identifiés ont simplement fait l’histoire du rap français.  En avril 2002, la France se réveillait endolorie, lourde de ses contradictions et de ses fractures, sursautant face à son inertie. Le rap français, en première ligne du combat contre les extrêmes, envoyait au même moment des albums-massue pour que toute une génération d’auditeurs puisse s’armer face aux démons de la société. Des albums références dont on vous propose justement un petit tour d’horizon.

Booba – Temps Mort

Paru le 22 janvier 2002 | > Ecoute bien

Temps Mort c’est l’histoire d’un des disques les plus attendus, les plus réussis, les plus retentissants et les plus inspirants du rap Français. Depuis Mauvais Œil, que peu avaient vu venir, Booba s’était imposé comme le chouchou de ce rap sombre, de ce phrasé choc et faussement incohérent, de toute cette mouvance qui, innovante et rebelle, voulait bien adopter les claviers électro pour les accrocher façon papier peint derrière des beats sales en 90 bpm. Le single « repose en paix », sorti en septembre 2001 et soutenu par un clip mythique (le singe, la lune, le sombrero…) avait annoncé la couleur de l’opus. Avalanche de punchlines, mantra en guise de refrain, dédicaces à tout ce qui constituait désormais le 45 Scientific, prod électrisante : la modernité sortait de son trou et envoyait au placard les influences traditionnelles. Le rap français se re-taillait un costume, plus cintré, plus classieux. Les gars d’Animalson et Fred Dudouet – Le Magicien – avaient trouvé la formule pour sublimer le flow unique et si caractéristique de Booba et supporter ces phases décousues et économes, ce fameux « puzzle de mot et de pensées » bien plus réfléchi qu’on ne se le laissait dire. La baffe à la sortie est immédiate. Avachis comme dans un vieux canapé crevé, on se prend les titres une fois, vingt fois, dans les oreilles, comme les ressorts sous le velours tourmentent notre assise. Peu importe l’inconfort, on est trop frappé pour se lever. Avec une sortie en janvier puis une réédition en novembre comprenant deux inédits – dont « Destinée », le fameux carton qui ouvrira les portes du grand public au Boulonnais -, rien n’aurait pu enrayer le succès de cet album ni ne pourra désormais contrecarrer celui des suivants. Booba est devenu une icône avec une fan base qui ne baissera plus jamais la garde. Il est celui qui a poussé le rap à l’aggiornamento, celui qui a osé mépriser les aînés et tracer une route qui deviendra vite embouteillée. Son personnage et son style vont bientôt s’étoffer, pour le meilleur et pour le pire. Mais pour l’instant, ces dix sept titres clés font de lui un éclaireur audacieux qui met tout le monde d’accord : « Si tu t’en tires avec des prothèses c’est que Dieu te protège. » – Sarah

Le Comité De Brailleurs – Métropolitaine Poésie

Paru le 22 janvier 2002 | > Mission XIV

Le Comité De Brailleurs était promis à un avenir radieux. De fait, le collectif originaire de Bagneux (92) et Cachan (94) a eu droit à tous les honneurs pour un groupe underground du début des années 2000 : une mixtape de Cut Killer dédiée, un parrainage par Busta Flex sur Hostile 2000, et, consécration suprême, un featuring avec le duo Lunatic. Après un maxi, quelques apparitions remarquées et des premières parties pour Das EFX et Afu-Ra, ils sortent enfin en janvier 2002 leur premier et unique album, Métropolitaine Poésie.  Si Perkiz, Sabre et Rimak ont arrêté le rap avant l’enregistrement du projet, les cinq rescapés F2 L’île, H2 L’île, Felin, Funest et Paul Koan déroulent ici une partition cohérente et toute en maîtrise. Sur des samples de classique dans un registre somme toute mélancolique, ils prennent le contrepied en braillant un rap technique tournant autour d’un quotidien fait de débrouille, d’illégal, et d’un environnement bétonné. La formule peut sembler peu innovante, mais la prestesse des cinq rappeurs derrière le micro leur permet de se démarquer des autres groupes dans cette catégorie, notamment grâce à une façon précipitée de délivrer leurs phases, bien à eux, contrebalancée par une forme de groove. À ce jeu-là Paul Koan, présent sur une majorité des morceaux, tire son épingle du jeu, notamment sur son solo, « Je suis », qui ouvre l’album. Le baroque et collectif « Mission XIV », un peu plus enlevé que le reste de l’opus, s’avère imparable, et vient attester de l’habitude des MC’s à croiser le micro ensemble. Étrangement, malgré ces faits d’armes, Métropolitaine Poésie ne bénéficiera d’aucun relais médiatique en dehors des émissions de radio spécialisées tard le soir, et Le Comité splittera rapidement, ne laissant qu’un seul album derrière lui, après cinq ans d’activité. – Olivier

Explicit Dixhuit

Les différentes sources dont nous disposons (coupures de presse, interviews datant de 2002, témoignages de lecteurs et Flynt lui-même) ne nous ont pas permis de trancher et d’établir une estimation plus précise que fin 2001 / début 2002 pour la version mixtape cassette | > Vieux avant l’âge

En 2007, sur son premier album, Flynt évoque Explicit Dix Huit comme « Une compil avec les MC du tiéquar ». La formule est simple, remplie d’humilité, à l’image du rappeur. En réalité, même si elle a été enregistrée avec les moyens du bord, et est d’abord sortie sur format cassette, elle est plus qu’un simple hommage au 18ème arrondissement, qui possède déjà un héritage dans le rap français en 2002. (Souvenez-vous, le terrain vague de La Chapelle, Barbès, La Fourche, etc.). Pour autant, la mixtape ne représente pas non plus qu’une simple photographie du rap du 18ème en 2002. En effet, se côtoient sur le projet des membres des groupes déjà mythiques Assassin, La Rumeur, Scred Connexion, Doc Gynéco ou La Cliqua, mais aussi des artistes en vue tels qu’Octobre Rouge, Taïro, Puzzle, La Clinique, JP Manova (encore Mapaula) ou Les Rongeurs, ainsi que de jeunes pousses tels que Les Rois De L’Assos, Aki, Barbès Clan ou Flynt lui-même. Quelques guests des départements limitrophes viennent également poser leur petite pierre à l’édifice à l’image de Nakk, Stomy Bugsy ou Rohff. En 2003, un vrai remaniement de la tracklist originale sera opéré au moment de la réédition du projet dans sa version CD, faute de place, mais aussi de budget pour obtenir toutes les autorisations nécessaires pour cette sortie plus officielle, avec tout de même de nouveaux titres, de façon à donner une deuxième vie au projet. En tout état de cause, Flynt, épaulé par les activistes Makram (DJ), Oswald (manageur), et Didier (producteur), réussit avec cette mixtape le double exploit de fédérer tout ce beau monde autour d’un attachement commun pour l’arrondissement, mais aussi de faire sensation sur ses deux apparitions « Vieux avant l’âge » et son solo « Le choc frontal ». Deux morceaux qui finiront d’installer son nom dans le milieu, et de préparer le terrain pour son album J’éclaire ma ville, véritable marqueur pour ce que l’on appelle encore aujourd’hui « l’école du 18ème ». – Olivier

Rocé – Top Départ

Paru le 29 janvier 2002 | > On s’habitue

Révélé en 1997 sur La rime urbaine des Different Teep, Rocé n’est pas un illustre inconnu au moment de livrer son premier effort sur un long-format, un an après le maxi Qui nous protège qui contenait déjà certains titres de l’album. A première vue, Top départ n’a pas grand-chose du classique qu’il est devenu avec le temps. Hormis l’extraordinaire « On s’habitue », les productions ont tout du classicisme alors en perte de vitesse et sont très épurées, et le flow de Rocé s’avère quelque peu monocorde. Pourtant, si ces éléments pris individuellement n’augurent pas un album légendaire, ils fonctionnent tout à fait dans le cadre installé par le ton et le discours du MC du Val de Marne. Fils d’un célèbre résistant français spécialisé dans la fabrication de faux papiers, lecteur averti de Frantz Fanon, Kateb Yacine ou encore Aimé Césaire, Rocé livre un rap militant, postcolonial, solide sur ses appuis et défait d’artifices de toutes sortes. Ce synthétisme et ce sens de la formule deviendront l’une de ses marques de fabrique au cours des albums suivants. Associé aux éléments précédemment évoqués, cette manière d’opérer donne un résultat d’une grande cohérence, où la place est faite pour permettre au MC d’appuyer des lyrics, en usant de rimes relativement simples. Si les albums suivants seront musicalement plus riches, en particulier Identité en crescendo où il convie le monument du free-jazz Archie Shepp, cette simplicité donne une couleur et une véritable identité de « premier album » à Top Départ, qui finalement, ne fait qu’augurer les excellents disques qui suivront, encore aujourd’hui. – Xavier

Scred Connexion – Du mal à s’confier

Paru le 29 janvier 2002 | > Introduxion

Après la sortie de la compilation Scred Selexion 99/2000, le premier album du groupe parisien était très attendu. Le départ de Fabe pour des raisons personnelles suscita également des doutes sur la capacité de ses membres à concevoir et produire un projet dans sa globalité, sans l’apport fondamental de son ancien fer de lance qui avait marqué de son talent le rap français des années 90. Vingt ans plus tard, force est de constater que les habitants du 18ème arrondissement ont brillamment réussi leur coup. Jeunes et ambitieux, sûrs de leur force, Koma, Mokless, Haroun et Morad ont su délivrer à l’époque un disque puissant, aux sonorités et thématiques variées. Un disque qui dès l’« Introduxion » a des allures de classique. Tout au long des quinze titres qui le composent, les valeurs morales et sociales prônées par le groupe sont fièrement défendues et constituent le fil rouge de l’album. Dans « Justice pour tous », la Scred dénonce les inégalités à travers un discours militant avant de rendre hommage aux immigrés clandestins venus tenter leur chance en France sur « Salut couzin ». Le solo poignant d’un Morad repenti confessant être tombé dans un « Engrenage » malsain demeure lui aussi un morceau fort du projet. De plus, le groupe se livre avec sincérité à travers un récit introspectif sur « Du mal à s’confier ». Enfin, l’album se conclut avec le posse cut « J’ai vu trop de frères partir » produit par Chimiste, dans lequel se produisent des rappeurs proches de la Scred Connexion, unis sous la bannière Barbès All Starz. En plus de tirer la sonnette d’alarme, ce dernier morceau se veut aussi rassembleur et préconise l’unité. À l’image du groupe qui reste encore aujourd’hui le symbole du rap français indépendant des années 2000. – Jordi

113 – 113 Fout la merde

Paru le 11 mars 2002 | > Les bronzés

A la question « Le 113 réussit-il à échapper à la fameuse malédiction du deuxième album ? », rien n’est plus difficile que de formuler une réponse tranchée. Paru à quelques semaines du premier tour d’une élection présidentielle malheureusement mémorable, l’opus n’a pas tant marqué les mémoires. Parvenant à décrocher le disque d’or au fil des mois, notamment grâce à la présence très médiatisée – et débattue – d’un Daft Punk sur la piste éponyme du CD, l’album est pourtant produit dans la digne lignée de ce que Les princes de la ville avait commencé à offrir. Pas de surprise, DJ Mehdi est toujours derrière les manettes et l’identité musicale du groupe, harcelant des boucles entêtantes et flirtant avec des beats électro nasillards, perdu au milieu de rythmes raï ou de percussions caribéennes, est parfaitement assurée. Quelques morceaux de bravoure comme « Les Bronzés », « On roule, on rôde » avec la moitié de la FF, ou le bonus « 37.2 » rappellent que le 113 n’est pas qu’un trio de trublions moitié hargneux moitié pathétique, mais bien trois lyricistes intéressants et rimeurs habiles. La présence de Karlito et Rohff sur un morceau coup de poing vers la fin est bien là pour rappeler l’attachement à la Mafia K’1 Fry ; une jolie voix au refrain sur « Militant » assure un message fort tout en douceur. Un rap sans filtre qui devient grand public au début des 2000’s : tout semble en ordre pour le succès. C’est pourtant la réédition, parue un an après sous la bannière 113 dans l’urgence avec l’ajout du tube indétrônable (et impossible à détester malgré une pop plus que douteuse) « Au summum » qui réveillera vraiment le tsunami 113. Un deuxième album bien fait donc, bien vendu, mais qui, pour une raison mystique, ne s’est jamais hissé, à l’instar du suivant, jusqu’à l’étagère des classiques. Maudits seconds… – Sarah

Psy4 De La Rime – Block Party

Paru le 19 mars 2002 | > La vengeance aux deux visages

Après IAM, la Fonky Family et le 3e Œil, dans les 90’s, la planète Mars déferle de nouveau au début des années 2000 sur le rap français avec les Psy4 De La Rime, autrement dit Alonzo, Soprano, Vincenzo et Sya Style. Depuis 1998, le groupe fait parler de lui en participant à tout un tas de compils et B.O. (Zonzon, Sur un air positif, Groove, Time Bomb session Vol.1, Comme un aimant, Sad Hill Impact, notamment), bien mis sur orbite par les tontons d’IAM, A.K.H. et La Cosca. Si la filiation avec le Troize est évidente, mafia comoria oblige, elle l’est tout autant avec la F.F., le groupe du Plan d’Aou partageant la même énergie. Mais contrairement à leurs illustres aînés, les minots ne viennent pas du centre-ville mais des quartiers nord. Le groupe dispose d’une facette assez large pour satisfaire les aficionados du rap conforme aux normes marseillaises, tout comme le grand public de Skyrock : Soprano multiplie les jeux de mots efficaces, Alonzo touche aisément la street avec « des mots typiquement familiers (nique sa mère) », Vincenzo est techniquement sûr, quant à Sya Style, ses prods et scratches sont tonitruants. Ce grand écart est rendu possible grâce à un savant dosage entre performances rap (« Sale bête », « Block Party »), hits radiophoniques (« Le son des bandits », « Tchao tchao ») et morceaux mélancoliques/storytelling à forte teneur émotionnelle dans lequel le groupe excelle (les poignants « La vengeance aux deux visages » et « A cœur ouvert »). Pourtant, on ressent tout de même un certain cahier des charges dans la tracklist, comme s’il fallait donner à manger à tout le monde, alors qu’on attend plus de spontanéité pour un premier LP. Néanmoins, les Psy4 auront rendu à Akhenaton la confiance qu’il leur a accordée en hypothéquant sa maison pour la production de l’album puisque Block Party deviendra disque d’or, imposera leur marque dans le rap français des années 2000 et permettra au groupe de participer à Urban Peace au Stade de France. – Chafik

La Boussole – Rappel

Paru le 28 mars | > Y’a pas de cagoule

Début des années 2000, il est encore difficile de se faire une place sur la scène rap nationale pour les groupes non originaires de Paris ou Marseille. Preuve en est, le collectif La Boussole est le seul représentant de notre sélection à ne pas être issu de la capitale ou de la cité phocéenne. Les Havrais sortent au cours de l’été 2002 leur second projet Rappel après On fait comme on a dit paru en 1999. Sals’a et Proof du groupe Ness & Cité s’y affirment comme les véritables locomotives du collectif. Forts de leur exceptionnel premier album Ghetto Moudjahidin publié un an auparavant, ils décident de se professionnaliser en changeant le statut de Din Records d’association en SARL. Sûrs de la qualité de leur production et de leur travail acharné, les habitants du quartier Mont-Gaillard peuvent se targuer d’avoir invité sur ce disque Ol’Kainry, Disiz, Soprano, Dadoo et Le K.Fear de La Brigade. Et cela en tant qu’ indépendants. L’union faisant la force, le crew ne compte pas moins de dix membres qui croisent le micro tout au long du projet. Tiers-Monde et Ibrah de l’excellent duo Bouchées Doubles font forte impression sur « À venir », Enarce s’offre un solo poignant de huit minutes intitulé « Apparences » au même titre que Koto qui dresse un portrait pessimiste de sa vision du monde dans « Lumière Noire ». La touche d’humour vient de Samb dont le style et l’écriture rappellent ceux de Nakk sur « Sambterlude ». Ce titre vient apporter un peu de légèreté au projet. Médine quant à lui n’est encore qu’un rookie mais affirme pleinement son potentiel indéniable, tant par la qualité de ses textes que par son punch et son grain de voix si particulier. Comme un symbole, c’est qui lui vient clôturer le projet en solo avec « Second souffle ». Deux ans plus tard paraitra son premier album 11 Septembre, première pierre à l’édifice d’une brillante carrière amplement méritée. – Jordi

Ärsenik – Quelque chose a survécu

Paru le 2 avril 2002 | > Rue de la haine

« Faites monter l’arsenic, faites monter le mercure, faites monter l’aventure, au-dessus de la ceinture » assenait Alain Bashung sur « Faites monter » (album Imprudence) qui sortait quelques mois après le deuxième opus des frères M’Bani. Une bonne manière de décrire la démarche sans doute, derrière cet album qui reçut d’abord un accueil mitigé avant d’aller grossir les rangs des classiques. Fort d’un premier succès, carton instantané et double disque d’or, la difficulté pour les petits génies du Secteur Ä résidait bien dans la transformation de l’essai, surtout avec un membre en moins et les brouilles ouvertes qui avaient salit un peu la belle formation du 9-5. Comment, alors, monter le niveau, garder son public convaincu et élargir son audience ? Si bien des groupes ou artistes se retrouvent confrontés aux mêmes défis au moment de livrer leur deuxième opus, Ärsenik ne s’en sort pas si mal. Djimi Finger est toujours là, rejoint notamment par Sulee B Wax et le buzzable RZA (oui oui, du Wu Tang) pour fabriquer l’identité sonore de l’objet et garantir une cohérence nécessaire malgré les explorations musicales qui marquent ce nouvel opus. Plus nourris de soul, Calbo et Lino posent tantôt sur un tapis de samples très efficaces, de William Bell (et pour quelles polémiques sur l’abus des violons d’ « I forgot to be your lover » dans les 2000’s !) aux Temptations et James Brown, tantôt sur des boucles mollement sombres mais franchement intenses, qui apportent une modernité qui n’a pas toujours fait l’unanimité. Reste que sur les seize titres de l’album, beaucoup se sont imposés comme d’excellents morceaux qui tiennent encore le haut du pavé.  Le mielleux mais très juste « Regarde le monde » trouve toujours le chemin des playlists bien construites, et les « P.O.I.S.O.N », « Mr Qui ? », « Rue de la haine », « Pousse les watts », ou encore « Shaolin / 6ème chaudron » sont restés simplement inévitables. Si Bashung envoyait « les pépites aux ordures », Calbo et Lino, eux, ont heureusement préféré les compiler sur leur second album. Alors, ok, les sweats Dia arborés sur la pochette n’ont peut-être pas survécu aux 2000’s, mais la musique du duo, elle, est toujours là. – Sarah

Les Sages Poètes De La Rue – Après l’orage

Paru le 16 avril 2002 | > Après l’orage

Et encore un carton. Décidément le trio du 9-2 tient la route. Présents dans le game depuis ses premières lueurs, au mic ou derrière les prods, les désormais quasi-trentenaires de la banlieue ouest semblent bien décidés à défendre leur pré-carré et leur suprématie dans le coin, quitte à délaisser un peu les sonorités jazz et funk qui avaient marqué leurs deux premiers opus, et à commencer une nouvelle relation avec des tempos plus pop, considérés plus modernes, clairement plus accessibles aussi, à tout un public naissant et curieux. Forts des sorties Beat De Boul, de l’album solo de Zoxea et d’une mixtape de Dany Dan, très bien reçus et très réussis, le groupe sort ce douze titres d’une heure, sans sembler se soucier de l’agitation sombre qui secoue la planète rap depuis le mois de janvier. Après l’orage, qui de fait porte très bien son nom, reste fidèle à l’énergie sans cesse déployée par les désormais vieux de la vieille. On a parfois critiqué, et sans doute à juste titre, moins d’homogénéité dans la construction d’ Après l’orage. Parfois considéré comme un album plus fourre-tout, il propose notamment des titres moins bien inspirés que ceux auxquels le trio nous avait habitués, comme « Tout le monde fait Oh ! », « Masters » ou, encore pire, « Veux-tu coucher » … Reste que le travail musical sous-jacent, entre le sample emblématique des débuts du reggaeton manipulé avec soin par Akhenaton, le tapis synthétique de circonstance déroulé par Zox, et le storytelling des trois comparses surfant sur une instru à tiroirs impeccable de Madizm, forcent le respect. Des errances ? Peut-être, mais qui pourraient aussi témoigner d’une envie de changement soutenue par des prises de risques assumées et somme toute bien exécutées. Et pendant qu’on en débattait, l’accrocheur « Medley Thug » porté par le feat avec Kool Shen & Nysay, l’incroyable « No one to care », et bien sûr le canonissime titre éponyme et ouverture du disque « Après l’orage », assuraient la classification millésime de l’album. On le sentait venir : Les Sages Po venaient de s’offrir encore un classique. – Sarah

Urban Peace, colossal et clivant

À l’aube du nouveau millénaire les projets live se multiplient : la Fonky Family au Dôme de Marseille, l’écurie la Cosca aux Docks du Sud, Assassin à l’Olympia… Les concerts rap commencent à avoir meilleure presse, et Urban Peace, épaulé par la radio Skyrock, entend bien enfoncer le clou en s’attaquant au plus grand stade de l’Hexagone inauguré quatre ans plus tôt. Derrière ce beau slogan, se cache bien entendu un casting colossal où seuls figurent des artistes capables de mobiliser les foules, et radiophoniquement compatibles avec Skyrock. En cela, Urban Peace est aussi le symbole d’une forme de rap acceptable par le grand public, une sorte de démonstration que le genre est aussi respectable que les autres, malgré les craintes en matière de sécurité de la part des autorités et des médias en amont de l’évènement. Avec 25 sets à faire défiler entre 17h et minuit et demi, le rythme est soutenu, pas de place pour les temps morts. Si des entités telles que la FF ou les collectifs menés par Kool Shen et Joey Starr sont habitués aux grandes salles, c’est moins le cas en 2002 pour d’autres rappeurs tels que Disiz ou Pit Baccardi. Les prestations, inégales, ne sont pas aidées par l’acoustique qui pouvait s’apparenter à de la bouillie sonore depuis les gradins les plus éloignés. Cependant, l’enregistrement effectué et le travail en post prod ont finalement donné un rendu plus audible, et permis aux CD et aux DVD de l’évènement de se vendre comme des petits pains. Une belle opération donc, qui donne une photographie de la scène rap mainstream des années 2001 et 2002, avec une hégémonie des groupes issues des galaxies Côté Obscur, NTM, Secteur Ä et Mafia K’1 Fry, mais qui souligne l’absence de certains gros noms (Assassin, Lunatic, Saïan Supa Crew), et d’artistes plus petits mais respectés du milieu tels que la Scred Connexion, Tandem ou La Rumeur. Le succès de cette première édition aboutira sur deux autres éditions en 2008 (et sa bouteille de Jack) et 2013, avec les mêmes polémiques autour de la toute puissante et autoproclamée radio première sur le rap. – Olivier

La Rumeur – L’ombre sur la mesure

Paru le 16 avril 2002 | > Le cuir usé d’une valise

La Rumeur connaît déjà une certaine notoriété de niche au moment où sort L’ombre sur la mesure, son premier long format. Une notoriété acquise au travers de plusieurs EP’s sortis à la fin de la décennie 1990, mettant à chaque fois une partie du groupe en avant. Ainsi, au-delà du fait d’être le premier album du groupe parisien, L’ombre sur la mesure est également la première trace discographique réunissant les six membres du groupe. Dans l’intervalle, le groupe s’est construit une identité forte, rendant le disque très attendu. Au niveau de la forme, elle s’articule autour d’influences entremêlées, entre la soul et le jazz (on retrouve notamment sur l’album des samples de Art Blakey ou encore Lou Donaldson), ainsi que des extraits cinématographiques. Au niveau du fond, elle se base sur un rap à thème militant et intelligent, solide sur ses bases, au langage travaillé. Et c’est peu dire que l’album confirme toutes les espérances qu’ont fait naître ces références précédentes. La production est dans la lignée qualitative de ce que l’on connaît, homogène et consistante, d’une richesse musicale permettant d’immerger l’auditeur dans une ambiance brumeuse et cuivrée, proche du cinéma d’un Jean-Pierre Melville ou d’un Henri Verneuil. Cette ambiance de salle obscure se transpose également au niveau des lyrics, toujours concrètement imagés. Quant aux thèmes abordés, l’exil, et plus globalement la condition de descendant d’immigré, traité concrètement dans « Le cuir usé d’une valise », apparaît en filigrane d’un disque éminemment politique, sorti quelques semaines avant l’élection présidentielle de la même année. Un texte au vitriol de Hamé dans un magazine paru à l’occasion de l’album, invectivant le Ministère de l’Intérieur, vaudra d’ailleurs au groupe d’être traîné devant les tribunaux, après une plainte dudit ministère, pour être finalement relaxé. Vingt ans plus tard, L’ombre sur la mesure reste une pierre angulaire du rap à portée politique, pièce maîtresse jamais égalée du groupe parisien, qui demeure, encore aujourd’hui, d’une actualité brûlante.  – Xavier

TTC – Ceci n’est pas un disque

Paru le 16 avril 2002 | > Pas d’armure

TTC. Trois hommes se cachent derrière ces trois lettres : Teki Latex, Tido Berman et Cuizinier. Trois MC’s à la saveur particulière et aux styles détonants. En 1999, le maxi Elémentaire sort et introduit le groupe dans le paysage rap français. Trois ans et deux autres projets plus tard (le maxi Leguman et l’EP Elémentaire) sort Ceci n’est pas un disque qui, si on en croit la véracité de son titre, n’est donc pas un disque. Un nom de projet qui fait référence à un tableau de Magritte et dont le choix n’est pas anodin, vu le contenu du disque et son goût prononcé pour le surréalisme. Le décor est planté, nous avons douze titres produits par sept producteurs (Mr Flash, DJ Vadim, DJ Tacteel ou encore Nikkfurie pour ne citer qu’eux), le tout sorti chez Big Dada, subdivision du label Ninja Tune. L’ABCDRduson écrivait, dans le papier paru à propos de cette sortie ; « l’album est, de prime abord, à la fois désemparant et séduisant ». En effet, les idées sont pléthore, les styles sont multiples et les thèmes abordés sont jusque-là pratiquement jamais vus : personnification des éléments du métro parisien dans « Subway », story-telling d’un jeune bourgeois dans « De pauvres riches », récit d’un meurtre selon trois points de vue dans « Reconstitution », ou encore délire loufoque et lyrique dans « Nonscience ». Le point d’orgue du projet, c’est la track « Pas d’armure », son instrumentale hypnotisante produite par Para One et surtout la prestation hors pair de ses participants, mention spéciale aux guests Dose One et Hi-Tekk. Souvent cité comme précurseur, Ceci n’est pas un disque de TTC a ce petit quelque chose qui nous donne le droit de nous poser la question à propos de cette notion de « révolution » et d’innovations. Musicalement indiscutable (le niveau et l’expérimentation des productions sont dantesques) mais parfois emprunté niveau verbal, l’album reste globalement une franche réussite. – Clément

Sat – Dans mon monde

Paru le 19 avril 2002 | > Réminiscences

Dans la foulée du carton commercial du deuxième album de la Fonky Family dans lequel il avait été particulièrement actif, Sat enchaîne avec son premier solo. Il était d’autant plus logique qu’il se lance tant il était alors omniprésent, invité aussi bien par les proches marseillais (Shurik’n, Khéops) que les collègues parisiens (Kertra, P.C., Mr R). Sur son disque, L’Artificier semble s’affirmer et s’assumer comme jamais (délaissant le « on » pour le « je »). Il nous invite dans son monde, quelque peu différent de ce qu’il a pu montrer au sein de la F.F. Il multiplie les morceaux personnels, introspectifs (« Réminiscences », « Mémoires d’outre-tombe »), les titres conceptuels (« Vie de chien », « CNPQA »), les storytelling (le bluffant « Strange Day »). L’aspect le plus marquant est le côté cainri de Sat, ses influences US, qu’il n’avait jamais autant mis en avant : les instrus et les flows de « C mon truc », « Dans le 13 » « Comme d’hab », les visuels (les clips, le livret du disque). Libéré des codes de la Section Nique Tout, S.A.T. ne s’arrête pas là et se permet d’inviter Matt Houston pour une (première) collaboration qui a surpris le public des bad boys de Marseille. Néanmoins, il conserve la verve qu’on lui connaît sur « Dernier rempart », « Réalise » et surtout « Nous contre eux II », qui réunit une nouvelle fois Sat, Luciano et Rohff pour un morceau de bravoure. Si Djel réalise les scratches de l’album, que Luc’ est donc en featuring, les autres membres n’apparaissent pas et Pone ne pose qu’une prod, confirmant que Dans mon monde est bel et bien un album dans lequel Sat a voulu se mélanger avec d’autres (Medeline, Sayd des Mureaux, Matt Houston) et explorer un univers qui lui est propre. – Chafik

Nakk – Début EP

Paru le 23 juillet 2002 | > La Tour 20

Quatre années après avoir marché sur l’eau dans Bobigny Terminus, Nakk entame enfin sa carrière solo avec un format court très sobrement intitulé Début E.P. Il décide donc de réaliser une « carte de visite » et, bien que la démarche soit assez classique, il faut reconnaître que la musique du Balbynien est plutôt très singulière. Il ne faudra pas attendre plus de deux mesures pour entendre l’une des fameuses punchlines qui feront la légende du rappeur, parfois peut-être aux dépends de bien d’autres de ses qualités. Mais c’est un élément fondamental de l’écriture de Nakkos, les lignes sont effectivement percutantes et attirent l’attention dès la première écoute. Pour autant, les punchlines ne fonctionnent que parce qu’elles ne sont pas le centre des textes mais un élément de ceux-ci. Au même titre d’ailleurs que les rimes multi-syllabiques, d’une précision chirurgicale. On note aussi un rapport aux thèmes sans pareil : tantôt celui-ci est classique mais l’approche est inédite, tantôt le choix même du thème est aussi original qu’épineux – auriez-vous pensé qu’un morceau sur le point de vue dudit morceau pouvait avoir un intérêt quelconque ? Et, bien entendu, le goût plus prononcé que la moyenne pour les storytellings saute aux oreilles. Là encore, l’écriture brille. Il y a une faculté, chez Nakk, à dire des choses qui parlent à tout le monde avec simplicité. Sans tomber dans des poncifs balourds. La sobriété de l’écriture, ressentie tant dans les phases que dans les développements narratifs, attrait finalement au personnage capable de convoquer un panel très large d’émotion avec le même naturel, sans excès ni carence. On retrouve d’ailleurs le deuxième volet de la la série « Surnakkurel », devenue emblématique depuis, dans les six titres de cet EP. Il n’hésite pas à tomber dans l’auto-dérision avec brio, au sein d’un récit haletant et un brin farfelu. Il faudra attendre encore quelques années pour les morceaux fleuves sans ligne directrice, en particulier le versant plus émouvant, mais les attentes autour de Nakk ne pouvaient qu’être renforcées par ces six excellents titres. – Wilhelm

Factor X – Entretien avec un empire

Paru le 20 septembre 2002 | > Entre deux mondes

Au début des années 2000, le label Nouvelle Donne est sur une dynamique de sorties impressionnante : le premier solo de leur tête d’affiche Disiz La Peste (qui quittera bientôt le navire), une compilation réunissant un casting XXL de poids lourds et de jeunes pousses, deux mixtapes ainsi qu’un EP et l’album d’Ol’Kainry. Kodjo ne s’arrête pas en si bon chemin et s’attelle à réaliser une nouvelle compil’ pour les cinq ans de ND avec tous ses artistes, mais pendant sa conception, une combinaison sort du lot : Ol’Kainry / Kamnouze / Jango Jack. Le boss du label change alors de fusil d’épaule et le trio est invité à réaliser un album. Le casting est prometteur : Ol’Kainry est le rookie de l’année 2001 ; Kamnouze s’est illustré sur son maxi Bloodsport, une véritable déflagration de technicité ; quant à Jango Jack, il avait l’occasion de faire parler de lui et de ses mélodies, proposition rare alors. Les nouvelles têtes d’affiche de l’écurie Nouvelle Donne allaient-elles réussir ce pari ? Dès les premiers titres de l’album, on sent l’alchimie entre les trois bougs qui s’aventurent aussi bien sur des morceaux profonds que plus légers. Leur complémentarité semble évidente, la technique d’Ol’Kainry et Kamnouze fait mouche, les refrains de Jango Jack sont terriblement efficaces, tant et si bien qu’on a l’impression d’avoir affaire à un vrai groupe, malgré la dizaine de beatmakers aux manettes (et un Sulee B. Wax très inspiré). Certes, quelques titres semblent dispensables et ne passent pas forcément l’épreuve du temps mais l’ensemble fait plaisir à entendre. Ils s’accordent aussi un solo chacun : Kamnouze pour une profession de foi au hip-hop, Ol’Kainry pour un egotrip dont il a le secret et surtout Jango Jack avec « Boom Boom ». Le morceau est devenu un hit imparable, tournant en rotation sur toutes les bandes FM, permettant ainsi à Entre deux mondes de devenir disque d’or. – Chafik

IV My People – Zone

Paru le 30 septembre 2002 | > Œil pour œil

Difficile de distinguer les projets collectifs de IV My People au début de la décennie 2000, entre les mixtapes cassette puis CD, les maxis vinyles, les singles, et les albums. IV My People : Zone est le deuxième album du label / collectif, deux ans après Certifié conforme. Le casting est à peu près équivalent, Toy et EXS en plus, et un Zoxea un peu plus en retrait. L’arrivée d’EXS n’est pas anodine, puisqu’elle marque le retour du duo Nysay qu’il forme avec Salif, mis entre parenthèses le temps du premier album solo de ce dernier, qui l’aura occupé les deux années précédentes. De fait, le duo ouvre l’album avec « C’est die » dans un registre plus sombre et rue qu’à l’époque Beat De Boul, un virage pour Salif comme pour EXS, qui se confirmera sur leurs livraisons ensemble ou en solo durant le reste de la décennie. La chanteuse américaine Toy semble quant à elle démontrer l’envie de Kool Shen de présenter un roaster complet, et, on l’imagine, de se démarquer des refrains R&B à la française d’alors, pas toujours du meilleur goût. Serum porte haut l’étendard de Saint Denis, et fait office de deuxième duo de jeunes pousses au sein du collectif. Quant à Madizm, capable de jongler avec les différentes sonorités et influences de chacun, il offre un support musical sur mesure à toute la troupe. Parmi les temps forts, on retiendra le duo Zoxea / Kool Shen « Œil pour œil » trois ans après l’excellent « Contrôle », le bien nommé « Streets » de Salif et Toy (et plus globalement toutes les apparitions du membre de Nysay), ou encore l’énergique « Lalala warning warning ». Enfin, ce disque marque un petit évènement dans l’écosystème rap français, à savoir la présence d’Akhenaton sur le projet, après une décennie de froid entre IAM et NTM. Chill vient y croiser le micro avec Salif (et Granit) sur « On veut tout », un morceau qui à défaut de devenir un classique, finira d’adouber, si besoin était, le rappeur du 92. – Olivier

Octobre Rouge – 24 sur 7

Paru le 30 septembre 2002 | > Home shit home

Pour un premier album, Logan et Voodoo, Grain de Caf et DJ Manifest ont mis le paquet. 18 titres, rien que ça, annoncés par un quatrième maxi sorti quelques semaines plus tôt. Au programme la touche Octobre Rouge dans toute sa splendeur : message fort, humour et autodérision omniprésents mais toujours en filigrane, punchlines portées par une écriture solide et un emballage hip-hop à base de scratchs et de boucles recherchées : tout y est pour plaire aux amateurs de plumes acérées et de flows groovy. Les thèmes abordés par le quatuor ne sont pas d’une originalité incroyable. On y trouve notre lot de violence, show biz, petits trafics, grosses addictions et fin de mois difficiles. Mais OR a ce je ne sais quoi qui rend simplement le tout très bon. En duo, trio ou solo (notamment Logan qui s’illustre parfaitement dans l’exercice), les prestations sont à la hauteur de ce que le public aguerri de l’époque est en droit d’attendre, même (surtout ?) chez des indépendants. Chacun y déploie un talent indéniable pour la rime et met un flow personnel de très bonne facture au service de storytelling imagés qui valent le détour. Grâce à un modeste coup de projecteur sur le titre « Week end à Meda », dont le clip interdit de TV tournait sans complexe sur internet, et à un feat avec les frangins de La Caution, l’opus retient un peu l’attention et reçoit les lauriers qu’il mérite de la part des connaisseurs. Promis à une belle dizaine d’années d’exercice, le quatuor se lance ainsi dans le grand bain avec un premier opus dont ils n’auront jamais à rougir. – Sarah

Akhenaton – Black Album

Paru le 5 novembre 2002 | > AKH

2002 était une triste année pour Akhenaton. Le Pen est au second tour de la présidentielle, l’OM termine le championnat à une indigne neuvième place et l’Italie est éliminée dès les huitièmes de finale de la coupe du monde par la Corée du Sud. Surtout, Philippe Fragione sort d’une période compliquée, certes féconde artistiquement, mais où il est critiqué tous azimuts. Dans ce marasme, il nous livre avec ce Black Album une mixtape qui ne dit pas son nom, dans laquelle les morceaux torturés et soulful sont encore bien présents. En effet, on ressent le besoin du pharaon de sonder son âme et d’extérioriser, que ce soit sur un titre spirituel dont il a le secret (« A vouloir toucher Dieu… »), sur un exercice allégorique (« L’esprit de vos cimeterres ») ou encore sur « Ecœuré », énième explication du leader d’IAM sur les reproches faits par ses détracteurs. Et puis contrairement à Lunatic qui clamait n’avoir pas l’temps pour les regrets, Akhenaton désavoue sur « Une journée chez le diable » l’hymne « Le retour du Shit Squad » et son éloge de la fumette, assurant comme Kery James que si c’était à refaire, il ferait autrement. Mais ce nouveau disque diffère de ses précédents : les démonstrations de rap sont omniprésentes, les egotrips se multiplient et montrent que Chill va mieux. Outre un hommage aux débuts du hip-hop (« Esprit Beat Street »), le disque fait la part belle aux collabs où le maître mot semble de se faire plaisir en partageant le micro avec Shurik’n, son binôme de toujours, Bruizza pour une nouvelle connexion Marseille / NYC mais surtout avec les fines plumes, beatmakers et DJ de La Cosca & d’Al Khemya. « Paranoïa » avec Soprano, « Bionic MC’s » avec Mic Forcing et « Rimes sévères » avec Alonzo et L’Algerino rappellent qu’Akhenaton dispose de cette science de la rime qui éclabousse justement le titre « AKH », ce dernier bénéficiant d’ailleurs d’un remix d’Hal, d’un autre de DJ Mehdi et d’un dernier en compagnie de Pit Baccardi, Lino et Rohff. – Chafik 

Don Choa – Vapeurs Toxiques

Paru le 25 novembre 2002 | > 7h00 du mat’

Fin 2002, après Le Rat Luciano et Sat, c’est au tour de Don Choa de la Fonky Family de livrer son premier effort solo. Ce genre d’exercice, pour le membre d’un groupe qui comporte quatre MC’s, est l’occasion de se dévoiler davantage, de ne plus avoir à accorder ses violons avec les trois autres membres sur chaque morceau. Dans ce contexte, Vapeurs Toxiques se caractérise par une bonne dose d’autodérision, d’introspection et d’appels à la contestation de l’autorité sous toutes ses formes. Derrière une forme de désordre apparent, appuyée par un flow et des placements qui semblent instinctifs, se cache une plume raffinée, des schémas de rimes élaborés, et un véritable travail de construction dans la structure des morceaux. Par ailleurs, le côté « diablotin » de son rap, fait peut-être de son opus le plus éloigné du sérieux que l’on peut retrouver dans les livraisons estampillées Fonky Family d’alors. La forme tranche également, puisque Pone, beatmaker principal de la FF, s’essaie sur cet opus à de la composition pure, et n’officie que sur une grosse moitié des morceaux. Kore & Skalp, Le Rat Luciano, et le duo Edwyn / Boussad se chargent de l’autre moitié et fournissent du sur-mesure au Toulousain de la Fonky Family, dans des sonorités actuelles pour l’époque. L’ensemble, dense, connaît quelques longueurs, notamment à cause de quelques productions qui ne passent pas très bien l’épreuve du temps, et de refrains parfois poussifs. Mais le disque contient également quelques franches réussites, notamment dans le registre inquiétant avec « Vapeurs toxiques », « Apocalypse », « Dr Hannibal », ou l’imparable « Sale sud » avec Dadoo. Sur « 7h00 du mat’ », on retrouve avec délectation « le petit gars sans gêne » en grande forme, une facette de sa personnalité qui le suivra sur Jungle de béton cinq ans plus tard ou plus récemment sur son quatre titres Vieille Gloire. – Olivier

L’armée Des 12 – Cadavre exquis

Paru le 7 novembre 2002 | > Encre Sanguine

Rares sont les albums de supergroupes dans le rap français : issu de la fusion entre La Caution, TTC et Saphir le joallier, Cadavre exquis en est un des rares exemples. Et comme souvent pour ce type d’exercice, c’est un album qui inspire des sentiments contraires. L’armée des 12 réunit des figures avec un fort goût pour l’expérimentation et une envie de déconne qui transpire par tous les pores. Ça a son avantage puisque le disque regorge de petites trouvailles, du refrain étrange et dissonant de « Les 12 » enveloppé de couplets aux styles tous plus surprenants les uns que les autres, jusqu’à la production évolutive d’« Encre sanguine », titre sur lequel les styles des différents rappeurs se complètent bien et où l’alternance des voix fonctionne parfaitement. Là où le bât blesse, c’est que l’alchimie n’est pas toujours trouvée et qu’on a parfois l’impression d’avoir à faire à des couplets mis bout à bout sans réel souci de logique dans la construction des chansons. L’écoute peut parfois être exténuante car les styles des MC’s sont tous plutôt ardus à aborder, parce que les productions ne caressent pas toujours dans le sens du poil, que le mix manque de finesse. On peut ainsi aisément se perdre dans ce labyrinthe de rimes, puis soudainement se réveiller au détour d’une punchline déjantée ou d’une idée surprenante, l’utilisation avant-gardiste de l’auto-tune sur « Hélium liquide » en étant un parfait symbole. Avec des individualités aussi marquées, l’équilibre est très délicat à trouver : parfois ça passe, parfois non. Les punchlines absurdes et les tentatives folles s’enchaînent dans une cacophonie plus ou moins maîtrisée. Au final la formation en supergroupe ne permet pas à ses membres de se transcender puisqu’il s’agit d’un des moins bons albums auquel ait participé, et les membres de TTC et ceux de la Caution, pourtant Cadavre exquis porte l’énergie d’une scène et d’une époque avec son manque de cadrage, sa grande inventivité, sa douce folie.
– Jérémy

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