Eloquence occupe une place à part dans le rap français. Actif depuis la fin des années 1990, présent sur des compilations majeures du rap français et collaborateur de nombreuses figures du genre, Eloquence a pourtant toujours évolué en marge des parcours traditionnellement tracés par l’industrie.
De ses premiers pas sur la compilation Nouvelle Donne à l’affirmation de son identité musicale avec Trill Makossa, en passant par les compilations cultes des années 2000, son travail dans l’ombre sur l’album de Tony Parker ou sa renaissance artistique au milieu des années 2010, Eloquence a construit un parcours singulier, nourri autant par ses séjours dans ses différents lieux de vie, que par ses nombreuses influences américaines, de New York au Texas.
À l’occasion de la sortie vinyle d’Eldorado Blvd, son dernier album en date, nous lui avons proposé de revenir sur son parcours à travers dix morceaux clés. Dix titres qui racontent près de trente ans de musique, de rencontres, d’accidents heureux, de remises en question et d’amour du rap.
1. Rimeurs A Gages feat. Eric Cluzelles – « Trajectoire » (Nouvelle Donne, 1997)
Ah ok, c’est le morceau avec Rimeurs A Gages ?
Exactement.
C’est bien que tu commences par le début. C’était la première fois que je posais sur un disque, en 1997, sur la compilation Nouvelle Donne. À l’époque, je ne m’appelais pas encore officiellement Eloquence, c’était encore Éric, mon prénom. C’était aussi la première fois que j’entendais ma voix sur un disque, donc forcément, ça avait quelque chose de symbolique. En plus, c’était avec des copains. On peut dire que c’était le dépucelage. Ce morceau ne figure dans aucun de mes tops, mais il restera toujours symbolique, parce que c’était la première fois.
Comment te retrouves-tu sur ce morceau ?
C’est simple : Nouvelle Donne, c’était des mecs du 91 comme moi, d’Évry. Ils m’approchent pour participer à la compilation et, à cette époque-là, j’étais proche de Disiz parce qu’il venait de mon quartier. À cette période, il avait monté un groupe avec les Rimeurs À Gages, des mecs du 92. Le lien entre tous ces gars-là, c’était le producteur JM Dee, qui faisait les prods. Comme j’étais souvent avec Disiz à ce moment-là, il m’a naturellement ramené sur leur première apparition sur compilation. Ça faisait une connexion évidente, facile à mettre en place. C’est comme ça que s’est fait le morceau.
À l’époque, ça fonctionnait beaucoup comme ça. Il y avait énormément de compilations, et les feats s’imposaient presque à toi à travers les grosses compils ou les grosses mixtapes. Quand on t’invitait, on pouvait te dire de poser avec untel. Le côté performance était beaucoup plus fort, parce que ces projets étaient attendus et qu’il n’y avait pas encore Internet comme aujourd’hui. Tu retrouvais des gars venus de partout : Marseille, toute l’Île-de-France… tout le monde se mélangeait.
À cette époque, je faisais beaucoup de feats. Aujourd’hui, les collaborations se font davantage via les maisons de disques, les stratégies ou le copinage. Avant, il y avait une vraie logique de confrontation et de performance. Les compilations permettaient de mélanger des artistes qui avaient déjà du buzz avec d’autres qui montaient, des étoiles montantes avec des artistes plus installés, voire en perte de vitesse. Aujourd’hui, les artistes montent davantage des projets remplis de feats, alors qu’avant, sur les albums, il y en avait très peu. Comme on a perdu cette culture des compilations, en France comme aux États-Unis, les albums sont devenus des compilations à eux seuls. C’était une époque beaucoup plus axée sur la performance, et je suis assez nostalgique de cette période des mixtapes et des compilations. Les albums, eux, avaient vocation à être plus personnels, plus introspectifs, avec une vraie direction artistique. Aujourd’hui, malheureusement, les albums sont devenus des compilations.
A cette époque, vous êtes déjà un peu structurés, ou vous êtes juste des potes qui rappent ensemble ?
À la base, on vient du même quartier, mais on n’a jamais vraiment traîné ensemble. Moi, je faisais pas mal de bêtises, donc on m’a renvoyé au bled. Et quand je suis revenu, je croise Disiz qui me dit qu’il rappe. Je lui réponds que moi aussi. On ne le savait même pas, parce qu’on ne traînait pas ensemble à l’époque. J’ai commencé à rapper seul, ou avec des Camerounais cainris au bled. Je n’étais pas à la cité avec tout le monde, à la MJC, à apprendre à rapper en groupe. J’ai vraiment appris dans mon coin.
C’est surtout à mon retour qu’on s’est rapprochés, de par le fait qu’il rappait, qu’il était du quartier, et qu’il n’y avait pas non plus des milliers de rappeurs autour de nous. Au début, tu rappes naturellement avec les gens que tu connais. Et puis chez nous, c’était un vrai vivier. Il y avait Disiz, Nubi, moi, mais aussi d’autres rappeurs qui avaient un peu de buzz à l’époque, comme Apôtre H ou Treiz. Et je ne parle même pas seulement d’être de la même ville, on venait vraiment du même coin. Voir des artistes qui habitent à deux rues les uns des autres réussir à faire une carrière comme Disiz, Nubi ou moi, c’est quand même un beau hasard.
2. Endo, Rocca, Eloquence & Ill – « Paris » (Mission Suicide, 2001)
« Paris. » Ça va, tu as fait une bonne sélection. Le premier morceau dont on parlait était surtout symbolique. Je ne sais même plus exactement ce que j’ai fait entre-temps, mais ensuite Tefa et Masta lancent une grosse compilation, Mission Suicide. C’est d’ailleurs ce projet qui a vraiment révélé Tandem au grand public. À cette époque, on commençait juste à entendre parler de moi, discrètement. Mais comme certains avaient soufflé aux producteurs que j’étais fort, ils se sont dits qu’ils allaient me mettre directement avec la Champions League : Rocca, qui était encore au sommet, et Ill des X-Men. Alors que moi, à ce moment-là, je débarque de nulle part, juste de mon 91. Il y avait aussi Endo de Funky Maestro sur ce morceau, qui venait également du 91. Ils m’appellent donc pour la compilation. J’arrive au studio, on lance la session, ils me présentent l’instru, le refrain avec les scratchs, puis le titre du morceau. Je décide d’écrire sur place. Ils me tendent alors un bloc-notes pour que je pose mon texte, mais je leur réponds que je n’en ai pas besoin. Eux pensent que je vais réciter un couplet déjà écrit, et me précisent qu’ils veulent quelque chose spécialement conçu pour le morceau. Je leur dis : « Ne vous inquiétez pas, je vais écrire dans ma tête. Faites tourner l’instru. » L’instru tourne. Quinze minutes plus tard, je leur dis : « C’est bon, j’entre en cabine. » Et là, je pose mon couplet en one shot, et ils kiffent. À partir de ce morceau-là, mon buzz a vraiment commencé à grandir sur Paris. Il faut dire qu’à l’époque, rapper sans écrire et poser en one shot, c’était vraiment rare. « Paris » a clairement marqué un tournant pour moi. A partir de là j’étais invité par tous les DJ, dans toutes les grosses compilations, grâce à ce morceau-là.
Tu n’as pas ressenti de pression à poser avec ces deux grandes figures du rap français ?
Non, parce que tout ça se passe en 2000, alors que moi je rappe déjà depuis 1995-1996. Avant même de faire cette compilation, je m’étais essayé à tous les éléments du hip-hop. J’ai tenté la danse, mais je n’étais pas bon. Le DJing non plus. Et finalement, j’ai essayé le rap en dernier. Très vite, les gens m’ont dit que j’étais fort, alors je me suis pris au jeu.
J’étais un vrai étudiant du rap. Quand j’ai commencé à rapper, il y avait Ready to Die de Biggie qui venait de sortir. Je l’écoutais en boucle, avec tout ce qui venait de New York et de la West Coast. Depuis petit, j’allais souvent à New York, donc je comprenais déjà un peu l’anglais, pas aussi bien que plus tard, évidemment, mais suffisamment pour lire The Source. Et c’est justement dans ce magazine que j’ai lu une interview où Biggie expliquait qu’il écrivait ses textes dans sa tête avant d’aller les poser en studio. Pour moi, c’était le meilleur rappeur de l’époque. Et encore aujourd’hui, beaucoup le considèrent comme le roi de New York, alors qu’il n’a sorti que deux albums en quatre ans. Donc dès le départ, je me suis inspiré des plus grands.
Un ou deux ans après mes débuts, j’ai décidé de ne plus écrire mes textes sur papier. Pour moi, c’est devenu une seconde nature. Aujourd’hui, il y a des rappeurs qui veulent arrêter d’écrire après avoir passé dix ans à fonctionner avec une feuille. Mais ce n’est pas pareil que quelqu’un qui débute presque dans le rap et qui apprend directement à travailler sans écrire. Le fait d’écrire dans sa tête t’apporte autre chose… (Il réfléchit.) Il y a plus de sincérité, plus de liberté dans les mesures. Tu n’es plus prisonnier de la feuille, des lignes, de la structure visuelle du texte. Les silences, les respirations, les placements deviennent plus naturels. Tu trouves des flows différents de ceux qu’on peut avoir dans une écriture très technique ou multisyllabique, où certains cherchent absolument à faire rentrer une rime à un endroit précis. Ça prend parfois un peu plus de temps à construire mentalement, mais au moment de poser, c’est beaucoup plus rapide, parce qu’en réalité tu apprends ton texte au fur et à mesure que tu l’écris dans ta tête.
Tu le poses en l’écrivant dans ta tête.
Voilà. Et dans le rap, le fait de ne pas écrire te permet aussi de t’adapter plus facilement aux évolutions. Les BPM changent, les cadences évoluent. Il y a eu le boom bap, la West Coast, ensuite le son du Sud avec la trap, puis la drill, et encore plein d’autres mouvements. Quand tu n’es pas enfermé dans une écriture sur feuille, tu n’as pas cette barrière presque scolaire, ton flow peut naturellement s’adapter à tous les tempos et à toutes les sonorités apparues depuis que j’ai commencé à rapper. C’est aussi pour ça que je préfère ne pas écrire.
Pour moi, c’est comme le théâtre et le cinéma. Aujourd’hui, beaucoup de rappeurs fonctionnent comme au cinéma : pour un seize, ils vont faire quatre prises, quatre voix, quatre ambiances, puis garder les meilleurs morceaux de chaque piste pour reconstruire le couplet comme un puzzle. Moi, je vois davantage le rap comme du théâtre. Tu dois être capable de poser ton couplet en one shot. S’il est suffisamment bien écrit et bien interprété, tu n’as pas besoin de faire des dizaines de backs ou de retouches.
Biggie ne faisait presque pas de backs. Jay-Z non plus. Même aujourd’hui, des rappeurs très forts comme The Game travaillent souvent en une seule piste. Pour moi, les rappeurs les plus performants sont souvent ceux qui n’écrivent pas leurs textes et qui sont capables de poser directement en one shot. Après, ça ne veut pas dire que les autres sont moins bons. Il y a des rappeurs moyens techniquement qui ont fait des albums exceptionnels, en France comme aux États-Unis. PNL, par exemple, ont des albums incroyables, mais ce ne sont pas des performers de rap. Ce sont surtout des artistes qui travaillent énormément le studio.
C’est comme un restaurant, au final, l’important, c’est ce qui arrive dans l’assiette, pas seulement ce qui se passe en cuisine. Tu peux être un immense technicien et sortir quelque chose de moyen. À l’inverse, tu peux être moins fort techniquement, mais avec une bonne vision, un vrai travail de direction artistique et de marketing, proposer un produit fini beaucoup plus marquant et appétissant.
3. Disiz La Peste feat. Fuck Dat – « 91 Unda » (Jeu de société, 2003)
Ce morceau est important parce qu’il représente un peu l’hymne de notre bande de potes et du label qu’on avait à l’époque : Fuck Dat. Il tournait pas mal sur les radios spécialisées et, au fil des années, on a toujours défendu l’argot et l’identité du 91 dans notre musique.
À cette époque-là, quand on commence, le 91 n’est pas encore à la mode dans le rap français. C’était un département un peu en retrait par rapport aux places fortes du moment comme le 92, le 93 ou le 94. Avec Fuck Dat, on a participé à faire émerger le rap du 91 parce qu’on proposait quelque chose de différent. Dans les rythmiques, dans les flows, on était déjà ailleurs, alors que beaucoup étaient encore très influencés par Mobb Deep. Nous, on était un peu en avance sur certaines sonorités et certaines manières de rapper.
Le morceau s’appelle « 91 Unda », pour « underground ». Mais chez nous, dans des villes comme Corbeil, Grigny ou Évry, dire de quelqu’un qu’il est « unda », ça voulait un peu dire « c’est un méchant ».
C’est le fameux « Bats les couilles j’suis n’da » de PNL ?
Oui, sur le morceau « DA » qui sort plus de dix ans après. « 91 Unda » mais aussi dans celle de notre argot. À l’époque, on utilisait déjà dans nos textes des mots comme « unda », « zer » ou « les bails ». Aujourd’hui, tu entends ces expressions dans la bouche de rappeurs partout en France, même en province, alors qu’à la base, c’est un argot né dans nos rues. Ces mots n’existaient pas avant. Quand tu regardes l’argot traditionnel d’Île-de-France, il vient souvent soit des gitans, avec des termes comme « poucave », soit de l’argot arabe. Mais dans le 91, chez nous, il n’y avait pas de gitans, ni d’anciens qui transmettaient cet argot-là. Donc on a développé notre propre langage. On a inventé plein d’expressions qui, avec le temps, sont devenues presque nationales, alors qu’à l’origine, ça venait simplement de nos quartiers. J’aime bien ça.
Qu’est ce qui a fait que l’aventure Fuck Dat s’arrête assez vite derrière ?
On a sorti quelques maxis, on était joués, on tournait un peu, et on était pressés de sortir un album. Finalement, on a choisi de le sortir sur un label indépendant, alors qu’on aurait aussi pu signer en maison de disques. On prépare donc l’album chez Next Music en 2004, mais le label dépose le bilan un ou deux mois seulement après la sortie du projet, donc il n’y a pas eu de promo, rien. Ça a causé des frictions entre nous, et on s’est séparés. On a chacun sorti un maxi solo, puis un maxi collectif, et enfin ce disque, et on a arrêté.
4. Eloquence feat. Kayliah – « Match nul » (Taxi 3, 2003)
« Match nul ». Ces dix sons sont bien choisis parce tu fais un peu la colonne vertébrale de mon parcours. Donc on va dire que c’est le morceau qui me fait passer de rappeur un peu connu à Paris et auprès du public spécialisé en province, à quelqu’un qui commence à avoir une reconnaissance nationale, voire internationale.
C’était une grosse compilation. À cette époque-là, je travaille déjà avec Kore & Skalp, bien avant qu’ils deviennent incontournables. Ce sont eux qui produisent mon premier maxi, parce qu’on est connectés depuis le début. Je les avais rencontrés lors de battles de DJs où ils scratchaient certaines de mes phases, et on avait tout de suite accroché.
Après mon premier maxi, eux commencent à produire pour des artistes déjà bien installés comme Booba, Rohff et d’autres. Puis ils récupèrent la direction artistique de Taxi 3, avec tout l’empire Luc Besson autour du projet. Comme ça faisait déjà un ou deux ans qu’on bossait ensemble, ils m’ont invité sur un morceau avec Kayliah, qui avait déjà à son actif « Qui est l’exemple ? » avec Rohff.
J’avais déjà fait un morceau entre rap et R&B avec Leslie (« Le bon choix », ndlr), que Kore & Skalp produisaient, et qui, plus tard, s’est mariée avec Kore. On avait sorti un petit single qui tournait pas mal sur Ado FM. Donc j’avais déjà prouvé que je pouvais évoluer dans ce registre rap / R&B, à une époque où ce mélange n’était pas encore vraiment à la mode. Je pense même avoir été parmi les précurseurs en France sur ce terrain-là. Il y avait une vraie machine marketing derrière le morceau, donc il a naturellement trouvé son public. Et surtout, c’était un bon titre. Ce qui est drôle, c’est que j’avais déjà entendu cette instru auparavant sur un morceau très ghetto de Canibus, un rappeur produit par Wyclef. Lui en avait fait un titre très street, alors que nous, on est partis dans une direction R&B. Mais l’instrumentale était tellement forte qu’elle fonctionnait dans les deux univers. Et encore aujourd’hui, on m’envoie des vidéos du morceau depuis l’Afrique, la Turquie, la France… Il continue à être joué dans des clubs un peu partout, c’est beau.
5. Eloquence feat. Kayliah – « Le bruit des armes » (Hostile 2006, 2006))
Encore une fois, ce morceau fait partie de la colonne vertébrale de mes débuts, de mon voyage dans le rap. Je ne parle même pas de « carrière », parce que je n’ai jamais vraiment considéré avoir fait carrière au sens classique du terme. J’avais déjà participé à Mission Suicide avec Tefa et Masta, donc c’est assez naturellement qu’ils reviennent vers moi pour me proposer de participer à Hostile 2006, une autre compilation devenue emblématique. À ce moment-là, j’avais déjà le morceau. Je leur fais écouter, puis on le retravaille un peu en studio avant de le finaliser. Et derrière, le titre a eu l’impact qu’il a eu. C’était l’un des gros morceaux de la compilation, ce qui était énorme pour quelqu’un comme moi, qui n’avait jamais été sous les feux de la rampe, ni signé en major, ni même sur un gros label indépendant. Les compilations m’ont vraiment permis de briller. Elles ont été essentielles dans mon parcours. Et pour l’anecdote, c’est Dosseh qui a produit l’instrumentale.
Sous le blaze Prodfather donc.
Voilà, c’était l’époque où il faisait des prods, mais sans utiliser son blaze de rappeur. C’est cinq ans après que j’ai su que c’était lui. Il a fini par me le dire, on a bien rigolé.
A cette époque tu es partout : les deux premiers albums de Disiz, des featurings à droite à gauche, tu poses sur un nombre incalculable de compilations…
A l’époque, au début des années 2000, j’étais un rappeur mainstream.
Oui, tu suivais la voie royale pour sortir un album en major, avec une semaine Planète Rap, une tournée… Et au final tu as une trajectoire différente.
Je n’ai jamais voulu faire carrière. A l’époque j’étais dans un petit label indé, Nouvelle Donne, qui a grossi. Je suis parti, on a monté notre label entre copains, Fuck Dat, puis on ne s’est pas entendu donc ça s’est arrêté. Donc je me souviens de ma mixtape qui sort en 2005, Le début de la fin, tout est dans le titre. C’était le début de la fin de mon voyage. Je n’ai jamais été carriériste, je n’ai jamais signé. Après Taxi 3 et l’album avec Tony Parker pour lequel j’avais fait de la D.A. j’aurais dû signer avec Kore & Skalp qui avaient un gros label deal avec Universal Londres. Mais ils se sont séparés pour des histoires de business, des désaccords contractuels qui ont entraîné pas mal de problèmes financiers. Vers 2007 / 2008 je devais signer un contrat avec eux, et faire mon break à ce moment-là, et passer de l’autre côté. Mais ça ne m’a pas gêné, j’ai quand même fait ce que j’avais à faire.
Avec le temps, le rap a commencé à me fatiguer. Entre 2010 et 2016, j’ai pris une pause. Pendant cette période, j’ai ouvert des magasins, je me suis consacré à d’autres activités, même si je continuais à écouter du rap et à sortir quelques morceaux à la va-vite. Et puis l’arrivée d’Internet a complètement bouleversé le paysage. Mais comme je n’ai jamais été dans une logique de carrière, j’ai fait autre chose que de la musique.
Pour moi, mon véritable premier album, c’est Trill Makossa en 2016. Pourtant, à ce moment-là, j’avais déjà presque vingt ans de rap derrière moi. Même si j’avais sorti un projet en 2005, je ne le considère pas vraiment comme un album au sens où je l’entends aujourd’hui.
C’est ça qui est particulier dans mon parcours : je me suis réellement lancé dans le format album après deux décennies passées à rapper. Pendant toutes ces années, j’ai surtout bourlingué. J’ai fait des compilations, des EP, des mixtapes, beaucoup de collaborations… mais sans jamais m’inscrire dans une logique de carrière. Du coup, quand j’ai enfin commencé à sortir de vrais albums à partir de 2016, tout est allé très vite. J’en ai sorti plusieurs en une dizaine d’années, sans fausse note selon moi. Quand tu regardes ma discographie dans son ensemble, tu comprends vite que je n’ai jamais construit mon parcours comme une carrière planifiée.
6. Tony Parker feat. Eloquence – « On dit quoi ? » (Bienvenue dans le Texas, 2007)
Le titre sur lequel je pose dans l’album de Tony Parker.
C’est pas qu’un couplet cette expérience avec Tony Parker au final.
Et non… Il faut savoir qu’on a mis presque trois ans à faire cet album parce qu’à la base, Tony Parker n’était pas rappeur, et qu’il était surtout pris par sa carrière en NBA. Donc on n’était pas constamment en studio. Comme je travaillais déjà avec Kore & Skalp, eux voulaient simplement que je pose un morceau sur l’album. Mais moi, je leur ai proposé autre chose. Je leur ai dit franchement : « Tony ne sait pas vraiment rapper. Si personne l’accompagne, il ne terminera jamais cet album. » Je leur ai donc proposé de rester au studio avec lui pour l’aider à progresser, à mieux poser, à mieux comprendre le rythme et l’écriture. Ils ont accepté. Ensuite, on s’est rencontrés avec Tony, et comme j’étais déjà un énorme fan de basket, j’étais ravi de l’aider. En plus, ça me permettait de voir des matchs. Mais au final, au-delà du travail, on s’est surtout très bien entendus humainement. Entre 2005 et 2008, je faisais énormément d’allers-retours aux États-Unis, trois à six voyages par an. Cette rencontre a été importante dans ma vie.
Au-delà des Spurs ou de San Antonio, c’est surtout le Texas dont je suis tombé amoureux. Ça a marqué le début de la deuxième partie de mon voyage, celle qui continue encore aujourd’hui. Quand j’étais plus jeune, j’allais surtout à New York. Donc mes influences, autant en rap américain qu’en rap français, venaient beaucoup de cette culture new-yorkaise. Mais ce projet m’a fait découvrir toute une autre Amérique : la culture texane. Un univers plus pimp, plus lent, plus chaleureux, avec les barbecues, les strip clubs, les voitures qui roulent doucement, la musique écoutée en version screwed… C’est un mode de vie complètement différent.
New York, c’est une grande ville très froide. Alors que le Sud des États-Unis, c’est davantage l’hospitalité, la convivialité, une autre manière de vivre et de ressentir la musique. À partir de 2005, même si New York reste mes fondations dans le rap, j’ai commencé à développer cette double culture musicale. J’ai toujours le côté street français dans ce que je raconte, mais, dans ma manière d’aborder la musique et de rapper, ce sont surtout les États-Unis qui m’ont profondément influencé.
Si, il y a quand même un album de rap français qui m’a profondément influencé : Guet-Apens d’Expression Direkt (un projet piloté par Weedy, Le T.I.N et Mysta D du D.Abuz System, ndlr), qui est plus une compilation. C’est le premier disque de rap français que j’ai vraiment écouté en rentrant d’Afrique. Il m’a marqué immédiatement. Et puis le 78, d’où ils venaient, me parlait beaucoup. C’est un peu comme le 91 : un territoire éloigné de Paris, en périphérie du centre, avec cette impression d’être en marge du game. Il y avait chez eux un côté presque “Outkast” dans l’attitude, hors du game, en marge. Ils ont toujours eu une vraie influence sur moi. Ma vraie influence en rap français, plus jeune, c’était Expression Direkt.
Tu en parles dans « Rantanplan » dans ton dernier album.
Oui, big up à eux. Et donc après New York, j’ai connu le Texas, puis j’ai rencontré des gens qui venaient du nord de la Californie, vers Oakland, puis du Tennessee, de Memphis, et ça m’a ouvert au rap du Sud. Atlanta, c’est le Sud sans vraiment l’être. Le vrai Sud, c’est encore autre chose : le Mississippi, les champs de coton, l’histoire de l’esclavage. C’est une culture particulière, profondément enracinée dans ce que j’appelle l’âme noire des États-Unis. À la fin de l’esclavage, tous ces gens sont partis dans les grandes villes ou dans le Nord, mais leurs racines restent dans le Sud, avec le blues, le jazz, le gospel… Avant, j’écoutais ça vite fait. Aujourd’hui, je suis devenu un vieux con : en ce qui concerne la musique noire américaine, j’écoute de moins en moins de rap et de plus en plus de vieilleries : du jazz, beaucoup de blues en ce moment, et j’ai aussi eu ma période soul…
Les Américains font bien la musique. Ils ont une musicalité que nous, les francophones, n’avons pas. Leur langue est plus mélodieuse. Nous sommes davantage dans l’écrit, dans le littéraire. Même les Anglais, tous les dix ans, ont un phénomène : les Beatles, Police, Sting, Adèle. Musicalement, ils n’ont rien à envier aux Américains. Ils ont inventé la drill, alors que nous, les Français, nous nous sommes toujours inspirés d’eux. On a toujours suivi, on n’a pas notre propre couleur musicale dans le rap, à part Jul. La culture musicale en France n’est pas la même que celle que l’on trouve en Afrique, en Amérique du Sud ou aux États-Unis.
7. Le Gouffre présente : « Eloquence » (Marche arrière, 2013)
Le morceau que j’ai fait pour Le Gouffre.
Tu n’as pas rien fait pendant cette pause…
C’est un peu des accidents. Les mecs du Gouffre sont du 91, de Corbeil, au-dessus d’Évry. Alors qu’ils ne sont pas du tout connus en dehors de l’ultra-underground, ils font une grosse compil et arrivent à réunir des noms. À cette époque, je booke leur studio, qui est le plus proche de chez moi, et je paye mes séances. C’est comme ça qu’ils me demandent si je ne veux pas participer à leur compil. Je ne savais même pas qui était invité. Je choisis mon instru parmi celles qu’ils me proposent. Je leur demande de la mettre dans la cabine. J’ai posé un freestyle que j’avais déjà écrit et que je voyais bien dessus. J’ai inventé le refrain sur place. J’ai posé en cinq minutes, en one shot. Tout le monde m’a encore pris pour un ouf. (rires)
Il y a plein de monde sur la compil, donc elle a permis au Gouffre de faire plein de projets derrière. Humainement, ce sont de vrais gars. J’ai kické à l’ancienne, comme on me le demandait, et voilà. C’est un morceau comme j’ai pu en faire pour plein de compilations. Leur concept était bien. Je me souviens qu’ils avaient fait un jeu de société autour de la tise qui a boosté le truc. Ils ont mis deux ou trois ans à enregistrer la compilation et à développer leur jeu, et ça a porté ses fruits. Aujourd’hui, ils ont un studio à Paris et ils développent leurs projets. Ce sont des gars de chez moi. Big up à Char, F, Boudj et à toute l’équipe !
8. Eloquence – « ODB » (Trill Makossa, 2016)
C’est bien, c’est toujours cohérent dans ce que tu me fais écouter. Pour moi, c’est le premier véritable album, un album-concept. Je voulais raconter des histoires, donc j’ai écrit un petit scénario, rien de compliqué. Pour chaque histoire, il fallait faire un son. J’ai donc construit le projet comme un court-métrage avec plusieurs clips, sans faire de playback. C’est un peu conceptuel, avec cette idée de créer à la fois des sons et des images. On fait comme un storyboard, et pour chaque séquence, on compose une musique pour illustrer les images. On part donc des images pour faire les morceaux. C’est comme une B.O. de film, comme un score, avec un côté très cinéma jusque dans mon écriture.
Dans le processus créatif, c’est le projet que j’ai le plus aimé faire. Le premier morceau, « ODB », est d’ailleurs l’un des titres phares du projet. C’est une référence au membre du Wu-Tang Clan, ce qui fait le lien avec ce que je te disais juste avant. C’est ODB sorti du zoo (Brooklyn Zoo, ndlr), mais la rythmique, elle, n’a rien de new-yorkaise. C’est de la trap, donc très sudiste, mais avec des sonorités et une froideur typiquement new-yorkaises. Je me situe à la croisée de New York, du Sud et de l’Afrique, puisque le makossa est une musique africaine. Ce sont mes trois grandes influences musicales. C’est l’aboutissement, la naissance de mon style « Trill Makossa ».
« Trill » vient de l’argot de Houston. C’est une contraction de « true » et « real », qui signifie quelque chose comme « plus vrai que vrai ». Je considère que, dans la musique, la sincérité est essentielle, et dans le Texas, tu retrouves beaucoup cet état d’esprit. Tu peux être un voyou, mais on t’accorde du crédit si tu es réellement ce que tu prétends être. A Paris, à New York ou ailleurs, quand les mecs sont dans une posture de voyou, ils sont souvent dans quelque chose de sombre, et j’aime ça aussi. Au Texas, à San Antonio ou à Houston, les voyous sont plutôt des players : ils sont cools, souriants, détendus. Ils vendent autant de drogue qu’ailleurs, ils sont tout aussi fous, mais avec un côté plus laid-back, sans avoir besoin de surjouer l’image de la rue. J’ai beaucoup aimé cette mentalité, ça m’a parlé. Tu peux faire une musique plus douce, plus musicale, sans perdre en crédibilité.
Si tu écoutes James Brown sur « King Heroin », il se met dans la peau de l’héroïne. C’est une ballade soul dans laquelle il parle plus qu’il ne chante. Pour moi, c’est l’un des premiers morceaux de rap, parce qu’il faisait déjà du storytelling sans chanter et posait sa voix sur des compositions soul. Ça m’a beaucoup influencé. Aujourd’hui, je recherche une certaine musicalité pour rendre ma musique intemporelle. Le propos peut rester street, hip-hop, voire engagé, mais cette approche lui donne une dimension timeless. Alors que si tu es prisonnier de ton époque et que tu suis uniquement les tendances mainstream, tu risques de faire quelque chose moins texturé et moins résistant à l’épreuve du temps.
Cet album est ton premier, il a marqué un tournant, un retour, et le début d’un flux ininterrompu de sorties jusqu’à aujourd’hui. Qu’est-ce qui a provoqué le déclic ?
Pendant ma pause, de 2010 à 2016, je ne suis plus vraiment dans le rap, je suis dans la vie réelle. À cette période, je bois beaucoup, je sors beaucoup, je ne fais plus de musique, et c’est mon côté sombre qui ressort. J’arrête le sport, je prends un peu de poids… mon hygiène de vie n’est plus bonne.
Quand je reprends le sport, je reprends aussi la musique, et ça me donne envie d’en refaire. Avec Internet et les avancées technologiques, je n’ai plus besoin de gros moyens pour produire. Vers 2016, je remets un home studio à la maison. Je faisais des parties de poker, je m’amusais, le micro était à côté. Mon pote Flag me faisait écouter des instrus, et entre deux parties de FIFA, on enregistrait des morceaux. Ça a duré un an, et on a sorti un projet.
Avant, j’avais un studio chez moi, puis à partir de 2010 ce n’était plus le cas. Et dès que j’ai réinstallé un studio, ça a été comme un alcoolique dans une épicerie. Quand la musique était loin de moi, je ne faisais pas grand-chose. Quand elle est revenue à portée de main, j’y ai repris goût.
Ce sont mes premiers amours : je rappe depuis l’âge de quinze ans. Vingt ans plus tard, si tu aimes vraiment ça, tu y reviens. Même si je ne sortais plus trop de morceaux, j’écoutais toujours de la musique. Pour moi, je n’avais jamais vraiment arrêté, et je me suis remis dans le jeu, jusqu’à continuer à sortir des projets aujourd’hui.
Ce projet a été comme une renaissance. Les gens de ma génération ont kiffé, certains plus jeunes aussi ont suivi ce qui est sorti ensuite. Je suis content parce que des gens qui me découvrent aujourd’hui pensent que je viens d’arriver dans le game, sans imaginer que j’ai plus de quarante ans. C’est un compliment indirect : ma musique n’est pas datée, elle reste contemporaine, même après plus de vingt-cinq ans de carrière. Ce que tu m’as fait écouter avant correspond à mon premier voyage, qui s’est arrêté en 2010. Mon second a commencé en 2016, et je ne sais pas quand il s’arrêtera… On est en train de construire quelque chose de grand.
9. Eloquence & Joe Lucazz – « Corrado Soprano » (Codex Gigas, 2021)
« Corrado Soprano ». Tu sais qui c’est ?
Bien sûr, l’oncle de Tony dans Les Soprano.
Voilà. Joe et moi, on se connaît depuis la fin des années 90, mais on n’avait jamais fait de morceau ensemble avant Trill Makossa. C’est d’ailleurs le seul feat du projet… (Il réfléchit.) Enfin, avec mon gars Flag et Matt Houston sur un refrain. Donc le premier morceau, c’est moi qui l’invite dessus, sur « La Recette ». On s’appréciait et, sans forcément traîner ensemble, on se croisait souvent dans des soirées sur Paris. Au début des années 2000, on était très fêtards, on sortait énormément. Puis on s’est retrouvés des années plus tard.
Après avoir posé ensemble sur mon album, on s’est dit qu’il fallait faire un projet commun. Finalement, on en a fait un, puis deux. Avec Joe, on ne vient pas du même coin, on n’est pas souvent ensemble. Il a son lifestyle, j’ai le mien, donc ce sont des rencontres épisodiques. C’est pour ça que, pour le premier album, L’enfer ou l’eau chaude, on a fait une dizaine de titres, mais ça nous a pris du temps. Pour le deuxième, la chance qu’on a eue, c’est le Covid. On s’est retrouvés chez un ami commun et on a enregistré l’album en une semaine. C’est devenu Codex Gigas, qui est, selon moi, meilleur que le premier.
On est tous les deux très branchés univers de gangsters et de voyous, que ce soit dans la littérature ou dans le cinéma. On a aussi un petit vécu commun dehors. C’est pour ça que « Corrado Soprano » est, à mes yeux, l’un des meilleurs titres de Codex Gigas. Et là, on va bientôt faire le troisième. Dès le départ, on était partis sur une trilogie, donc on trouvera le temps de la terminer. Joe n’a rien sorti depuis trois ou quatre ans. Il a d’abord un album solo à publier, puis on finira notre trilogie, un peu comme Le Parrain. Ça devrait arriver fin 2026 ou en 2027. Et ça sortira en vinyle. Aujourd’hui, j’essaie de presser tous mes projets dans ce format. Pour ça, je me suis associé à des Belges qui ont un label, Centre Ville Records. L’objet reste important.
10. Eloquence – « Rapace » (Eldorado Blvd, 2025)
J’aime bien ce morceau parce que c’est Flag et son gars du Sénégal, Passa Beatz, un mec de Dakar, qui ont fait l’instru. C’est dans Eldorado Boulevard, mon dernier album, qui est sorti en novembre. C’est frais, donc j’ai moins de recul pour parler de ce morceau. J’ai pas de morceaux préférés dans mes albums, c’est un peu comme des gamins, tu n’en aimes pas un plus que les autres.
Et en termes de projets, tu en as sorti beaucoup ces dernières années : Trill Makossa, Fuoriclasse, Eldorado Blvd, Maison Suave, etc. Est-ce qu’il y en a un que tu retiens plus que les autres ?
Je suis concentré sur mon plaisir personnel à faire de la musique, avant même de la partager. Ce qui va me faire aimer un projet plus qu’un autre, c’est la manière dont je l’ai réalisé : chez moi ou pas, en combien de temps, dans quelles conditions, etc. J’aime beaucoup Maison Suave parce que c’est un album où plein de jeunes rappeurs de la nouvelle génération sont venus à moi. En 2016, avec Trill Makossa, je touche une certaine génération d’auditeurs, de rappeurs et de producteurs. Puis avec Maison Suave, en 2022, c’est comme un troisième relais. Tu as plein de jeunes talentueux qui construisent leur carrière aujourd’hui : des rookies, H Jeune Crack, Tedax Max, des profils plus niche comme Urde… La nouvelle garde, des mecs qui ont la vingtaine. Je les ai influencés indirectement, ils sont venus me voir et on a collaboré ensemble.
C’est mon troisième relais et ma troisième influence sur une nouvelle génération de rappeurs. Si je dois citer des albums importants dans mon parcours, je dirais quand même Trill Makossa, parce qu’il concentre énormément d’influences, et pas seulement musicales. J’ai eu la chance de vivre dans quatre ou cinq pays, et forcément, ça t’ouvre des perspectives. Ce qui fait de toi un bon rappeur, c’est ce que tu vis, ce que tu écris et tout ce qui finit par faire de toi un artiste complet. Dans le rap, si tu veux durer, il faut réussir à influencer ou à capter l’attention de plusieurs générations. Tant que ce sera le cas, je n’arrêterai pas de faire de la musique. C’est ce qui me motive.
« Rapace » est issu d’Eldorado Blvd, ton dernier album en date, qui devrait connaître une sortie vinyle prochainement. Prévois-tu de sortir de nouvelles choses en solo pour 2026 ?
Un nouvel EP arrive cet été si tout va bien.
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