Dix ans après : 2016 en 20 disques de rap français

2016. PNL s’apprête à changer d’échelle, Damso signe ses premiers classiques, Kekra affine son identité, SCH confirme les promesses d’A7, tandis que Népal, Ninho ou Jul marquent chacun leur époque à leur manière. Dix ans plus tard, certains de ces projets sont devenus incontournables, d’autres méritent d’être redécouverts, mais tous témoignent d’une scène en pleine mutation, où cohabitent rap indépendant, boom bap, trap, cloud rap et expérimentations en tout genre. Retour sur vingt disques qui ont marqué 2016 et dont l’écho résonne encore aujourd’hui. RIP Népal. RIP Dooz Kawa.

Alkpote & Butter Bullets – Ténébreuse musique

Paru le 20 janvier 2026 | > 32PPK

La complicité entre Butter Bullets et Alkpote avait fait parlé en 2010 avec la sortie de l’halluciné « Chiens », puis sur d’autres titres à posteriori. Lancé par le dessinateur Singe Mongol, cet album collaboratif avait donc de quoi attiser la curiosité. Dès les premiers morceaux « 32 Ppk » et « La qualité du produit », l’on ressent les influences de la musique de Memphis, mais aussi l’attrait pour les sonorités électroniques. D’emblée, les rimes absurdes, les couplets en passe-passe, les élancées autotunées font mouche. Plus, on avance dans le disque plus les expérimentations sont poussées loin, que ce soit lyricalement (l’absurdité de « Patrick », amusant mais rapidement lassant), dans les productions (le volontiers kitsch « Préférence » avec son penchant eurodance), ou dans les performances vocales (les comptines autotunées « Mégapute » ou « Cette année » parodiant Doc Gynéco). Au milieu de toutes ces tentatives, l’on retrouve aussi plusieurs morceaux où les rimes s’empilent au kilomètre et où les styles des deux rappeurs s’entremêlent parfaitement, avec Alkpote dans le rôle de l’ogre rabelaisien, et Sidisid dans celui du petit démon provocateur. Au cœur de l’album, trois collaborations offrent un peu de respiration avec des refrains chantés qui sont sans doute les meilleurs du disque. Derrière les machines, Dela fait à nouveau du très bon travail (ses interludes sont des pièces à part entière), mais c’est également le cas de Chapo, DJ Weedim, et même C-Sick, un important producteur de Chicago, sur « No limit ». Ténébreuse musique navigue entre le mauvais goût assumé et les références pointues, si bien qu’on ne sait plus sur quel pied danser. C’est un album libre, bourré de références, et sans doute un peu trop dense, mais qu’importe. Défouloir, récréatif, et porté par deux personnages uniques et complémentaires, Ténébreuse musique atteint son but et nous renvoie à l’une des phases les plus insouciantes de l’histoire du rap français. – Jérémy

Perso – Gratte Ciel

Paru le 12 février 2016 | > Quel deal ?

En 2012, lorsqu’il s’agissait sélectionner les 20 disques qui avaient marqué l’année, le très bon Affaire Personnelle n’avait malheureusement pas été retenu. Il était dès lors évident que Gratte Ciel de Perso, son deuxième album solo, serait au menu du dossier 2016. Comme son premier opus, le plus cainri des sudistes s’est entouré de Just Music Beats à la prod, dont il est un peu le troisième membre, tant l’osmose a l’air grande entre eux, Buddah Kriss et Oliver étant eux aussi bien plus portés par les ambiances outre-atlantiques que par le french rap game. Ce qui saute aux oreilles, c’est le slow flow de Perso, cette façon de rapper très laidback, qui nécessite une grande gestion des silences et une écriture chirurgicale. En effet, le lascar maîtrise mieux la langue de Molière que Najat Vallaud-Belkacem (quand bien même il multiplie l’usage d’anglicisme!). On a droit à un récital de double sens, de barz, grande spécialité de Perso (« Je fais des crimes sensés / sans C »), de comparaison, « d’allégories, de métaphores filées » comme il dit sur « Quel deal ? », de rimes riches, de punchlines (« L’autotune ne te fera pas faire des meilleurs couplets, changer de voix – de voie – ne suffira pas pour me doubler »), de name dropping pour les connaisseurs. Ces derniers seront d’ailleurs forcément impressionnés par la liste d’invités, pas tant sur la quantité que sur la qualité. Si son acolyte Avicen du Turf est logiquement présent, il faut surtout relever la présence de satanés rimeurs d’élite, preuve que Perso est sûr de son karaté et que Caballero, Deen Burbigo, Veerus et Veust, reconnaissent le talent du bougre. Ajoutons enfin qu’en plus d’être techniquement au-dessus de la moyenne et d’avoir un regard aiguisé sur l’industrie, Perso n’oublie pas d’incarner son rap et n’hésite pas à se livrer, reproche qu’on fait souvent aux kickeurs. En définitive, Gratte Ciel est à faire écouter à tout (apprenti) rappeur. – Chafik

Droogz Brigade – Projet Ludovico

Paru le 26 février 2016 | > Coffre à jouets

Huit ans après l’EP Dissection, la Droogz Brigade signe enfin son premier album avec Projet Ludovico, un disque entièrement produit par Al’Tarba et profondément imprégné de l’univers d’Orange mécanique. Plus qu’une simple référence esthétique, le film de Stanley Kubrick sert ici de fil rouge à un projet où se croisent violence, humour noir, camaraderie et critique sociale. Composé de Staff L’Instable, Sad Vicious, Rhama le Singe et Al’Tarba, le groupe toulousain développe depuis ses débuts un imaginaire singulier, nourri par le cinéma de genre, la culture punk et un goût prononcé pour les récits décalés. L’album se présente comme une succession de scènes plus que comme un discours frontal : souvenirs personnels (« Coffre à jouets », « Droogz Brothers »), divagations variées (notamment les excellents « Bâton de fer » et « O.W. Nemesis »), passages sombres (« Commencer par la fin ») ou festifs (« Pogote avec ton nodz ») s’enchaînent pour former un véritable univers narratif. Mais derrière les excès, les références à la violence, au sexe ou à la défonce, se dessine une satire du monde contemporain. À l’image d’Orange mécanique, dont il reprend le nom du programme de « rééducation » Ludovico, l’album interroge les mécanismes de normalisation sociale, le contrôle exercé sur les individus et la manière dont la société traite ses marginaux. Les Droogies ne livrent pas un rap conscient au sens classique du terme, mais utilisent l’absurde, le grotesque et la caricature pour pointer les hypocrisies d’un monde en décomposition. Et derrière les personnages et les délires se cachent aussi des thèmes plus intimes comme l’amitié, la loyauté, les souvenirs et les passions qui unissent le groupe. Musicalement, Al’Tarba livre des instrumentales riches et évolutives, mêlant ambiances cinématographiques, énergie punk et rap underground, ajoutant encore un peu de cohérence à l’ensemble, pour un disque profondément atypique dans le paysage du rap français, et qui devrait connaître une suite sous peu. – Olivier

Jazzy Bazz – P-Town

Le 26 février 2016 | > Le roseau

En 2016, Jazzy Bazz est déjà un MC solide, qui maitrise les bases (c’est un étudiant du rap), a écumé les open mics, a brillé aux Rap Contenders (il a été champion invaincu avant de tirer sa révérence) avant de balancer son EP Sur la route du 3.14 et l’opus (décevant) de L’Entourage. Après Nekfeu mais avant Deen Burbigo et Alpha Wann, il sort à son tour son premier album solo, étape forcément importante pour ce bousillé de rap. Le natif du 19ème arrondissement a intitulé son disque P-Town et effectivement, Paris est le fil rouge de la galette. Jazzy Bazz semble obsédé par Paname et y revient sur plus d’un quart de l’album. On se balade ainsi dans le côté obscur de la ville Lumière. Fort d’une technique sûre, Ivan ne se contente pas d’enchainer les multisyllabiques sans rien raconter (privilégier le forme au fond était un reproche fait aux membres de L’Entourage), mais fend l’armure pour narrer son vécu de poissard. La nuit, propice aux confidences, habille les quinze titres et offre le décor de ce disque bien moins reluisant pour la capitale que les films de Klapisch. Un certain spleen parcourt l’album et le désarroi amoureux de Jazzy semble en être responsable. Ajoutons que si les featurings sont peu nombreux, on relève surtout la présence de Freddie Gibbs, Jazzy Bazz s’étant fait plaisir avec une fine plume du rap US. A contrario, la production musicale a été confiée à un dizaine de beatmakers, sans que cela nuise à la cohérence sonore. P-Town est en définitive un premier album très sérieux, dans lequel Jazzy Bazz explore des thèmes qui lui sont chers – Paris, la nuit, l’alcool, les femmes – et qu’il continuera d’explorer à l’avenir. – Chafik

Hugo Délire – Grand Délirium

Paru le 25 mars 2016 | > E & Z

Si le blaze de ce rappeur vous fait plus penser à un youtubeur ou pour les plus anciens à un jeu télé, c’est bien parce qu’il n’a pas eu la carrière qu’il aurait dû avoir au vue de son talent. Il émerge au début des années 2010 avec une série de freestyles, le premier sort en 2012, où il étale tout son talent de rappeur au flow rebondissant, avec un charisme et une interprétation souvent comique mais au service d’une plume multisyllabique hors-norme. Il joue avec son public grandissant en plaisantant sur le retard dans la livraison de ses sons, mais on sent déjà qu’effectivement pour Hugo le rap n’est peut-être pas la priorité. En tout cas il feat avec les rappeurs les plus en vue de cette scène du renouveau boom-bap, Kéroué, ceux de l’Animalerie et d’autres dont je ne citerais pas le nom car des procès sont toujours en cours. Finalement il sort Un maxi en taxi en 2013 avant d’envoyer enfin en 2016 ce long format Grand Délirium, 14 titres sur des prods de Kyo Itachi et des scratchs de DJ Flakes. Sur la forme on retrouve ce qui nous a conquis chez Hugo, du boom-bap ultra classique et plein d’énergie sous la houlette de Kyo déjà au top il y a dix piges. Dans le fond, il essaye de développer un fil conducteur tout au long du projet sous forme d’intro, d’interlude et d’outro qui nous ramène dans la cabine du vol vers son univers bien barré. Le morceau pour illustrer l’album est peut-être celui qui ressemble le moins au son d’Hugo, mais justement il montre à quel point il est polyvalent et à quel point c’est dommage qu’on ne l’entende plus rapper aujourd’hui. Ou presque ! Il a balancé un petit freestyle en janvier dernier sur une prod de Goomar ce qui pourrait peut-être nous laisser espérer un retour même si, nous même nous savons, Hugo Délire n’est jamais aussi fort que quand on ne l’attend pas. Ne l’attendons pas alors, mais espérons-le quand même. – Rémi

2016, ANNÉE FONDATRICE POUR KEKRA

Après la parution plutôt confidentielle de Freebase volume 1 en 2015, Kekra envoie pas moins de trois projets en 2016. Freebase 2 lance son année : la mixtape a un rendu sonore assez sale mais déjà, on y distingue son côté seul contre tous, son cynisme vis à vis du milieu du rap et ses influences. Kekra paraît y chercher son style, il tente beaucoup de choses et on l’entend même moins masqué sous l’autotune que d’ordinaire sur « PM » où son flow dynamique évoque Waka Flocka Flame, d’ailleurs cité dans le titre. Avec le recul, ce carnet d’essais a quelque chose d’assez fascinant, d’autant que quelques mois plus tard, c’est Vréel qui sort, et le style apparaît là comme totalement maîtrisé. Kekra y livre une musique parfois plus vaporeuse, sans pour autant délaisser son esthétique et son côté égotrip marqué (on pense notamment au violent « Lequel »). Pour conclure le tout, Kekra sort en fin d’année le troisième volet de Freebase, plus brut mais avec des sacrés titres : « Très ruche », « Fourmi » ou encore le plus grime « Roll Deep Style ». En cette année 2016, Kekra aura lâché quelques uns des plus gros morceaux de son catalogue, affirmé son esthétique, abordé plusieurs styles de rap dans un mélange de mépris et de passion pour le genre. C’est l’éclosion d’un rappeur iconique de son temps, pas le plus streamé mais sans doute l’un des influents – Jérémy

Eloquence – Trill Makossa

Paru le 8 avril 2016 | > Flamme fumée cendre

L’histoire d’Eloquence démarre en 1997 avec une première apparition sur la compilation Nouvelle donne. Il posera ensuite sur plusieurs compilations importantes avec Mission suicide en 2001, la bande originale de Taxi 3 en 2003, ou encore sur Hostile 2006. On l’entendra également à plusieurs reprises auprès de Disiz, et sur l’album de Tony Parker qu’il participera à former. Il faudra malgré tout presque 20 ans pour qu’il sorte son premier véritable album, et qu’il lance sa deuxième carrière, grâce à la sortie de Trill Makossa en 2016. C’est une nouvelle version d’Eloquence que l’on découvre ici. Le ton est nonchalant, le flow très libre, et l’écriture s’est resserrée et parsème d’éclairs des productions tantôt solidement ancrées, tantôt aériennes. Trill Makossa contient dix titres, dont deux interludes, et fait preuve d’une remarquable homogénéité avec un univers cohérent. Tout du long, Eloquence développe son style de vie fait de deal et de ride luxueuse. « La recette », avec Joe Lucazz, en est l’illustration parfaite, mêlant, avec son refrain énumératif symptomatique de son écriture, des propos autour de la cuisine et de la vente de dope, et des épisodes de ride, entre bagnoles et hôtels de luxe. On retiendra également le single « ODB » avec son refrain à gimmick entêtant, ou encore le superbe morceau stoïque qu’est « Flamme fumée cendre » avec ses envolées musicales. Trill Makossa apparaît comme particulièrement soigné, avec une vraie droiture stylistique, des choix de production (Flag produit l’intégralité), à la consistance de l’écriture, jusqu’au choix des visuels, avec une très jolie pochette et un album qui sera dévoilé sous forme de court-métrage. Presque enregistré comme une conclusion, Trill Makossa deviendra la matrice du style Eloquence, étendu depuis sur de nombreux autres projets. – Jérémy

Caballero & JeanJass – Double Hélice

Paru le 22 avril 2016 | > Repeat

En 2016, JeanJass et Caballero ont déjà une empreinte sérieuse dans le rap francophone, belge de surcroît. C’est fort de plusieurs projets collectifs ou solos réussis comme Goldman pour JJ ou Le Pont de la Reine (2014) pour Caba, que le duo annonce la sortie de Double Hélice. Adeptes des sons boom bap aux relents new-yorkais, le duo ne déroge pas complètement à la règle sur ce projet, même si JeanJass, maître du genre, ne produit que deux pistes. Quelques productions plus dans l’air du temps, moins rondes, s’invitent à la table et évitent l’overdose, et subliment l’ensemble. Comme un trou normand (ou belge) ils permettent de mieux digérer le festin. On pense notamment à « Pharaon Blanc ». Ce 10 pistes est une carte de visite qui confirme tout le bien qu’on savait déjà du duo : sens du show, rimes ciselées saupoudrées de loufoque, et de madeleines de Proust à la mode Pro Évolution Soccer. Double Hélice, c’est un promu en Jubiler League qui a déjà le talent Ligue des Champions. Ils confirment leur arrivée dans le rap jeu tout en annonçant qu’on devra compter sur eux dans le futur. Et sans round d’observation, les carolos marquent d’entrée avec un « Repeat » (prod BBL) qui résonne encore dix ans plus tard. Le gimmick fonctionne à merveille, les amateurs de bons mots, de bon-vivre, de bon son, s’exécutent. Même si cette première piste est le moment marquant de l’EP, on avale sans rechigner tout ce qui suit. Les incartades épicuriennes et décalées sur fond d’egotrip sont légions (mention spéciale à « Yessaï » ou « Verygolo »). Elles confirment la marque de fabrique du duo, et offrent un terrain de jeu de quarante minutes que les deux MC’s utilisent à fond. Pour les amateurs de football, ça ressemble à du Rinus Michels, la nonchalance à peine feinte en plus. – Maxime

I.N.C.H – Nappage Nocturne

Paru le 1er mai 2016 | > Voisin d’en haut

Vald, Katana, Freko Ding, Infamous Mobb, Rabakar, Swift Guad, Sheryo, Hugo TSR, Paloma Pradal… Le casting est aussi hétéroclite que ce mot est rigolo à dire. Et qui d’autre que I.N.C.H pour rassembler autant de monde sur une galette qui reste culte encore aujourd’hui ? Beatmaker installé à Toulouse, il a grandi dans le 91 et a su se construire une carte de visite de producteur à en faire pâlir plus d’un. Un son sans concession, aux rythmiques orthodoxes mais dans lequel il arrive à intégrer ses influences, cinématographiques notamment, quelque chose de bien crade à mi-chemin entre film d’horreur, SF de série Z et club Dorothée. Au début des années 2010, il produit pour des rappeurs dont la renommée et le talent ne sont plus à prouver, de Vald à Hugo TSR en passant par Swift Guad, Seth Gueko ou Alkpote. Il envoie d’abord Ni Sain ni sauf en 2014 dont le casting était déjà complètement fou et donc en 2016 Nappage Nocturne, deuxième carte de visite pour montre ce qu’il sait faire. On pourrait penser que ces deux grosses sorties à deux ans d’intervalles allaient lancer sa carrière sur une pente ascendante, il n’en fût finalement rien. Et en même temps quand on lit le livret de Nappage Nocturne, I.N.C.H écrit « Surprenant comme concept n’est-ce pas ? Certes tu n’écouteras pas cet album avant de te coucher ou alors tu es autant flingué de la cafetière que tout ceux qui ont participé au projet… » Il y a 10 piges, I.N.C.H savait déjà que sa proposition artistique était peut-être trop radicale et originale pour le grand public. Il l’expliquait aussi dans son interview sur notre site, toujours disponible à la lecture. Il n’empêche qu’il continue à tracer son sillon en gardant ce qui nous plaît justement chez lui, sa radicalité et son talent. – Rémi

Dooz Kawa – Bohemian Rap Story

Paru le 20 mai 2016 | > Palimpseste

Après quatre années de silence suivant ses deux premiers albums, Dooz Kawa revient avec Bohemian Rap Story. Que s’est-il passé durant cette période ? Ses premières grandes scènes lui font prendre conscience de l’ampleur de son public (une réalité difficile à mesurer à l’époque, entre un streaming encore peu rémunérateur et des ventes de CD en déclin), il tisse également ses premiers liens avec un milieu rap qui l’avait jusqu’alors largement ignoré, et commence à être scruté par les médias rap (dont un premier véritable entretien, pour Le Bon Son, fin 2013). Mais le changement le plus important est ailleurs avec la naissance de son fils Milo, dont il se retrouve éloigné peu de temps après. Par conséquent, c’est un rappeur plus conscient de son statut, qui invite enfin des rappeurs sur un album, père, mais aussi connecté à son âme d’enfant, qui se dévoile sur Bohemian Rap Story. Un disque qui constitue un tournant dans son parcours, et marque le début d’une deuxième partie de carrière plus productive. Mais les ingrédients qui font la substance de sa musique sont toujours là, notamment ses thèmes de prédilection tels que la marginalité, une forme d’égotrip jamais bien loin, des références pointues (un trait qu’il partage avec Lucio Bukowski, invité sur le nerveux « Guillotine »), et un regard amer et juste sur son propre esprit tourmenté, ainsi que la société qui nous entoure – dans ce dernier registre, « Crépuscule d’apocalypse » fait froid dans le dos dix ans plus tard. La part accordée à la musicalité est toujours aussi grande, avec une présence toujours aussi importante des cordes tsiganes qu’il affectionne tant, mais aussi des trouvailles sur certains refrains chantés comme « Lagrima » ou « Brako ». Sa personnalité à fleur de peau transparaît sur chaque morceau, et Dooz Kawa n’est jamais aussi bon que lorsqu’il nous transmet des émotions, comme sur « Maison citrouille » pour son fils, ou « Me faire la belle », qui à l’aune de son départ prématuré en fin d’année dernière, prend une résonance particulière. La musique de Dooz Kawa nous accompagnera encore longtemps (lire notre hommage), qu’il puisse reposer en paix. – Olivier

SCH – Anarchie

Paru le 27 mai 2016 | > Neuer

Après une entrée fracassante dans le rap en 2015, SCH aura occupé le terrain pendant dix ans sans relâche. Mais en 2026, que retient-on de ce run unique ? Davantage sa légendaire mixtape A7 et la trilogie JVLIVS que Deo Favente ou Anarchie, le disque qui nous intéresse ici. Deuxième projet du S, il devait confirmer les qualités et l’incroyable potentiel observés sur A7, mais s’est finalement révélé assez inégal. Si les fulgurances d’écriture sont toujours là (« Mon père vous a donné sa santé, je suis là pour payer l’addition. J’ai ses 40 ans de charbon dans l’âme » – Himalaya), on retient finalement peu de titres à l’aune de l’ensemble de sa discographie. Entièrement réalisé et produit par Kore (avec une majorité de coproductions), l’album présente des sonorités et des tentatives qui ont quelque peu vieilli, mais qui n’en demeurent pas moins une étape d’exploration nécessaire pour Julien. Quelques titres tirent tout de même leur épingle du jeu, comme l’excellent « Neuer », le duo avec l’Italien Sfera Ebbasta, « Cartine Cartier », ou encore l’ultra-efficace « Je la connais ». Ce dernier morceau, ainsi qu’« Allô maman », permettront à SCH de continuer à bénéficier de rotations radio et d’allonger une liste de certifications qui ne cesse de croître depuis. Mais surtout, ce disque vient confirmer une esthétique, une ligne de crête entre flambe et brutalité, un sens de la dramaturgie, et des références européennes qui ne le quitteront plus. – Olivier

Salfrom – Godphaseurs

Paru le 12 juin 2016 | > Jumanji

Un 10 titres et puis s’en vont. Stick, Goune, Bavaz nous envoie Godphaseurs au début du mois de juin 2016, pourtant on est loin des tubes de l’été quand on écoute le projet. Comme le disait Costa dans la chronique publiée sur notre site à la sortie du projet, avec ce super-groupe composé de trois rappeurs bien torturés et en colère on est quand même loin du boys band classique. Parce que clairement, à l’écoute de l’album, l’alchimie est vraiment parfaite entre les trois compères. On parle souvent de longueur d’onde, je ne sais pas à quelle fréquence vibre la leur, mais on n’est pas sur des gentils instruments à cordes. Entre Stick et Goune de Toulouse, membres du label Crazy Mother Fucker, on comprend que les deux loustics s’entendent à merveille, mais comment la connexion s’est opérée avec Bavaz, je ne crois pas qu’à ce jour on ait découvert la clé du mystère. Peu importe. Les trois rappeurs s’évertuent à rapper, punchline après punchline, leur dégoût de la société de la manière la plus crue possible, comme si les dégueulasseries qu’ils peuvent nous envoyer, pouvaient nous faire oublier la réalité encore plus dégueu dans laquelle nous vivons au quotidien. Choquer pour déconnecter l’auditeur de son quotidien et l’emmener avec eux dans les tréfonds de leurs cerveaux remplis de sexe, de drogue et de dépression. Pas forcément une partie de plaisir, ni même une belle balade, mais une sorte d’exutoire dont on sort avec d’horribles images en tête et en même temps plus léger avec ce petit effet cathartique très agréable. Le tout, sous la houlette de Goune qui a produit une grande partie du projet aux côtés de BBP, Nordinomouk, Al’Tarba, SuperVilain, I.N.C.H et Automate. Dix piges plus tard, les trois continuent de faire du son ensemble pour notre plus grand bonheur. De là à espérer un Godphaseurs vol.2, il n’y a qu’un pas qu’on a très envie de franchir. – Rémi

« TCHIKITA », L’HYMNE D’UNE ANNÉE JUL

En 2016, Jul est partout. En quelques mois, le Marseillais enchaîne Album gratuit Vol. 1, Émotions, Album gratuit Vol. 2 puis L’Ovni, tout en battant record sur record. Une omniprésence déjà clivante puisque, pour certains, cette productivité nuit à la qualité de sa musique, tandis que, pour d’autres, elle témoigne d’une inspiration inépuisable. Parmi cette avalanche de morceaux, un titre s’impose comme l’un des hymnes de l’année : « Tchikita ». D’abord dévoilé sur Album gratuit Vol. 2 avant d’intégrer L’Ovni, le morceau résume parfaitement ce qui fait alors la force de Jul. Quelques notes de synthé, une mélodie entêtante, un refrain impossible à oublier. Sur « Tchikita », la voix occupe, comme souvent chez Jul, une place centrale. Elle est utilisée ici autant pour son rythme que pour ce qu’elle raconte. Le mot « Tchikita » devient presque un instrument, répété jusqu’à se transformer en gimmick imparable. Le plus étonnant est peut-être que rien ne semble avoir été calculé. Jul raconte avoir simplement eu envie de faire « un son pour les filles » lorsqu’il a commencé le morceau. « Tchikita » est d’abord publié sur un album gratuit, sans clip. Le titre va pourtant rapidement dépasser ce cadre pour devenir un succès massif, avant d’être intégré à L’Ovni en décembre. Malgré cela, Jul maintient son choix de ne pas le clipper. Selon lui, chacun doit pouvoir « imaginer sa Tchikita » et construire son propre univers autour de la chanson. Comme souvent, son efficacité et son savoir-faire semblent provenir en grande partie de son instinct et de sa spontanéité. Quelques notes, un gimmick et une mélodie lui suffisent pour fabriquer un tube. – Olivier

Panama Bende – Bende Mafia

Paru le 19 juin 2016 | > Fumée verte

Oh la claque. Sept rookies bien parisiens, quasi inconnus, et un tout petit 6 titres qu’on n’avait pas vu venir mais qu’on n’est pas près d’oublier. Qu’on connaisse certains membres du Bende, de nom, ou de travaux précédents, on peut faire table rase. Car la puissance du collectif révèle ici la force des individus à un niveau exceptionnel. On entre directement dans un cypher de très haute voltige, où le mic tourne alors que les rimes virevoltent au-dessus de ce nid de surdoués. Les prods, signées par des pointures locales, servent merveilleusement le propos et l’ambiance générale. Aucune fausse note et les quelques punchlines douteuses ou phases approximatives se comptent sur les doigts d’une main. L’équipe partage le même couloir et personne ne joue des coudes pour arriver premier. Car l’harmonie des flows, la cohérence des enchaînements et l’élan des refrains à plusieurs voix met chacun à hauteur des autres, c’est-à- dire, vraiment haut. Ensemble, au pied de leur vingtaine à peine atteinte, la jeune horde de loups ambitieux regarde vers ses aînés, sans défi, avec la simple certitude de déjà jouer dans la même cour. Et avec raison. En modernisant leurs influences 90’s, sans tomber dans les travers d’un rap atmosphérique peu maîtrisé, d’une trap incolore ou d’une vague drillette, et sans compromis sur une technique à faire pâlir les ingénieurs de la cadence rimée, le groupe donne une petite leçon de rap a un microcosme hexagonal qui se regarde paniquer face aux mastodontes PNL, Jul, Damso et consort qui ont tout renversé. Qu’un EP finisse sur l’étagère des classiques du rap français est assez rare, mais Bende Mafia, ferme sur son ADN (tiens, c’est le nom de l’album qui suivra) et clair sur ses exigences, s’est fait une place de choix au côté des plus grands, tout naturellement. – Sarah

Zekwé – Frappmusiq

Paru le 24 juin 2016 | > Zombies

Janvier 2015, un clip vidéo s’ouvre sur les mots « Macfly Mafia » tenus par une voix dépitchée suivis par « Ceci est bien de la Frapp Musiq. C’est bien Zekwé qui a inventé cette merde géniale » tenus, eux, par la voix un peu robotique du traducteur Google. A l’écran, un zombie sort de terre le majeur en l’air et un air de flute qu’un compositeur italien aurait pu glisser dans les western spaghettis de son ami réalisateur italien accompagne la scène. Le rappeur du 91 entonne son refrain, avant que la petite flûte se métamorphose en synthé plus contemporain qui reprend le même thème et soit accompagnée d’une énorme basse 808 et une batterie. Le rappeur semble en forme olympique mais il faudra tout de même attendre 1 an et demi pour que « Zombie » s’intègre à la tracklist de l’EP Frapp Musiq. L’expérience est un aller sans retour : celui qui ne semblait déjà pas rapper sous la contrainte dans son ancienne équipe semble particulièrement libéré de tous calculs marketing. Il explore des terrains musicaux plutôt novateurs autant face au micro que derrière les machines. Les refrains tombent quand il veut, les flows changent selon son bon vouloir (et il veut beaucoup), les rimes pleuvent et les prods s’inscrivent parfaitement dans leur époque avec, toutefois, une signature unique qui leur permet de sonner toujours aussi bien dix ans plus tard. Une nouvelle version de « Premier Métro » se glisse entre des morceaux survoltés, pour profiter du succès d’estime de sa précédente mouture dans son dernier album. Mais même dans les moments plus romantiques de Zekwé, la nouveauté l’emporte. « Princess » s’impose comme une énorme claque, tirant parfaitement profit de tout ce qu’on connaît déjà du rappeur avec, en plus, ce nouvel univers musical dont n’aura, hélas, pu que trop peu profiter. Si les ventes n’ont que peu d’intérêt pour comprendre les qualités ou défauts d’une œuvre, elles nous renseignent sur les années suivantes de la carrière de celui qu’on nommait jadis Monsieur Futur. Zekwé, qu’on appelle dorénavant Zek, revenait largement sur son parcours dans nos colonnes plus tôt cette année, et notamment sa décision de s’éloigner de la musique pendant plusieurs années après cette sortie pourtant si prometteuse. – Wilhelm 

Népal – 444 nuits

Paru le 4 juillet 2016 | > Rien d’spécial

Deux années se sont écoulées depuis le premier EP 16/16 et son pendant remixé. Il faut dire que le projet du rappeur et producteur a fait son petit effet, et sa présence lors du Grünt 18 a aussi marqué les esprits. C’est d’ailleurs sur cet épisode-là qu’on peut apercevoir Limsa d’Aulnay avec son plus beau perfecto, mais ça, c’est une autre histoire… Nous voici donc en juillet 2016, et Népal sort son projet 444 nuits, un double EP sorti en deux versions comportant chacune six titres (et pressé à 444 exemplaires CD). Une version rouge, une version bleue : une référence évidente à la première génération des jeux Pokémon. Autoproduit en grande partie, même si on peut croiser ici et là Vidji et Diabi, le projet est le résultat de 444 nuits à gamberger, écrire, composer, raturer, recommencer, voire le matin remplacer l’aube et ainsi de suite… Côté invités, on a le droit aux proches de la 75e Session : Kéroué, Vidji, Waltmann (à ce moment-là Walter), M le Maudit et son acolyte de 2Fingz : Doums. On aurait aimé voir Sheldon s’ajouter à la liste, mais malgré son absence, sa présence se fait bien évidemment sentir, Dojo oblige. Pour le reste, même si un ou deux morceaux semblent avoir subi les affres du temps (Overdab restera quoiqu’il arrive un joli pétage de câble, s/o la 808), les grands titres ne font que s’enchaîner, passant de morceaux classiques à morceaux cultes, de façon presque irréelle. Parce que oui, il ne faut pas avoir peur d’en faire trop : 444 nuits possède un grand nombre de pépites qui trônent tout en haut de la discographie du rappeur. Si « Rien d’spécial » semble être devenu un hymne générationnel, d’autres titres ont une force prodigieuse : l’impressionnant « Malik al mawt », le très brooklynien « Oxmose », l’éponyme « 444 nuits » ou encore le remix de Baby Bash, « Suga Suga ». J’aurais pu citer l’intégralité de la tracklist, comme le très étrange mais ô combien hypnotique morceau avec M le Maudit, ou « YOLO » et sa chronique de la monotonie du quotidien. Bref, la dithyrambe doit cesser : 444 nuits est une pierre angulaire des dix dernières années, et son influence, bien que discrète, est indéniable. Comme pour boucler la boucle, on retrouvera huit ans plus tard l’outro de 444 nuits en outro du Grünt #52 de NeS. – Clément

Damso – Batterie Faible

Paru le 8 juillet 2016 | > Amnésie

Actif depuis quelques années dans le monde du rap, Damso intègre le collectif 92i en 2015 avant de sortir son premier album en 2016 chez Universal. Batterie faible est donc la véritable introduction du rappeur belge au public. Le personnage et son esthétique séduisent d’emblée. Damso apparaît ici dans sa forme la plus brute, avec sa voix particulière, ses grandes qualités de rappeur et sa noirceur assumée. « Periscope » ouvre le bal fort et le niveau n’est pas relâché tout du long de l’album. La production est cohérente (signée Twinsmatic, Ponko, mjNichols, Myth Syzer ou encore Damso lui même) et offre un terrain trap minimaliste et sombre, avec des pianos et synthétiseurs froids, pour une ambiance nocturne à la fois glauque et attrayante. Le flow de Damso se renouvelle sans cesse et il fait preuve d’un certain talent pour les refrains. Son écriture est crue, faite de phases chocs et de contrepieds bien sentis. Thématiquement, il aborde des thèmes très rap : survie, précarité, sexe, défonce, vie de rue, mais ce qui fait la différence chez lui, c’est ses angles d’attaque et surtout tout ce qui transparaît derrière. De vrais morceaux d’introspection sont jetés sans filtre, et derrière la cruauté du personnage, apparaissent de nombreux traumatismes, ce qui permet d’expliquer la noirceur du personnage sans tomber dans l’auto-justification. Du street-banger « Bruxellesvie » à la mélancolie de « Graines de sablier », en passant par le culte « Amnésie », titre qui a marqué son époque et qui reste toujours touchant, Batterie faible apparaît comme hyper cohérent, bien cimenté par une esthétique maîtrisée et un personnage à la fois construit et authentique. Ce disque est à la racine du style de Damso, brut et abouti, sans que sa musique soit encore sur-intellectualisée. C’est sans doute, encore aujourd’hui, l’album le plus réussi de son auteur. – Jérémy

MANI DEÏZ, CHEF D’ORCHESTRE DU RAP INDÉPENDANT

En 2016, Mani Deïz occupe déjà une place particulière dans le rap indépendant français. Depuis plusieurs années, le beatmaker a construit une discographie qui témoigne d’une activité soutenue et d’un attachement aux collaborations. À travers ses beat tapes et ses featurings avec notamment Paco et Lucio Bukowski, il a développé un grain singulier et reconnaissable dès les premières secondes d’écoute. Mani Deïz est alors un producteur identifié, mais aussi un artiste capable de réunir des personnalités et de donner une cohérence à leurs projets. Cette année-là, pas moins de cinq sorties marquantes illustrent cette démarche. 42 grammes, avec LaCraps, prolonge une collaboration déjà installée et hisse le rappeur de Montpellier en haut de la scène rap indépendante. Trois fois rien réunit quant à lui Senamo et Seyté autour d’une production homogène et d’un projet commun de grande qualité. La release party au Petit Bain, le 6 mai, organisée en parallèle de celle de Double Hélice de Caballero et JeanJass, constitue un moment charnière et de communion entre les scènes française et belge. Avec Comme les autres, Mani Deïz ne se contente plus d’accompagner les voix des rappeurs et assume lui-même l’écriture et l’interprétation, offrant à son public un opus introspectif et touchant. Martyrs modernes réunit Pejmaxx, Ol’Zico et Néfaste autour de ses productions. Plus qu’une simple addition de trois rappeurs et d’un beatmaker, le projet fonctionne comme un véritable collectif ponctuel, où Mani Deïz endosse pleinement le rôle de chef d’orchestre. Il assure la continuité musicale entre des personnalités distinctes et donne à l’ensemble une unité qui permet au disque de s’écouter comme un tout. Masterpiece, conçu avec Swift Guad, complète une année où les formats et les associations se succèdent sans que la direction artistique ne perde en lisibilité. Il serait toutefois réducteur de considérer cette productivité comme une simple accumulation de projets. Ce qui se dessine, au contraire, c’est une conception du beatmaking comme un travail d’auteur, de lien et de transmission. Dans le rap des années 2010, Mani Deïz participe ainsi à maintenir un espace où le producteur peut occuper une place centrale dans la construction d’un disque, tout en laissant aux rappeurs la liberté de déployer leur propre langage. – Jordi

PNL – Dans la légende

Paru le 16 septembre 2016 | > Jusqu’au dernier gramme

Le L, le V, le G résonnaient encore dans toutes les cages d’escaliers, que les deux frères des Tarterêts renvoyaient déjà leur public dans ses 22. Un opus de 18 titres, donc toujours bien fourni pour l’époque, ciselé avec une dextérité de dentelliers, déferle sur les plateformes à peine un an après la claque QLF, avec un buzz digne des six semaines de concert de Céline. Après des semaines de teasing entre dévoilement et retenue, singles renversants et calibrés pour accompagner l’auditeur au fil des saisons, la surprise et l’admiration restent totales, quand les morceaux s’enchaînent sans merci dans les enceintes de l’hexagone. Quatre singles nous avaient pourtant déjà fait entrevoir les couleurs du dessein. « La vie est belle » (en mars), « DA » (en avril), « J’suis QLF » (petite pépite de l’été 2016) et enfin “Naha” juste avant la sortie de l’album, nous avaient tour à tour emportés dans le spleen, la rage, la désinvolture, enfin l’acharnement, dont les deux frères savent si bien manier les nuances. Mais les « Mira », « Humain », « Tu sais pas », qu’on découvre au long de l’écoute, ont su nous renvoyer dans le dur d’un rap maîtrisé que les frangins prennent plaisir à bousculer, tandis que les « Bené » ou “Luz de Luna” glissent sur les tendances avec maestria. Le clou de l’album, « Jusqu’au dernier gramme », dernière piste d’une heure de montagnes russes sirupeuses, offre un parfait lent piqué final. Presque six minutes de planeur au-dessus du monde, sur une prod ondulante de Yann Dakta & Rednose, ou les deux frères, à l’apogée de leur flegme orageux, se passent avec une complicité économe, le relais de notre émotion. Deuxième album du duo, nous sommes au cœur de la vague aérienne qui a balayé le rap game au début du siècle. Les fans sont comblés et l’attente sera longue jusqu’en 2019, avant le troisième et dernier album, avant que la page ne se referme. Mais le sort est déjà scellé, Ademo et N.O.S ont créé leur propre légende, ils l’ont écrite et ont gravé en majuscule leur paragraphe sur les rouleaux de l’histoire du rap francais. – Sarah

Ninho – M.I.L.S.

Paru le 21 octobre 2016 | > Soleil

Et c’est comme ça que tout a commencé. Enfin, « tout ». Les choses sérieuses. Ninho avait déjà gratifié ses groupies de trois petits EPs<‘ acronymiques préparant l’un après l’autre une explosion publique qui n’arrivait pas. Et enfin, octobre 2016, Ninho crève le plafond de verre. C’est avec une mixtape bien nommée « Maintenant-Ils-Le-Savent » que le jeune Essonnien se fait entendre plus largement, au-delà des seules frontières de la planète rap francilienne. On ne demande pas à une mixtape d’être cohérente, ou solide, ou particulièrement chiadée. Par contre, on veut y entendre l’étendue d’un savoir-faire, d’un style, d’une identité. Et c’est sûrement parce que M.I.L.S coche parfaitement toutes les cases d’une mixtape réussie (y compris les featurings avec icônes nationales bien implantées en guise d’adoubement du rookie) qu’elle casse les murs. Quatorze titres à l’intérêt varié, mais tous tournés dans une même direction : celle de faire un étalage des kifs personnels du personnage et de son habileté à marier punchline et musicalité, le tout enrobé dans un écrin de tendances bien contrôlées. Du morceau clé dégoulinant « Dis moi que tu m’aimes », au missile « Soleil », les ficelles sont parfois grosses mais le paquet s’offre bien, et passe de main en main avec souvent une pointe de plaisir coupable, tout à fait assumé. Après ça ? La voie semble enfin tracée et tout se passe sûrement comme William l’avait rêvé avant de l’avoir prévu. De single de diamant en album de platine, plus rien n’arrêtera Ninho et, devenu rapidement incontournable, il saura se hisser au rang de ces rappeurs pléthoriques, dont la production s’affine avec le temps et s’apprécie à mesure que la maturité rencontre une direction artistique qui s’affirme. – Sarah

Dosseh – Yuri

Paru le 4 novembre 2016 | > 25 décembre

Dans « Putain d’époque », Dosseh clame : « Un jour un ami m’a dit : “Ton problème c’est qu’tu rap trop fort / Tu gaspilles ton énergie pour tchi, tu donnes du caviar aux porcs” / Alors j’ai dû simplifier mes écrits / Mais y’a des fans qui sont pas d’accord / Ils réclament du Dosseh tah l’époque ». Ce constat, issu de l’album Yuri, résume à lui seul le paradoxe de ce disque charnière, coincé entre le Dosseh de Bolide, Perestroïka et des trois premières mixtapes Summer Crack, et celui de Vidalo$$a, plus maîtrisé et plus sûr de sa direction. Sur Yuri, les registres s’enchaînent sans toujours chercher la cohérence. On passe du storytelling brutal et impeccable « Abel & Caïn » aux égotrips musclés (dont des feats prestigieux avec Youg Thug, Booba ou Tory Lanez), en passant par des moments introspectifs comme « 25 décembre » ou des titres qui interrogent le monde, la société et ses contradictions, comme « Afrikan History X », l’excellent « Le temps béni des colonies » ou « Putain d’époque ». Musicalement, trap et instrus plus mélodieux se télescopent dans un mélange parfois hétérogène, mais qui ne manque pas d’ambition, grâce à la richesse des instrumentales, modernes sans tomber dans le cliché. Néanmoins, cette quête de succès fait que Yuri essuie les critiques des fans de la première heure, déçus par l’usage de l’autotune et par une ambition (trop ?) affichée de connaître le haut des charts. Reste que l’album contient quelques classiques du rappeur, décroche un disque d’or en 2017 avant d’être certifié platine, confirmant un vrai tournant commercial. Surtout, il constitue la dernière marche avant que Dosseh ne devienne une véritable tête d’affiche, capable de délivrer des hits tels qu’« Habitué » sur l’album suivant, ou des storytellings coups de poing comme « La rue c’est rasoir » ou « Jamel » plus récemment. – Olivier

Seth Gueko – Barlou

Paru le 18 novembre | > Maitre de cérémonie

Expatrié depuis une demi-douzaine d’années en Thaïlande, Seth Gueko y a ouvert un bar, s’est couvert de tatouages et semble s’épanouir dans cette nouvelle vie sous les sunlights des tropiques. Il devient un notable local et se retrouve même au casting du chef d’œuvre Pattaya de Frank Gastambide. Il n’oublie néanmoins pas le rap et le revoilà en 2016 avec un cinquième album. Porté par le succès du morceau « Titi Parisien » sorti en 2015, le barlou en profite pour exploiter davantage cette direction artistique. Par conséquent, plus de la moitié des tracks sont dans la veine boom bap, et Nicolas Salvadori assume l’âge de ses artères, notamment sur les titres « Maître de cérémonie » ou « Vinyle et K7 ». Avec son vocabulaire toujours haut en couleurs, le rappeur de Saint-Ouen-L’Aumône « rappe pour les carlouches, les arbouches, les manouches aux regards louches » (« Je comprends mieux les noirs et les rebeus depuis qu’en Thaïlande j’ai des problèmes d’immigration » sur la troisième piste). Mais Seth Gueko ne tenait pas à plaire qu’aux connaisseurs ou à explorer une seule teinte musicale. Un an après Professeur Punchline, on ressent dans Barlou son envie de faire du chiffre, de faire quelques singles, à travers les featurings, certaines sonorités et l’outro « Mon année ». D’ailleurs, il est quelque peu dur à suivre, comme s’il était tiraillé entre crédibilité et ambition, et le grand écart entre la présence de Jazon Voriz d’un côté et de Hamza de l’autre l’illustre sûrement. Enfin, dernière limite, le trop grand nombre de phases sur son organe reproducteur et de jeux de mots qui peuvent lasser l’auditeur. L’album Barlou peut néanmoins être considéré comme un tournant dans la carrière de Seth Gueko puisqu’à partir de là, il optera pour une couleur musicale, qui rendra sa proposition plus lisible. – Chafik

Nekfeu – Cyborg

Paru le 2 décembre 2016 | > Esquimaux

Le 1er décembre 2016, Nekfeu crée la surprise en annonçant la sortie de Cyborg depuis l’Hôtel Accor Arena, disponible dès la fin du concert, sans la moindre promotion. Alors que sa popularité atteint des sommets, le rappeur choisit le silence médiatique et laisse sa musique parler à sa place, une stratégie qu’il adoptera désormais pour sa carrière solo. Avec Cyborg, beaucoup considèrent que Nekfeu livre son meilleur album. Là où Feu capturait l’énergie d’un artiste en pleine ascension, ce deuxième disque apparaît plus maîtrisé, plus personnel et plus ambitieux dans sa vision du monde. Le rappeur s’y montre plus sérieux, développant un discours social et politique qui traverse l’ensemble du projet. Des morceaux comme « Réalité augmentée » témoignent notamment de son regard de plus en plus critique sur une société hyperconnectée et désenchantée. Cette maturité s’exprime également dans les morceaux les plus introspectifs. « Nekketsu » ou « Mauvaise graine » dévoilent un artiste en quête de sens, partagé entre ses aspirations, ses doutes et les bouleversements d’une célébrité devenue écrasante.  Musicalement, Cyborg poursuit les explorations amorcées sur Feu tout en s’affranchissant des attentes commerciales. Exit les commerciaux « On verra » et « Ma dope », place aux bangers « Saturne » ou « Esquimaux ». Ce dernier, classique instantané, contribuera à faire découvrir le regretté Népal à un public beaucoup plus large. Les démonstrations techniques se font plus discrètes que sur Feu, mais son écriture conserve ce goût pour les allitérations, les assonances et les rimes multisyllabiques qui font sa signature. Sans clip, ni promotion traditionnelle, Cyborg atteindra pourtant le disque de platine puis de diamant, preuve qu’à ce moment précis de sa carrière, Nekfeu n’avait plus besoin de parler pour être entendu. À l’heure où nous écrivons ces lignes, aucune condamnation n’a été prononcée à l’encontre de Nekfeu concernant les accusations de violences physiques, psychologiques et sexuelles révélées fin 2024. Reste que ces révélations ont inévitablement modifié la réception d’une partie de son œuvre. Combinée à l’aide qu’il avait apportée à Doums lors de ses premiers démêlés judiciaires pour violences conjugales, elles rendent aujourd’hui plus difficile la réécoute de certains textes célébrant la fraternité ou évoquant les relations hommes – femmes. – Olivier

Vous pouvez également vous plonger dans nos rétrospectives sur le rap francophone d’il y a 20 et 30 ans ici :

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