Contrairement à l’an dernier, on ne va pas s’attarder sur huit artistes qui ont fait notre année : nous avons plutôt choisi de revenir sur dix albums, histoire de varier un peu les plaisirs. La tâche ne fut pas aisée tant les remarquables sorties se sont enchaînées en 2025.
Clipse – Let god sort em out

Avec un Malice sorti du milieu de la musique, un Pusha T à succès en solo, et aucun disque commun en quinze ans, l’on n’osait plus attendre un nouvel album des Clipse. Et pourtant, un beau jour de mai, sort « Ace trumpets », un single fidèle à leur esthétique. La sauce monte vite, et paraît finalement Let god sort em out. Très intime, l’introduction surprend. Les deux frères y parlent de leur défunte mère accompagnés par John Legend au refrain. Très vite, l’ambiance Clipse se réinstaure, avec leurs milles et unes manières de parler de drogue, leur cruauté, leurs jeux de mots tranchants, leur diction parfaite. A ce titre, les cinq premiers morceaux sont très percutants. Kendrick Lamar et Tyler, the Creator (le fan ultime des Clipse et de Pharrell) y sont hyper concernés, visiblement conscients de participer à un morceau d’histoire du rap. Malheureusement, on a ensuite à faire à un petit ventre mou avant le redécollage. Producteur historique du groupe, Pharrell apparaît en dessous du niveau qu’il a porté pendant de longues années : son travail sur les textures paraît moins bon, ses batteries sont moins percutantes, ses refrains moins prenants. C’est peut être ce qui empêche ce Let god sort em out d’atteindre les sommets des deux grands classiques des Clipse. Mais qu’importe, son travail, un peu plus grand public que celui exécuté sur un Hell Hath No Fury, reste globalement efficace, et surtout les deux frères affichent un haut niveau de rap tout du long. Malice apparaît même transcendé et livre quelques couplets d’élite. Lui et Pusha sont décidément trop forts, trop addictifs. Malgré son hétérogénéité, ce nouvel album des Clipse fait partie des incontournables de l’année, tant ses pics nous emmènent haut. – Jérémy
Saba & No ID – From the private collection of Saba and No ID

Trois ans après Few good things, l’un des rappeurs les plus soulful de son époque revenait pour un album en collaboration avec le mythique No ID. Un programme alléchant qui fait sens dès sa mélodique introduction pianotée, accompagné par BJ The Chicago Kid. Tout du long, No I.D déroule tout un attirail de cuivres, de basses, de guitares, chaque prod’ allant chercher une manière de groover différente. Saba a quelque chose de particulièrement smooth, il rappe bien, ses envolées chantonnées sont entêtantes et il sait très bien s’entourer et laisser l’espace nécessaire à ses invités. Que ce soit les membres de son collectif du Pivot gang, Raphael Saadiq et Kelly Rowland (présents sur le très neo-soul « Crash ») ou Ogi, tout le monde apparaît à sa place sur ce disque à l’ambiance conviviale. Saba y est dans le confort, mais pas que, et il aborde également quelques productions plus expérimentales, à l’image de celle de « Stomping ». From the private collection of Saba and No ID apparaît comme la parfaite jonction de ses influences, du versant le plus conscient du rap de Chicago, aux atmosphères soul feutrées de deux premiers Kanye, jusqu’à l’aspect chantonné des Bone Thugs. Mais jamais Saba n’étouffe sous ses influences, et malgré l’aspect référencé et collégial de son album, toujours, sa personnalité ressort, de part son grain unique et ses élans introspectifs. On pense notamment au superbe « How to impress god » où il donne directement la parole à Dieu, peu impressionné par ses succès, et qui remet les pendules à l’heure. Subtil, très agréable à l’oreille, ce nouvel album de Saba a tout de l’album confort, ce genre de disques que l’on se remet lorsqu’on a besoin de retrouver des repères, de revenir à quelque chose d’authentique. – Jérémy
Mavi – The Pilot

On en parlait très récemment dans notre édition du mois de novembre et, après quelques écoutes supplémentaires, force est de constater que ce projet est d’une grande qualité et se retrouve donc naturellement dans notre bilan.
Après le très bon Shadowbox sorti en 2024, Mavi revient avec The Pilot, une longue mixtape pensée comme un prélude à son prochain album First In Flight, attendu en 2026. Le projet s’entoure de quatre invités de choix : Kenny Mason, MIKE, Smino et l’incontournable Earl Sweatshirt (déjà présent sur un morceau dévoilé en mai dernier).
L’ensemble de The Pilot regorge de morceaux solides : le titre plus uptempo “Silent Film”, l’efficace “G-Annis Freestyle”, aussi percutant qu’un double pas du 34 de Milwaukee, ou encore le très référencé “Denise Murrell” et son ambiance à la André 3000.
Le projet aligne également une série de featurings particulièrement réussis, de “Typewriter” avec Kenny Mason (dont je vous ai déjà chanté les louanges ici) à “Landgrab” avec Earl Sweatshirt l’auteur de Live, Laugh, Love sorti plus tôt cette année (projet duquel je suis passé à côté), en passant par le featuring avec MIKE sur une très jolie instrumentale aux cuivres feutrés, sans oublier la contribution de Smino, rafraîchissante comme élégante.
Bref, les superlatifs ne manquent pas : la réécoute du projet s’est imposée comme une évidence et The Pilot de Mavi se place parmi les coups de cœur de cette année 2025. – Clément
Larry June, 2 Chainz & The Alchemist – Life is beautiful

Alors qu’on attend toujours son projet avec Mos Def, The Alchemist sort Life Is Beautiful, en collaboration avec Larry June et 2 Chainz. Ici, pas de surprises, juste la maîtrise habituelle de tonton Al’ et sa sempiternelle recette : boucles soul downtempo, drums feutrées, ambiances lounges et parfois sombres, à croire que le producteur aux 25 années de carrière s’est donné comme objectif de sampler toute la musique des années 60-70.
Côté rap, on a deux grands nonchalants qui chillent sévère, ambiances sorties de sieste, charentaises et pyjama Ralph Lauren. L’absence de featurings peut frustrer un peu, ça aurait apporté un côté surprenant qui n’aurait pas été déplaisant. En lisant ces lignes, vous devez penser que, comme beaucoup d’entre nous, j’ai trouvé l’album assez mid. Mais vous savez quoi ? Non. Ça m’a plu, et comme il faut. Certes, Larry June a également sorti Until Night Comes avec Cardo Got Wings un peu plus tard cette année, et ce projet-là aussi est brillant, mais que voulez-vous, on ne se refait pas. J’adore Alchemist et je suis très heureux d’entendre 2 Chainz sur ce genre de choses. En ce qui concerne Larry, okay, il ne s’est pas foulé et comme le dit l’excellente chronique de Goûte Mes Disques : «?Larry June semble de son côté déterminé à détailler l’intégralité du catalogue d’options de chez Porsche.?» Mais c’est Larry quoi, ça fonctionne sur moi.
En conclusion de cette médiocre chronique, oui, Life Is Beautiful ne casse pas trois pattes à un canard… mais ici, le canard est perché sur un yacht. Les simples qualités du disque raviront beaucoup d’entre nous et suffiront à passer un bon moment, parce qu’après tout, n’en déplaise à Frank Capra ou MC Solaar, la vie est belle. – Clément
Evidence – Unlearning vol. 2

Alors qu’il va avoir 50 ans en 2026, Evidence en a toujours sous la semelle. Unlearning vol. 2 est sorti cette année, 4 ans après le déjà très bon premier volume, et Evidence n’a pas beaucoup rappé entre-temps. Quelques albums d’instrumentales, un gros travail de producteur (Domo Genesis en 2022, Blu en 2024), et c’est à peu près tout. En rétrospective, la carrière solo de l’homme dilaté semble clairsemée, et pourtant, à chaque sortie, il semble avoir été là depuis toujours. Qu’il soit ou pas à la production de ses albums (c’est relativement peu le cas sur celui-ci), il semble toujours chapeauter le tout, tant il parvient à créer des ensembles cohérents sans être lassants, des variations autour d’une base commune. Tout chez lui est question d’équilibre, jusqu’à son écriture simple, mais personnelle sans jamais être à fleur de peau. En résultent des albums qui n’époustouflent jamais à la première écoute, mais auxquels on revient inlassablement tant ils s’écoutent facilement, bien aidé en cela par les boucles miraculeuses qui sont souvent dénichées par lui ou ses acolytes. Et Unlearning vol. 2 n’échappe pas à la règle. Pas grand monde mais que du beau pour l’accompagner derrière le micro ou les machines (mention spéciale à Larry June), des boucles touchées par la grâce (le bien trop court « Nothing’s Perfect »), des thématiques terre-à-terre et la certitude que l’on y reviendra régulièrement jusqu’au prochain. Comme si la version française de son faux-ami d’alias lui seyait beaucoup mieux. – Xavier
Boldy James & V Don – Alphabet Highway

Dans la continuité de sa fin d’année 2024, Boldy James a poussé la productivité parfois jusqu’à l’agacement en 2025. Ce n’est pas vraiment une nouveauté, on se rappelle certains grands noms de l’ère Datpiff qui multipliaient les mixtapes année après année, et encore aujourd’hui, que ce soit dans l’underground newyorkais ou ailleurs, certains rappeurs semblent être en pilote automatique et atteignent des niveaux de productivité équivalents, dans une niche qui leur convient. Mais Boldy James n’est pas un rappeur de niche. Il est l’un des MC les plus doués du circuit et ses albums sont pour la plupart des collaboration exclusives avec un producteur et par conséquent, ont une identité propre et une valeur de réécoute de par leur densité. Ainsi, en empilant les albums excellents, que ce soit avec RichGains, Nicholas Craven ou encore Real Bad Man, on ne peut plus les assimiler comme leur qualité l’exige, ce qui nuit à l’ensemble. Cette année, c’était tout particulièrement le cas pour ce Alphabet Highway, collaboration inédite et excitante s’il en est avec celui qui est probablement le plus important beatmaker grimey de ces 10 dernières années. Et c’est sans grande surprise que les deux hommes se complètent parfaitement, et on aura même tendance à trouver que contrairement à ce qui est d’usage, c’est le rappeur qui pousse cette fois le producteur en dehors des sentiers poisseux et escarpés sur lesquels il envoie ses cobayes habituels. Capable d’exceller sur des beats rythmés ou sans batterie, Boldy fait montre de toute sa virtuosité sur les 13 titres, même s’il reste dans sa zone de confort au niveau des textes, demeurant généralement autour du trafic de drogue et joyeusetés du genre. Et on est quand même tenté de dire que s’il ne devait rester qu’un rescapé de la run 2024-2025 du MC de Detroit, Alphabet Highway serait en pole position. – Xavier
Willie The Kid & V Don – Catch Me If You Can 2

Un peu à l’image de Boldy, dont on vous parlait juste au-dessus, Willie The Kid a connu une année très complète, marquée notamment par trois projets majeurs aux côtés de trois producteurs différents. En remontant l’année chronologiquement, on retrouve d’abord A Fly In The Soup, un album de douze titres très solide, aux ambiances boombap, réalisé avec le producteur et photographe Soop (que l’on a déjà entendu chez Kendrick Lamar, Juicy J ou encore Project Pat). Puis vient Midnight, un dix titres en collaboration avec Real Bad Man, avant d’en arriver au projet qui nous intéresse ici : Catch Me If You Can 2, aux côtés de l’inévitable V Don.
La collaboration entre les deux hommes n’est pas nouvelle, loin de là, puisqu’on compte pas moins de huit projets communs : la saga Deutsche Marks (quatre opus), le diptyque Blue Notes, ainsi que les deux EP Catch Me If You Can. Pour la suite du premier opus sorti en 2021, on retrouve les ambiances remarquables de V Don, entre boucles soul poussiéreuses et atmosphères plus macabres, plus obscures, sur des BPM forcément lancinants. Côté plume, Willie poursuit inlassablement ses chroniques de la rue, naviguant entre récits underground et pensées introspectives.
Si le premier opus avait déjà de quoi nous séduire, force est de constater que cette suite se montre tout aussi réussie, voire meilleure. Le curseur des ambiances cinématographiques est placé un cran au-dessus, et les productions de V Don semblent taillées sur mesure pour la verve du rappeur du Michigan. L’alchimie entre les deux artistes est limpide, ce qui explique aisément la fréquence de leurs collaborations. À l’écoute de cet EP, on en viendrait presque à regretter l’absence d’un ou deux invités, histoire de frôler la perfection, d’autant plus que Willie a collaboré avec un nombre incalculable de rappeurs au fil de sa carrière.
Quoi qu’il en soit, leur prochain projet commun est attendu de pied ferme, peut-être la conclusion d’une de leurs trilogies. – Clément
Mozzy – Intrusive Thoughts

Jadis aux portes – ou à la conquête – d’un succès commercial de grande ampleur, Mozzy profitait d’un panel d’invitations et d’invités suffisamment vaste pour bâtir son propre mythe. L’espèce de croque-mitaine dépressif des alentours de la Bay Area a pu nous hérisser le poil en contant ses méfaits aux côté de ses propres mercenaires aussi bien que développer son spleen entre des refrains de Ty Dolla $ign ou dans une BO officieuse de film Marvel orchestrée par Kendrick Lamar. Sans jamais délaisser la qualité de sa musique, le rappeur semble s’être mis en retrait de sa course au succès mais a poursuivi son évolution sans avoir à se réinventer. Cette année, nous retrouvions sa voix taillée dans les régions abandonnées du Styx dans Intrusive Thoughts, Intrusive Thoughts 2 et, en toute fin d’année, le très court mais tout aussi réussi Permanent Tears. Les titres des disques donnent le ton et ne trompent pas sur la marchandise, mais le rappeur de Sacramento se montre également empreint d’optimisme. Il poursuit ce qui ressemble à une thérapie par la musique dont on pourrait estimer l’origine à 2020 et Beyond Bulletproof. Depuis, nous suivons l’évolution de l’homme mais aussi son regard sur lui-même, sur sa ville et le monde dans lequel il évolue sur des instrumentales assez diversifiées, parfois plutôt percutantes (au sens premier, via des batteries puissantes), parfois plus enjouées. Les deux longs formats s’inscrivent principalement dans la première de ces deux catégories, mais les albums de Mozzy savent toujours laisser place aux mélodies et, notamment, aux refrains chantés qui enfoncent le clou tout en nous offrant des bouffées d’air entre des couplets agressifs. – Wilhelm
Rio Da Young OG – RIO FREE

Imaginez que Roberto Rossellini et Michael Bay soient très potes et décident de faire un film ensemble. Maintenant imaginez que ça fonctionne super bien. Vous avez maintenant une idée pas du tout précise mais assez aguicheuse de RIO FREE (ou Still F.L.I.N.T.), porté par Rio Da Young OG et Marc Boomin. Le premier est un rappeur aussi fascinant que simple à aborder. À peine sorti de prison, il… gagne un demi million de dollars dans la journée puis part vociférer sur les instrumentales du second. Le producteur endosse le rôle de véritable chef d’orchestre pendant que le rappeur se répand, excité comme une pile électrique neuve, de morceaux en morceaux sans aucun signe de fatigue. Les batteries, en particulier les éléments percussifs qui nous rappellent des sons de cloches, renforcent cette impression d’urgence. Rio doit finir son couplet car il est attendu. Attendu par la vie, la liberté toute récente, par l’appât du gain, par ses enfants, ses ennemis, sa mort potentielle… nous ne le saurons pas toujours précisément mais nous le sentons. « Money is not everything, it’s the only thing » nous martela-t-il pendant pas loin de 3 heures sur les 12 mois qui ont fait l’année 2025. Aussi simple soit cette phrase, elle se montre efficace, sonne bien et trouve une densité remarquable dans l’œuvre du rappeur du Michigan. Une sélection de dix albums exige que l’on sélectionne, eh bien, dix albums. Il semble pertinent de préciser que, si la spontanéité et l’énergie de RIO FREE ont su nous ravir, le côté plus abouti – quoi que pas moins frontal, de Still F.L.I.N.T. sera peut-être davantage à votre goût. – Wilhelm
Conway The Machine – You Can’t Kill God With Bullets

Conway est chez lui au Bon Son. Il y possède son rond de serviette et refusait, pendant de très longs mois, de sortir de nos bilans mensuels. Le service juridique de la rédaction peut, à ce titre, tout à fait prouver qu’il s’agissait de demandes expresses du rappeur et non du libre arbitre de rédacteurs mono-maniaques, mais l’équipe fait le choix de discrétion. Toutefois, alors que le rappeur de Buffalo restait prolifique, une lassitude a pu se lire dans nos lignes et le rappeur a fini par y faire des apparitions de plus en plus rares. Contrairement à son frère et son cousin (dans une moindre mesure), Conway n’a pas d’oeuvre qui fasse véritablement tâche dans sa discographie ou de couplet vraiment médiocre, et, surtout, n’a jamais cessé de puer l’authenticité. Évidemment, on se doute et espère qu’il n’écrase pas réellement le crâne des gens dans la rue, mais il semble toujours aussi sincère tant en égo-trip que dans les morceaux viscéraux dans lequel il se confie sans aucune retenue. Sa musique, elle, a bien évolué ces dernières années. Dans God Don’t Make Mistake, on voyait un certain intérêt pour la cigar music mais le rappeur paraissait encore plus à l’aise sur les pianos désaccordés. Cette année, le rappeur préféré de vos rappeurs New Yorkais préférés des années 1990 semblait avoir atteint un mélange idéal entre ses premiers amours et ses nouvelles aspirations dans You Can’t Kill God With Bullets. Mais loin de devenir un Rick Ross de seconde zone, la Machine profite de ses nouveaux horizons pour se confier comme il sait si bien le faire. En évoquant aussi bien ses failles que ses nuits avinées entre Paris et Rome, son rapport à la violence que des sujets plus politiques, notre ex-chouchou nous prouve qu’il a plus d’un tour dans son sac. – Wilhelm