Pour beaucoup, Zek reste un secret bien gardé du rap français, pour d’autres, une figure culte, aussi à l’aise derrière les machines qu’au micro. Des années Néochrome à son retour sous le nom de Zek, son parcours, fait d’éclipses, de réinventions et de morceaux qui vieillissent mieux que leur époque, raconte une autre histoire de cette musique. Un cheminement sur lequel il revient à travers dix titres, de « Fifty Fifty » paru il y a presque 20 ans, à « Kalash iranien », présent sur son nouvel EP, Grand Luxxxe Vol. 1.
Photo : @jeeky_martini
1 – Zekwé Ramos – « Fifty fifty » (Rap de banlieusard 2, 2007)
Ouais, c’est « Fifty Fifty », c’est ça ?
Oui.
Génial. Mon premier morceau solo… C’est quelle année déjà ?
C’est 2007, sur Rap de banlieusard 2.
Incroyable. Alors, c’est mon premier morceau solo sorti sous Néochrome. Avant ça, j’avais travaillé sur l’album d’Unité 2 Feu (groupe formé par Alkpote et Katana, ndlr), c’est via eux que j’arrive sur le label. Ils signent là-bas et me traînent avec eux dans l’aventure. « Fifty fifty » officialise en quelque sorte ma signature chez Néochrome. Au début je n’ai pas d’ambition particulière, je n’imagine pas une seule seconde pouvoir intéresser le label. J’avais posé un 12 mesures sur Haine, misère et crasse, sur « Bloodbrothers » avec la Ténébreuse Mafia. Et là, chez Néochrome, ils me disent : « Putain, en plus de produire sérieusement 50 % du projet, tu sais rapper. Ça ne te dit pas d’essayer d’enregistrer des morceaux ? »
J’ai des couplets à gauche, à droite, mais je ne me suis jamais vraiment dit que j’allais en faire quelque chose. Le premier morceau qui sort avec Néochrome, c’est « Fifty Fifty », un assemblage de couplets qui traînent dans mes cahiers de jeune écrivain temporaire, irrégulier, pas très sérieux.
L’Unité 2 Feu, tu les connais parce que tu viens du même coin ?
C’est ça. La rencontre avec Unité 2 Feu se fait via mon mentor de l’époque, le beatmaker Dave Daivery, qui habite à Évry, dans le quartier des Aunettes. Il fait la mixtape de son label FreeSon Records, qui, avant d’avoir un but lucratif ou de vouloir faire quelque chose de grandiose, sert surtout de point de rencontre pour plein d’artistes du secteur, plus ou moins connus.
Il crée des combinaisons, mélange un peu tout son carnet d’adresses du coin, ce qui crée des rencontres en studio. C’est marrant, c’est un appart étudiant qui devient un peu le point central où viennent les jeunes talents émergents. C’est minuscule, on se retrouve parfois à quinze là-dedans. On discute, des affinités se créent, et on sent très vite le potentiel d’Unité 2 Feu. À ce moment-là, Dave sait que je fais surtout des beats plus que du rap. Il pense que certains de mes beats peuvent matcher avec l’Unité donc il me demande de leur faire des prods.
Je suis en phase d’apprentissage, j’apprends à faire du beatmaking sur mesure pour des artistes. Avant ça, j’en faisais comme ça, parce que c’était ma formation au sein de ma famille, une famille de musiciens. J’apprends aussi à faire un peu de D.A. Sauf qu’à l’époque, il n’y avait pas ces mots, ces termes techniques de « direction artistique ». On travaille ensemble avec l’Unité, on maquette des trucs, ils commencent à être appelés pour pas mal de mixtapes du secteur parce qu’ils sont chauds. Quand ils tombent sur un ou deux couplets à moi, c’est les premiers à me dire : « Gros, t’es chaud en rap aussi, tu sais rimer. »
Il faut savoir qu’à cette époque, Unité 2 Feu avait un système de rimes très particulier, qui revient un peu à la mode dans les années 2020. Des trucs d’assonances, plus que seulement des rimes multisyllabiques, même si là encore on ne parlait pas encore dans ces termes-là. C’était des styles de rimes. Moi, je rimais en multisyllabique avant, et eux avaient leur propre système. Mais ils me disaient : « Gros, ton système est super chaud. Tu devrais vraiment te concentrer sur le peura. T’as huit ans de moins que nous, t’es quasiment à notre niveau, tu vas tous nous exploser ! » Donc j’avais mon centre de formation pour les beats avec Dave Daivery, et pour le rap avec Unité 2 Feu, qui m’embarque un peu sur les mixtapes de temps en temps.
Avec Unité 2 Feu, j’avais aussi bien aimé « Bon mélange » sur La Ténébreuse Mixtape, leur deuxième disque.
Mais c’est un morceau qui… (Il réfléchit) En fait, Haine, misère et crasse et L’Empereur d’Alkpote avaient une couleur qu’on n’a plus trop réussi à retrouver après, j’ai l’impression. J’aimais trop la couleur « dégueulasse » de ces deux disques. « Bon mélange », je me le prends moins personnellement, il n’a plus cette couleur. Il y a aussi le fait que je suis un horrible mec et que j’estime que le top d’Unité 2 Feu, c’était quand Dave et moi produisions. C’est peut-être une question de nostalgie ou d’implication.
En arrivant chez Néochrome, on a commencé à ouvrir à d’autres compositeurs. Il y avait des morceaux où leur apport était vraiment cool, et d’autres où ça fonctionnait moins, ça dénaturait un peu le truc. Je trouve que ça perdait la couleur qu’on avait créée avec Haine, misère et crasse et L’Empereur. Il y a eu trop de tentatives, trop de couleurs différentes, et l’identité Unité 2 Feu a trop vite disparu à mon goût. C’est un peu dur à dire comme ça, mais j’écoute Unité 2 Feu encore aujourd’hui surtout pour cette période-là. Je ne dis pas ça parce que c’est moi qui produisais, mais je trouve que ça marchait vraiment.
« Fifty Fifty » est sur Rap de banlieusard 2, une mixtape spéciale Joe Lucazz. Le volume 3, qui sort l’année d’après, t’est consacré. Tu t’imposes assez vite au sein du label.
Oui, ils me donnent confiance en moi, et effectivement, ça va vite, un peu trop vite même. On passe de tester quelques morceaux à me consacrer un Rap de banlieusard. On sort ce disque qui, avec tout le respect que j’ai pour Néochrome et leur envie de me développer, arrive trop tôt. Je ne m’étais pas encore trouvé artistiquement. Je trouve que ce que je produis donne une couleur, mais je suis imposé trop vite. La méthodologie de travail de Néochrome à cette époque était simple : tu es enfermé en studio de telle heure à telle heure. Tu viens avec tes couplets, et il y a Tony Danza ou un autre compositeur qui passe, te fait des prods, et tu poses dessus. Tu n’avais pas le temps de récupérer la prod pour l’écouter chez toi et écrire au calme. C’était dans l’urgence. J’aime bien travailler comme ça, ça me pousse, mais avec le recul, tu te retrouves avec des morceaux pour lesquels tu n’aurais pas choisi ce beat ou cette manière de poser.
Pour la petite histoire, « Fifty Fifty » est produit par Tony Danza, et je trouve que ça fonctionne à peu près. Mais assez vite, je sens que je suis fait pour m’autoproduire, ou au moins gérer ma D.A. de A à Z. Ce Rap de banlieusard 3, avec le recul, ce n’est pas ce qui me définit le mieux. Ça a mis en avant mes capacités de rap, les gens se sont dit : « Ah, ce n’est pas qu’un beatmaker qui rappe de temps en temps. » Mais en termes de couleur artistique, ce n’était pas fou.
Après, ce n’est pas lié au format mixtape ? Il y a un côté fourre-tout et carte de visite à la fois.
C’est ça. Ce n’est pas l’exploitation du bonhomme et de ses capacités à 100 %. Et il faut savoir que la sortie de Rap de banlieusard 3 en 2008 est une catastrophe absolue. C’est la seule fois de ma vie où le tracklisting n’est pas dans le bon ordre sur le disque. Je trouve ça scandaleux. C’est mon premier projet, je dois arriver en mode sérieux, et ils me sortent ça comme ça. Le gérant de Néochrome s’excuse mille fois, il me dit qu’il ne sait pas d’où ça vient, me parle de l’usine de pressage en Pologne… Je leur dis : « Vous m’avez saoulé. Quand vous serez sérieux, vous me rappellerez. »
Je parle des aspects négatifs de Néochrome, mais c’est surtout par rapport à mon évolution artistique. Parce que cette époque, elle est aussi magique. Il y avait quinze personnes en studio, une vraie effervescence, des échanges permanents. On se donnait des conseils, on testait des choses. Tous les gens avec qui je bossais à ce moment-là – Tony Danza (aka Sadik Asken), Loko, les autres – c’était vraiment du lourd. Il y avait un esprit de famille. Autour d’Unité 2 Feu on avait le collectif Ténébreuse Mafia, on se déplaçait à vingt… C’était incroyable.
2 – Zekwé Ramos – « Histoire de… » (Seleçao, 2011)
Ouais, « Histoire de… ». J’ai pris conscience que si tu veux faire un projet, il faut que tu produises, que tu aies un œil partout, que tu gères tout. Donc on arrive à ce que je considère comme mon premier vrai projet : Seleçao 1. Ce morceau-là, « Histoire de… », c’est 2010, 2011 ?
2011.
Le gérant de Néochrome me rappelle en 2010. Il m’explique que pas mal de gens quittent le navire, qu’il a envie de refaire de la musique, qu’il compte sur moi. Il me propose de sortir un vrai projet, avec plus de liberté artistique, moins de contraintes. Il m’envoie maquetter à Marseille avec Tony Danza pendant une semaine. Je retombe un peu dans le même schéma : il me fait des instrus, je pose dessus… Sauf que cette fois, même s’il y a encore des choses qui ne vont pas, je repars avec les maquettes. Je rappelle le gérant de Néochrome et je lui dis que j’ai de la matière, mais que ce n’est pas encore ça. Je lui demande plus de liberté et un budget pour m’enregistrer dans mon secteur, dans le 91, en mode totalement indépendant. Je veux tout produire, tout faire moi-même, même à partir de prods encore imparfaites sorties de mon ordinateur. Il accepte, et on change complètement la méthode de travail : je fais les morceaux de mon côté, et on finalise ensuite au studio Néochrome à Paris. Et là, il se passe quelque chose.
« Histoire de… », c’est un morceau où je parle à la fois de moi et de la société. Il n’y a pas forcément de fil conducteur très précis, mais il y a ce gimmick qui me permet de naviguer entre introspection et regard extérieur. Quand j’enregistre le morceau, le gérant de Néochrome me dit que c’est du rap assez classique, qu’il ne sait pas si ça va vraiment marcher. Mais en studio, il y a pas mal de passage, notamment Black Brut ou Hifi, qui me disent : « C’est un banger. La prod, c’est New York, un mélange entre Alchemist et Roc Marciano. Il se passe un vrai truc. » Je le sens aussi, mais le gérant trouve ça trop ter-ter, trop sombre. Mais c’est finalement le morceau qui fonctionne le mieux sur le projet, en termes d’impact. Et alors qu’il y a beaucoup d’invités sur le projet, c’est ce solo qui ressort, j’avais raison.
La prod est basée sur un vieux sample de violon – je ne saurais même plus dire d’où ça vient. À l’époque, je samplais beaucoup de bandes originales de films, donc ça doit venir d’une BO des années 70. Il y a des grosses basses, un beat légèrement décalé. Là, je pose vraiment mon empreinte de compositeur. À cette époque, beaucoup de prods sont très quantifiées, très « propres », presque synthétiques. Moi, je veux l’inverse : quelque chose de vivant, d’organique. Les beatmakers me demandent comment j’obtiens ce groove, et je leur réponds que je ne cale quasiment rien. Je joue au feeling, je cherche à créer quelque chose de vivant.
Ce morceau représente un tournant. Il marque le moment où je comprends, et les autres aussi, que je ne suis pas juste un rappeur ou un beatmaker, mais un artiste qui doit maîtriser tout son processus, de A à Z.
3 – Zekwé Ramos, Alkpote & Seth Gueko – « Le machin » (Néochrome Hall Stars Game, 2012)
Ça évoque beaucoup de souvenirs en termes d’esprit de famille propre à Néochrome. Seleçao m’offre une petite reconnaissance, un succès d’estime. Ça ne change pas ma vie, mais je commence à exister dans le milieu. Seth Gueko est en maison de disques, Alkpote est en train de revenir… Donc il y a l’idée, de la part du label, de sortir un projet à trois, censé me servir puisque je suis le moins connu des trois.
Je ne vais pas te mentir, il y a eu beaucoup de tentatives sur ce projet qui ne ressemblaient pas forcément au Néochrome de base. C’est l’époque de l’explosion de Sexion d’Assaut. On nous dit : « Les gens aiment bien ce côté équipe, Avengers, avec plusieurs flows, une espèce d’entité à plusieurs têtes. » Le label veut saisir cette opportunité. Nous, à la base, on voulait faire ce qu’on savait faire de mieux : du crado, très sombre, très Queens, très Néochrome. Mais on nous dit : « Vous allez faire un peu comme ça, mais on veut aussi des hits plus accessibles, qui parlent des femmes, des mamans. Et Zek, on compte sur toi pour adoucir le truc. » Sauf que moi, ce n’est absolument pas ce qui m’intéresse à ce moment-là.
En revanche, « Le machin » n’est pas représentatif de ça. C’est vraiment du Néochrome à l’état pur, avec les sonorités du moment. Il y a ce côté hypnotique dans la prod, ça rentre dans la tête. Chacun a son personnage, mais on arrive à faire des choses en commun. C’est sur ce type de morceaux qu’on pouvait vraiment se lâcher. Le concept vient de Seth, qui arrive avec un refrain et une idée permettant de parler de tout et de n’importe quoi. De mon côté, je reprends un couplet que j’avais écrit pour Seleçao, que je n’avais pas utilisé, et je l’adapte au thème du morceau. C’est un peu la même technique d’écriture que sur « Histoire de… » : pas de thématique stricte, une forme assez libre, mais avec un fil conducteur qui permet de garder une cohérence.
Je me souviens avoir vu des vidéos de live : il y a eu une tournée, et j’ai l’impression que l’idée de te mettre un peu plus en lumière a fonctionné.
L’objectif de ce projet, c’était aussi de dire que, comme j’étais un peu plus ouvert musicalement que les autres, je les amène vers quelque chose qu’ils n’avaient pas l’habitude de faire : des morceaux un peu plus accessibles. C’est ce qu’on a fait, et ça nous a effectivement ouvert certaines portes. Mais au final, on aurait peut-être dû rester sur ce qu’on savait faire de mieux. À cette période où beaucoup de choses se standardisaient, aller à contre-courant aurait sans doute été plus fort. Beaucoup de gens m’ont dit par la suite que ce projet à trois n’était pas forcément abouti, et qu’ils auraient préféré un duo Seth Gueko / Alkpote. Aujourd’hui, je peux le comprendre. En restant à fond dans leur univers, sans compromis, ça aurait probablement mieux fonctionné.
4 – Black Brut feat. Zekwé Ramos – « J’avais un frère » (Impressionnant sans forcer, 2014)
Génial. « J’avais un frère », avec Black Brut. Super morceau, que j’aime beaucoup et que je produis. À la base, je rencontre Black Brut pendant qu’on enregistre La crème du 91. Petite parenthèse : au début, on nous le vend comme un projet tous ensemble, et à la fin, il est signé en tant que projet Alkpote, ils décident de le mettre en avant. C’est un passage pas très correct dans l’histoire de notre travail ensemble puisque c’est un projet sur lequel j’ai énormément travaillé, et que ce n’est pas moi qui en récolte les fruits.
Le point positif c’est que j’y fais la rencontre de plein de rappeurs du 91 qu’on connaît de nom, mais qu’on ne croise pas forcément. Le 91, c’était particulier : c’était la guerre des quartiers, les gens ne sortaient pas trop de leurs coins. Cette compilation, c’est un grand truc parce qu’on a rompu toutes les barrières qui existaient depuis des années.
C’est comme ça que je rencontre Black Brut. Il y a une vraie amitié qui naît entre nous et qui perdure encore aujourd’hui. Il est venu à mon mariage, je connais sa famille, il connaît la mienne… On se connecte humainement et artistiquement, et quand il décide de faire ses premiers projets en solo – il faisait partie d’un groupe qui s’appelait Infâme Staff Family à l’époque – ils décident de l’envoyer en fer de lance. Je vois que c’est quelqu’un de super créatif, qui n’a pas peur d’exploiter son côté un peu chantonné. On se retrouve dans plein de trucs. Je l’invite sur les deux Seleçao. Plein de gens me disent du bien de lui, que nos voix sont similaires et qu’on se complète bien. On arrive bien à créer ensemble.
Je me mets donc à produire des morceaux pour son projet Impressionnant sans forcer, qui reprenait les initiales du nom de son groupe et de son label. Je prends beaucoup de plaisir à produire pour lui, et ça lui fait une petite D.A. Il m’invite sur un morceau. Il trouve que ça fait longtemps qu’on n’a pas entendu de fiction dans le rap français, et m’explique le concept. Je trouve ça mortel, et on commence à trouver des dialogues. Je fais la prod sur place, on prend la journée entière de studio. C’est fluide. Le matin, la prod se fait direct. C’est une boucle de violon, tout ce qu’il y a de plus basique, mais avec une émotion qui colle bien. Et après, on rentre dans le storytelling.
Donc c’est l’histoire de deux potos. Un des deux, interprété par Black Brut, veut devenir keuf. L’autre est un peu plus caillera, c’est mon personnage, il trouve que son pote a pété les plombs. Il faut savoir que c’est 100 % fiction. Il n’y a rien de vrai. J’ai reçu des messages à l’époque qui me demandaient comment j’acceptais que mon pote soit un keuf, Black Brut recevait des messages de menace…
Tu étais peut-être plus proche de ta personnalité dans la vraie vie. Mais lui, était crédible quand il rappait sa partie.
Il a pris ses couilles pour endosser ce personnage-là, parce que c’est dur. À la limite, c’est même plus facile pour un JoeyStarr de faire des rôles de keuf, lui qui, toute sa vie, a fait des « nique la police ». Il est identifié, les gens savent que ce sont des rôles. Mais dans le rap, il y a toujours ce truc d’authenticité. « Si tu dis ça, c’est que c’est vrai. » Il a pris un risque et, au final, ça a payé parce qu’on a fait un super clip. Charlie Clodion, le réalisateur, a ramené un vrai truc, il a beaucoup servi au morceau, c’est un vrai apport. On m’a beaucoup parlé de ce morceau, c’est une vraie réussite.
On a refait un morceau après pour son projet suivant, qui est aussi une fiction, « Prends soin d’elle », qui raconte l’histoire d’un mec qui part en prison et qui demande à l’autre de prendre soin de sa meuf, et l’autre finit par la serrer. On n’a pas mis d’images dessus, et il a beaucoup moins marché que le précédent, alors qu’il y avait les mêmes codes, comme une continuité. Mais sans image, ça a eu beaucoup moins d’impact.
5 – Zekwé Ramos – « Le début de la faim » (Seleçao 2.0, 2014)
« Le début de la faim ». Il est un peu basé sur le même concept qu’« Histoires de… », mais un peu plus deep, un peu plus centré sur moi-même. C’est produit par moi et mon frérot Boudjma que je rencontre à cette période-là, et qui me dit qu’il aime ce que je fais. On formait une espèce de pool de beatmakers, et il apporte beaucoup de choses en termes de réalisation à Seleçao 2. La boucle de piano est magique, le beat est très New York. C’est un morceau dans lequel ça se livre un petit peu, mais aussi très musical, avec un petit solo de guitare à la fin. Mais ça reste bien rappé. Il n’y a pas de refrain, pas de fioritures. C’est le même le système qu’« Histoire de… ».
Il y a beaucoup d’invités dans le projet, et c’est horrible de faire un projet dans lequel on te dit que tous tes feats tuent, mais que les solos puent la merde. Ça te pousse à sortir un solo que les gens doivent retenir, et ça a super bien marché. Par contre, il n’a pas eu de clip. Pareil que pour « Histoire de… », ce sont des morceaux que Néochrome voyait comme du rap français classique, pas à mettre en avant. Avec du recul, je sais que c’est ce que les gens aiment entendre de moi, tout simplement. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. J’aime beaucoup ce morceau, comme pour « Histoire de… », je trouve qu’il me ressemble. Je n’ai pas eu besoin de faire de concessions comme une instru un peu plus ouverte. C’est vraiment la base du rap. Tu as des choses à dire, tu te laisses emporter par l’émotion que la prod t’envoie, et tu les dis.
C‘est ton dernier album chez Néochrome.
Seleçao 2 était prêt avant Néochrome Hall StarsGame, mais stratégiquement parlant, ils ont préféré le sortir avant pour avoir de meilleurs résultats sur mon deuxième projet. Mais il n’y a pas eu beaucoup de clips, il aurait mérité plus d’exposition. En termes de sonorités, je me le remets de temps en temps, et ça fonctionne de fou.
Sans vouloir absolument rentrer dans les détails, la collaboration avec Néochrome se termine parce que c’est la fin du label, ou c’est toi qui décides de continuer un peu de ton côté ?
Un mélange des deux. Il y a le manque de résultats sur l’album avec Seth et Alkpote, plus le manque de résultats, de communication et d’exposition sur Seleçao 2. Puis il y a tout simplement le fait qu’en 2014, ma femme accouche, et que je dois trouver une issue à ma vie. À l’époque, je n’avais pas de fiches de paie, donc pour trouver un appart par exemple, c’était compliqué. J’avais besoin d’un tournant dans ma vie.
Et plus j’avançais, plus je me disais que je ne suis pas cet artiste qui a forcément besoin d’une D.A. Je suis ce genre d’autiste que tu plantes dans un studio et que tu dois laisser s’exprimer à toute balle, puis récupérer des trucs pour en sortir des projets. Néochrome avait une autre vision : tout gérer et trouver des contrepèteries pour te faire péter. Ils voulaient que je chante plus, que je fasse des morceaux ouverts. Si en plus des concessions il n’y a pas de retombées financières, c’est mieux qu’on arrête.
Le fait que je sois auteur, compositeur, interprète, D.A. et arrangeur, me prenait énormément de temps. Je faisais aussi la D.A. pour les autres artistes à ce moment-là : sur les disques d’Alkpote, mais aussi pour des maquettes de 25G et d’autres artistes du label. Je travaillais beaucoup. Comme je devais vivre et trouver un appart, et que je n’avais pas toutes les retombées de mon travail, c’était super compliqué. Je devais évoluer dans ma vie perso et ce que je faisais ne me le permettait pas. Ça a fini par me détacher du label. Ils ont investi de l’argent, je ne suis pas là non plus pour faire d’eux les méchants… C’était un gros label, ils m’ont exposé, je ne leur cracherai jamais dessus. C’était une école incroyable.
6 – Zekwé – « Zombie » (Frapp Musiq, 2016)
Il marque un tournant. C’est le premier morceau où je me dis que je me casse de Néochrome, que je vais travailler tout seul. Je veux me décharger quand je fais de la musique et tenter des choses, faire comme je l’entends sans avoir des « fais pas ci, fais plutôt ça ». Sans vouloir me la raconter, on me disait : « Tu chantes bien, tu produis bien, tu rappes bien, fais ci, fais ça », mais moi je n’ai pas forcément envie de faire ci ou ça. Quand tu fais un truc qui n’est pas dégueulasse, on te dit qu’il faut que tu ne fasses que ça. Et on ne va pas se mentir, à un moment, ils n’avaient pas tort, en France, les gens aiment bien quand tu es dans une case : rap hardcore, boom bap, trap…
Mais moi, à l’époque, je suis trop agité, il faut que je teste plein de trucs maintenant que je suis en solo. De là, le premier truc que j’envoie, c’est un morceau qui s’appelle « Zombie ». Je crois qu’il dure quatre minutes, parce qu’il porte toute la haine et plein de phases que j’ai emmagasinées et collées pour faire un morceau. Je n’arrivais pas à m’arrêter, c’était n’importe quoi. Pour le clip, mon cousin me présente un mec de Cannes. On discute, il me dit qu’il fait du son mais qu’il aimerait bien se mettre à la vidéo aussi. Il s’achète un 5D, et voilà, on met un mois à tourner le clip à cause de la distance, et je lui dis comment faire le montage. J’ai toutes les scènes dans la tête. Il s’était pris le morceau de ouf, et en faisant ce clip je me suis dit que mon avenir se trouvait dans l’indépendance. Les résultats de ce clip dépassaient de loin tout ce que j’avais fait auparavant avec Néochrome. Alors effectivement, certains me connaissaient de cette époque, mais il y a aussi des gens comme Dosseh ou Dinos qui viennent me voir par rapport à ce morceau.
Ça débouche sur des labels qui commencent à m’appeler. Je fais quelques rendez-vous et je finis par signer sur une structure qui s’appelle Keyzit, qui est un distributeur monté par des anciens de Satellite, dont Enarce, qui faisait partie de La Boussole. Il me dit qu’ils se mettent aussi à la prod et au développement, et que je rentre dans leur catégorie. Son discours me plaît parce que c’est un ancien artiste. Je lui dis que je ne veux plus de cadre, je ne veux pas aller dans un studio. Il faut juste me laisser travailler dans mon coin avec mon équipe, et après on peut voir ce qui se passe. Je lui dis que je ne veux rien sortir pendant plusieurs mois, que j’ai envie de me développer, puis d’envoyer des singles. C’était plus simple à l’époque, on était vers 2015. Tu faisais gonfler les trucs avec des singles, des gros clips, les gens parlaient de toi, et quand tu sentais une demande assez forte, tu envoyais le projet. Enarce me dit qu’il n’y a pas de problème, donc on signe un contrat, et avec l’argent de l’avance, je me construis un studio dans une cabane de jardin d’un ancien à moi.
Je commence à faire des morceaux qui se retrouvent sur un projet qui s’appelle Frapp Musiq, que je ne voulais pas sortir à la base. Mais le label pousse pour que je sorte un petit EP, pour que les distributeurs voient que je suis encore actif, qu’on occupe les bacs, et que les magasins n’aient pas peur de prendre de grandes quantités de l’album derrière. Je fais encore des concessions pour le label. On retombe dans les mêmes travers, et Frapp Musiq est un échec total. Ce n’était pas du tout le bon moment pour le sortir. Il y a plein de gens qui m’en parlent comme mes meilleures tentatives, là où je suis parti le plus loin dans mon délire. Il y a des sonorités chelous, on m’a dit que c’était peut-être trop en avance sur son temps. Mais c’est un projet qui a marqué les gens qui l’ont écouté.
Dans ce projet il y a également « Premier métro » qui fait un peu le lien avec Seleçao 2, puisqu’il figurait dessus dans une autre mouture.
Oui, il revenait à toute balle, c’était une espèce de tentative, ce n’est pas ce que j’avais l’habitude de faire. Il naît d’une claque que je prends en écoutant « Turn on the lights » de Future. C’est plus électronique que ce que je fais. J’essaie de m’approprier un peu le truc en identifiant ce qui me plaît dans ce morceau, et en rajoutant mes petites sonorités dans les beats. Au final, ça ne ressemble pas du tout à « Turn on the light », mais il y a une inspiration.
Je décide d’écrire l’extrapolation d’une expérience vécue. De là naît ce morceau avec que des rimes en « métro / ghetto », etc. Je vois que ça fonctionne, c’est facile à faire, c’est le même flow tout le long du morceau avec des petites variantes de temps en temps. C’est vraiment ma conception du hit, que je mets en application avec un thème un peu léger, marrant. Pour moi, c’est un bingo artistique, là encore j’ai beaucoup de retours. Mais encore une fois, il est dans Seleçao 2 et il n’y a pas de clip, rien pour le mettre en avant. Je me dis que « Premier métro » est trop passé à la trappe. Avec tous les retours que j’ai eus, il aurait dû me débloquer. Il a une âme, une identité, et je décide de le refaire. C’est pour ça qu’il y a deux versions. La première version appartient à Néochrome, ce sont les producteurs, ils ont les masters. Mais je le réenregistre en modifiant juste un peu la prod. On a un morceau quasi similaire, avec un clip cette fois-ci.
A part ce titre, ce disque ne ressemble ni à ce que tu as fait avant, ni à ce que tu feras après, il se démarque.
Il n’y a pas de feat en dehors des mecs de mon entourage. C’est pas du tout la même configuration que les Seleçao. Il y avait des vrais morceaux, avec tout un travail d’introspection. C’était une belle tentative artistique, mais qui a été trop mal amenée, et qui a été un flop. Ça m’a fait me dire que j’étais fatigué. A chaque fois, les labels, c’était pas pour moi, même avec des petites structures… Keyzit coule quelques années après, et ils me rendent mon contrat. Là je me retrouve libre, et même libéré de la musique, je ne veux plus en entendre parler.
7 – Zek & GrandBazaar– Brûle (GrandBazaar Vol.1, 2023)
Le fameux « Brûle ». Pour faire la liaison, s’ensuit donc une pause musicale. Je n’ai plus du tout envie d’être mis en avant. Je travaille avec des artistes pour faire un peu de D.A., notamment avec un mec qui s’appelle Limsa d’Aulnay, je sais pas si tu connais ? (rires) On essaie de faire des prods, d’avancer dans son projet. Pour la sortie de son premier Logique, il fait une Grünt. Il m’invite dedans, me force un peu la main, alors que ça faisait cinq ans sans nouvelles du Zek… Je ne savais même pas ce qu’était une Grünt. Je fais un couplet, puis deux, puis trois, et les gens me reconnaissent, et captent que j’ai encore changé de blaze (de Zekwé à Zek, ndlr). Puis vient le confinement, et je fais deux ou trois petites conneries chez moi. Je reprends goût au fur et à mesure à la musique. Pendant ces six ans, plein de gens m’ont dit que le business avait changé, que je pouvais tout faire depuis chez moi, mettre les sons sur les plateformes, et récupérer un peu d’oseille. Je vois que ça a l’air d’être plus facile maintenant, qu’il n’y a plus besoin d’intermédiaire, et je reprends goût au truc. En 2022, il y a la Grünt d’Isha au Bataclan. Je suis très honoré parce que c’est moi qui l’organise en grande partie, que ce soit l’ordre de passage ou la sélection d’instrus. C’est la première partie de son concert.
Ça fait son petit bruit, plein de gens me contactent, dont un mec qui atterrit dans mes DM, Dar, un suisse, qui travaille avec un pote à lui. Ça s’appelle Grand Bazaar, ils ont envie de faire une compil avec leurs prods. Je lui dis de m’envoyer deux ou trois trucs. Il m’envoie 20 loops. 20 samples. Rien de plus. Il m’explique que c’est leur délire, que c’est minimaliste. Je leur réponds que sur tout un projet ça va lasser gens. Je me rends compte que pour ajouter des beats, ils sont en mode débutant, qu’ils n’arrivent pas à donner une âme. Donc ils se limitent à faire ce qu’ils savent bien faire : trouver des boucles que personne ne connaît. Et effectivement, je me rends compte que c’est des loops de bâtard. Personne ne les trouve. Il m’explique qu’il est du Moyen-Orient, qu’il a des trucs qui n’ont pas trop été samplés. Leurs samples sont archi chauds, et je leur propose de faire une petite tentative sur deux ou trois trucs qu’ils m’ont envoyés, d’y rajouter mon grain de sel. À ce moment-là, je suis à fond dans un délire Schoolboy Q, avec des vieux breakbeats saturés, des grosses basses… J’ai envie de donner cette couleur-là qui n’est pas trop exploitée en rap français. Je pense que ça va bien avec leurs loops qui sortent d’un autre monde, et ça ne va plus rien avoir à voir avec Schoolboy Q qui utilise des samples de soul. C’est vraiment à part.
Le premier beat que je leur renvoie, c’est celui d’« Eau de parfum » de Veust, qui a tout déclenché. Je leur renvoie un truc crasseux, mal calé. Je leur découpe le sample d’une manière à laquelle ils n’ont pas pensé. Ils trouvent que ça tue, mais je rappelle qu’ils m’avaient contacté pour que je pose à la base, pas pour que j’intervienne sur tout le projet. Pour « Brûle », pareil, ils m’envoient leur sample de voix, et je leur dis aussi que je vais retoucher deux ou trois trucs. Il y a aussi mon associé de chez Grand Luxxxe Musique, le label que j’ai construit entre-temps, qui s’appelle Hugo Cervantes, qui a rajouté des éléments.
Donc ça fait une coprod sympa avec une boucle entêtante. J’étais énervé à ce moment-là, j’avais des choses à dire. Je prenais conscience du changement générationnel qui se passait au niveau des mentalités des gens, j’avais envie de faire un truc violent. Je me dis que j’en ai marre de toute cette merde, toutes ces conneries comme les influenceurs, les politiciens, ils me dégoûtent tous. Et ça a donné « Brûle », qui est assez virulent et un petit peu marrant en même temps.
Ce morceau m’a fait penser au grand monologue d’Edward Norton dans « La 25ème heure », un concentré de haine pure.
C’est exactement ça. C’est la mental’, de la haine pure. Des fois, il faut envoyer. Dieu merci, on fait cette musique dans laquelle tu peux dire tout ce que tu penses en positif, en négatif, en personnel, en politique… Ce morceau, c’est un défouloir, sur lequel j’ai eu de très bons retours. Ça a marqué mon retour sur la scène rap français, et je suis d’autant plus fier parce que ce projet a lancé Grand Bazaar.
Maintenant, ils en sont au volume 3, je crois. Je fais trois coprods sur le premier. Sur le deuxième, je coproduis celui de Joe Lucazz, et ensuite ils prennent leur envol, et ça fonctionne. Ce que j’aime avec eux, c’est qu’ils sont archi reconnaissants en interview, ils ne se cachent pas. Ils disent sans honte que sans moi ils n’auraient jamais fait ça, que ça les a lancés. Maintenant, ils ont compris, sont super autonomes, et n’ont plus besoin de personne. C’était une petite formation. C’est des crèmes, je les aime de ouf, et je leur souhaite tout le bonheur du monde, longue vie à eux. On va recollaborer, c’est sûr et certain.
8 – Zek – « Peur primale » (Localisable, 2024)
« Peur primale », qui ouvre le premier EP du retour de Zek, Localisable ! Le premier solo que j’envoie pour mon retour. Un morceau qui fait office d’intro, un peu introspectif, qui parle un peu de mes questions, de mes peurs, de ma vie de papa, d’homme, d’artiste, etc. C’est un morceau un peu deep, que je n’avais pas l’habitude de faire. J’ai plein de bons retours. C’est moi qui produis le truc. Au départ, c’est juste une loop que j’ai super découpée, méga ralentie et qui a donné un truc un peu flottant. Il y a un peu de nostalgie dedans. Je sais plus où je l’ai trouvée, mais ça a été trituré dans tous les sens. On dirait presque que c’est joué par un instrument alors qu’en fait c’est archi découpé. J’aime beaucoup cette prod et j’ai tout écrit dessus. Il n’y avait pas de beat, juste la boucle que j’avais jouée par-dessus.
Il n’y a pas eu de beat pendant très longtemps, et j’ai rappé tout le couplet comme ça. Ce n’est qu’après que j’ai rajouté le beat. Le refrain, c’est en mode « j’sais pas, on verra demain, Inch’Allah ». Je suis content de ce morceau-là. Tout le long de ma carrière, les gens m’ont fait le reproche de ne pas me confier dans ma musique. Et les « t’es fort, t’es trop chaud », ça ne remplit pas mon frigo. Ce qu’il faut, c’est que les gens t’identifient en tant qu’être humain, c’est super important. C’est pour ces raisons là que Jul a tout mon respect, par exemple, parce qu’il a ramené une couleur, la sienne, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas. Il s’est tellement dévoilé dans ses titres qu’il est super proche des gens. On vit dans cette époque où énormément de gens t’écoutent parce que tu dis des choses qui leur parlent, plus que parce que tu fais une rime multisyllabique de dix syllabes. J’ai eu l’impression de franchir un petit cap avec ce genre de morceau, donc je le porte dans mon cœur.
Cet EP sort chez Grand Luxxxe, qui est ton label.
Exactement, en autoprod, mais je suis associé à Diego, un ami à moi qui me suit depuis Keyzit, qui était mon espèce de D.A. mais qui est resté mon ami toutes ces années. Il a son label Triomphe Records, et c’est lui qui me redonne goût à la musique. Je lui dois beaucoup, il fait partie des gens qui m’ont poussé à faire quelque chose dans la musique, qui m’ont convaincu que je ne pouvais pas partir comme ça. Donc il garde sa structure, je crée la mienne, et au lieu de s’associer sur un label, on fait une coprod entre Triomphe Records et Grand Luxxxe. Avant de le sortir, on est appelé par des labels, et je ne veux rien entendre. Diego me parle d’une distrib’ qui me permettrait de garder mon indépendance et mes masters. Ils veulent juste me distribuer et me mettre en avant sur les plateformes de streaming pour rentrer dans des playlists, tout en me donnant une petite avance. On tombe d’accord avec Demain, un label de chez PIAS, notamment via Antoine, qui travaille avec toi, qui a une histoire dans le rap avant d’être un mec de label. Et puis surtout, ça n’appartient pas à Bolloré, donc je me dis que toutes les conditions sont bonnes, et je signe pour quatre EP. Localisable est le premier.
9 – Zek & Lexsaburo – Lunatique (Antares, 2025)
« Lunatique » sur l’EP de Lexsaburo. Trop chaud. J’aime tellement ce morceau que je trouve qu’il n’a pas été assez mis en avant. Je suis capable, avant mon prochain EP, de le clipper pour qu’il me serve de promo, et qu’il ait enfin la lumière qu’il mérite parce qu’il est incroyable.
Comme pour « Brûle », Lexsaburo m’envoie la prod, je lui dis que je peux encore plus me l’accaparer, et ça finit en coprod. Mon système de fonctionnement fait qu’il faut que je mette un peu ma patte à chaque fois, que je l’emmène ailleurs, pour avoir l’impression que ça m’appartient. Les gens me font confiance, et la plupart du temps ça se passe très bien. Donc je récupère la prod, je rejoue un peu le beat, et on la fait en plusieurs parties. Il y a d’abord mon beat, après le sien qui rentre… Et pareil que pour « Histoire de… » ou « Le machin » : je reprends un petit gimmick qui va me permettre de me livrer un petit peu, d’être un peu deep, un peu caillera en même temps, un peu tout. « Je suis comme ta putain de lune, je me dévoile facette par facette. » Lex a une boucle incroyable qu’il a chopée dans un manga, ça m’inspire énormément, et j’envoie. Je fais un petit clin d’œil à Népal, qu’il repose en paix. Je parle un peu de tout et de rien, de ma femme, de mes enfants, de mes parents. J’aime trop ce morceau, et je dis à Lex qu’il faut le clipper, mais ce n’est pas prévu de son côté. C’est délicat parce que le morceau lui appartient, c’est à lui de faire la promo qu’il veut.
Mais je trouve que trop de gens sont passés à côté, et comme il y a eu beaucoup de travail dessus, je pense que je vais le ressortir. Je n’ai qu’à faire un petit réel pour faire de l’image dessus, pour que les gens s’y attardent. Beaucoup d’émotions en ressortent, il a un gros potentiel. Le peu de personnes qui l’ont écouté m’ont dit que c’était un morceau d’album. Bravo à Lex pour ce coup de génie. Morceau incroyable, morceau de luxe.
« Brûle » et « Lunatique » sortent sur des projets de beatmakers. Je me suis demandé si toi, un jour, tu avais l’envie de faire ça ou, comme JeanJass, de produire des disques entiers sur lesquels tu ne rappes pas forcément ?
Franchement, ça fait partie de mes projets. Je suis un enfant des Première Classe, Nouvelle Donne, Opération Freestyle… Les compil’ où ça réunissait plein d’artistes. Ça pourrait me plaire, mais ce qui me plairait encore plus, ce serait même de ne pas tout produire à 100%, mais de prendre mes beatmakers préférés, mes rappeurs préférés, et de les faire collaborer sans forcément rapper dessus. C’est un peu ce qui se passe sur le prochain EP.
J’ai pris plein de compositeurs autour de moi que je trouvais super doués, on a fait des prods, mais je suis sur tous les morceaux, avec deux invités à chaque fois. Donc je commence à le faire. Il y aura aussi peut-être un Grand Bazaar / Grand Luxxxe qui va sortir un jour, on en discute. Ce qui m’intéresse, c’est de faire des morceaux un peu durables. La musique se consomme trop vite.
On a heureusement des artistes qui amènent la preuve du contraire sans forcément produire des tubes de boîte de nuit. Il faut un peu se prendre la tête sur les éléments qui donnent cette longévité. J’ai envie de ramener cette science. Tout le monde sort les uns par-dessus les autres, l’exploitation d’un projet dure trois mois, et c’est fini. Je trouve ça dommage, je pense qu’il y a des trucs à faire sur la longueur. Je pourrais mettre ma pierre à l’édifice par ces actions-là, sans forcément rapper, mais en produisant des trucs et en organisant des combinaisons.
10 – Zek – « Kalash iranien » (Grand Luxxxe Vol.1, 2026)
C’est le dernier morceau de mon nouvel EP, « Kalash iranien ». Pour le coup, il est justement produit par moi et mon frérot Aguirre, qui a réalisé et mixé le projet. Il a aussi co-composé quelques titres avec moi, et fait beaucoup d’arrangements sur les autres.
Ça commence très tristounet, mais au bout de huit mesures, ça part complètement en couilles. On a récupéré un sample que j’aimais beaucoup, utilisé dans « Carrelage italien » d’Alpha Wann. Le titre « Kalash iranien » est une référence à « Carrelage italien », pour lui donner un petit effet miroir. Le morceau d’Alpha est super nonchalant. J’aime beaucoup sa prod et sa boucle. L’instru a été reprise quelques fois d’ailleurs. C’était un banger de 2020 / 2021, j’aime beaucoup ce morceau.
Sur mon projet, il y a beaucoup de combinaisons. Je me confie dans certains morceaux, mais globalement, c’est du découpage du début à la fin, en mode cour de récréation. Il y a toujours une petite D.A., avec un petit gimmick à trouver, mais les gens sont surtout en mode freestyle. Je voulais conclure dans cette même énergie, en donnant l’impression qu’un truc sérieux allait arriver… alors qu’en réalité, c’est n’importe quoi. Le morceau démarre de manière très sérieuse, presque comme une prise de conscience, puis la phase avec « Sheitanyaou » arrive, et là, ça part complètement en couilles.
Je suis arrivé en studio avec Aguirre et je doutais, je me demandais si la prod allait bien… Il m’a dit de sortir mon bloc-notes où je note des conneries quand je suis dans le train. Il lisait en même temps que moi, et me disait : « Ça, ça tue, tu le places, ça c’est golri, mets-le ici, etc. » Et j’ai vidé mon cœur et mon bloc-notes.
Tu n’as invité que des découpeurs, que des gens connus pour leurs talents de rimeurs.
C’est ça, c’est une réunion de découpeurs. C’est le centre aéré des tueurs en série.
Est-ce qu’un jour on aura un 12 titres de Zek, avec que des solos ou presque ?
Bien sûr, ça, c’est le format album. En gros, c’est l’objectif du contrat que j’avais signé avec PIAS. Quatre EP dans le but de créer de la demande sur un album, qui sera le projet ultime de Zek. Il y avait deux EP solo et deux EP de feats dans le contrat. Donc on a déjà un solo et un de feats. Il reste un EP 100% solo et un Grand Luxxxe Vol. 2. Après, on passe à l’album. Ces deux EP sont là pour peaufiner notre truc au max et livrer un album dont je sois vraiment fier, qui me permettra de me lancer, de faire une tournée… Un truc qui me ressemble de A à Z, avec peut-être deux ou trois feats, mais pas n’importe lesquels, peut-être ma daronne ? Un truc vraiment qui me corresponde vraiment.
Pour conclure et boucler la boucle, tu évoquais “Bloodbrothers”, paru en 2006 avec la Ténébreuse Mafia sur le premier album d’Unité 2 Feu, une de tes premières apparitions discographiques. Il y a une espèce de petite voix soul qui revient toutes les quatre mesures, une sorte de « mmm ». Tu me diras si je me trompe mais j’ai l’impression qu’elle est devenue aujourd’hui ton tag de beatmaker, qu’on entend au début de tes sons. C’est une coïncidence ? Ou tu l’as reprise exprès et il y a une symbolique là-dedans ?
Putain, tu es super chaud, je n’aurais pas mieux résumé que ça. Alors c’est un sample de voix d’Alicia Keys sur “A woman’s worth”. A un moment il y a un break de batterie et juste avant de lancer le refrain, elle envoie le « mmm ». La première fois que je le sors, c’est dans “Bloodbrothers” en 2006. Le temps passe, je me dis que ça tue, que j’ai envie de le retrouver, et des années plus tard, en 2015, je le réutilise pour “Zombie”. Comme ça datait, j’ai eu du mal à me souvenir de quel titre il s’agissait. J’ai réécouté plein de morceaux d’Alicia Keys et je suis retombé dessus. Puis je me dis que ça tue, que vais le garder. Je le pitch dans tous les sens, il rentre partout, et ça devient un tag qui n’en est pas vraiment un, parce qu’il est musical.
Et puis oui, à chaque fois que je l’utilise, il y a un écho à cette période que je kiffais de ouf, quand on était tous soudés, en équipe, qu’on se déplaçait à 150. C’est un espèce de flashback automatique. Je ne sais plus qui a dit « la machine à remonter le temps existe, ça s’appelle la musique ». Ce tag, c’est exactement ça.
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