Les coulisses de M.E.T.A. racontées par Sako | Interview

Voici de nombreux mois qu’était annoncée la sortie de M.E.T.A., l’album de de Sako de Chiens de Paille, qui s’était fait particulièrement rare ces dernières années. Si ce retour pouvait interroger, nous en avons profité pour questionner Sako sur la conception de cet album, sa collaboration avec Céhashi, Fred N’Landu, sur les doutes qu’il a pu avoir durant sa réalisation, sur ses ambitions, son amour du rap, les featurings, l’indépendance, l’école du 06, Akhenaton, Youssoupha ainsi que son rapport à la famille. Le tout sincèrement.

Avant de commencer l’interview, comment tu vas, dans cette période particulière, qui dure depuis un an ?

En ce moment, c’est beaucoup d’émotions contradictoires. On arrive au terme de la genèse de cet album, qui a mis pas mal d’années à arriver, c’est donc une délivrance mais c’est aussi une période avec beaucoup de soucis et de questionnements pour savoir dans quelle mesure on va pouvoir lui donner les moyens de ses ambitions, étant donné les conditions de sortie. On a beaucoup de mal à faire des médias, de la scène bien évidemment comme tout le monde, on ne connait pas les perspectives… Je suis heureux que l’album soit sorti mais je suis en même temps inquiet et je me dis qu’on est fous de le sortir maintenant, mais ça aurait été trop dur d’arrêter de créer, on ne peut pas se laisser dicter sa vie par la période.

Hier par exemple, on faisait une émission avec Aketo et d’autres artistes, on se disait qu’avant c’était facile par rapport à maintenant. Hier, on sortait pour faire un freestyle à la radio et on était tous contents alors qu’en temps normal, on aurait réfléchi à deux fois avant d’y aller, parce que c’était un vendredi soir, qu’il y aurait d’autres choses à faire… Mais maintenant dès que tu as l’opportunité de sociabiliser, tu fonces !

En 2015, tu nous avais accordé une interview sur laquelle nous étions revenus sur ton parcours en 10 morceaux et tu t’apprêtais à sortir un album qui n’est pas sorti ; comment se sont déroulées ces cinq dernières années où tu t’es fait rare ?

J’ai beaucoup travaillé dans l’ombre, j’ai écrit une série documentaire, plus d’autres scenarii de documentaires, j’ai donc fait pas mal de travail d’écriture. J’ai sorti un livre aussi. Puis j’ai repensé ma direction musicale et avec Céhashi, on était sur la même ligne, c’est ce qui m’a donné envie en 2018 de remettre le feu aux poudres, en remaniant certains vieux textes. La vision que j’avais en tête, je l’ai tentée une fois, je l’ai tentée deux fois, mais je n’ai pas réussi à la réaliser alors que maintenant, je sais ce que je vais faire et Céhashi a bien compris mes envies et ces envies étaient communes d’ailleurs. On a beaucoup échangé en amont et quand on s’est lancés, en cinq mois on avait pondu l’album.

Ce qui nous a vraiment pris du temps, c’est qu’on a attendu le troisième homme de ce projet qui est Fred N’Landu, l’ingénieur du son, qui est sollicité par beaucoup de très gros artistes. Pour nous, il n’y avait que lui qui saurait faire sonner la musique comme on le voulait. C’était une contrainte de plus mais on s’est dit tant pis, on attendra qu’il soit prêt. Au final, on a mis peut-être deux ans pour mixer l’album et lui donner la couleur sonore qu’on souhaitait.

Dans quel état d’esprit étais-tu ces derniers mois ? Tu étais fébrile ? Tu n’avais pas peur que le public qui t’a suivi ne soit passé à autre chose ? Tu pensais réussir à capter un nouvel auditoire et en même temps satisfaire ceux qui t’écoutaient ?

Oui, il y a eu de grosses périodes de doute. Il y a toujours des phases de remise en question sur les choix, sur le fait que j’ai 46 balais, que je fais encore du rap. Est-ce que je n’ai pas passé l’âge ?

Je me rappelle toujours d’une scène dans 8 Mile où Eminem est en voiture avec son pote qui le conduit à l’usine. Ils s’arrêtent devant et avant de descendre de voiture il a son regard qui se perd dans le vide et il dit à son pote : « Où est la frontière entre la passion et l’obstination ? » Et son pote ne sait pas quoi lui répondre… Cette question résonne très fort chez moi. Par moments, je me demande si je ne suis pas le seul à croire à ce truc-là, est-ce qu’il y a encore du monde derrière qui veut écouter ce que je fais ? Est-ce que je ne suis pas seul à essayer de me convaincre que ça vaut le coup ?

C’est ce que tu dis dans le morceau avec Aketo : « Je mène une guerre mais personne ne m’a rien demandé ».

Ça c’est depuis le début et c’est propre à tous les artistes, personne ne demande à personne de produire de l’art, de la musique, de la poésie. Ça répond à une envie, à un besoin. La chance que j’ai eue, c’est que grâce à Akhenaton, j’ai pu avoir mon travail mis en lumière. Ça a créé une marque, et pendant ce temps, toi tu évolues, tu n’as plus forcément envie de correspondre à ce que les gens attendent de toi. A un moment j’ai réussi à arrêter de me poser des questions sur lesquelles je n’avais pas de main mise, comme « Est-ce que le public sera encore là ? Est-ce que les gens vont attendre l’album ? ». Je ne pouvais pas répondre à ces questions donc je me suis dit « Fais la chose et après on avisera ». Si tu passes trop de temps à te questionner et à douter, tu deviens attentiste et tu ne fais plus rien.

Tu sors donc M.E.T.A., un album réalisé avec Céhashi. J’aimerais savoir comment vous avez bossé : vous avez conçu conjointement une direction artistique ? Tu lui as demandé une certaine couleur d’instru ? Il t’envoyait ses prods ?

On passait des heures au téléphone, en visio, à réfléchir ensemble parce qu’il vit au Luxembourg. On était sur la même ligne dans ce qu’on voulait créer. Par exemple, sur le morceau « Mauvaise planète », il n’a envoyé qu’un seul son en me disant « Celui-là c’est pour le morceau avec Veust ». Quand je l’ai entendu, de suite je me suis dit qu’il avait raison ! On savait quelle part de la plume de Veust on allait pouvoir tirer et c’est la part que je préfère, celle qu’on entend sur les morceaux comme « La Zaïne Bat 5 » ou « Vitres teintées », c’est-à-dire du storytelling mais streetlife. Je ne voulais pas un morceau egotrip avec lui parce que c’est ce qu’il fait beaucoup avec Akhenaton comme dans « Highlander » et on connait bien cette facette. Je voulais mettre en avant une autre facette qu’on connait moins parce qu’il en a beaucoup, c’est un artiste très complet, je voulais son aspect sincère. Je voulais construire une sorte de puzzle de pensées qui te dépasse, qui prend sa source dans la colère, la rage que tu as et qui peut générer en toi une révolte. Et Céhashi a très bien compris ça. D’ailleurs, quand on a enregistré le morceau à Paris, on avait préparé chacun nos parties, on ne savait pas ce que l’autre avait écrit et quand j’ai entendu son couplet, j’ai dû interrompre la session parce qu’il fallait que je réécrive ma partie. Ce qu’il avait fait m’avait trop mis la pression.

Je situerais l’album entre rap et chanson, dans le sens où tu conserves souvent le format des trois couplets, on voit que tu as encore cette science de la rime, que tu te prends toujours la tête sur les lyrics. Et dans le même temps, il y a plusieurs morceaux sans beat, très aérés, avec des refrains légers. Cette organisation était consciente chez toi ?

C’est très conscient dans la mesure où on a travaillé à alléger les prods. Tu vois je suis un indépendant depuis toujours, je n’ai jamais été signé en major. Et en indé, la première chose à laquelle il faut penser quand tu as une idée, ce n’est pas te demander si ton idée est bonne, mais c’est se demander combien va coûter ton idée. Il fallait optimiser chaque session studio au maximum avec des choses très efficaces. On pensait donc beaucoup en amont aux morceaux avec Céhashi et on avait remarqué quelque chose : ce que les gens retiennent dans un morceau, c’est d’abord sa mélodie, c’est ça qu’ils vont fredonner quand ils marchent, sous la douche. La deuxième chose qu’ils vont retenir, c’est ce que la chanson raconte et ça c’est typiquement français, on est un pays de lettres. La troisième, ce qui inscrit un morceau dans le temps, ce sont les arrangements. Et c’est là où tu vois juste quand tu dis que les morceaux sont très légers, c’est parce qu’on voulait qu’il y ait le moins d’arrangements possible. Parce qu’on ne sait pas si on va pouvoir refaire un disque à l’avenir. En indé, on se dit à chaque fois que c’est peut-être le dernier album, donc on s’est demandé : qu’est-ce qu’on laisserait avec cet album ? On a travaillé à faire quelque chose qui soit le plus intemporel possible et ça passe par ce travail d’arrangement.

On s’est pris la tête aussi sur le choix des mots. Dans « Versus », le morceau avec Aketo, Céhashi m’a fait retirer des phrases et il avait tout à fait raison. A la fin du morceau, je disais « A trop chercher le turn up, on a trouvé le burn out, je n’aurai jamais le cœur neutre, condamné comme Didier Raoult » et Céhashi m’a dit que je devais enlever cela parce que « turn up » est un mot très ancré en 2017-2018, un mot qu’on utilise sur scène, mais il n’y a plus de concert actuellement et ce mot va ancrer le morceau « Versus » dans cette époque. Et il a ajouté que Didier Raoult, pour lui qui vit au Luxembourg, était un inconnu, donc j’ancrais le morceau dans une époque, celle du coronavirus, en France, alors que notre but est de faire une musique intemporelle. On a donc viré ce passage. Et c’est ce qu’on a voulu faire sur tous les titres, faire des morceaux neutres, parce qu’à l’avenir, il ne restera que les chansons, on n’aura pas toute la genèse de l’album, les coulisses.

On sent effectivement que l’album se veut intemporel mais est-ce qu’il ne risque pas de passer inaperçu, puisqu’il est clairement à la marge par rapport aux tendances actuelles ?

C’est pour cela qu’on l’a appelé M.E.T.A., c’est un préfixe grec qui signifie « en parallèle de », « à la recherche de », « en dehors ». On ne s’est pas pris la tête pour savoir si on était dans la tendance, dans le game ou pas, parce qu’on faisait déjà du rap avant qu’on en parle comme d’un jeu. Pour nous le rap ce n’est pas un jeu, c’est de la musique et ça va au-delà des étiquettes. Pour nous, il y a deux définitions : la musique qui te parle et la musique qui ne te parle pas, le reste c’est du marketing, de la littérature… Les albums classiques, tous genres confondus, c’est souvent des albums qui ne collent pas avec leur époque, des ovnis. Mais peut-être que malgré tous les calculs qu’on a fait, on s’est peut-être trompés et dans six mois l’album tombera aux oubliettes, on n’en entendra plus parler… Mais ce sera sa vie. En tout cas, on est allés au bout de notre démarche, pas une fois on a eu des regrets, en se disant qu’on aurait dû tenter ceci ou cela. En mesure de toutes nos capacités et nos incapacités, on est allés au bout de ce qu’on savait faire et de ce qu’on pouvait faire. Cet album représente notre ligne, notre vision, maintenant est-ce que c’est une bonne ligne, une bonne vision, le temps le dira. Si on se trompe, tant pis, on se sera trompés, mais cet album c’est nous, c’est notre travail.

Si le terme intemporel colle bien à l’album, une des thématiques majeures, c’est la famille, parce que l’ombre de tes proches plane sur beaucoup de morceaux et tu t’étends particulièrement sur « Le reste de ma vie » et « Mon enfant » qui sont comme le prolongement du morceau « Mes soleils et mes lunes ».

Comme ce que je te disais tout à l’heure par rapport à l’indépendance, c’est peut-être le dernier projet de cette envergure-là que je sors, avec autant d’investissements, de temps de travail et on s’est dit qu’est-ce qu’on a envie de laisser si c’est notre dernier projet ? Et on a envie de laisser des choses essentielles, c’est pour cela que c’est un album sincère, qui parle d’amour, qui parle de la famille, de la fraternité, de valeurs humaines. On a voulu un album à hauteur d’homme parce qu’on vient d’une école où le rap dit des choses, même si le rap dit toujours des choses, même maintenant, il suffit d’écouter, que ce soit des Kalash Criminel, des Lefa, dans les nouvelles générations, on ne parle plus de rap conscient mais le rap est encore conscient, il y a toujours un discours politique, axé sur le monde qui l’entoure. Le rap est toujours le CNN du ghetto.

Pour moi, c’est important que ma musique dise des choses. C’est tellement une chance d’avoir une tribune, d’échanger avec des gens, de faire de vraies interviews. Il y a tellement d’artistes qui sont dans l’ombre, qui ont autant de talent que nous voire plus et qui n’ont pas cette lumière-là, qu’on ne peut pas se permettre de faire n’importe quoi. J’ai un petit frère, maintenant des enfants, je ne peux pas faire n’importe quoi.

Toujours sur la famille, si dans le morceau « Rêves de gamin », tu reviens sur ce que t’a apporté le rap, dans « Versus », tu évoques le contraire et j’aimerais savoir ce que t’a coûté le rap, notamment au niveau familial, en particulier pendant la conception de cet album ?

C’était très très dur étant donné que j’étais en indé, que je suis père de famille, que je ne fais pas que ça de ma vie et au lieu d’être avec ma femme et mes filles, j’étais en studio. Je pouvais être en famille mais j’étais ailleurs en fait, j’étais juste présent physiquement mais j’étais absent en réalité. C’est lourd pour la famille de vivre avec quelqu’un qui est en création permanente. J’étais comme immergé et ce n’est pas que lorsque tu es en studio ou devant ta feuille que tu travailles, tu travailles en permanence, ça te réveille la nuit, ça t’obnubile, c’est quelque chose qui murit et des fois tu as des fulgurances, des fois tu remets tout en question. Tu te demandes où est-ce que tu vas, ça joue sur ton moral, tu es tout seul et il n’y a personne pour t’éclairer le chemin. Et les gens qui vivent avec toi, tu les embarques malgré eux à te suivre. C’est une grosse responsabilité parce que tu te dis que tu fais peut-être n’importe quoi et eux continuent leur route, ils ont besoin de toi et tu n’es pas là. Tout ça pour faire un disque de rap… Dans le même temps, ce truc j’en ai besoin, c’est une part de mon identité. C’est compliqué de trouver le juste milieu et des fois le rap prend trop de place dans la vie quotidienne. C’est ce qu’on dit dans le morceau « Versus » : « On a trop regardé le monde d’après avec les yeux de celui d’avant », on a fait des erreurs et c’est peut-être le propre de beaucoup d’autres artistes, on est peut-être ancrés dans un monde qui n’est pas le vrai monde. Notre regard est faussé par les victoires passées et il faut regarder devant en oubliant ce qu’on a fait avant, mais dans le même temps tu ne peux pas nier ton passé, ni ce que tu es.

Aketo dit dans le morceau « je me sens comme si j’avais 20 ans avec 20 ans d’expérience », je n’ai pas fini, j’ai encore plein de choses à dire, à montrer, même si j’en suis à la moitié de ma vie, avec des enfants, des responsabilités qui ne sont pas les mêmes qu’à 20 ans. Si la passion est toujours là et qu’elle brûle, elle ne brûle pas au même prix.

Je ne vais pas te demander si ta compagne te comprend ou pas, c’est plus au père de famille que j’ai envie de m’adresser. Comment tu leur expliques ce que tu fais et les sacrifices que tu fais ?

Je les implique au maximum. Quand je vais au studio, je les emmène, quand des artistes viennent à Paris pour travailler avec moi, ils dorment à la maison. J’ai une fille qui va avoir 10 ans et une autre qui en a 7 donc elles sont à des âges où elles-mêmes écoutent leur propre musique. Surtout on a la chance d’être la première génération où les parents écoutent la même musique que leurs enfants ; on écoute tous du rap, nous par choix et par passion, eux parce que cette musique est devenue hégémonique et que c’est de la pop. Pour mes enfants, c’est normal qu’un disque de rap ait du succès, tous les artistes qu’elles écoutent cartonnent. Donc elles ne peuvent pas comprendre les doutes qu’on peut avoir, que ce soit difficile, parce que pour elles le rap est synonyme de succès, elles connaissent l’âge d’or du rap au niveau économique.

Pour elles c’est un jeu. Un jour, mon ainée m’a tué. Elle m’a dit : « Mais papa, pourquoi tu fais du rap ? ». Ben je n’ai pas su lui répondre ! Je lui ai dit que c’était ma passion, que pour d’autres c’était le sport ou les voyages. Et elle m’a répondu « Mais si c’est ta passion, ça ne devrait pas être si dur ou te rendre triste, ça devrait te faire plaisir ». Donc elle a compris que cette passion pouvait être douloureuse et que si c’est douloureux pour toi, ça se répercute sur tes enfants, tes proches… Souvent, quand je suis en pleine réflexion, mes filles me disent « Papa t’es triste ? ». Alors que je ne suis pas triste, je pense juste à d’autres trucs. Donc tu te demandes quelle image de père tu es en train de dessiner dans leur tête ? Au final tu te remets en question en te disant que tu es complètement con, à côté de la plaque, qu’il faut arrêter avec ces conneries, que tu n’as plus 20 ans… C’est un cercle vicieux, tu n’as plus le moral, et dans le même temps, ça fait plus de 20 ans que je fais ça, j’ai commencé j’avais 16 ans, j’ai passé plus de la moitié de ma vie à faire du rap. Je ne dis pas que je ne sais pas faire autre chose, parce que ce n’est pas vrai, j’en fais plein d’autres mais le rap fait partie de moi. Je le dis dans « Mauvaise planète » : « Ma vie sans rap c’est comme la trap sans la batterie ».

Une dernière question sur la thématique familiale, sur le morceau « Mon enfant ». J’ai l’impression que tu t’es pris la tête dans l’écriture parce qu’il y a un côté exercice de style, je trouve que tu multiplies l’utilisation de termes comme « peau à peau », « coude à coude », « coûte que coûte », comme pour symboliser le lien parent-enfant.

Exactement. T’es vraiment fort parce que tu es le premier à l’avoir remarqué. J’attendais qu’il y ait un journaliste qui m’en parle parce que c’était vraiment un truc qui était souhaité, du premier couplet avec « goutte à goutte », « route après route », « doute après doute » jusqu’au deuxième couplet avec « peau à peau », « dos à dos », et ainsi de suite. J’ai voulu travailler les alliances indéfectibles parce que quand tu as un enfant, c’est pour toute la vie. Je suis vraiment touché que tu aies remarqué, enfin un qui a compris ! On ne l’a pas fait pour rien. C’est un texte où j’ai eu mille jets différents, c’est tellement fort comme thématique et puis ça a déjà tellement été fait, mais à chaque fois c’est un nouveau morceau puisque tu parles de ton propre enfant. Donc tu as envie que lorsqu’il sera en âge d’entendre et de comprendre, il ne soit pas déçu. Tu veux, plus que sur un autre morceau, donner le meilleur. J’ai réécrit ce morceau et ce n’était jamais assez bien, mais à un moment donné, il faut s’arrêter. La version retenue est celle que je trouvais la plus simple.

C’est marrant que tu aies capté celle-là, parce qu’il y en a une autre dans « Mauvaise planète » dont personne ne m’en a encore parlé : « J’ai fait l’amour aux mots jusqu’à choper le H.I.T. ».

On l’avait capté, t’inquiète, notamment pour le contre-pied avec H.I.V.

Peut-être que cette phase n’est pas si folle que ça parce que personne ne m’en a parlé mais moi je l’adore ! J’étais content de l’avoir trouvée.

Je pense que pour ceux qui t’écoutent de longue date, cette phase va leur faire penser au morceau « Le chant des sirènes » sur la compil « Sur un air positif », que je trouve sous-estimé.

C’est un morceau que j’affectionne particulièrement par rapport à la métaphore du virus et il a plus de 20 ans donc c’est normal qu’on n’en parle plus, mais je trouve qu’il n’a pas eu la vie qu’il aurait dû avoir. C’est la réalité de la musique.

M.E.T.A. va affronter la même réalité, avec pas marketing, peu de promo. On rentre dans la bataille avec deux couteaux face à des mecs qui ont des armes bactériologiques. On a des chansons qui n’ont pas les mêmes chances sur la ligne de départ. Ça me rappelle quand je faisais des démarches en maison de disques en présentant quelques titres de l’album, on me disait : « Si c’est un rappeur qui a 15 ans de moins que toi et qui a un peu plus de followers qui m’amène les mêmes chansons, je le signe tout de suite ». Et il avait ajouté : « Tu as des chansons qui sont trop grosses pour toi ». J’avais trouvé ça hallucinant. Une autre maison de disque m’avait dit : « Aujourd’hui, c’est avec des jeunes qu’on fait des platines ». Sous-entendu, le jeunisme a toute sa place dans le rap au même titre que dans le foot. Va dire cette phrase à des gars comme Rim’K, à des gars comme Akhenaton, comme Youssoupha, qui sont toujours actuels. Dans l’industrie, le prochain D.A. qui aura la clé du succès osera créer une structure dans la structure dédiée aux rappeurs de plus de 40 ans, parce que les gens qui écoutaient ces rappeurs à l’époque sont toujours là, il y a un public. Les choses changeront radicalement quand quelqu’un prendra ce risque. Comme dit Shurik’n dans l’album Où je vis : « Qu’un seul vienne et tous les autres suivront ».

Tu as fait l’album en famille avec Céhashi et Fred N’Landu, tu abordes beaucoup la famille dans les morceaux et tu es aussi très entouré de tes proches, de tes frères de son, en l’occurrence Veust et A.K.H., que tu connais depuis plus de 20 ans. Concernant Veust, vous représentez ce qu’on appelle L’école du 06 avec Napalm, j’aimerais savoir le regard que tu portes sur cette aventure-là ?

C’était une superbe expérience ! On était tout le temps fourrés ensemble, on écoutait du son tout le temps, dans une voiture, le soir, sur un parking. C’était l’époque des mixtapes, dès qu’on en récupérait une, on allait la faire écouter aux autres, les sons de Cam’ron, de Diplomats… Et je me suis toujours considéré chanceux d’être parmi eux parce que j’étais toujours pressurisé. Quand Samm, Veust ou Masar sortaient un couplet, les autres écoutaient avec envie et je les écoutais avec attention parce que c’étaient et ce sont toujours des mecs chevronnés, talentueux. On ne se trompait pas, la preuve, sinon A.K.H. ne nous aurait pas tous signés sur La Cosca. Je garde de cette époque l’esprit de challenge perpétuel, de compétition, de toujours vouloir faire mieux et je suis content de l’avoir vécu. Mais je suis content de là où je suis aujourd’hui, je ne suis pas du tout nostalgique. C’était une étape, je suis content d’y être passé, mais je suis ravi d’avoir découvert d’autres univers comme le travail de parolier m’a permis de le faire ou comme la vie m’a permis de le faire en travaillant au quotidien avec des gens qui ne sont pas du tout du rap. La période symbolise une période mais ce n’est pas la période (NDLR : il appuie sur le « la »). Mais je suis content de l’avoir vécue cette période où tout était axé qu’autour du rap, mais c’est forcément éphémère.

J’ai une image qui résume Napalm, qui se trouve dans le film Sleepers. A la fin, ils font un repas entre potes et ils savent tous que c’est le dernier repas qu’ils vont passer ensemble mais personne ne le dit et ils l’apprécient jusqu’au bout de la chandelle. Napalm c’est ça pour moi, on était à fond, on savait que ça ne pouvait pas durer mais on a donné tout ce qu’on a pu dedans.

Après avoir questionné Veust puis Akhenaton, je me dois de te poser la question suivante. On a beaucoup dit qu’IAM avait été influencé par Time Bomb pour l’album L’École du micro d’argent ; est-ce que L’école du 06 n’a pas eu aussi une grande influence sur A.K.H., notamment sur la forme ?

(Après un temps de réflexion) Oui, il y a même eu une époque où lui-même le disait. Mais j’ai envie de te dire que c’était mutuel, c’était un cercle vertueux. Effectivement, on s’influençait parce qu’on était toujours ensemble, on écrivait ensemble, on écoutait les mêmes sons… Mais il y a un seul truc à retenir, tous les membres de Napalm ont été à un moment donné influencés par Akhenaton. Ils nous a tous giflés. Je dis souvent qu’un bon rappeur ne me donne pas envie d’arrêter mais de faire plus, de faire mieux et très très souvent quand j’écoutais un morceau d’Akhenaton, j’avais juste envie de rentrer chez moi et de bosser mes lyrics. Alors tu as raison, à une époque, notre style a influencé Akhenaton et lui-même le disait, mais il est indéniable qu’il nous a tous influencés, à plusieurs époques de nos carrières, artistiquement, mais aussi dans les modèles économiques qu’il a créés, dans les sociétés, dans la façon de prendre des risques, de tendre la main à de jeunes artistes. Donc oui, c’est un cercle vertueux et l’influence est mutuelle.

Durant les années 2010, tu as eu l’activité de parolier et ça a eu une influence sur ta musique. Je trouve que vous avez une trajectoire assez similaire avec Youssoupha dans cette économie de mots, dans la place que vous laissez à présent à la mélodie et que votre collaboration est assez évidente.

Youssoupha est quelqu’un dont je respecte le travail. Je suis admiratif de sa plume et de sa capacité à produire. La première fois que je le rencontre, c’est la première fois où on monte sur scène ensemble, à l’occasion des Trophées du Hip Hop où on refait « Demain c’est loin » en hommage à IAM. On se rend aux balances et il devait y avoir aussi Oxmo Puccino et Kery James puisqu’on devait faire le morceau à quatre : avec Kery, on faisait le couplet d’Akhenaton et lui faisait avec Oxmo le couplet de Shurik’n. Sauf qu’aux balances, il n’y a que nous deux, les autres arrivent super tard. On a balancé à deux les deux couplets parce qu’on se rend compte qu’il connait tout le couplet de Shurik’n et que je connais tout le couplet d’Akhenaton. On a fait un concert avant le concert en fait ! De là, on s’est suivis et cette expérience-là a mis le feu aux poudres. Je me suis toujours dit qu’on aurait une occasion de collaborer ensemble.

Pendant la préparation de M.E.T.A. vers 2018, je n’osais pas le solliciter. Youssoupha est une grosse star, il a à son actif des hits comme « Dreamin’ », comme « Smile », il a fait tous les festivals… Il est très lourd en termes artistique et business. Et je trouvais opportuniste parce qu’on était chez Bomayé, puisque Nemesis est l’éditeur de Céhashi, de gratter un featuring à Youssoupha et je savais en plus que si on lui demandait, il ne dirait pas non. En juin 2018, le label Bomayé  m’appelle car il était au courant que je faisais un projet avec Céhashi. Polaroïd Expérience (lire notre chronique) allait sortir en septembre et le label voulait que dans la foulée, il y ait la quatrième collaboration entre Céhashi et Youssoupha. Du coup le label voulait écouter l’album pour voir à quoi cela ressemblait. On avait alors huit titres à l’été 2018. On a organisé la session d’écoute pendant la coupe du monde dans les studios de Bomayé et Youssoupha a choisi la date parce qu’il était commentateur pour Bein Sports et donc pas très disponible. Le seul jour où il pouvait être là, c’est l’anniversaire des 7 ans de ma fille. Ça rejoint ta question de tout à l’heure : tu as Youssoupha qui te demande d’écouter ton projet et c’est l’anniversaire de ta fille, avec ses copines, ses copains. C’est là où l’entourage est magnifique puisque ma femme m’a poussé à faire l’écoute, ça fait partie des sacrifices que toute la famille fait pour toi, alors que ta fille n’aura ses 7 ans qu’une fois… On fait l’écoute, Youssoupha adore le projet et s’engage à nous aider d’une manière ou d’une autre. Je n’ai aucun contrat, aucun mail qui justifie tout ça, on a passé un bon moment mais on n’a rien de concret. Comme en 1997 quand Akhenaton nous dit de préparer une maquette et de lui faire écouter 6 mois plus tard…

Aout 2018, Céhashi m’appelle en me disant qu’il allait m’envoyer un mail dans lequel Yousoupha avait posé un morceau sur un de ses instrus, en tout cas le premier couplet et le refrain. Il nous donnait le morceau en voulant que je fasse la suite. C’était sa façon de nous donner de la lumière. Le hasard veut qu’il vient de sortir Neptune Terminus et que nous, on a le morceau « La Morale » derrière, dont on va faire le clip prochainement, donc c’est cool pour nous.

Si ça doit être le dernier disque, je suis fier des artistes présents dessus, qui ont des plumes particulières, qui ont cette passion de la langue française. Quand j’entends les débats sur la francophonie et la soi-disant absence d’ambassadeurs, ça me fait doucement rigoler parce que les vrais ambassadeurs de langue française sont les rappeurs. Qui a la passion de la langue, la pratique, la fait vivre, la fait se renouveler, mieux que les rappeurs ne le font ? Des expressions créées par des rappeurs rentrent dans la langue courante ! Le « garde la pêche » de Booba, « en mode » de Rohff, on pourrait en citer des dizaines. Alors qu’on ne veut toujours pas accepter l’impact du rap sur la culture française.

Autre featuring majeur, celui avec Aketo et il me semble que tu as retardé la sortie de l’album pour l’inclure ?

En fait, fin novembre, je me suis rendu dans son studio pour écouter son EP et lui faire écouter M.E.T.A. On a longuement échangé sur nos morceaux respectifs et à la fin de la session d’écoute, il me propose de faire un morceau ensemble. Ça s’est fait très naturellement, on a retenu une prod de Céhashi et la semaine suivante, on s’est retrouvés en studio. On a bouclé le titre en trois séances. On était super contents du résultat et avec Céhashi, on trouvait que le morceau apportait quelque chose de plus à l’album, on a donc décalé la sortie de M.E.T.A. vu qu’on n’était pas à un ou deux mois près.

L’album vient de sortir, à quels retours vas-tu être attentif ? Les commentaires, les streams ?

Tous les retours. Tous les retours, parce que j’ai toutes les casquettes sur ce projet, celle de l’artiste, du producteur. J’ai aussi une sorte de pression, c’est de rendre à tous ceux qui m’ont aidé et en premier lieu ma famille. J’ai envie de les rendre fiers. J’ai envie que cet album ait une vie et nous permette d’en faire d’autres, qu’on puisse refaire des concerts et que je puisse emmener mes enfants avec moi. En terme de streams, je ne me fais pas d’illusions, je sais qu’on est dans une industrie où tout s’achète et si tu n’as pas de budget marketing, de  partenariats commerciaux pour être exposé, tu auras beau avoir les meilleurs morceaux qui soient, ils ne seront écoutés que par ta communauté. C’est comme ça, on fait avec ce qu’on a. La chance qu’on a, c’est que l’album a de très bons retours et cela donne des fenêtres de visibilité, des médias, qu’on n’aurait jamais espéré avoir, parce qu’ils se monnaient. Mais il ne suffit pas de faire un bon disque pour qu’il soit entendu. L’album est sorti mais c’est là que le plus gros du travail commence, en faisant de la promo, en étant créatif sur les réseaux sociaux, en ayant les reins solides pour pouvoir faire deux, trois, quatre, cinq clips tout en affrontant les autres sorties parce qu’on est dans une époque où sortent tous les vendredis 20 albums de rap français. Le succès de cet album peut permettre aux autres projets que je mène, comme la série documentaire que j’ai écrite, d’aboutir.

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