Deux heures d’enregistrement au studio de Tefa, de longues heures de retranscription et 10 000 mots plus tard, voilà enfin retranscrite la rencontre avec Kery James. MC de renom, apprécié pour son combat, décrié pour son engagement, critiqué pour son ego, soutenu pour ses actes ; sa carrière de rappeur ne peut laisser indifférent celui qui s’intéresse au rap français.

DJ Mehdi, LAS Montana, Expression Direkt, Medine, « Hardcore », Rohff, Booba, « Pour ceux », la Mafia K’1 Fry, Le clip « Le Jugement », Skyrock, l’engagement politique, Charles Aznavour et plein d’autres thèmes : nous avons tenté de passer en revue la discographie de l’ex-leader d’Ideal J pour vérifier en quoi, encore en 2016, « Le combat continue ».

Kery, merci de nous recevoir pour la première fois. On a décidé d’essayer de retracer ta carrière en 10 bons sons, et autant te dire que ça a été un casse-tête de n’en retenir que 10 au regard de tes 20 ans de carrière. On va commencer par un premier titre emblématique. Mais juste avant, j’aurais aimé te poser une question : d’où viens ton blase ?

Kery : C’était tout simple. Déjà à l’époque, il faut savoir que prendre des noms américains, c’était la mode. Tout le monde en prenait. J’avais un pote qui tagguait « Jery », tout simplement, et moi je me suis dit « Je vais tagguer Kery » en changeant juste une lettre. Un peu plus tard, dans les années 1996, j’ai rajouté le « James », car j’ai un pote qui s’appelait Jesse, j’ai joué avec ça en rajoutant le « James » de Jesse James… Ça n’a pas de sens particulier, c’est un truc de jeunesse.

Avant, tu t’es aussi fait appeler Big Daddy Kery…

Oui, Daddy Kery parce que j’ai commencé par le ragga et que c’était comme ça que les toasters comme on dit se faisaient appeler. Il y avait Daddy Mory et moi c’était Daddy Kery.

Ta première trace discographique, c’est bien le Ragga Jam avec Raggasonic et MC Solaar ?

Oui, c’est la première fois que… j’ai un doute ! Je crois que oui, c’est la première fois que j’apparais sur un disque.

Avant même « La vie est brutale » ?

J’ai un doute, mais je crois oui (NDLR : effectivement, La vie est brutale sort en 1992, un an après l’album de Solaar Qui Sème Le Vent Récolte Le Tempo).

Alors, premier extrait, peut-être LE morceau phare de ta discographie :

1 – Ideal J – Hardcore (1998)

« Hardcore », c’est un morceau que j’écris dans une période très sombre de ma vie. C’est vraiment la période de la Mafia K’1 Fry où on se regroupait à la Demi-Lune, où on était vraiment dans une vie de rue. En même temps, paradoxalement, c’est un texte que j’écris à la campagne, parce que je m’étais isolé. Les producteurs de l’époque étaient Alariana, l’oncle de DJ Mehdi, Choukri Essaidi, qui est devenu après le manager de Diam’s, Karim Ben Saada et Chibane Souhil. C’était un truc assez familial, ils produisaient le disque donc ils m’ont envoyé dans une campagne mais je ne sais plus laquelle. J’étais avec un mec d’Orly qui s’appelle Bachir, et il me donnait plein de phases ; c’est lui par exemple qui m’a fait m’intéresser à la Palestine, on parlait de plein de choses. Il y a toujours des mecs comme ça, en banlieue, qui ont une culture générale assez large, qui s’intéressent à tout. Lui faisait partie de ça, et il m’a fait m’intéresser à plein de sujets. J’ai écrit ce morceau pour répondre aux reproches qu’on faisait à Ideal J d’être un groupe trop hardcore. Ma réponse était : « Je rappe hardcore parce que le monde est hardcore, la preuve, voilà ».

C’est une prod de Delta d’Expression Direkt, à l’époque on était assez proches d’Expression Direkt parce qu’ils faisaient du rap de rue. Avant, il faut savoir qu’il y avait une période où donc on prenait des noms américains, et aussi on essayait de ressembler aux américains. Il y avait aussi le Mouvement Authentique avant la Mafia K’1 Fry. Avec Ideal Junior, on en faisait partie. Il y avait les Little MC, qui étaient composés de Sulee B et Ronald, les New Generation MC… C’était pour tous les rappeurs de la banlieue Sud. Les leaders, c’était un peu les Little MC. Eux, sans scrupule, ils reprenaient beaucoup des flows américains, qu’ils remettaient en français. Les gens s’habillaient avec des jeans larges… comme les américains. Après, nous, on a décidé de rapper pour les mecs de banlieue, de s’habiller comme les mecs de banlieue, de reprendre les codes des mecs de banlieue et Expression Direkt, ils étaient vraiment là-dedans et donc on était très très proches d’eux. D’ailleurs, le premier maxi de Rohff est produit par DJ Mehdi, et ensuite, son premier album est produit par Expression Direkt. A l’époque, ils étaient en avance question son. Ils travaillaient aussi avec Rudlion, qui était une figure du 94. Niveau sonorités, par exemple, ils ont fait un album qui s’appelle Guet-apens, une compilation, TOUS les titres étaient puissants ! Delta a produit « Hardcore » donc, et dessus, celui qui crie les « Hardcore », c’est LAS Montana. Après, c’est un morceau qui nous a dépassés. Comme Alariana ont fait une co-prod avec Arsenal à l’époque, ils ont produit le clip avec les extraits chocs, et à l’époque c’était une K7 qu’on distribuait à Châtelet sous le manteau. Le morceau est devenu plus grand que tout ce qu’on pouvait imaginer.

Effectivement, deux clips officiels existent : le montage choc et celui où vous jouez, habillés en soldats…

Le premier clip c’est le montage, et après le deuxième a été réalisé par Xavier De Nauw. C’était plus pour pouvoir passer en télé, parce que le son devenait gros.

Revenons un peu sur Expression Direkt. Le morceau en commun avec toi « Au-delà du réel » date aussi de cette époque-là (1996). Ont-ils eu une plus grande influence dans vos sons ? En ont-ils produit d’autres ?

Non, pas sur cet album-là. La plupart des sons, c’est DJ Mehdi, sauf peut-être « Évitez » qui avait été produit par des mecs de Lyon. A l’époque, je ne travaillais qu’avec DJ Mehdi, parce que déjà il avait la capacité de le faire, et puis c’était difficile de trouver des prods plus efficaces que celles de DJ Mehdi.

Avait-il un droit de regard sur les thèmes, les textes ?

Bien sûr, bien sûr ! On décidait ensemble, et contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, Mehdi, c’était quelqu’un de beaucoup plus puriste que moi. Par exemple, on lui a demandé de faire le morceau « Ideal J », où Rocco et Teddy rappent, le morceau reprend un sample que Dre a déjà utilisé et qui est un morceau plus crossover. Mehdi n’était pas trop pour faire des trucs comme ça. Il était vraiment radical, et puis il l’est resté jusqu’au bout, c’est-à-dire que quand il n’a plus eu envie de faire de rap et qu’il a eu envie de faire de l’électro, il a fait de l’électro. Il ne s’est jamais dit : « J’appartiens au rap alors je suis obligé de faire du rap ».

« Hardcore » a une symbolique forte aussi, pour la fois où tu l’as rappé à l’Élysée Montmartre dans des conditions très difficiles…

Ouais, grosse émotion ! Une histoire qui sort de l’ordinaire. C’est-à-dire qu’on l’aurait écrite, elle ne serait pas crédible. Ce fameux concert du mois de juin à l’Élysée Montmartre, c’était hyper important pour nous à l’époque. C’est comme si tu faisais un Zénith aujourd’hui, par rapport aux quantités de disques qu’on pouvait vendre dans le rap. C’était un énorme succès. C’était complet. C’était un concert dont on parlait tout le temps. LAS parlait tout le temps de CE concert et voulait être présent à CE concert : « On va faire ci, on va faire ça… » Et puis après, il est assassiné peu avant le concert. Comme il est assassiné et que le corps est brûlé, c’est une affaire criminelle donc la police retient le corps pour des autopsies. Ils rendent le corps la veille du concert, et il est enterré le jour du concert, le 21 juin. Ce qui fait que j’ai failli annuler le concert mais son petit frère a fortement insisté pour que je ne l’annule pas, et il est même carrément venu. Je pense que ça a changé beaucoup de choses.

Ce morceau, plus tard, tu décideras de ne plus le jouer.

C’est vrai, pendant longtemps je ne l’ai pas fait malgré la demande des gens. Parce que pendant longtemps, je n’avais plus envie d’entendre parler d’Ideal J… Et puis après, au fur et à mesure, j’ai commencé à me dire que ça faisait quand même partie de mon histoire. Et, finalement, Ideal J, on n’était pas dans l’autodestruction. En vérité, déjà c’était moi qui était auteur de tous les textes, donc c’était du Kery James, avec moins de freins, moins de barrières sur le langage par exemple, donc c’était plus vulgaire mais le fond était quand même revendicatif. Par exemple, il y avait déjà « Un nuage de fumée », alors que tout le monde disait que c’était cool de fumer, je disais qu’on se détruisait en fumant, tout en disant que je fumais. Il n’y a jamais eu de proclamation de l’autodestruction. Il y avait un morceau comme « Message » qui est le « Constat amer » d’aujourd’hui. C’est exactement la même chose : je disais déjà que l’argent nous divisait et qu’on s’entretuait.

Comment se passait la cohésion, étant donné que tu rappais beaucoup plus que les autres membres du groupe ?

Ah non mais c’était moi le rappeur d’Ideal J ! Les autres, Teddy et Rocco, étaient des backs. Teddy, à l’origine, était danseur. Comme on était solidaires, on ne faisait pas de différence. En réalité, du point de vue de ce qu’on produisait, c’était Mehdi à la musique et Kery James aux textes.

Après ce laps de temps, donc, tu as finalement recommencé à le jouer sur scène. En l’adaptant un peu, notamment en retirant les paroles homophobes…

Bien sûr.

Quelles ont été les réactions de ton public lorsque tu as entrepris de le chanter de nouveau ? Il traverse les générations assez facilement…

Ah il marche toujours ! Même aujourd’hui, même dans dix ans si je le refais, il fonctionnera toujours. C’est incroyable. Je pense qu’on en fait qu’un comme ça dans sa vie.

Si tu devais garder un morceau de ta discographie…

(Il coupe) Non, ça ne veut pas dire que c’est celui que je garderai. Mais c’est un des morceaux les plus importants de ma carrière. Il y a aussi un morceau comme « 28 Décembre 1977 » qui est hyper important et qui m’a amené ailleurs, et dans lequel beaucoup de gens se sont reconnus. Et un morceau comme « Banlieusards » aussi…

Pour clore sur ce titre, et comme tu peux mesurer son impact sur le rap à travers plusieurs générations, quel regard portes-tu lorsque tu le vois au Panthéon du hip-hop français ? Il est souvent cité dans les titres phares avec « Demain c’est loin » d’IAM notamment, et tu l’as joué encore récemment lors d’un concert à Paris avec de nombreux artistes venus jouer leurs classiques. (NDLR : L’âge d’or du rap français) Il semble immortel, non ?

Je ne sais pas… (il cherche ses mots) Des fois aussi, quand on a placé la barre trop haute, il y a la difficulté d’essayer de survivre à ses propres classiques. Après, les gens sont souvent dans la comparaison, ils vont dire : « Mais c’est pas comme « Hardcore »… » Le défi pour moi, c’est de continuer à traverser les époques et de continuer à faire des titres qui vont marquer autant. Par exemple, je pense qu’avec « Racailles », on commence à s’en approcher. C’est possible que ça devienne le « Hardcore » des dix prochaines années… On ne se repose pas sur ses lauriers. Je n’ai pas continué à faire de la musique pour être quelqu’un du passé, j’essaye d’aller de l’avant.

2 – Kery James – 2 issues (2001)

Ouais, « 2 issues » qui était le morceau le plus hip-hop de l’album Si c’était à refaire… qui est produit par un mec qui s’appelle Chris, parti vivre aux États-Unis maintenant. C’était pour moi une porte d’entrée pour que les gens puissent entrer dans cet album qui était assez spécial, puisqu’il n’y avait pas d’instrument à vent, pas d’instrument à cordes, beaucoup de voix, beaucoup de percussions… C’était un album presque « World » ! Le clip, on l’a tourné au Plan d’Aou, à Marseille. J’avais beaucoup d’amis là-bas, et puis il y a pas mal de guests aussi dans le clip. C’est devenu un classique dans son genre. C’est un peu l’ancêtre de « L’impasse » ou de « Je ne crois plus en l’illicite » qui était sur la compile d’Ousmane du 19ème là…

Illicite projet ?

C’est ça.

Te souviens-tu de la naissance du concept autour des « deux issues » ?

Je ne me rappelle pas précisément mais le but c’était de prendre à contrepied ce qui pouvait se dire dans le rap, c’était le début de la glorification du banditisme, de montrer que finalement ce n’était pas un jeu, cela n’avait rien de glorieux d’être un voyou, et que cela ne menait qu’à deux issues.

« C’était difficile d’expliquer aux gens que je ne voulais pas d’instruments à vent, pas d’instrument à cordes… Par exemple, DJ Mehdi, pour te dire que c’est un mec qui allait jusqu’au bout, m’a dit : « Non, moi, ça ne m’intéresse pas ! » Il m’a juste fait la rythmique, le beat de « Si c’était à refaire ». Sinon, ça ne l’intéressait pas, donc il ne l’a pas fait. »

Il a été très repris dans le rap par la suite, tant dans les samples que l’expression en elle-même. Tu ne t’y attendais pas forcément ?

Faire un classique, ça ne dépend pas de toi. Ça dépend aussi du contexte, ça dépend du moment dans lequel tu sors ton disque. Est-ce que, à ce moment-là précis, ça va être en adéquation avec ce que les gens vivent, ce qu’ils ont besoin d’entendre, ce qu’ils ont envie d’entendre ? C’est impossible !

Tu le clamais d’ailleurs : « Je ne suis pas là pour leur dire ce qu’ils veulent entendre ! »

C’est impossible de l’anticiper ! Ça aurait pu être rejeté, la réaction aurait pu être : « Qu’est-ce qu’il vient nous faire la morale ! » Par exemple, je pense que l’album Dernier MC contenait des titres hyper forts, mais je suis sorti dans un contexte où les gens n’ont pas été très à l’écoute de ce que j’ai fait. Aujourd’hui, il y a un grand accueil sur « Racailles », mais le morceau « Dernier MC » est aussi chaud dans les propos, la dénonciation et la prise de position. Mais il y a certaines choses que j’ai dénoncées, que j’ai dites, c’était trop tôt. Les gens ne comprenaient pas trop où je voulais en venir, j’étais déjà un peu trop en avance, je parlais déjà un peu de la Syrie parce que je savais que ça allait avoir des conséquences pour nous, dans nos vies, mais les gens ne le savaient pas encore… Alors qu’aujourd’hui, c’est clair pour tout le monde. Quand je dis : « Vous avez buté Kadhafi, aujourd’hui dans quel état se retrouve la Libye ? », tout le monde comprend ce que ça veut dire parce qu’il y a des Syriens à tous les coins de rue, qu’ils sont en train de mendier, parce qu’il y a des attentats… Les gens sont concernés. Donc c’est pour ça, il n’y a pas de recette.

Deux autres titres très importants de ta discographie figurent sur ce disque : « 28 décembre 1977 » et « Y’a pas de couleur ». Raconte-nous ce qu’ils t’évoquent…

« 28 décembre 1977 », je l’ai posé dans le noir complet.

En one-shot ?

Je ne sais plus. Pour « Y’a pas d’couleur », c’est une prod de Sayd des Mureaux. Il faut savoir que j’ai composé pas mal de prods sur Si c’était à refaire… Parce que c’était difficile d’expliquer aux gens que je ne voulais pas d’instrument à vent, pas d’instrument à cordes… Par exemple, DJ Mehdi, pour te dire que c’est un mec qui allait jusqu’au bout, m’a dit : « Non, moi, ça ne m’intéresse pas ! » Il m’a fait juste la rythmique, le beat de « Si c’était à refaire ». Sinon, ça ne l’intéressait pas, donc il ne l’a pas fait. Il était comme ça Mehdi. Donc je me suis lancé, j’ai rencontré des musiciens, un mec qui s’appelle Daniel Ciampolini, qui a joué pas mal d’arrangements sur l’album, un mec qui s’appelle Xavier Desandre qui est un percussionniste, mais beaucoup de mélodies, je les ai trouvées moi-même.

Tu avais même décidé de rajouter ce morceau sur une réédition de l’album après son succès sur les ondes. On te le demande encore en concert ?

Ouais, aussi, c’est un incontournable. Je le joue à tous mes concerts importants.

3 – Kery James & Mac Tyer – Patrimoine du ghetto (2005)

Nous arrivons en 2005, date de ton album Ma vérité. Sélection oblige, nous nous sommes concentrés sur cet autre titre, paru la même année sur le projet de Mac Tyer…

Ah ouais, Patrimoine du ghetto ! Un morceau qui a vraiment marqué, c’est incroyable. Là, par exemple, en un mois, ça m’est arrivé deux fois que je sois en voiture, et qu’il y ait des mecs qui arrivent à ma hauteur, qui me regardent et qui me reconnaissent, et qui me font le coup : « Mais qu’est-ce tu veux renoi ? » C’est un morceau qui était pour une compile de Socrate. C’est moi qui ai insisté, je voulais un morceau qui sorte de l’ordinaire et j’ai proposé ce concept. Parce qu’en plus comme Socrate était managé ou produit par Maurice qui était aussi le producteur de Gab’1, il y avait un message sous-entendu… Ça nous faisait arriver à « Ne vois-tu pas qu’on est tous dans le même bateau ? On a les mêmes souffrances, on a la même peine, la même haine, on vient tous du même ghetto, 9.4, 9.3, et toutes les banlieues en France, quoi qu’t’en penses, on est tous dans le même bateau. Pourquoi s’entre-tuer ? Pourquoi s’assassiner ? Alors qu’on vient tous du même ghetto !» L’objectif, en vérité, était de passer par cette fiction pour arriver à cette conclusion.

Un double message de paix donc. Tu penses que Gab’1 a eu vent de ce sous-entendu ?

Je pense qu’ils l’ont compris.

Cette histoire s’est finalement soldée par une rencontre et une bagarre. Y a-t-il eu des suites derrière ?

Depuis, grâce à Dieu, on ne s’est pas rencontrés. Après, voilà…

Ce titre marque une époque où tu collabores pas mal avec Mac Tyer, comme sur « Suicide carcéral » ou « Le jugement ». Tu te rappelles du tournage du clip « Le Jugement » ?

Ouais, je m’en rappelle. C’était un clip réalisé par Tefa. C’était la première fois que je mettais la robe d’avocat ! C’est la première et la seule fois dans le rap français, où il y a un truc qui rassemble autant de personnes avec une telle exigence, chacun avait un rôle à tenir et chacun l’a tenu. Celui que j’ai trouvé, moi, personnellement, vraiment au-dessus, c’est Faf Larage. Pour moi, dans ce domaine du story-telling, je pense qu’il nous écrase tous. Si t’écoutes comment il interprète le procureur, et comment il le joue, vraiment il est au-dessus. Ce qui est marrant, c’est qu’aujourd’hui, j’ai écrit un long métrage, où je parle d’un jeune, futur avocat, et il y a une pièce qui est tirée de ça. Si j’avais poursuivi des études, c’est un des seuls métiers qui m’aurait intéressé. Mais finalement j’estime que je l’ai fait dans la musique, j’ai défendu les gens que je prétendais représenter.

« Là, par exemple, en un mois, ça m’est arrivé deux fois que je sois en voiture, et qu’il y a des mecs qui arrivent à ma hauteur, qui me regardent, qui me reconnaissent, et qui me font le coup : « Mais qu’est-ce tu veux renoi ? » »

Et donc te souviens-tu de l’atmosphère pendant le tournage ? Comment l’aviez-vous préparé et en combien de temps avez-vous clippé ?

On est arrivé, tout était déjà prêt. Je n’avais plus qu’à faire mon rôle. Ça a duré une journée. Je ne sais plus dans quel coin c’était, mais c’était dans un ancien tribunal.

Et l’écriture ? Mac Kregor et Mac Tyer ont-ils décidé des rôles, et vous ont-ils guidé dans la narration ?

Quand j’ai écrit, il y avait des personnes mais je ne me rappelle plus de qui. On m’a expliqué à peu près le rôle que je devais tenir, parce qu’il y a une histoire, il y a une fiction, et qui je devais défendre.

J’imagine que vous ne l’avez jamais joué en live…

Jamais ça ne s’est fait en live ! C’est vrai…

Je voulais aussi revenir sur deux morceaux de cette période, le premier en 2004 : le morceau « Mal aimé » sur l’album de Rohff. Pourquoi ce thème ?

C’est lui qui a choisi le thème. Je pense que ça en dit un peu sur sa sensibilité. C’est quelqu’un qui est très sensible et à fleur de peau, chacun a sa manière d’exprimer sa sensibilité, et lui, parfois, ça va être dans une forme d’agressivité mais en réalité, c’est quelqu’un qui est très sensible.

Vous êtes très proches et très liés depuis longtemps dans vos vies respectives, mais paradoxalement, il n’existe que très peu de duos musicalement.

Ouais, c’est vrai. On en a fait un pour son prochain album, c’est un morceau très chaud. Des fois, il y a eu des incompréhensions. Il devait être sur l’album A l’ombre du show-business mais il n’était pas satisfait de ce qu’il avait fait… C’est des choses comme ça qui ont fait qu’on n’a pas fait vraiment beaucoup de titres ensemble. Mais bon voilà quoi, on n’a pas besoin de faire des chansons ensemble. Après, la première fois qu’on l’a entendu sur un disque c’est sur « Original MC’s sur une mission » d’Ideal J.

En 2004, tu poses aussi avec Booba, pour le projet de Street Lourd, sur le titre « Chacun sa manière ». C’est la rencontre attendue de deux poids lourds.

Ouais mais le morceau est passé relativement inaperçu. Je ne sais pas, il n’y a pas eu…(il cherche ses mots) Il ne s’est rien passé quoi !

Même sur la compil, ce n’est pas un morceau phare. Les auditeurs ont largement plus plébiscité « En mode » de Rohff par exemple.

Ça c’est un morceau exceptionnel aussi ! Mais la rencontre n‘était pas…

Pour quelles raisons selon toi ? La prod n’est pas assez forte ?

Je ne sais pas, il faudrait que je le réécoute pour analyser. Mais après c’est aussi une question de moment dans l’Histoire. A ce moment-là précis, ça n’a bouleversé personne. Peut-être aussi que ni lui ni moi, du point de vue de nos carrières, n’étions à un moment où… Il n’y avait pas la symbolique que ça pourrait avoir aujourd’hui par exemple. Les personnages n’étaient pas aussi ancrés qu’aujourd’hui.

Sans te demander ton positionnement, mais d’un point de vue de proche de Rohff et pour avoir déjà collaboré avec Booba, quel impact peut avoir cette histoire de clash sur toi, ta carrière, ta vision de la musique et du milieu rap en particulier ? Quand on connait l’ampleur médiatique et les dérapages qu’ont connu cette embrouille…

Sur ma carrière, je pense que cette histoire de clash, il y a quelques années quand ça a commencé, avait pris beaucoup de place, et c’est aussi une des raisons pour lesquelles les gens n’ont pas été attentifs à l’album Dernier MC. Ils étaient vraiment plongés dedans, ils étaient dans autre chose. Dans la vie personnelle, non, ça n’a pas de conséquences. Ça me met dans une situation un peu délicate parce que je ne voudrais pas être happé dans cette spirale qui peut devenir une spirale violente. Aujourd’hui, plus qu’il y a quelques mois, j’aspire quand même à mettre fin au truc. J’aimerais bien trouver une solution.

« Tant que le problème n’est pas réglé, je ne peux même pas imaginer faire une collaboration avec Booba, ce qui serait mal interprété par Housni. Par exemple, je me suis détaché de Skyrock, et si tu veux, normalement, du point de vue business, ce qu’on attendrait de moi, c’est que j’aille sur OKLM. Et que je fasse même un partenariat avec OKLM et qu’on aille porter un coup terrible à Skyrock. Mais je ne peux pas le faire aujourd’hui à cause de ce problème »

A la Nas et Jay-Z ?

J’aimerais bien en tout cas. Pour le rap et pour les gens qu’on prétend représenter, je pense que c’est nuisible.

Ça t’empêche d’imaginer aujourd’hui une nouvelle collaboration avec Booba ? A moins d’un feat avec les deux…

Oui, bien sûr ! C’est évident. Tant que le problème n’est pas réglé, je ne peux même pas imaginer faire une collaboration avec Booba, ce qui serait mal interprété par Housni. Par exemple, je me suis détaché de Skyrock, et si tu veux, normalement, du point de vue business, ce qu’on attendrait de moi, c’est que j’aille sur OKLM. Et que je fasse même un partenariat avec OKLM et qu’on aille porter un coup terrible à Skyrock. Mais je ne peux pas le faire aujourd’hui à cause de ce problème…

Tu abordes ce sujet avec Rohff ?

Depuis que j’ai vraiment le sentiment que ça doit prendre fin, je n’ai pas encore eu l’occasion d’en discuter avec lui.

4 – Kery James – Thug life (2007)

Ouais ! Gros morceau ! « Thug life » qui est un morceau qui m’a remis en selle parce que je sortais de l’album Ma vérité qui n’avait pas beaucoup fonctionné. J’en ai vendu quand même plus de 50 000 mais par rapport au succès de Si c’était à refaire… c’était presque un album de transition. Les gens ne se rendent pas compte, mais du point de vue du discours, tu trouves une cohérence depuis Ideal J jusqu’à aujourd’hui, mais du point de vue de la forme, j’ai essayé d’évoluer. A l’époque, j’ai pas voulu faire un deuxième Si c’était à refaire… Alors que si j’avais voulu, j’aurais fait des chœurs, les percus, j’en faisais un autre tranquille, sans prendre de risque. Mais j’ai voulu essayer d’évoluer et puis j’avais un peu plus envie de rapper tout simplement. L’album n’a pas fonctionné, et après j’ai fait l’album Mafia K’1 Fry, et dedans, il y a ce titre… Pareil, on ne peut pas savoir pourquoi ni comment les gens se sont appropriés le titre et se sont reconnus dedans. Je l’ai écrit en plusieurs jours, un peu au studio, un peu ailleurs. Je leur disais « Attendez, vous allez voir… » On l’a clippé le jour où on a fait le clip  de « Guerre ». Ce n’était même pas prévu, mais il y avait les caméras, le fond vert, c’était au studio… J’ai fait deux prises, je me suis assis sur une chaise en train de chanter la chanson, et ça a donné le clip de « Thug life ».

C’est un des morceaux phares de ta carrière, et c’est tout un symbole qu’il se trouve sur l’album de la Mafia K’1 Fry. Auparavant, il y avait eu ce premier album du collectif où tu n’apparaissais que sur ton solo Nuage de fumée 2

Je pense que les gens qui ne connaissaient pas Un nuage de fumée l’ont découvert mais les gens qui connaissaient « Un nuage de fumée », tu ne peux pas leur faire écouter « Un nuage de fumée 2 » ! C’est un morceau qui est trop important dans Ideal J. J’avais quand même tenu à être dans l’album. Après, j’étais dans une conception de la vie dans laquelle je suis toujours. C’était difficile pour moi d’assumer tous les propos qui peuvent être dits dans un album de la Mafia K’1 Fry, mais je ne les ai jamais snobés. Je les ai invités dans Si c’était à refaire…, ils sont sur le dernier morceau « C’qui nous perd« . J’avais toujours le cœur avec la Mafia K’1 Fry. Après, on a décidé ensemble de faire cet album « Jusqu’à la mort… parce qu’on croit en la vie ». On en a vendu plus de 75 000. C’était quand même un gros succès parce qu’il n’y a pas eu « d’air play », Skyrock ne nous a pas joués… C’est un album que j’ai beaucoup porté, j’ai fait vraiment une grande grande part de la réalisation de cet album-là.

Est-ce que c’est un regret de ne pas être sur « Pour ceux«  ?

Euh… Non. Non, je n’ai pas de regret. L’Histoire, elle s’écrit comme elle doit s’écrire. A l’époque, imaginons, j’aurais voulu poser sur « Pour ceux », je leur aurais dit « Non, il ne faut pas que tu dises ça… » et ça n’aurait pas été « Pour ceux ». Non, je n’ai pas de regret, mais c’est un morceau incroyable.

Ce titre est un classique du rap français, il avait, à l’époque, ouvert définitivement la voie au rap de rue. Avec un clip de légende, qui inspirera ensuite Tandem pour « 93 Hardcore » et bien d’autres…

Ouais ! C’est vrai. C’est vraiment comme ça qu’on vivait, donc c’est crédible.

L’as-tu déjà vécu sur scène avec eux ?

Je l’ai vécu au Bataclan mais bon il n’y avait pas Rohff pour faire le refrain… Je n’ai jamais vécu un gros « Pour ceux » avec tout le monde.

Est-ce qu’on peut l’imaginer dans un futur proche ?

Pour moi, aujourd’hui, on ne peut pas parler d’album de Mafia K’1 Fry sans parler d’un long métrage sur la Mafia K’1 Fry. Son sens serait d’accompagner un long métrage sur la Mafia K’1 Fry qui est quand même une histoire extraordinaire. J’en parle parce que deux personnes du milieu cinématographique m’en ont déjà parlé. Il y a eu le film Straight Outta Compton qui a eu un gros succès, à la fin de l’année, il y a le film sur 2Pac qui va arriver et je ne peux pas imaginer que ça ne va pas avoir un gros succès… Donc, il y a un public pour ça. Et je ne pense pas qu’en France, il y ait un groupe de rap qui ait une histoire assez forte pour sortir du rap et être une histoire émotionnelle, humaine, de société, autre que la Mafia K’1 Fry. Sinon je viens de terminer l’écriture de mon premier long métrage qu’on tourne en mai 2017.

Cet été, Rohff a communiqué sur les réseaux sociaux l’information selon laquelle la Mafia allait se reformer… C’est imminent ?

Il n’y a pas de date. Ça peut trainer comme ça peut aller vite. Ça dépend de celui qui va prendre la responsabilité et l’engagement d’organiser une réunion.

Quand on voit des anciens comme les 2Bal 2Neg’ ou La Cliqua se reformer sur scène, ça transmet l’envie de se retrouver en concert avec ses amis de longue date ?

Vraiment, moi, mon envie est cinématographique. Faire un disque, ce serait vraiment pour nous. Les banlieues et les gens qui sont issus des banlieues n’ont pas vraiment de patrimoine cinématographique. A part La Haine qui est un film très très fort mais qui n’est quand même pas raconté par nous à l’origine.

Ma 6T va cracker ?

En réalité, dans l’histoire, il reste La Haine. On n’a pas ce patrimoine-là et les gens qui aiment le rap et ont grandi avec le rap depuis le début, n’ont pas non plus de patrimoine cinématographique. Et je pense que ça sera beaucoup plus marquant de laisser quelque chose.

J’ai un autre extrait à te faire écouter, un peu plus ancien…

Ohlolololo… ! Laisse-le tourner… (NDLR : il ferme les yeux et se remémore avec émotion) C’était quelle année ça ?

1998.

Là, ce qui me touche, en réécoutant, c’est de voir à quel point je dis encore les mêmes choses. Il y a beaucoup de références à Dieu, il y a toujours cette humilité envers ce que ma mère a pu faire pour moi… Après au niveau rap, il y a déjà du chant dans le refrain. C’est un thème qui a été trouvé par Manu Key qui m’a beaucoup… Voilà quoi ! S’il n’y avait pas eu Manu Key, il n’y aurait pas eu Kery James ! Il m’a beaucoup appris dans le rap, beaucoup protégé aussi dans mes débuts. Eux aussi, avec son groupe qui s’appelait le Possee Ideal, faisaient du rap engagé. Ce qui fait que moi, quand j’ai commencé à faire du rap français, j’imitais le Possee Ideal et donc je faisais déjà du rap engagé. Ils écrivaient des vraies chansons, avec un thème qui tenait du début à la fin.

A propos, Lino a sorti cette phase l’année dernière : « Je me sens vieux comme un rap à thème »

Ah c’est un tueur Lino !

Je reviens sur ma question du coup ; t’arrive-t-il de réécouter des vieux sons de toi et de tes potos ?

C’est rare en fait. Mes plus récents albums, je les écoute beaucoup avant qu’ils sortent parce que je suis en train d’y réfléchir, j’écoute pas vraiment par plaisir. Mais après j’arrête de les écouter. Je les interprète sur scène mais après, je n’écoute pas ce que je fais. L’album que j’ai beaucoup réécouté par exemple c’est Les points sur les i d’Intouchable que je trouve incroyable. Les Princes de la Ville moins parce qu’en fait c’est sorti à une période où j’étais vraiment dans autre chose donc ce n’est pas un album que je me suis approprié. Les points sur les i par exemple, c’est un album qui me concerne.

Est-ce qu’il t’est déjà arrivé de regretter de ne pas avoir participé à un titre ou un album classique de tes potes, comme le premier Intouchable ou le premier Karlito par exemple ?

Non, je ne me dis jamais ça. T’écoutes un son, le son te parle, il te touche, mais ça y est, il est terminé. Pour aller poser dessus, il faut réfléchir, il faut écrire…

Manu Key avait annoncé, après le décès de Mehdi, la création d’un album hommage… As-tu des nouvelles de ce projet ?

Non, je ne sais pas du tout où il en est de ce projet-là.

5 – Kery James – Le combat continue (part. III) (2008)

« Le combat continue »… Celui-là aussi il m’a remis en selle ! Je m’en rappelle, j’ai posé ici (NDLR : interview réalisée au studio de Tefa). La prod, c’est Nino, un petit jeune de Vitry hyper talentueux, c’est aussi lui qui a fait « Le retour du rap français ». J’aurais bien voulu avoir des prods de lui sur mon dernier album mais aujourd’hui je ne sais pas trop ce qu’il fait. C’est un morceau que j’ai écrit un peu après la bagarre avec Jean Gab’1. Je ne sais pas si je sais être un bon champion, je ne sais pas si je sais conserver la ceinture, par contre je sais être un bon challenger. Je suis plus efficace dans l’adversité que dans le succès. Par exemple, « Racailles », il sort après « Dernier MC » où l’album n’a pas hyper bien fonctionné. Je sentais une petite arrogance dans les médias, Skyrock ont fait preuve d’arrogance avec moi… J’ai le sentiment que les gens voulaient parler de moi au passé sans que j’en ai décidé. Ça donne des titres comme « Muhammad Alix », « Racailles », et il y en a d’autres encore dans l’album qui sont, je pense, très chauds, et en fait, c’est comme ça que je fonctionne. Il faut que j’aie un truc à prouver. L’essence même du rap, c’est ça. Quand on a commencé dans les caves, on faisait juste des freestyles, mais quand tu faisais ton couplet, il fallait que ça fasse mal. Fallait que tes potes disent « Pulllllll up ! Recommence ! C’est quoi ce couplet de ouf ?! » Fallait que tout le monde crie. Et quand j’ai écrit « Le combat continue (part. III) » j’étais dans ce truc-là d’adversité.

C’est de la boxe ce morceau !

C’est vrai, c’est de la boxe.

Le clip aussi…

Réalisé par Leïla Sy et Chris Macari, du temps où c’était encore possible (rires) !

Le titre du morceau, « Le combat continue part. III », c’était évident qu’il devait s’appeler comme ça ? Pour donner une continuité au Kery d’Ideal J ?

Je ne sais plus comment on a choisi ce titre. « Le combat continue part.I » et « part.II » c’est des gros morceaux, et c’est pas toujours que tu arrives à faire une suite sans que ça paraisse ridicule. Il y a des gens qui ne connaîtront jamais le 1 et le 2… Et ceux qui ont connu le 1 et le 2, ils étaient d’accords avec le 3.

C’est un risque à prendre…

C’est un risque, c’est chaud quand tu fais ça ! En général, j’ai essayé… Tu vois « Hardcore 2 », c’est passé complètement inaperçu. Les gens, ils ne veulent même pas en entendre parler.

En tout cas, l’expression « Le combat continue », avec « Hardcore », c’est des étiquettes collées à vie sur ta carrière.

Ouais, et « On n’est pas condamnés à l’échec » aussi. Ça représente vraiment l’esprit de toute ma carrière. C’est vrai, c’est vraiment mon leitmotiv. Je n’ai fait que me battre dans ma carrière musicale. Je le souligne à chaque fois mais je ne sais pas si les gens l’entendent ; je n’existe que parce que mon public est là. Il y a des gens que le show-business a fait exister même sans public ! Ils les ont poussés pour qu’ils existent, ils forcent presque les gens à les écouter. Il y a des gens qui ont tourné en radio avec une hyper forte rotation alors qu’ils ne vendaient pas un disque ! Et moi, vraiment, plusieurs fois dans ma carrière, le show-business a voulu me sortir du jeu. Ce n’est pas arrivé qu’une fois. A chaque fois que j’ai eu un moment de fragilité, de fébrilité dans ma carrière, ils ont essayé de fermer la porte. A chaque fois je suis revenu et je me suis imposé à la force de mon talent comme je dis dans « Muhammad Alix ». Je fais un titre, les gens valident, m’imposent, et disent « Eh ben il est toujours là ». J’ai jamais été un chouchou du show-business. Le seul truc qui m’est arrivé, une petite cerise sur le gâteau du show-business, c’est d’avoir fait un titre avec Charles Aznavour. Mais encore, c’est parce que je connaissais Jean Rachid qui est l’époux de la fille de Charles Aznavour ! Là, il n’y a personne entre lui et moi. C’est Jean Rachid qui fait écouter et qui parle de moi, et qui en parle bien, et qui permet que ça existe. Sinon, ce n’est pas la maison de disques de Charles Aznavour qui aurait fait ça, tu vois ce que je veux dire ?

« Je ne sais pas si je sais être un bon champion, je ne sais pas si je sais conserver la ceinture, par contre je sais être un bon challenger »

Tu voulais absolument Aznavour ?

Après avoir eu Aznavour, ils peuvent faire ce qu’ils veulent ! Je reste le seul rappeur qui ait eu un titre en collaboration avec Charles Aznavour. Les auteurs dans la chanson française ou les gens qui ne sont pas juste des produits, qui ont une vraie histoire, il n’y en a pas 50 000.

Non mais tu aurais pu avoir envie d’un featuring avec Goldman, Renaud ou un autre…

Charles Aznavour, je ne pouvais pas faire plus. Ça restera dans l’Histoire, c’est gravé dans mon disque.

Tu en parles dans « Muhammad Alix », tu n’as jamais eu de Victoire de la Musique. Ça te touche ou bien tu prends en compte le fait qu’ils font « exprès » de ne pas reconnaître le rap à sa juste valeur, et donc tu t’en fous ?

Non ça ne me touche pas. Par exemple, aujourd’hui, le public, il dit : « Oui, « Racailles » c’est le titre de l’année ! » Donc ils peuvent dire ce qu’ils veulent, tu vois ce que je veux dire ? Ça ne me touche pas parce qu’en plus j’ai fait des choix qui font que je ne peux pas avoir la Victoire de la Musique. Je fais la musique qui ne peut pas être plébiscitée, mais des fois ils ont abusé. A l’époque où j’ai sorti A l’ombre du show-business, quand même… Je crois que deux fois de suite, ils l’ont donné à quelqu’un, qui franchement, même lui aurait pu dire : « Nan, quand même, faut pas abuser ! » Mais je m’en fous, comme je l’ai dit dans Dernier MC, ma tâche est accomplie quand le peuple me dit « Merci ». Aujourd’hui je rencontre des gens qui ne me disent pas « Ouais, lourd Racailles ! » ; ils me disent « Merci pour Racailles ! » Ça, ça vaut plus que 100 Victoires de la Musique. Les gens ne se rendent pas compte mais c’est les maisons de disques qui votent, il y a des consignes… Voilà.

Par manque de place dans la sélection, je n’ai pas pu choisir un titre de ton projet « Savoir & vivre ensemble ». Mais je tenais aussi à souligner un aspect fort de ta carrière, qui est l’engagement social. Outre ton côté fédérateur dans la musique, et défendeur du rap et de ses valeurs, j’ai donc choisi ce titre :

6 – Kery James – Banlieusards (2008)

« Banlieusards » qui est pour moi, ou en tout cas pour beaucoup de gens, l’hymne de la banlieue. C’est un titre sur lequel j’ai reçu beaucoup de témoignages des gens. Je ne compte plus les témoignages où les gens me disent : « Ce titre m’a accompagné quand je passais mon diplôme » ou bien la dernière personne que j’ai rencontrée, c’est une Française d’origine africaine qui travaille avec des gens du CAC 40, et qui me disait qu’elle écoutait « Banlieusards » avant de prendre la parole devant des gens qui l’attendaient au tournant. C’est un titre qui a accompagné les gens, qui leur a donné un peu de force, même un peu de fierté. C’est un des morceaux les plus importants de ma carrière, il n’y a pas un concert sans que je le joue. C’est une mélodie qui prend. Je me rappelle, quand on faisait l’album, c’est pas un des premiers morceaux qu’on a enregistrés, c’est même un des derniers. On avait essayé plusieurs sons et moi j’avais insisté, je leur disais à Tefa et Masta : « Non, non, il faut absolument qu’on fasse le titre, ça va être important. » On a galéré pour trouver le bon son. Là, aujourd’hui, je remarque que quand on galère pour trouver le bon son, et que même nous, à la fin, on n’est pas hyper convaincus que c’est le bon son, en général c’est que c’est un morceau qui va être important. Là, ça a fait la même chose pour « Racailles », j’ai essayé je ne sais combien de versions. Franchement, j’ai eu au moins 10 versions de « Racailles » !

Cet album est très riche en textes et en concepts, et on ne peut pas parler de tous les titres, mais peux-tu te replonger brièvement dans « L’impasse » et nous raconter comment est né ce morceau, avec Béné ?

C’est Hakim (Demon One) d’Intouchable qui était hyper proche de Béné. Ils essayaient de le lancer, moi j’avais cette idée de thème, je me suis dit que j’allais le prendre car ça allait permettre de le propulser. Et en plus, lui, il était capable de le faire, ce n’est pas tous les jeunes de son âge qui étaient capables de faire ça. On a fait ce titre avec un sample du film « Les Choristes », à la réalisation Tefa et Masta. Masta avait la technicité, l’oreille, Tefa avait l’imagination. On ne laissait rien passer, tout le monde était exigeant avec tout le monde, il n’y avait pas de langue de bois. Je sais me laisser diriger, et donc j’accepte totalement la critique.

7 – Kery James – Le retour du rap français (2009)

Ouais, « Le retour du rap français » ! Je me rappelle, quand j’ai touché cette prod… Street Lourd, ils étaient les éditeurs de Nino, ce petit jeune de Vitry. Je me rappelle quand je l’ai faite écouter à Tefa chez moi. Petite anecdote, il n’a pas retrouvé les pistes séparées du morceau. Je m’y suis habitué, je l’ai choisi, je l’ai écrit, en plus le défi était de faire un morceau qui arrive au même niveau que « Le combat continue part. III »… On écrit, on pose la maquette du titre, on lui demande les pistes séparées, il ne les retrouve pas, on lui demande de le refaire, il nous le refait mais ça ne sonne pas comme ça… Et donc finalement, on a sorti le morceau en mixant l’instru. La rythmique n’est pas mixée à part, le sample n’est pas mixé à part. On a pris le truc comme ça, Fred (Fred Le Magicien) a fait ce qu’il pouvait et on a balancé comme ça. Finalement, personne ne s’est jamais plaint, et ça sonne.

C’est la suite du « Combat continue » ?

Ouais, c’est un morceau pour annoncer le retour. Un morceau dans lequel je défends mes positions dans le rap et ma vision du rap français.

Tu annonçais aussi via cet album une mise en retrait de la musique ?

Ouais, que j’ai faite. Si tu remarques bien, Réel est très différent de A l’ombre du show-business parce que j’ai fait exprès. Sur A l’ombre du show-business, on a été hyper ouverts, quand même, tout en restant crédibles. Et après, j’ai senti venir un truc, où on allait essayer de me pousser dans une case variét’. J’avais l’impression qu’on allait trop adoucir mon discours. Et que j’allais devenir le rappeur gentil qui vient de la banlieue. Et c’est pour ça que j’ai durci avec Réel et que tu trouves « Le prix de la vérité », « Le retour du rap français », le featuring avec Luciano… Réel est un album qui marque mon refus d’être totalement ouvert, tu vois ? J’ai fait deux albums en un an, mais il a quand même fonctionné.

Et donc après, tu t’es coupé de la musique ?

Ouais, j’ai pris un peu de temps pour vivre, pour ma famille, pour moi, pour ma spiritualité et après je suis revenu, quelques années après, avec « Lettre à la République« . Je ne prends plus la décision d’arrêter parce que j’ai trop arrêté, et toujours continué, donc on verra bien, je me laisse porter. J’ai passé un peu de temps en Égypte, au Liban, je me suis retrouvé. C’est un milieu qui rend fou. Psychologiquement, ça peut rendre très instable le milieu de la musique, surtout quand t’es dans des dynamiques de succès. Si tu fais que ça, je pense que tu deviens fou même sans t’en rendre compte, tu peux devenir égocentrique, t’es déconnecté de la réalité. Des fois, il faut revenir à des choses plus simples pour ne pas devenir fou. C’était pour prendre du recul humainement, je le ferai toujours ça. Commercialement parlant, c’est dangereux, surtout pour une musique comme le rap où, quand tu n’as pas fait de trucs pendant 6 mois, les gens te disent que tu as arrêté, c’est incroyable ! Alors qu’avant, c’était normal de ne pas sortir de disque pendant deux ans. C’était normal de sortir un disque tous les trois-quatre ans. Aujourd’hui, si on ne te voit pas pendant trois ans, les gens considèrent que tu as arrêté de faire de la musique. Mais là, je pense que j’ai réussi à imposer aux gens mon propre rythme et dire que je peux disparaître pendant deux ans et revenir après. En général, quand tu fais un échec commercial dans le rap, tu n’en reviens pas ! C’est rare d’en revenir. Observe bien, tu vas voir que la plupart de ceux qui ont fait un échec commercial, ils ne sont jamais revenus. Je suis un des rares qui ait pu faire des disques qui ont moins bien fonctionné puis en refaire qui ont plus fonctionné.

Est-ce que tu te vois comme Zoxea rapper « jusqu’à 60 piges » ?

Non, je ne pense pas. Je ne vais pas rapper jusqu’à 60 ans. Je ne sais pas ce que je ferai après. J’ai un combat qui va au-delà de la musique, et la musique c’est un vecteur, c’est un moyen de transport. Si, pour continuer le combat, je dois faire de la musique, peut-être que je le ferai encore mais là j’essaye de m’ouvrir à autre chose, j’essaye de passer par le théâtre, le cinéma… Peut-être que le fait de diversifier, ça m’amènera à faire plus de musique. Parce qu’il y a un moment, où je ne pourrais faire de la musique, vraiment QUE si j’en ai envie. Parce qu’il ne faut pas se leurrer, la musique c’est aussi le truc avec lequel je gagne ma vie. J’essaye de ne jamais trahir mes convictions mais il y a un moment où c’est aussi alimentaire.

8 – Kery James – Lettre à la République (2012)

Bizarrement, « Lettre à la République » je l’ai écrit alors que je suis à l’étranger et que j’observe de loin l’actualité française, que je vis ma spiritualité normalement, sans que ça cause de problème à personne. Ils ont inventé un problème avec l’Islam, c’est les médias et la classe politique qui ont décidé qu’il y allait avoir un problème avec l’Islam, parce que les Musulmans, ils ne sont pas arrivés en France il y a dix ans. C’est un morceau que j’écris pour réagir, c’est un morceau qui marque aussi le début d’une certaine radicalité dans mes positions et dans ma musique, mais pas dans ma spiritualité. Alors qu’eux ne font preuve d’aucune compassion dans leur discours, on ne peut pas toujours être dans la mesure. Il y a une phrase qui peut être mal interprétée : « La France est islamophobe ». En réalité, quand je dis la France, ici, c’est la classe politique et les médias. Ça ne veut pas dire que chaque Français est islamophobe, je suis bien placé pour le savoir. C’est le reflet de ce qu’eux, nous renvoient. J’en fais malgré-moi, mais je ne fais pas de la politique. Je suis aussi un artiste, je suis aussi dans le ressenti, et le ressenti général des Musulmans c’est : « La France est islamophobe ». Ça veut dire que les dominants, ceux qui tiennent le pays, ceux qui ont la capacité de faire bouger les choses dans un sens ou dans un autre, en général, ils sont islamophobes. L’une des spécialités des politiciens et des médias, c’est de faire passer les réactions pour les causes.

Ce qui est dramatique, c’est que cette classe politique « dominante » est élue par le peuple…

Ouais. Ça c’est la grande question de l’année à venir. Ça veut dire quoi « être élu » ? Est-ce que vraiment on a le choix ? T’as vu tout ce qu’il faut faire, il faut avoir 500 signatures… Tout est organisé pour quand même que ça soit les mêmes, les gens issus d’une même caste. On vous dit : « Choisissez entre lui et lui ». J’ai un vrai souci avec ce qu’ils appellent aujourd’hui la « démocratie ». Pour moi, c’est une illusion. Est-ce que vraiment, toi, en tant qu’être humain, en tant que citoyen, tu as vraiment l’impression que tu as pu influencer la politique intérieure ou extérieure du pays ? Est-ce qu’on t’a vraiment demandé ton avis pour aller en Syrie ? Les gens n’ont aucun poids. On a l’impression qu’il y a un calendrier, et quoiqu’il arrive il sera appliqué. Je suis vraiment dégoûté par la classe politique, il n’y en a pas un…

« Le système est pourri (…) il vaut mieux rester à l’extérieur pour l’instant. Ceux qui font rien, on ne leur demande jamais rien. Et ceux qui font un peu de choses, on leur demande beaucoup de choses et des fois trop. »

Tu penses t’investir et devenir plus actif en politique ? Réfléchir à d’autres formes de système notamment…

Non, je n’ai pas du tout l’intention de m’engager en politique dans le sens politicien. Comme je le dis dans « Racailles », je crois au « réveil citoyen ». Le travail que je fais fait évoluer le pays, le travail que font les associations, les gens qui sont vraiment sur le terrain, au contact des gens, tu sais, qui sont dans le réel quoi… La politique politicienne, c’est pas du tout le réel. Je ne me vois pas m’engager dans un système, qui déjà à l’origine est pourri. Déjà pour arriver là et faire de la politique comme eux ils en font, il faut déjà avoir abandonné une partie de tes idées.

Non, mais je disais réfléchir la politique autrement, sur la base d’initiatives populaires, comme des groupes de discussions ouverts notamment…

Pourquoi pas y réfléchir autrement. Mais pas faire de la politique dans leur système qui est un système déjà pourri. Je serai beaucoup plus efficace en continuant ma musique que si j’essayais de rentrer dans leur système qui me broiera de toute façon. Je ne pense pas que tous sont partis avec l’idée qu’ils allaient profiter du système, jouir du cumul des mandats… Je pense qu’au début, il y en a peut-être parmi eux qui avaient de vraies convictions. Si tu regardes le parcours de certains, il y en a qui ont commencé à gauche, et qui ont terminé à droite en sachant que la droite d’aujourd’hui c’est l’extrême droite d’hier. Je pense qu’il y a des gens qui ont vraiment cru qu’ils allaient faire quelque chose mais le système est pourri et plus fort qu’eux. Donc il vaut mieux rester à l’extérieur pour l’instant. Ceux qui ne font rien, on ne leur demande jamais rien. Et ceux qui font un peu de choses, on leur demande beaucoup de choses et des fois trop. Comme je disais dans « Le retour du rap français », « On considère que t’as tort parce que t’as essayé de faire quelque chose, parce que t’as œuvré » … Donc comme t’as essayé de faire quelque chose et que t’as pas réglé tous les problèmes, c’est toi le responsable. Alors que l’autre qui est resté à rien faire, on ne lui demande rien, il n’a pas de comptes à rendre.

9 – Kery James feat. Youssoupha et Medine – Contre nous (2013)

Ouais, c’est un morceau qu’on écrit à la période des clashs, qui est un morceau qui appelle à l’unité. Ce que je reproche à Skyrock par exemple, c’est de ne pas avoir joué ce titre quand il a joué le clash, pour contrebalancer. C’était aussi le premier titre de La Ligue (NDLR : groupe composé de Youssoupha, Médine et Kery James) qui est un projet qui n’a pas encore vu le jour… Mais on verra.

Le projet est toujours en cours ?

Ben en tout cas, on ne s’est jamais regardés dans les yeux pour dire : « On ne le fait plus » ! (Rires)

C’est une aventure humaine avant d’être musicale. Comment s’est faite cette connexion ? C’est votre premier titre tous les trois ensemble, et on a l’impression que vous vous connaissez depuis longtemps.

On s’entend bien. C’est des gens qui sont assez faciles humainement. On a quand même une vision du rap qui se recoupe sur plusieurs points. Ça ne veut pas dire qu’on est d’accord sur tout mais c’est ça qui est intéressant.

Medine t’avait déjà fait un joli clin d’œil dans son morceau « Lecture Aléatoire « avec un hommage à Ideal J, puis, quelques années plus tard et alors que vous « êtes devenus des proches » comme il le dit lui-même, il a carrément écrit un titre en ton honneur « Ali X »

C’est touchant, pas de doute. Surtout que je suis encore vivant, c’est ça qui est un peu déconcertant. Mais en même temps, c’est courageux, surtout dans le rap où il y a un truc de compétition. C’est difficile de rendre hommage à quelqu’un, surtout à quelqu’un qui est encore en activité. De ce point de vue là, ça demande de la sincérité parce qu’en général c’est pas un truc qui est vendeur pour l’image d’un rappeur.

10 – Kery James – Racailles (2016)

Je voulais faire un titre qu’on devait appeler « Vote blanc ». C’est devenu « Racailles ». Le clip a été réalisé par l’équipe de Tefa mais aussi par Mounir de Lyon. Dédicace aux mecs des Minguettes, parce que Mounir est de là et aussi parce que les Minguettes ont été une des premières cités à se révolter dans les années 80. L’idée c’était de faire un morceau borderline, parce qu’il n’y a pas de raison, ils n’hésitent pas quand ils parlent des gens que je prétends représenter, quand ils parlent de « la France d’en bas ». Il n’y a pas de raison que je prenne des pincettes. Je me suis dit : « Je vais dire tout haut ce qu’on entend dans les conversions de tous les jours ». C’est vrai que là, ces derniers temps, ils ont été un peu loin. Il y a des gens qui sont tombés de haut avec le 49.3 ! Ils ne savaient pas que ça passe, que tu le veuilles ou non. Ferme ta gueule quoi ! J’espère qu’avec le succès du titre, ils vont quand même se poser des questions et se dire qu’il y a une grande partie de la France qui pense ce qu’il y a dans cette chanson, et que ça va quand même les pousser à modérer un peu leurs discours. Malheureusement, il y a d’autres gens qui essayent de détruire ce travail, et qui leur donnent des arguments, en faisant des attentats… On continue le combat.

« Racailles » est donc sorti le 14 Juillet, jour de fête nationale, qui a également connu cette année ce drame niçois. Ça a fait caisse de résonance avec ton premier extrait sorti en Janvier, « Vivre ou mourir ensemble« 

Ça fait résonance à « Vivre ou mourir ensemble » et ce qui m’a étonné c’est que malgré ce drame, les gens n’ont pas rejeté « Racailles ». A un moment je me suis posé la question : « Est-ce que les gens ne vont pas faire un amalgame et considérer que c’est des chansons comme ça qui amènent ça ? » Les gens sont quand même plus éveillés. J’ai même vu passer des tweets où les gens disaient « Justement, c’est parce qu’il y a ça (ce que je décris) qu’il y a les attentats aujourd’hui. » Ça donne un peu d’espoir.

As-tu eu des retours sur ta prise de position vis-à-vis de Skyrock ?

Là aussi, pareil. Les gens, à l’unanimité ou presque, sont contents que je prenne cette position. Pour certains, ils disent « Enfin ! » Donc je pense que ça met Skyrock face à leurs réalités. Quand tu dis être « Premier sur le rap » et que ta playlist ressemble à celle d’NRJ, il commence à y avoir un problème. D’ailleurs, c’est ce que m’a clairement dit le directeur de programmation en écoutant certains titres de mon album, il pensait que le rap qui dit des choses, ça n’intéressait plus personne ! Ça montre qu’il se trompe totalement. Je n’irai plus jamais… De toute façon, j’ai plus le choix ! (rires) Je me suis mis le dos au mur comme souvent dans ma vie et dans ma carrière.

Le titre de ton album, « Mouhammad Alix » fait, quant à lui, écho au décès récent de Mohamed Ali survenu le 3 juin dernier. Triste hasard ou joli clin d’œil du destin ? Sens-tu venir les critiques qui vont t’accuser de récupération médiatique ?

J’avais pas prévu qu’il allait décéder. Quand j’ai sorti le morceau (11 mars), il était encore vivant et déjà moi je pensais que l’album s’appellerait comme ça. Je me suis laissé un temps de réflexion pour voir si on trouvait un titre plus fort que ça et non… Je n’ai pas de problème avec ça.

C’est un hommage, mais c’est également un moyen d’imager ton goût pour la boxe (l’écoute médias avait été réalisée dans la salle de boxe parisienne de Brahim Asloum), pour le combat…

Ouais, c’est mon goût pour la boxe. J’ai observé que quand il est décédé, les hommages étaient quasi-unanimes, alors que, quand il s’est opposé à la guerre au Viêtnam, ces mêmes gens qui lui rendent hommage aujourd’hui l’auraient peut-être lapidé. C’est comme ceux aujourd’hui qui s’opposent à l’intervention en Syrie, c’est pas le discours qui plaît à la classe dominante. Ça me renforce dans l’idée qu’il faut se battre pour ce que tu crois, et rester dans tes positions. Ce n’est pas à toi de prendre des positions injustes pour plaire à la masse.

Ton album est très ouvert. Que réponds-tu aux critiques des médias rap ou commentaires sur les réseaux des auditeurs qui t’accusent de faire du jeunisme avec notamment l’extrait trap « N’importe quoi » ?

Non, moi, je n’ai pas vu… L’album est beaucoup plus ouvert, il n’est pas trap. Avant même que la trap explose, j’ai eu un morceau qui s’appelait « 9trap music » sur Dernier MC. Je n’ai pas ce sentiment-là et je n’ai pas de souci avec ça. Mon combat, c’est mon message, et les gens. C’est pas la musique pour la musique elle-même. Si, pour faire passer mon message je dois faire de la trap, à partir du moment où ça me parle, je le ferai.

Après l’album, arrivent des dates au théâtre, l’écriture du long métrage, les projets avec ton association ACES…

Là, pendant dix ans, j’ai des gros chantiers. Je reprends une tournée acoustique avec l’ACES en 2017, c’est un projet que je veux garder sur le long terme.

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