Abd Al Malik, l’interview « 10 Bons Sons »

Il est difficile et peut-être impossible de classer Abd Al Malik. Rappeur au sein du groupe strasbourgeois NAP, il a pris son envol au milieu des années 2000, affirmant un style singulier. N’hésitant jamais à faire un pas de côté par rapport au monde du rap, qui ne l’a pas toujours épargné, il a dépassé le cadre musical pour s’exprimer via bien d’autres courants artistiques, de la littérature au théâtre en passant par le cinéma. C’est d’ailleurs à l’occasion de la sortie de son second film Furcy, né libre, sur le combat d’un homme pour sa liberté au temps de l’esclavage, que nous avons échangé avec Abd Al Malik pour retracer son parcours via 10 Bons Sons. Nous sommes donc revenus notamment sur ses débuts à la fin des années 1980, son groupe, sa carrière solo, Wallen, Gibraltar, les critiques du milieu rap, les crimes policiers, ainsi que son nouvel album Furcy Heritage, réalisé en compagnie de Bilal et Mattéo Falkone.

1- NAP – « Pour qui sonne le glas » (Trop beau pour être vrai, 1994)

(Rires) Ah ouais, là on est chez les puristes, c’est sérieux. Si on commence par là, je te respecte. (Il réfléchit) On avait sorti à l’époque un maxi où il y avait les morceaux « Trop beau pour être vrai », produit par Sulee B. Wax et « Pour qui sonne le glas », qui parlait du sida, produit lui par Don Lab José Chekara. On avait écrit ce titre vers 1992-1993.

Je profite de ce morceau pour te questionner sur ta découverte du rap et la fondation du groupe NAP.

Le groupe NAP a commencé en 1988, donc j’avais 13 ans. Je suis de Strasbourg, quartier du Neuhof et on écoutait beaucoup de rap américain : Big Daddy Kane, Rakim, tout le rap new-yorkais en fait. On a de la famille en banlieue parisienne et on y venait souvent. Là, on écoutait Nova et on a fait la découverte du rap français : le Minister A.M.E.R., les premiers trucs de NTM, tous les rappeurs de l’époque en réalité. On s’est alors dit qu’on voulait aussi faire du rap dans notre région. Mon frère Bilal, Mohamed, Karim, Mustapha, ont décidé de créer NAP fin 1987. Mon cousin Aïssa et moi avons rejoint le groupe en 1988. Très tôt on a commencé à faire des concerts, mais surtout des soirées et à un moment, on s’arrangeait toujours pour rapper sur des Faces B. On est devenu un groupe important dans notre quartier, après dans notre ville, dans la région, etc.

2 – NAP – « Le monde est à nous » (La racaille sort 1 disque, 1996)

(Il sourit) « Le monde est à nous »… Ce morceau a une double influence. C’est Bilal qui l’a composé, comme tout mon travail d’ailleurs, depuis Le face à face des cœurs en 2004 jusqu’à aujourd’hui. C’est lui qui a fait toute la musique du film, tout l’album Furcy Heritage, sauf un morceau qui a été composé par Djimi Finger. « Le monde est à nous », c’est une de ses premières productions, il débutait. Il était très influencé par le travail de RZA dans l’album Only Built 4 Cuban Linx de Raekwon & Ghostface et moi j’étais très influencé par l’écriture de Nas. On a fait notre version de « The world is yours ». C’était une sorte d’hymne à la jeunesse qui était la nôtre, on était tout jeune homme, on avait la vingtaine. On se disait que tout était possible.

Tu peux nous dire un mot sur le titre de l’album qui est assez ironique, La Racaille sort 1 disque ?

Le premier album c’est une étape importante. On avait sorti des petits trucs, inspirés par la cassette Concept d’IAM. A l’époque, dès qu’on parlait de notre cité du Neuhof, des jeunes, on parlait de racailles. Quand on cherchait un titre d’album, vu qu’on nous appelait toujours ainsi, on voulait leur montrer que la racaille peut faire des choses positives, la racaille peut sortir un disque finalement. On voulait nous coller une étiquette mais on était des jeunes constructifs, pas seulement des mecs qui galéraient dans la cité.

3 – NAP – « Au revoir à jamais » (La Fin du monde, 1998)

Ce morceau « Au revoir à jamais » est vraiment un morceau particulier. On a grandi à la fin des années 1980 et le problème majeur de notre cité, c’était l’héroïne, la drogue dure. On a beaucoup de nos proches qui sont morts, beaucoup d’overdoses, de morts violentes… On a été très tôt confronté à cette idée de mort, de finitude. On a voulu écrire un texte qui rendait hommage à tous ces amis qu’on avait perdus, qui étaient morts trop tôt.

L’album est considéré par beaucoup comme un classique, il symbolise d’une certaine manière l’époque, l’année 1998, où les pianos-violons étaient très présents dans les productions, il y a une ambiance sombre. Je pense que vous traversiez une période compliquée. Pour toi, est-ce qu’un artiste qui est triste, tourmenté, a forcément plus de choses à raconter que s’il était heureux ?

Ça dépend… Il y a cet adage, je ne sais pas de qui d’ailleurs, qui dit : « Les chants les plus tristes sont les plus beaux ». Sur La Fin du monde, on était jeunes et confronté à des problématiques auxquelles des jeunes ne devraient pas être confrontés de mon point de vue. La mort si fréquente, si jeune, ce n’est pas normal. On peut même le vivre comme une forme d’injustice. Alors c’est quelque chose qui nous rattache à la tradition des poètes maudits. La grande poésie s’est souvent faite dans la tristesse. Mais je pense qu’il n’y a pas d’état privilégié pour faire de la bonne musique. Si on est un artiste inspiré, qu’on soit triste ou heureux, ce qu’on fera sera bien.

4 – Abd Al Malik feat. Aïssa – « Lettre à mon père » (Le face à face des cœurs, 2004)

Ce titre on l’a fait avec Aïssa, qui est mon cousin direct. On a un peu une histoire similaire, avec des parents qui se sont séparés quand on était en bas âge. On voulait dire que maintenant qu’on était de jeunes adultes, on comprenait que nos parents, en plus d’être nos parents, j’ai envie de dire ce sont des gens, qui vivent une histoire d’amour, qui fonctionne, qui ne fonctionne pas et c’est la vie. On pardonnait à notre père en fait. Ce titre symbolisait une acceptation de la situation familiale dans laquelle on se trouvait. Ce morceau est lui aussi composé par Sulee B. Wax.

Au moment où sort donc ton premier album Le face à face des cœurs, en 2004, c’est la fin de l’aventure NAP en tant que groupe et c’est le début de ta carrière solo. Comment tu as vécu ce point de bascule ?

(Il réfléchit) Je l’ai vécu sans vraiment m’en rendre compte parce que comme tu l’as bien souligné, c’était la fin de NAP en tant que groupe de musique, mais ce n’était pas la fin de NAP en tant que frères, en tant qu’amis, qui continuaient de se fréquenter. Donc c’était un peu étrange : en même temps, je faisais de la musique seul et en même temps, avec NAP on était tous là toujours ensemble, en studio, comme d’habitude. Je ne me suis pas nécessairement rendu que j’entamais une carrière solo. C’est venu plus tard, c’est venu avec l’album d’après.

5 – Abd Al Malik feat. Wallen : « Adam et Eve » (Gibraltar, 2006)

(Surpris) Ah ! « Adam & Eve ». Il y a une petite histoire sur ce morceau. Quand je fais Gibraltar avec Bilal, on a considéré ce morceau comme un bonus track. Parce qu’on s’était dit : « Pas de guest ». On avait en tête Illmatic, ça a été une grande inspiration pour nous à l’époque. Wallen était en studio avec nous, elle avait une mélodie et on s’est lancé. Tout l’album Gibraltar est composé par Bilal, sauf ce morceau qui l’a été par Fabien Coste, qui est mon frère, mon partenaire dans le travail. On a gardé ce titre qu’on trouvait beau et qui disait quelque chose de fort de notre intimité à Wallen et moi. On s’est dit que ça avait totalement sa place dans l’album.

Je profite de ce morceau pour évoquer Wallen qui est un peu le fil rouge de ta carrière, dans le sens où vous avez fait beaucoup de morceaux ensemble, de la fin des années 1990 à aujourd’hui, tu as réalisé la série 9.3 BB qu’elle a écrite. C’est un peu le personnage principal bis de ta carrière.

C’est le personnage principal de ma vie. Si on devait réfléchir en terme purement artistique, pour moi, c’est peut-être l’une des plus grandes artistes françaises qu’on ait. Elle a une écriture particulière, elle chante d’une manière particulière, elle a une intelligence artistique très particulière. C’est une violoniste de formation. C’est une personne très importante de notre culture hip-hop, ce qu’elle a amené, ce qu’elle représente, qui elle est. Puis, c’est mon épouse. C’est la femme la plus importante dans ma vie, après ma mère bien sûr c’est normal. C’est la mère de mes enfants, ça fait 26 ans qu’on est mariés. C’est ma muse parce qu’elle m’inspire énormément.

Je rebondis sur Gibraltar qui a eu un très beau succès critique auprès des médias généralistes, qui ont un peu cherché à te récupérer d’ailleurs, mais pas forcément par le milieu du rap, qui l’a un peu déconsidéré. Je trouve que l’album a été salué et dénigré pour de mauvaises raisons, qu’on a plus jugé ta personne que ta musique. Comment as-tu vécu cette période ?

Tu sais, j’ai commencé à être dans le rap très jeune et très vite j’ai compris que si on voulait durer, si on voulait s’épanouir, il fallait considérer que le rap et le hip-hop, c’était soi-même. Donc quand tu fais un album avant-gardiste, que tu es précurseur, quand tu fais quelque chose que personne n’a jamais fait avant toi, forcément il peut y avoir des interprétations biaisées. Mais ça n’empêche que c’est le temps qui parle, et le temps nous montre bien que Gibraltar, c’est un album majeur, à la fois dans la culture hip-hop, mais de manière générale. C’est un vrai album.

Ce n’est pas comme ça qu’il a été pris à sa sortie dans le milieu rap. On était dans une période spéciale : après la sortie de ton livre Qu’Allah bénisse la France, tu commences à être présent dans les médias, puis ont lieu les « émeutes » de fin octobre-début novembre 2005, tu es encore plus présent médiatiquement, vient alors Gibraltar. Il y a eu une sorte de rejet que tu as du vivre comme une injustice, non ? Vu qu’on parlait finalement assez peu de ta musique.

C’est possible. Mais je pense que si tu demandais aux mêmes personnes du rap, qui m’ont ciblé d’une manière ou d’une autre, si tu leur demandais leur point de vue aujourd’hui, sur l’album et sur moi, ça serait autre. Je pense que plein de gens n’avaient pas la maturité de comprendre à la fois un album comme ça, du fait aussi du moment où ils en étaient dans leur vie, et de comprendre qu’on pouvait faire ce qu’on voulait en musique. Aujourd’hui les gens sont libres mais à l’époque tu devais correspondre à l’idée qu’on attendait de toi dans le hip-hop. Je n’ai jamais attendu qu’on me valide. Pour moi, la validation, elle était dans mon cercle. Il était important pour moi d’être à la hauteur de mes valeurs et surtout que je fasse quelque chose de qualité, quelque chose qui fasse sens. Donc les gens ont dit des choses, mais je ne tiens grief à personne et j’avance. Objectivement, Gibraltar est un des albums hip-hop les plus importants, si ce n’est l’un des albums tout court les plus importants. Je le pense et beaucoup de gens qui ne le pensaient pas hier le pensent aujourd’hui, même s’ils ne le crient pas sur les toits. Mais cet album n’a pas été juste un succès critique, ça a été un succès commercial important, ça a changé ma vie aussi dans ce sens-là. Dans ma carrière, il y a un avant et un après Gibraltar. Il me fait rentrer dans l’âge adulte, il me fait devenir un artiste solo, il me débride totalement d’une certaine manière.

6 – Abd Al Malik – « Lorsqu’ils essayèrent » (Dante, 2008)

Je fais partie de cette génération qui a vécu l’assassinat de Malik Oussekine. Il s’appelle Malik et moi aussi, il était étudiant, j’ai toujours eu un truc miroir. On a là un marqueur dans le temps pour les gens de ma génération, un marqueur de la manière dont la France nous considère, certains parlent même de violence systémique. Il y avait l’idée qu’il y a une plaie qui est toujours ouverte et qu’il était important pour nous autres artistes de travailler à la refermer. Quand j’écris « Lorsqu’ils essayèrent » et que Bilal compose ce morceau, c’est à tout ça que je pense. Cela m’a mis dans une mélancolie. C’est presque un texte générationnel.

Dans le morceau, tu fais pas mal référence effectivement au milieu des années 1980 au niveau du fond et on sent la recherche stylistique sur la forme. Mais vu les faits relatés, vu malheureusement la persistance des crimes policiers, avec Makomé, Bouna et Zyed, Adama Traoré, Théo, Nahel, entre autres, crimes que tu évoquais dans l’album Gibraltar avec le morceau « Saigne », dans l’album Le jeune noir à l’épée avec le morceau « Prélude – Justice pour Adama », est-ce que la forme de ces morceaux ne devrait-elle pas être bien plus brute ?

(Il réfléchit) J’ai un mantra dans la vie, en tant qu’artiste, en tant que citoyen, en tant qu’être humain, qui me permet de créer. Tout d’abord, il y a l’idée de tenue intellectuelle : il faut que ce que je dis soit pertinent, en terme de pensée et en terme d’organisation de ma musique. L’autre partie, c’est la retenue émotionnelle. Laisser éclater la colère sur des thèmes comme ça, ça vaut pour un jeune qui vit les choses pour la première fois, pour quelqu’un qui est à vif, qui n’est pas sur le mode réflexif. Mais moi, je suis sur ce mode-là. Ce n’est pas de l’émotion pure. Il y a de l’émotion, mais elle est retenue pour ne pas que ça biaise le propos. La preuve, c’est un sujet que j’aborde depuis longtemps dans mes morceaux, c’est un sujet que je connais bien. En ce sens, il était important pour moi que tout soit organisé afin de dire que pour que les choses changent, on ne peut pas rester que sur l’émotionnel. Pour que les choses changent, il nous faut la justice et la justice, ce n’est pas l’émotion. La justice, elle est froide (il insiste sur ce mot), elle est objective.

7 – Abd Al Malik feat. Papa Wemba – « Ground Zero » (Château Rouge, 2010)

« Ground Zéro » avec le regretté, le grand, le légendaire Papa Wemba. Mes parents sont originaires du Congo-Brazzaville et pour les deux Congo, Papa Wemba, c’est une légende absolue. C’est Wallen qui a produit ce titre. Depuis très longtemps, je voulais faire un morceau avec lui, c’était un rêve. J’ai cherché à entrer en contact avec lui jusqu’à réussir à le faire venir en studio. J’étais honoré d’autant qu’il connaissait mon travail, très bien même, c’était étonnant, j’étais presque ému aux larmes. On a parlé de l’époque Real World, quand il travaillait avec Peter Gabriel et je lui ai dit que j’allais poser en anglais, en anglais franchouillard. Ça nous a fait beaucoup rire. C’était une très très très belle séance de studio. Le concert parisien de cet album a eu lieu à La Villette et Papa Wemba m’a fait l’honneur de venir sur scène avec moi et c’était magnifique. J’ai vraiment le souvenir d’une légende absolue, d’une gentillesse incroyable, d’un talent formidable. J’étais trop fier.

Dans l’album Château Rouge, il y a une très grande ouverture musicale, dans ta direction artistique, par rapport aux featurings, au fait que tu chantes en anglais. C’était l’inspiration du moment ? Est-ce que c’était une volonté de prendre une distance supplémentaire avec le rap ?

Mais je n’ai jamais voulu prendre de distance avec le rap. J’ai envie de dire : « Le rap c’est moi. Le hip-hop c’est moi ». J’ai toujours eu cette liberté, je fais ce que je veux. Mais tu as raison, c’était l’inspiration du moment. Généralement, c’est Bilal qui donne le la, l’ambiance musicale des projets sur lesquels on travaille. A cette époque, on écoutait beaucoup de groupes alternatifs rock, inspirés du hip-hop. Ça a inspiré Bilal. Quand on a commencé à maquetter, on s’est dit qu’il fallait amener quelqu’un qui est dans cet éclectisme, dans cette ouverture comme nous. On est donc allé chercher Chilly Gonzales. Il a réalisé cet album et il était dans le même mood que nous en fait. Château Rouge, ça a été un de mes plus grands plaisirs artistiques, de studio en terme de créativité. Il y a plein de guests aussi, on voulait notamment Ezra Koenig de Vampire Weekend. C’était compliqué mais au final on l’a fait et quelques temps plus tard, je rencontrais DJ Mehdi, le regretté DJ Mehdi. Je me suis alors rendu compte que la plupart des invités anglo-saxons que j’ai eus sur cet album ont demandé à Mehdi son avis sur moi, et il les a poussés à collaborer avec moi. Ça résume plutôt bien ce qu’était le regretté DJ Mehdi, un artiste généreux, quelqu’un d’ouvert. Je pense qu’on était tous les deux dans une même dynamique. Aujourd’hui ça parait normal mais à l’époque, faire des pas de côté dans le hip-hop, c’était perçu bizarrement, les gens te trouvaient étrange. Mais nous on a toujours été libres en fait. Le rap est d’ailleurs issu de la culture du sample, de l’échantillon, donc on peut tout rendre hip-hop d’une certaine manière.

8 – Abd Al Malik – « Initiales CC » (Scarifications, 2015)

Ce morceau est issu de Scarifications qui est pour moi, mon album préféré de ma discographie, avec Gibraltar. Mais celui-là, à titre personnel, c’est mon préféré. Tu sais avec Bilal on a grandi à Strasbourg, collé à l’Allemagne, donc la techno, c’est une musique qui est vraiment intégrée à notre logique depuis longtemps. On a fait l’album avec Laurent Garnier et on a eu l’idée, l’envie de nous raconter à l’époque. Donc je suis revenu, même dans ma manière d’écrire, à des choses que j’avais vécues avant, à l’addiction, etc. C’était vraiment plaisant la manière dont on a travaillé avec Laurent Garnier, comment Bilal a composé cet album.

9 – Abd Al Malik – « Eux » (Le jeune noir à l’épée, 2019)

Un morceau un peu OVNI comme on disait. On était dans un moment un peu particulier. C’était l’époque Balotelli aussi, avec du racisme… J’ai commencé à écrire en musique puis je me suis dit que je devrais plutôt faire un truc avec la voix seule. Pour le coup, c’est certainement un des morceaux les plus bruts que j’ai faits. Je ne voulais pas mettre de musique, je voulais rester organique par rapport au thème. Je termine d’ailleurs ce morceau en disant « eux c’est nous ». Pour moi, on a tous une voix donc on a tous voix au chapitre. C’était ça l’idée de ce morceau « Eux ».

Eux, les autres, ceux qui ne vont pas forcément dans la bonne direction, ne sont-ils pas trop nombreux ? D’autant que si c’est nous contre eux, c’est aussi souvent nous contre nous. Ça a en fait des adversaires à affronter, des braillards pour la plupart en plus.

Encore une fois, adviendra ce qu’il advient, nous, on doit juste faire les choses. Mais on ne doit pas baisser les bras en fait. Précisément parce que eux c’est nous. Parce que c’est toujours nous-mêmes contre nous-mêmes. On a certes nos singularités mais on a en partage quelque chose qui est essentiel, c’est l’humanité. Je ne me pose pas la question s’il y a trop de braillards, je me pose plutôt la question s’il y a un changement, est-ce que mon action participera au changement positif, c’est tout.

10 – Abd Al Malik & Mattéo Falkone feat. Mac Tyer, Saamou, Lino, Oxmo Puccino, Sam’s & Benjamin Epps – « Furcy Heritage » (Furcy Heritage, 2025)

J’ai fait venir Lino, Oxmo, Benjamin Epps, au montage du film. Mac Tyer aussi, même s’il n’a pas vu la même version du montage. Chacun avait un point de vue, une vision, et on s’est dit avec Matteo Falkone qu’il fallait qu’on fasse un morceau ensemble en studio. C’était fort. Il y avait un brassage générationnel aussi parce qu’il y a des plus jeunes, avec Saamou, Benjamin Epps, Sam’s. Bilal a fait ce titre qui est assez particulier car il voulait faire un morceau qui soit à la fois le thème principal du film et qu’on puisse rapper sur cette prod. C’est un morceau assez singulier. On a eu de longues discussions en studio avec Lino, avec Sam’s, avec Mac Tyer sur le hip-hop, sur le rap, sur l’importance du posse cut, sur les années 90, les années 2000, sur aujourd’hui, c’était passionnant ! En sortant de cette séance, on s’était dit avec Matteo Falkone que ce serait bien qu’on fasse un groupe lui et moi, qu’on fasse un album avec d’autres posse cuts. C’est comme ça qu’est né l’album Furcy Héritage.

Tu faisais référence à Matteo Falkone avec lequel tu as déjà collaboré à de nombreuses reprises et quand on regarde ta discographie, on constate que tu es une sorte de bande à toi tout seul, parce que Bilal a toujours été là, il y a Wallen, Mattéo Falkone donc. Qu’est-ce qu’ils t’apportent artistiquement ?

Ils m’apportent tout. Pour moi, Abd Al Malik n’existe pas. Abd Al Malik, c’est un ensemble de gens qui s’aiment, qui travaillent ensemble. L’équilibre, la stabilité, la cohérence, tout ça c’est fondamental dans l’évolution d’un homme et d’un artiste. Sans eux, je ne serais pas là d’une certaine manière. Moi-même, je ne suis qu’une composante de tout ça finalement. C’est merveilleux d’avoir à ses côtés des gens aussi talentueux et qu’on puisse avancer ensemble depuis si longtemps.

Une question sur le film Furcy, né libre, que tu réalises. Quelles étaient tes ambitions ? Parce qu’on sent que tu ne contentes pas de parler d’une période passée.

Je voulais raconter une histoire particulière. Evidemment, c’est une histoire vraie, mais mon idée c’est qu’on doit être capable regarder notre histoire collective, même la plus sombre, pour pouvoir déposer nos sacs de douleurs et avancer. En tant qu’artiste, je participe à l’écriture d’un autre récit national, d’une autre manière de travailler à faire peuple, d’une autre manière de dire qu’être français, ce n’est pas une couleur de peau, ce n’est pas une religion, c’est le fait d’adhérer à des valeurs, des principes. Pour ça, il faut des histoires, qu’on puisse s’appuyer sur des histoires. Il est là le rôle de la fiction. Bien sûr, je ne suis pas historien, mais j’utilise l’art pour travailler les imaginaires et faire un récit qui fasse sens, afin que ça donne envie de lire ce qu’en disent les historiens.

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