Hommage à Prince Waly en 10 Bons Sons

Depuis plus de dix ans, Prince Waly occupait une place particulière dans nos colonnes. De Big Budha Cheez à Moussa, en passant par les premiers jalons de son aventure solo, il aura construit une œuvre à part dans le paysage du rap français. Une œuvre que nous avons eu l’occasion d’accompagner modestement au fil des années, au gré de plusieurs rencontres et de nombreux articles. Afin de lui rendre hommage, nous avons choisi de revenir sur dix morceaux qui nous ont touchés, sans prétendre à l’exhaustivité, mais qui racontent aussi les différentes étapes de son parcours et de son évolution artistique. Aujourd’hui, ces morceaux résonnent forcément différemment. Ils rappellent l’immense artiste qu’était Prince Waly. Qu’il repose en paix.

Photo : Steeve Cute ©

2013 : Big Budha Cheez – M.City Citizen (prod. Fiasko Proximo & Dixxon)

La première mention de Big Budha Cheez dans nos colonnes, binôme composé de Prince Waly et Fiasko Proximo, date de 2014, dans une interview de L’uZine, autre groupe emblématique originaire de Montreuil. À cette époque, le duo fait partie du collectif Exepoq et ne compte encore que peu de sorties à son actif. Parmi elles, un trois-titres au format MP3 disponible en téléchargement gratuit, Big Budha Cheez & DJ Med Fleed, dont est extrait « M.City Citizen », référence à Montreuil et symbole de leur attachement à la ville. De fait, Waly multipliera par la suite les collaborations avec des artistes et groupes montreuillois, tels que L’uZine, Bon Gamin, ou Triplego. « M.City Citizen » représente bien l’état d’esprit du duo à cette époque : un son, une esthétique, un style, des références et même une gestuelle profondément ancrés dans le milieu des années 1990. Mais ne vous y trompez pas : il ne s’agit pas de singer un son daté le temps d’une session studio, mais bien de le vivre totalement. Quiconque a croisé ou vu performer le duo à cette période pourra en témoigner. Cette démarche radicale, authentique et extrêmement travaillée accompagnera Waly tout au long de sa discographie, au gré des évolutions de sa musique. Une œuvre traversée par une singularité, un raffinement et cette nonchalance savamment maîtrisée qui deviendra sa signature. – Olivier

2013 : Prince Waly – Clean Shoes (prod. Myth Syzer)

« Clean Shoes » est un morceau charnière dans la trajectoire de Prince Waly. Alors qu’il commence à se faire connaître au sein du groupe Big Buddah Cheez, c’est avec ce titre qu’il définit véritablement son identité artistique en solo. Sur ZEro EP, sous la direction de Myth Syzer, Prince Waly fait preuve d’une aisance saisissante pour un rookie. Cette association avec le producteur, centrale dans sa carrière, lui permet de poser les bases d’un style déjà très affirmé. Le morceau condense toutes les clés de son univers : une passion affirmée pour la mode, des clins d’oeil au cinéma et une culture américaine bien marquée. Porté par le beat électronique et saccadé de Syzer, Prince Waly se démarque avec aisance et lance une carrière solo exemplaire qui fait d’ores et déjà partie de l’histoire du rap français. Et ce pour l’éternité. – Jordi

2013 : Big Budha Cheez – L’heure des loups (prod. Fiasko Proximo)

« C’est à la tombée de la nuit que la création se met en en marche » nous confiait Waly il y a dix ans, à l’orée de la sortie de L’Heure des Loups, premier album de Big Budha Cheez. La nuit, les virées en Benz, la débrouille, le storytelling ambiance Menace II Society, le BPM et les reverbs. La création est clairement inspirée par le début des années 90. Prince Waly et Fiasko Proximo nous invitent dans un Montreuil aux accents de Brooklyn d’il y a deux à trois décennies. Le crossover est une vraie réussite tant ils infusent leurs univers montreuillois aux fantasmes d’une époque révolue sans tomber dans la caricature éculée. L’album regorge de pépites mixant ces deux mondes comme s’ils n’étaient qu’un. Ce morceau éponyme ne déroge pas à la règle. Sur une production qui a éliminé tout apparat festif et les beats superflu, une nappe sombre en toile de fond, on dévoile une anticipation plus qu’une introduction. La tension monte sans jamais cramer le réseau. Cette piste donne clairement envie d’en entendre plus, de s’imprégner de cette ambiance. Le timbre technique, chaud et déjà fluide, en harmonie avec cette prod faussement minimale, Waly comme biberonné aux films de gangsters, use des références nineties subtiles pour introduire Fiasko. Qui à son tour attaque le mic à coups d’assonances avec Paris et Montreuil en toile de fond. Les deux MC’s jouent dans les starting blocks, flirtent avec la ligne, mais évitent le faux départ. Et annoncent une œuvre qui se réécoutera pour de longues années sans avoir pris une ride. – Maxime

2018 : Prince Waly – Marsellus Wallace (prod. Timothée Joly)

Quand tu dis Prince Waly, y’a storyelling qui va avec. Le bougre est devenu un spécialiste de l’exercice (« Soudoyer le Maire », « Movie ») et BO YZ (qui fait notamment référence au film culte de John Singleton Boyz’n the Hood) en comporte un fameux (sans parler du dernier titre de cet EP qui s’inspire clairement de Moonlight). Fan absolu de Pulp Fiction (le meilleur Tarantino devant Kill Bill !), notre cinéphile nous plonge dans une atmosphère suspecte sur « Marsellus Wallace » et fait étale de toutes ses qualités de narrateur. Il s’inscrit par la même aux côtés des Oxmo ou Faf Larage, autres maîtres du genre. Prince Waly en profite pour faire parler sa technique, en bousillé de rap il fait un énième clin d’œil à Booba (« Est-on vraiment indépendant ? Il paraît que c’est bandant »), à Biggie et Pac (« J’suis en mission, envoyé par un Wallace, Shakur Amaru »), tout en rappelant certains principes qui lui sont propres (« Everyday on reste pieux, c’est ma politique »). Comment ne pas dire un mot du spectaculaire clip de Valentin Petit (parti trop tôt lui aussi, REP), qui montre un Moussa plein d’attitude avec ses grillz et son Avirex, jouer à merveille ? On aurait aimé que la vie lui laisse le temps notamment de faire du cinéma et d’écrire des scénarios. – Chafik

2019 : Prince Waly feat. Triplego – YZ (prod. Timothée Joly)

Tout au long de sa carrière, Prince Waly n’aura eu de cesse de vouloir placer sa ville au centre de la carte du rap francilien et du rap français en général. Comme tous les rappeurs de cette ville, la fierté d’y être né transpire à travers leurs musique et ce peu importe la forme. Du collectif l’uZine à Swift Guad en passant par Ichon ou Soklak, la ville du 93 a enfanté un sacré nombre d’auteurs, compositeurs et autres interprètes. Donc rien de bien étonnant a retrouvé Triplego sur la tracklist de BO Y Z en 2019. Pourtant tout semble les éloigner en terme de style, le cloud rap planant de Sanguee et MoMo Spazz n’a pas grand-chose à voir avec le rap du Prince, tout en kickage et rimes multisyllabiques. Et pourtant dans l’énergie, dans l’attitude, dans le charisme qui se dégage du morceau « YZ », l’alchimie montreuilloise saute aux oreilles. Et c’est encore une qualité à mettre à l’actif du rappeur du 93, il n’hésite pas à se mélanger, peu importe l’esthétique en face, tant que le feeling est là. Comme si l’humanité légendaire qui se dégageait de cet artiste lui permettait d’effacer, le temps d’un morceau, les œillères musicales que trop d’artistes s’infligent. Et rien que pour ça il va nous manquer. – Rémi

2022 : Prince Waly feat. Jazzy Bazz & Enchantée Julie – Cra$h (prod. AAyhasis)

Présente sur BO Y Z, BO Y Z vol.2 et Moussa, Enchantée Julia était également la compagne de Prince Waly. Chacune de leurs collaborations paraissait mûrement réfléchie, à l’image de ce storytelling où Waly se met dans la peau d’un gangster mourant dans un accident de la route. Le sample de guitare choisi par AAyhasis dessine une ambiance tragique et méditerranéenne. En peu de lignes, Prince Waly pose le décor en multipliant les images évocatrices (gangsters vieillissants, sang se déversant dans la mer, etc.). On y ressent toute sa cinéphilie et son amour du rap narratif (une référence à « Pucc’ Fiction » se cache même). Avec une écriture raffinée, Jazzy Bazz y joue le rôle du compère d’infortune, tandis qu’Enchantée Julia incarne la compagne malheureuse. Chaque rôle est parfaitement distribué dans ce titre, et plus globalement dans cet album où Prince Waly est au sommet de son esthétique. – Jérémy

2022 : Prince Waly feat. Freeze Corleone 6 Balotelli (prod. JayJay, LamaOnTheBeat & 3010)

Difficile de trouver meilleure incarnation du rappeur qui veut jouer les gros bras que Mario Balotelli. Entre ses coups d’éclat, ses provocations (« Why always me? ») et cette capacité à toujours se retrouver au centre du spectacle, l’Italien est devenu une référence de choix pour les rappeurs français. Sur ce morceau, Prince Waly et Freeze Corleone s’emparent de cette imagerie pour nourrir un égotrip où chacun rappelle qu’il évolue, lui aussi, dans une autre catégorie. Le résultat impressionne surtout par l’alchimie entre les deux artistes : leurs univers, pourtant assez distincts, se répondent avec une facilité déconcertante. Un morceau de flexeurs pur jus, où les deux hommes se renvoient la balle sans jamais manquer un contrôle ni une transversale. – Clément

2022 : Prince Waly – Mercy (prod. Crayon & Ford Stems)

Lorsque sort Moussa en septembre 2022, grandes étaient les attentes autour du premier album de Prince Waly. Les projets de Big Budha Cheez, avec Fiasko Proximo ont rencontré leur public et ses deux EP ont montré les qualités du Montreuillois en solo. Ce premier (et malheureusement seul) opus a confirmé tout son talent et a rapidement bénéficié d’un beau succès d’estime, au point qu’on parle de pièce maîtresse pour qualifier cette galette. En effet, Prince Waly alterne entre changements et continuité tout au long des 14 titres. Bien sûr ça kicke sévère, comme sur « Walygator », ça croise le mic avec Freeze pour une collab’ mémorable, avec Ali sur « Rottweiller » comme pour boucler la boucle (lui qui a parsemé nombre de ses apparitions avec des réf’ à Lunatic). Mais Moussa prend quelque peu à contre-pied son auditoire en aérant sa musique avec davantage de passages chantés (comme avec son épouse Enchantée Julia) et plus de morceaux personnels, à l’image de « Mercy ». Si plus de trois ans séparent B O YZ de Moussa, c’est qu’un cancer l’a tenu éloigné de la musique, ce dont Prince Waly parle dans son outro. L’émotion est de suite immense avec un vocal en soninké de sa propre mère qui s’inquiète de l’état de santé de son fils. Après un passage rappé, dans lequel il rend hommage à Dieu, le beat s’arrête pour un discours on ne plus poignant qui revient sur cet épisode, ce marathon, avec en prime des conseils plein de bon sens. La fin du morceau ne peut laisser personne indemne, « J’voulais vivre, j’voulais vivre, vivre ». – Chafik

2023 : Prince Waly – Charm El-Cheikh (prod. Crayon)

Sorti en décembre 2023, BO Y Z vol.2 est, comme son nom l’indique, la suite directe du premier volet paru quatre ans plus tôt. Huit titres composent le projet, dont deux collaborations : une première avec Dinos et une nouvelle avec sa moitié, Enchantée Julia. Prince Waly y déploie son univers cinématographique ultra-puissant, nourri par les influences de Michael Mann, Guy Ritchie ou encore Quentin Tarantino. Le morceau « Charm El-Cheikh » porte lui aussi ces fragrances de septième art, des effluves que l’on retrouvait déjà quelques mois plus tôt sur « Eleanor », aux côtés de Jewel Usain : une pure ambiance à la Tony Scott, où notre protagoniste excelle dans ce qu’il sait faire de mieux, son numéro de funambule des mots. Et ce n’est pas sans risque, puisque « rapper comme [lui], c’est se blesser l’œsophage. » – Clément

2025 : Dosseh feat. Prince Waly – Rapstar (prod. X-plosive)

L’une des dernières apparitions de Prince Waly remonte à 2025, sur Dieu donne, j’utilise part. 1, un EP où sa présence pouvait surprendre. Aux côtés de Dosseh, là où l’on aurait pu attendre un morceau plus posé ou davantage porté par la mélodie, les deux rappeurs optent pour un beat nerveux et des couplets à l’avenant. Le résultat : un titre sombre, tendu, brutal par moments, porté par une alchimie évidente entre les deux artistes. Loin des esthétiques auxquelles on l’associait le plus souvent, Prince Waly démontre une nouvelle fois sa capacité d’adaptation. Déjà sollicité par la plupart des grandes plumes du rap français, il avait ce talent rare de briller sans éclipser ses partenaires, tout en tenant la comparaison avec les meilleurs. Il pouvait ainsi évoluer aussi bien aux côtés des écritures les plus élégantes du rap français qu’avec une plume aussi brute que virtuose que celle de Dosseh, sans jamais dépareiller. Un morceau au titre finalement symbolique pour celui qui, dès ses égotrips de flexeur du début des années 2010, se rêvait en « rap star ». Le temps lui aura donné raison, sans qu’il n’ait jamais eu à se trahir ni à courir après le moindre hit. Les nombreux témoignages qui lui sont consacrés depuis sa disparition en disent long, eux aussi, sur la place qu’il occupait dans le rap francophone. – Olivier

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