En 1991 sortait le premier long métrage de John Singleton Boyz’n the Hood, dans lequel nous suivons la trajectoire de trois jeunes hommes de South Central. Cette date marque un tournant dans la vie du réalisateur, mais aussi dans la représentation de Los Angeles à l’écran, et inaugure une décennie de hood movies. Qui de mieux que Sindanu Kasongo, expert de la culture US que l’on avait déjà convié pour évoquer d’autres films afro-américains, pour revenir sur ce classique qui a tant marqué les esprits ?
Tu te rappelles de la première fois que tu as vu Boyz’n the Hood ?
La première fois que je l’ai vu, c’était en cassette vidéo, alors que Do th Right Thing, je l’avais vu au cinéma. Mais tous les autres hood movies, c’était à chaque fois en cassette vidéo. Je m’étais pris une claque mo-nu-men-tale.
Pour toi, c’est un film sur South Central, sur l’amitié, sur la famille ?
Déjà, c’est un bon et un beau film, avec de vrais acteurs. Ce n’est pas pour dénigrer les autres films, mais là tu vois le cast, tu as de vrais acteurs : Angela Bassett, Laurence Fishburn, à l’époque ils avaient déjà une carrière ! Cuba Gooding Jr est devenu acteur, il a même eu un Oscar. Nia Long, Morris Chestnut, c’est solide, et évidemment Ice Cube ! De tous les hood movies, c’est le seul, peut-être avec New Jack City et Wesley Snipes, avec une vraie valeur cinématographique. Pour en revenir à ta question, j’avais lu que Singleton voulait faire un Do the Right Thing à South Central. Tu vois la réalité de Los Angeles, les drive by, les soirées, les barbecues, les rêves brisés.
Aussi vrai que dans le rap, il y avait l’affrontement East Coast vs West Coast, au cinéma aussi c’était une période où on avait pas mal de films sur New York (New Jack City, Juice, Fresh) et d’autres sur Los Angeles (Boyz’n the Hood, Menace II Society, Les Princes de la ville) .
Je me souviens que j’avais lu une interview d’un gars du Boot Camp Click, donc très Brooklyn, très New-York, qui disait que lorsqu’ils ont vu Boyz’n the Hood et Menace II Society, ils voulaient avoir les cheveux comme Eazy E, s’habiller en bleu et en rouge. (rires) Et moi qui étais en Belgique pareil, on s’était tous pris la même claque, notamment visuellement.
J’ai été marqué par le personnage de Furious, la relation père-fils, les personnages féminins, tout est hyper subtil, et c’est un gars de 23 piges qui a fait ce film-là.
C’est ça. Dans le film, le père et la mère ont leur propre histoire, ils sont séparés, elle a évolué et a changé de quartier, lui est resté, mais tu vois qu’il est conscient, qu’il s’occupe de son fils. Il ne correspond pas aux clichés du papa absent ou toujours bourré. Leur petite histoire est belle, limite on pourrait en faire un film. Le peu de temps où tu les vois interagir, c’est vraiment cool.
Un autre aspect très original, qui explique peut-être une partie du succès du film en France, c’est le fait que la mère a la garde de son fils, il fait des conneries et elle l’envoie au père. Avant, il y avait souvent la menace d’envoyer au bled le gosse qui faisait trop de conneries ici, pour connaître une éducation à la dure. Tu vois d’autres explications qui justifient le succès de Boyz’n the Hood auprès des jeunes ?
Il y a les personnages qui sont très bien écrits comme les deux parents de Tre, ou Furious. Quand il part en discours, il est incroyable. Je pense aussi à la scène du policier noir, raciste et violent. Il ne faut pas oublier qu’on est à la période Rodney King, les méchants policiers blancs contre les gentils jeunes du ghetto, et là Singleton prend tout le monde à contre-pied ! Le héros, Tre, on peut s’identifier à lui : c’est un bon gars, il a des amis un peu chelous, d’autres sont cool, lui ne sait pas trop s’y prendre avec les filles. Jusqu’au bout il est partagé. Tu as Ice Cube évidemment, qui joue la caillera, mais il souffre de ne pas être apprécié par sa mère. Il y a son frère, le joueur de foot, qui est un peu benêt mais qui est sympa, la jeune demoiselle du quartier est une chic fille. Les personnages secondaires sont vraiment bien ! Et puis tu as Los Angeles, la musique, ce sont les années 1990… Je crois que c’est pour toutes ces raisons que le film a marché.
Viens on s’attarde un peu sur le personnage d’Ice Cube : c’est une caillera qui a de la gamberge ; la violence, c’est un langage parmi d’autres qu’il maîtrise ; son passage en prison semble lui avoir servi. Au milieu de ce casting, sa performance est assez bluffante, non ?
Il crève l’écran ! Je me souviens d’une interview où il racontait que John Singleton lui avait dit : « C’est toi Doughboy, tu n’as pas besoin de jouer ! ». C’est facile à dire, mais sur un tournage, tu dois refaire les prises quatre, cinq, six fois, c’est épuisant. Même si Ice Cube est bourré de talent, il a du apprendre les textes, avoir la bonne attitude… Tu as vraiment l’impression qu’il est naturel ! Surtout qu’il est en face d’acteurs plutôt aguerris. Tu vois, j’ai adoré Menace II Society, mais Ice Cube n’a pas le côté bête et méchant d’O-Dog. Tu vois ses failles chez lui. Là aussi, ça aurait pu faire un film. Singleton a écrit ça à 23 ans, c’est fou !
Ice Cube, c’est la plus belle carrière de rappeur au cinéma non ?
(Il réfléchit) Tu as Will Smith, qui est beaucoup moins bon rappeur, mais qui a fait de sacrés blockbusters. Je pense que si Ice Cube s’était appliqué, il aurait pu faire d’autres gros films. Il a fait beaucoup de comédies un peu tarte à la crème, mais il a le potentiel. On oublie aussi souvent Queen Latifa aussi, qui est, je trouve, une très bonne rappeuse, même si elle n’a pas eu une grande carrière. En tant qu’actrice, elle a fait le job !
Revenons sur le personnage du père de Tre, c’est presque le héros du film à mes yeux et il n’est pas dans la caricature du daron dur, distant, qu’on peut avoir dans d’autres films, comme Denzel dans Fences ou dans une moindre mesure Thomas Ngijol dans Indomptables. Laurence Fishburne ne s’emporte jamais, il est toujours dans l’échange, l’argumentation.
Maintenant que j’y pense, il a aussi le côté jeune papa, donc un autre côté positif : il a été père jeune et il a assumé. Il n’est pas pote avec son fils mais il ne met pas des raclées pour qu’il comprenne, non, il explique les choses. C’est fou quand tu y penses. J’ai envie de le regarder de nouveau, tellement le film est riche et subtil ! (rires)
Ce côté jeune père justifie certainement le fait qu’il parle autant de sexe avec son fils. Il ne rate pas une occasion de mettre le sujet sur la table !
Il lui donne aussi une éducation politique ! Il ne lui dit pas : « Les blancs sont mauvais ». Il lui explique les choses. Encore une fois, le scénario de John Singleton est très fin, c’est vraiment bien amené.
J’ai pourtant l’impression qu’il est sous-côté. Certes, Spike Lee prend beaucoup de place, mais on parle davantage de Ryan Coogler, ou de Steve McQueen, que de John Singleton, non ?
(Il réfléchit) Tu sais j’avais une discussion avec un gars qui me disait que Jay-Z en faisait trop, qu’il se mettait trop en avant, alors que lorsque son premier album est sorti, ce n’était pas un classique, ce qui est vrai. Mais pour moi, la force de Jay-Z, c’est de très bien marketer son truc. Je continue dans les comparaisons. Snoop, qui est la première vraie star du rap, quand Doggystyle sort, il est avant Tupac, avant Biggie, c’est lui LA star ! Il fait la couv’ de Rolling Stone ! Pour en revenir à John Singleton, c’est le premier noir américain à être nommé aux Oscars. Son film, on le classe dans les hood movies, mais c’est faux, c’est juste une belle histoire, bien écrite et de tous les hood movies, c’est le seul avec un beau cast, avec une vraie morale. Mais ça, il ne l’a pas marketé. Là où Spike Lee, c’est le roi du branding ! Il a sa boutique, il a fait les casquettes, on connaît le nom de sa boite de prod.
On le voit supporter les Knicks.
Voilà ! Pourtant, John Singleton représente vraiment Los Angeles. Après Boyz’n the Hood il a fait le film avec Tupac et Janet Jackson, il a fait d’autres bons films, des mauvais aussi, des fois il faut manger. (sourire) Surtout, il a fait Snowfall ! Snowfall c’est incroyable ! Il a eu la vision en prenant un anglais de Peckham pour jouer ce rôle. Certains en auraient fait des vêtements, des campagnes de pub, mais lui non. Les gens n’ont même pas identifié son visage. Malheureusement, il n’a pas tout ce marketing autour de lui, comme un Jay-Z, comme un Spike Lee, comme un Ryan Coogler. Ryan Coogler, avec sa connexion avec Michael B. Jordan, il construit sa légende et son image.
C’est délicat parce qu’il est mort, mais peut-être qu’il a manqué de classiques dans sa filmographie.
Déjà Boyz’n the Hood, c’est suffisant ! Tu rajoutes Snowfall, c’est bon hein. (sourire)
Tu disais que tu ne le classes pas dans les hood movies, non pas parce qu’il a des choses en moins mais j’ai l’impression que c’est parce qu’il a des choses en plus, comparé aux autres films du genre.
C’est ça. Les hood movies manquent de finesse je trouve. Menace II Society, dès le début, tu sais comment ça va se finir. Il n’y a pas de vraie intrigue, pas de réelle profondeur. En tant que fan de cinéma, j’adore Menace, mais cinématographiquement, le scénario n’est pas aussi travaillé, le casting, tu ne compares même pas. New Jack City j’adore mais l’histoire est naze.
Boyz’n the Hood sort au moment où le gangsta rap se développe ; le film avait un propos complémentaire à ce genre musical ?
Avec le recul, quand j’y pense, tu as avec Boyz’n the Hood la meilleure explication de ce qu’est le gangsta rap. Là où Menace II Society c’est juste la violence pour la violence, Boyz’n the Hood te donne le contexte. Tu as la guerre des gangs, la violence. On te montre où ces jeunes vivent, certains veulent jouer au foot, d’autres ont fait un séjour en prison, certains se cherchent. Il y a des filles, on nous montre aussi les parents.
Le film montre l’affrontement Bloods vs Crips sans en faire des tonnes.
Oui, je pense qu’il avait à cœur de montrer South Central, avec les Bloods et les Crips, mais aussi de montrer la trajectoire d’un personnage comme Ricky qui veut faire carrière dans le sport, qui est un jeune père. D’ailleurs, on pourrait faire un film sur lui, sur la relation avec sa mère, son frère, son ambition, le monde du football américain…
On a souvent dit que Boyz’n the Hood annonçait les émeutes de 1992 suite à l’acquittement des policiers qui ont tué Rodney King ; j’ai néanmoins l’impression que le film montre plus le côté « c’est nous contre nous » que « c’est nous contre eux ».
(Il réfléchit) Non, parce que le « nous contre nous » c’est une réalité, je pense au « black on black crime ». Il a été prouvé statistiquement que les meurtres se font toujours dans un cercle de trois kilomètres il me semble. Personne ne va aller étrangler quelqu’un dans une autre ville. Singleton a juste voulu mettre la lumière sur son quartier, où tu as les policiers violents et de la violence intracommunautaire. Je trouve qu’il a été juste et qu’il ne s’est pas appesanti dessus.
Dans le film, les personnages des blancs sont quelconques, il n’y en a quasiment pas d’ailleurs !
C’est vrai, alors qu’il y en a bien plus dans Do the right thing. Mais le Los Angeles de cette époque est très ségrégué et ça montre la vision de Singleton, qui a voulu dénoncer tout un système. Les gangs, c’est juste des noirs pas éduqués et pauvres. Le policier noir violent, lui se cache derrière son uniforme et son badge. Ça montre que c’est un panier de crabes où ils sont tous en train de se tuer.
Le film n’a pas trop vieilli.
Il est 100 % d’actualité. Les États-Unis n’ont pas changé, tu as toujours des policiers bêtes et méchants, tu as encore la guerre des gangs Bloods / Crips, le film n’a pas vieilli en effet.
Peut-être pour finir, quels souvenirs t’ont laissé le score et la B.O. ?
J’avais bien aimé le score mais je t’avoue que la B.O. ne m’a pas marqué et surtout souffre de la comparaison avec celle de Menace II Society.
Si en rap français, Fabe, KDD ou plus récemment Veust, ont mis des extraits du film dans leur morceau, que les références au titre sont nombreuses, tu as des exemples en rap US ?
Franchement non… Je réfléchis, mais il n’y en pas beaucoup, à part évidemment le morceau d’Eazy E. Ice Cube a un morceau bien sur. Alors que plein de rappeurs ont fait plein de références à O-Dog, tu n’as quasiment pas de réf au héros de Boyz’n the hood parce que c’est un gentil. Pareil pour Daughboy, alors que c’est une caillera, mais une caillera qui réfléchit, il n’y a pas trop de références à lui non plus. La scène du meurtre de Ricky a été reprise par The Game il me semble dans l’album Red sur un morceau qui s’appelle « Ricky ».
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