10 Bons Sons pour faire la révolution

La révolte gronde dans les lycées. Dans le rap, elle n’a jamais cessé de résonner. Appels à l’insurrection, hymnes à la colère, fantasmes de renversement de l’ordre établi… Depuis des décennies, le rap francophone transforme la contestation en musique. De NTM à Nubi, de Nysay à Zippo, retour sur quelques brûlots insurrectionnels. Une sélection forcément non exhaustive (que nous vous invitons à compléter en commentaire), tant la révolte est inscrite dans l’ADN du rap.

Keny Arkana – La Rage (prod. Karl Colson)

Premier morceau (et peut-être le seul ?) de la rappeuse marseillaise en rotation sur Skyrock. Pour ceux qui la découvrent à ce moment-là, difficile de comprendre qu’est-ce que ce morceau fait sur ces ondes. Sûrement une erreur de casting mais une erreur qui va permettre de faire connaître le rap altermondialiste de Keny Arkana à un plus large auditoire. Arrivé en octobre 2006 à la 8ème place de l’album Entre ciment et belle étoile, « La Rage » convoque toute la colère que nous provoque déjà à l’époque les inégalités, l’injustice, les discriminations et la toute puissance de l’idéologie capitaliste. Le riff de guitare électrique, la rage qui effectivement se ressent à chaque ligne interprétée par la rappeuse d’origine argentine avec l’accent de la cité phocéenne, des paroles revendicatrices et auxquelles le public peut s’identifier facilement, vont faire de ce morceau une sorte d’hymne à la révolte. Le milieu des années 2000 est une sorte d’apogée des luttes altermondialistes, entre rassemblement géant sur le plateau du Larzac en 2003 et contre-sommets du G7 puis du G20, et « La Rage » de Keny Arkana a été une des BO de cette ambiance insurrectionnelle. – Rémi

Ecouter aussi : M.A.P. – « Salutations révolutionnaires »

L’Exode – L’insurrection (prod. Smok)

Nous sommes en 2016 lorsque le duo L’Exode, formé par Tervol et Sethemsi, dévoile son premier projet, sobrement intitulé L’Exode. Un opus qui fleure bon le rap indé, irrémédiablement ancré dans le boom bap, mais dont la portée dépasse largement les frontières du genre. Produit par Vax1, Smok et Max Palmer, l’album propose un rap habité et profondément politique. Du rap « par les déracinés, pour eux ». Sur L’insurrection, solo de Sethemsi, le rappeur convoque un imaginaire révolutionnaire aux accents anarchistes, appelle à la révolte armée et rejette frontalement l’extrême droite. Robespierre, Charles Maurras, Valéry Giscard d’Estaing, la famille Le Pen, Auguste Blanqui, la révolution tunisienne de 2010-2011 ou encore Jean Jaurès (le skit de fin est extrait de L’émancipation sociale des travailleurs) se succèdent au fil des références, dessinant une cartographie politique où la colère (voire la haine) se mêle à la mémoire des luttes. En 2016, François Hollande occupait l’Élysée, Emmanuel Macron était ministre de l’Économie, Manuel Valls quittait Matignon au profit de Bernard Cazeneuve. Dix ans plus tard, le morceau n’a rien perdu de sa charge, le décor politique a changé et malheureusement beaucoup (trop) de choses ont empiré. – Clément

Ecouter aussi : Dany Dan – « Emeute »

2 Bal & Mystik – La sédition (prod. Kilomaître)

Qu’est-ce qui fait de « La sédition » l’un des morceaux emblématiques du rap insurrectionnel francophone ? Son titre, d’abord, bien sûr. Son instrumentale ensuite, dont le sample évoque un vent inquiétant, comme traversé par une rumeur de révolte. Les voix menaçantes de 2 Bal, façon gremlins, accentuent ce climat de bouillonnement, tandis que Mystik adopte un registre plus déclamatoire. Mais c’est surtout la cohérence du propos qui fait du morceau un modèle du genre : ici, tout concourt à appeler à la révolte, du premier au dernier vers. G.Kill annonce la couleur dès les premières mesures, avec une phase sans équivoque : « Rien ni personne ne pourra étouffer une révolte / Tu as semé la graine de la haine, donc tu la récoltes ». Le clip, intégré au film Ma 6-T va crack-er et associé à l’imaginaire des émeutes, vient parachever l’ensemble. Le morceau trouve un prolongement naturel sur le même disque avec « Le temps des opprimés », où Mystik partage cette fois le micro avec les 2 Neg. Par sa puissance, « La sédition » aura fait entendre 2 Bal et Mystik au-delà du public rap, jusqu’à s’inscrire dans l’imaginaire des révoltes urbaines. – Olivier

Ecouter aussi : Mr R feat. Youssoupha – « Révolutionnaire » | Mac Kregor feat. Lino – « Emeutiers »

Ärsenik – Jour 2 tonnerre (prod. Djimi Finger)

Classique parmi les classiques, « Jour 2 tonnerre » est l’un des morceaux les plus cultes d’Ärsenik . L’écriture de Lino sur le premier couplet est tellement intriquée qu’on en oublierait presque son thème sous-jacent : la révolte. Avec un flow de bélier, des rimes internes qui se multiplient, Lino balance des punchlines lourdes de sens : « Tu peux coffrer un révolutionnaire mais pas la révolution » en étant l’une des plus fameuses. Armé de rage, ce dernier fait aussi preuve de beaucoup de raison et de bon sens, qu’il sait même mêler à la drôlerie (« On enlève pas une mouche sur le front de son frère avec une hache« ). Le refrain est tout aussi fort, se concluant encore une fois sur un mix de violence et de maîtrise (« En clair, j’ai bouffé le tonnerre ma bouche recrache l’éclair« ). Le regretté Calbo apporte un parfait contre-point, d’abord en se plaçant dans la tête dans l’ennemi, avant de reprendre le dessus et de lui aussi manier les armes avec sagesse (« Faut user de sa tête comme un uzi« ). Lino parachève le travail avec un troisième couplet où il se pose en porte-parole des sans-voix. Dans cette avalanche de punch, les deux frères surfent parfaitement la vague en gardant une ligne claire, poétique et impactante sur la forme, et avec, sur le fond, l’objectif de capter la violence du monde pour la rediriger de manière révoltée. « Les derniers seront les premiers à régner« . – Jérémy

Ecouter aussi : Passi – « Emeutes »

Médine – Besoin de révolution (prod. Proof)

Rien que la production guerrière qu’envoie Proof sur ce morceau, nous donne envie de descendre dans la rue et en découdre avec les forces de l’ordre qui ressemblent de plus en plus au personnage principal du film Robocop. Nous sommes en 2008 et un rappeur du Havre, barbu, musulman et qui le revendique, fait trembler les racelards de toute la France avec son rap frontal, revendicatif et décomplexé. Sur « Besoin de révolution » Médine n’appelle pas à proprement parler de prendre la rue, mais c’est tout de même un appel clair à se rebeller et pas forcément de manière pacifiste « Besoin de révolte, de réveil communautaire, besoin de paix alors j’ai besoin d’un revolver ». Le scansion de Médine, son caractère très saccadé, en adéquation avec la rythmique martiale de l’instrumentale de Proof donne envie de remplacer le silence des pantoufles par un martèlement de TN en tout genre. Ce morceau arrive après de grands mouvement sociaux et revendicatifs, les émeutes de Clichy en 2005, celles de Villiers le Bel en 2007, ou encore le mouvement contre le C.P.E (contrat première embauche) en 2006. Un terreau plutôt fertile pour permettre au rap de Médine d’éclore, entre rap hardcore et revendication. – Rémi

Ecouter aussi : Casey – « Je lutte » | La Rumeur – « On frappera »

Armaguedon, Acid, Base, G. Kill & J. Mi Sisoko – Les militants (prod. Sully Sefil)

Au cours de l’année 2000, de nombreuses figures du rap français unissent leurs forces sur la compilation Les Militants, parue chez Funky Buddah Productions et distribuée par PIAS. Lino, Assassin, Fabe, La Caution ou encore L’Skadrille répondent entre autres à l’appel, donnant corps à un projet fédérateur qui fait de l’engagement son fil conducteur. Véritable ode à la mobilisation collective, cet opus demeure une sortie marquante d’une année particulièrement riche en productions de qualité. Le morceau éponyme incarne parfaitement cet esprit, en faisant notamment cohabiter des membres de 2 Bal et de La Brigade. Porté par la production épique de Sully Sefil, le morceau prend des allures d’hymne à la révolte, où chaque couplet vient nourrir une même ferveur militante : les rappeurs s’y succèdent avec détermination, comme pour transformer leur colère en force commune. Plus de vingt-cinq ans après, alors que les lycéens sont dans la rue pour réclamer davantage de moyens, l’idée au cœur du morceau conserve une résonance particulière : celle d’une jeunesse qui refuse de rester silencieuse face à l’injustice, au mépris de classes et à l’immobilisme d’ État. Souhaitons-leur, cette fois, d’être enfin entendus… – Jordi

Ecouter aussi : La Brigade feat. Mass Hysteria – « Révolution »

Zippo – Echo (prod. Greenfinch)

Si le désengagement politique des rappeurs semble être une réalité depuis les nineties, certains gardent le cap et plusieurs morceaux seraient à classer dans la bande son pour manifester. On pense à « Manifeste » d’Orelsan, à « Émeutes » de Dany Dan (parfaitement !), mais surtout à « Écho » de Zippo. Bien conscient que la société de consommation et nos modes de vie urbains sont aberrants, que Gérald Darmanin ne mérite pas une aussi bonne santé, le Niçois retiré à la campagne a réalisé un hymne aux éco-terroristes pour les responsables gouvernementaux, aux écologistes pour nous autres. Le Z se met en ordre de marche pour balayer ceux qui se dresseraient face à lui. Pas tendre avec la majorité silencieuse (« Mais putain ouvre les yeux tu vois pas que le monde brûle ») et encore moins avec les forces de l’ordre qui ne méritent qu’à être encerclées, Z.I.P.P.O. semble très au fait des mouvements citoyens et autres initiatives radicales pour la protection de l’environnement visant à ménager un monde correct pour nos enfants (quand bien même il n’est pas sûr de vouloir devenir père !). Porté par une prod martiale réalisée par Greenfinch (à l’aide d’une vièle à roue) et un refrain d’une efficacité redoutable, « Écho » procure l’énergie nécessaire aux indécis et aux convaincus pour se battre au sens propre comme figuré. – Chafik

Ecouter aussi : Dooz Kawa – « Utopistes debout »

Salif feat. EXS – Tous ensemble (prod. Madizm)

En 2000, l’album Dans la ville du Beat De Boul contenait un morceau de Nysay (duo composé par Salif et EXS) sobrement intitulé « C’est la guerre ». A l’intérieur, une défiance de l’Etat, des phases appelant à l’insurrection, mais aussi la revendication d’un certain mode de vie, en témoigne le refrain : « C’est la guerre, fous ton treillis et tes bottes, Au mic représente pour ton pays et tes potes / C’est alcool, sexe, violence, traître« . Une sorte de première pierre lancée avant le véritable pavé en 2001, à savoir le titre éponyme de l’album Tous Ensemble de Salif. Sur ce titre, ce dernier et EXS, invité en featuring, ont resserré la focale, pour détailler l’embrasement progressif de la France, depuis la banlieue parisienne jusqu’à l’ensemble du territoire. Avec Salif à Saint-Denis (fief du label IV My People chez lequel il est signé), et EXS à Boulogne (leur ville d’origine), les points de départ se situent dans les départements limitrophes avec Paris, avec pour objectif la Tour Eiffel, avant d’aller rejoindre le Nord et le Sud du pays, dans un mouvement national. Le morceau, réalisé sous forme de dialogue en passe-passe, commence par un coup de fil, et retrace les étapes de ce soulèvement, sur une instrumentale triomphale totalement adaptée, où Salif engrène EXS et vice-versa. Plus qu’un simple brûlot, « Tous ensemble » est une fiction insurrectionnelle menée tambour battant, portée par son imaginaire radical mais aussi sa dimension fédératrice. Plus de vingt ans après sa sortie, le morceau conserve toute sa place parmi les grandes mises en scène de l’insurrection dans le rap français. – Olivier

Ecouter aussi : Nysay – « C’est la guerre »

Nubi – Choquer la France (Prod. Tyran)

« Les caisses brûlent, la tess hurle et la bataille fait rage
Je n’vers’rais pas de larmes pour des tas d’ferrailles
Mes soldats dans la rue portent pas d’médailles
Mais ils portent leur couilles et portent les coups quand ils frappent l’État »

Est-on déjà parvenu à mieux poser une atmosphère dans un morceau à portée insurrectionnelle ? En quatre barres introductives, Nubi démontre qu’il n’est pas du calibre des rappeurs du commun. Sorti à l’origine sur la compilation Insurrection puis une seconde fois sur la mixtape Scarlatitude, « Choquer la France » est un statement à deux niveaux. D’abord au niveau contextuel, dans une France encore secouée par les soulèvements des quartiers populaires de 2005, le morceau sent l’essence et le feu d’artifice. La production guerrière de Tyran accompagne un propos clair et articulé tout en donnant une impression de chaos. Sur le niveau personnel, il installe le rappeur Nubi, jusque là surtout connu par les diggers comme membre de Futuristiq, comme incontournable de la scène du rap hardcore des années 2000 et suivantes. Essonnien jusqu’au bout des ongles, le rappeur d’Evry-Courcouronnes, alors trentenaire, incarne parfaitement cette école mêlant grande capacité de rimeur et flows de cascadeur. Des caractéristiques qui, lorsqu’elles sont au service d’un propos politique clairement assumé, incarnent un authentique trésor national. – Xavier

Ecouter aussi : LIM feat. 45 Terrorist – « Révolution »

Suprême NTM – Qu’est-ce qu’on attend ? (prod. LG Experience) | Sniper – Brûle (prod. Yvan)

Au milieu des années 1990, Joey Starr et Kool Shen étaient déjà des légendes du hip-hop, forts de leur parcours de pionniers du mouvement, dans le break, le tag et de leur bascule réussie dans le rap, avec la déflagration qu’ont représenté le maxi Le monde de demain et leurs deux premiers albums. NTM incarnait alors aux côtés d’Assassin, du Ministère A.M.E.R., de Fabe, un rap revendicatif, politisé, en étant des porte-paroles de la jeunesse. En 1995, ces quasi trentenaires, qui ont eu le chic de déclarer leur haine de la police lors d’un concert le 14 juillet (leurs propos leur vaudront des démêlés judiciaires avec le Ministère de l’Intérieur – comme le M.Ä. d’ailleurs) sortent (déjà) leur troisième album dans un contexte particulier : après deux septennats décevants où la gauche était au pouvoir, Chirac remporte la présidentielle et son Premier Ministre, Alain Juppé qui veut calquer le système des retraites du public sur le privé doit affronter des grèves qui bloquent le pays en novembre – décembre. Le morceau « Qu’est-ce qu’on attend » a dû en motiver plus d’un durant ces manifs, ces blocages. En effet, outre la prod dingue et funky, nos deux Dionysiens sont survoltés et donnent autant envie de tout cramer que de construire un nouveau monde ; la politique de la terre brûlée en quelque sorte. Bruno Lopez et Didier Morville dressent encore une fois un constat sans appel de la société française, témoignent de l’état d’esprit des quartiers mais pas que, et le temps ne semble plus être à la discussion. Il s’agit de renverser la table et de réduire en cendre un système injuste et caduc. Ce besoin de révolution peut apparaître naïf, il est pourtant émouvant de voir à quel point une dernière touche d’espoir se cache derrière ces envies de tout brûler.

Onze ans plus tard, quelques mois seulement après les émeutes de 2005, Sniper reprend le flambeau avec « Brûle », un brûlot séditieux ultra-efficace conçu pour soulever les foules, avec Joey Starr au refrain. La filiation avec le Suprême ne tient d’ailleurs pas qu’à l’esprit du morceau : en 1999, ce même Joey Starr avait contribué à faire connaître Sniper à grande échelle en invitant le groupe sur « Exercice de style », extrait de sa compilation B.O.S.S, où il assurait déjà les backs du refrain. L’intitulé « Brûle » semble ainsi répondre aux injonctions pyromanes de « Qu’est-ce qu’on attend ». Un autre incontournable du genre. – Chafik & Olivier

Ecoute aussi : La Dernière Tribu – « Révolution »

Lire aussi :

Partagez:

Commentaires

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *