2006, c’est à la fois des fins annoncées et des débuts fracassants. Albums grand public et disques plus confidentiels cohabitent, majors et indépendants s’observent, parfois s’opposent. Entre rap de rue, expérimentations musicales, prises de position politiques assumées et quête identitaire, cette année concentre une diversité rare de voix et de visions. Une année charnière, dense, parfois contradictoire, mais essentielle pour comprendre ce que le rap est devenu.
Fonky Family – Marginale Musique

Paru le 9 janvier 2006 | > Comme on débarque
En dépit de la présentation par le Premier Ministre Dominique de Villepin du Contrat Premier Embauche (qui a pourtant mobilisé étudiants et lycéens dans les rues), l’évènement de ce début d’année 2006 pour la jeunesse est le retour de la FF, absente depuis 2001 et le raz de marée de son précédent album Art de rue. Entre temps, Sat, Don Choa, Djel ont sorti leurs galettes mais le groupe n’a plus fait de musique ensemble depuis maintenant cinq ans. Preuve que Marginale Musique était attendue, le disque se place en tête des ventes dès le jour de sa sortie. Les fans de la Section Nique Tout ont de quoi être ravis : d’excellents morceaux parcourent ce troisième opus (« Les affaires reprennent », « Comme on débarque », « C’est ça ou rien », « Tout ce qu’on a », « Ils le savent », « Chez nous »), l’idée de Djel de revenir sur son histoire et celle groupe via Kalash L’Afro fait mouche sur « 1984 », Sat et Menzo sont égaux à eux-mêmes, Don Choa dévore le mic à chaque intervention, quant au Rat, il conserve sa verve inimitable (« J’suis pas trop lèche-vitrine, pas top boite, fashion victim, j’pue la vie de rue, j’aurais pu naitre à Vitry »). Mais voilà, l’album ne convainc pas, souffre de la comparaison avec les deux premiers ; on ne retrouve pas la furie et la foi. Malgré le passe-passe de Menzo et Choa sur « Le quartier », le couplet de Luc’ sur « La guerre », les prods de Pone, on est obligé de constater que des titres sont loin d’être mémorables. Surtout, nous reviennent en tête les premiers mots de l’album prononcés par Sat : « Faisons ce qu’on a à faire une bonne fois pour toutes ». Le vers semble bel et bien être dans le fruit, depuis un certain temps déjà. Par la suite, il n’y aura pas de tournée et ce disque marquera la fin de la Fonky Family. La postérité du groupe demeure néanmoins immense (pensons à l’influence sur la middle school marseillaise et Jul), la FF ayant amené sa part pour que cette musique ne soit plus marginale en France. – Chafik
L’Skadrille – Nos vies

Paru le 26 janvier 2006 | > Ils veulent…
Après deux EP chez les mythiques labels C2Laballe puis Première Classe, et surtout la mixtape autoproduite à succès Extazik écoulée aux puces à plus de 10 000 exemplaires, le duo L’Skadrille se savait attendu pour son premier album. 2006 est l’année de la consécration, avec la sortie de l’opus Nos vies en licence chez Warner. Porté par les singles « Bons moments » avec Sniper et « Ce soir on sort » avec J-Mi Sissoko, le titre fort « Ils veulent… » et l’hymne de la légendaire tournée Indépendance Tour avec Sinik et Tandem, il restera comme le projet le plus vendeur pour 13Or et 16Ar. La technicité du binôme mais aussi la faculté à rapper sur des prods très différentes (Gang du Lyonnais, Janik du 78, Madizm, Medeline, Tyran…) leur aura permis de conquérir de nombreuses scènes et de mettre d’accord beaucoup de rappeurs en place autour d’eux. Capables de passe-passes d’anthologie, de freestyles radio furieux, mais aussi lyricistes aguerris sur des thèmes émouvants avec « Quand j’en ai marre de mentir » ou « Problèmes » sur lequel ils abordent notamment la paternité précoce et l’infertilité, le meilleur duo qu’ait connu le 75 et le 78, le Mali et le Sénégal, également surnommés La Lame et La Massue, aura marqué les années 2000 dans le rap français. Nos vies signera paradoxalement le début progressif de leur fin de carrière. L’album suivant, décevant musicalement, ne rencontrera pas son public et les deux comparses partiront alors chacun sur leurs premiers efforts solo, sans plus de réussite. – Antoine
Diam’s – Dans ma bulle

Paru le 6 février 2006 | > Me revoilà
Février 2006, la France sort d’une année mouvementée. Secouée par des révoltes urbaines et desormais entrée dans le cycle infernal de la pré-campagne présidentielle, le moral est bas en digérant la chandeleur. Mais Diam’s sort Dans ma bulle. Bouffée d’oxygène et d’espoir dans l’air vicié ambiant, cet album sans fausse note est tout juste ce qu’il fallait à cette même génération, de nouveau asphyxiée sous le poids du couvercle de la cocotte minute, gentiment reposée sur le feu. Sans détour et avec l’habileté musicale qu’on lui connaît bien maintenant, Diam’s envoie un joli pavé dans la marre, fait de déclaration d’amour, de confessions (nocturnes) intimes, de tubes intersidéraux, d’hymne à la patrie et d’ode à l’avenir. Dans la main, notamment, du fatal duo de Kilomaitre, chaque cri devient un cantique, chaque larme se change en serment. Et l’auditeur, un instant attendri, compassionnel et fraternel, sent l’instant d’après, dans sa chair, le nouvel appel de la contestation. Car Dans ma bulle, c’est bien davantage que 16 titres parfaitement maîtrisés, aux rythmes chaloupés et taillés pour enjailler les longues soirées d’hiver. C’est bien plus que des chansonnettes de révolutionnaires de canapés aux airs enjôleurs et aux refrains faciles. Le flow direct et impactant de Mélanie, la simplicité presque trop candide de son propos, le choix des musiciens et des producteurs pour soutenir ce qui tient plus du témoignage que du porte-drapeau, tout nous ramène à une sensibilité, une vision, presque programmatiques : du respect, de la considération, des perspectives. En fait, un chemin pour que chacun puisse sortir de sa bulle et retrouver l’intérêt et le plaisir du commun. Diam’s, carapatée dans son univers musical enchanteur, empli de talentueux pairs – hello Jacky et Vitaa – , producteurs de haut niveau, ponctuée de sessions studio stimulantes et de plages d’écriture cathartique, ne nous invite pas à entrer dans son monde. Sûrement inconsciemment, elle en ouvre la porte pour en sortir, et pour inviter chacun à faire de même. Promesse tenue, avec un disque de platine, une tournée d’un an dans absolument toute la France. Y’avait-il meilleur moyen de faire exploser toutes nos bulles ? – Sarah
Booba – Ouest Side

Paru le 13 février 2006 | > Pitbull
En 2006, Booba opère un virage, si ce n’est une révolution dans son rap. Le changement passe d’abord par une rupture avec les sonorités droites d’un boom bap alors en perte de vitesse, au profit d’influences venues du sud des États-Unis, perceptibles jusque dans l’esthétique de la pochette. Textures plus froides et BPM ralentis, Booba adapte son flow et son phrasé, ralentit son débit et raccourcit ses textes sans rien perdre en impact. De quoi déconcerter son public et l’ensemble du game, pas encore remis de ses deux premiers albums solo, mais aussi de quoi conquérir un public plus large. Ouest Side aligne ainsi le premier banger calibré pour les clubs de sa carrière (« Boulbi »), un bijou imparable, plus sensible et personnel qu’à l’accoutumée (« Pitbull »), plusieurs égotrips musclés (« Duc de Boulogne », « Garde la pêche »), un featuring avec Akon (« Gun in hand »), ainsi qu’un son caribéen un chouïa téléphoné (« Au bout des rêves »). Moins collé au bitume, Booba clame et assoit désormais sa domination sur le rap français d’une manière qui ne le quittera plus par la suite. Sans parler d’avant-gardisme, les nouvelles sonorités suscitées n’auraient toutefois pas eu un tel impact sans un choix minutieux des productions, véritable point fort du Duc lorsqu’on se penche sur sa discographie. Il convient ainsi de saluer le travail d’Animalsons et de PhreQuincy en premier lieu, mais aussi celui de Kore, Yvan, ou encore DJ Mehdi, pour une unique collaboration gravée dans la légende (« Couleur ébène »). Enfin, l’un des atouts majeurs de l’album réside dans ses collaborations, toutes réussies, avec la nouvelle génération (Kennedy, Mac Tyer, et Intouchable dans une moindre mesure). Une nouveauté pour B2O, qui n’invitait jusque-là que le 92i (désormais réduit à Malekal Morte et lui-même) en featuring, et qui endosse ici une nouvelle casquette de dénicheur de talents, appelée à ne plus le quitter. – Olivier

Hostile 2006 / Illegal Radio : le choc des méthodes
On parle souvent de la décennie 90 comme de l’âge d’or des compilations. Mais les années 2000 comptent elles aussi leur lot d’incontournables du genre. C’est notamment le cas de 2006, avec deux compilations aux approches différentes, presque opposées, mais qui ont marqué le rap chacune à leur manière. D’un côté Hostile 2006, porté par une major et réalisé par le duo faiseur de succès Tefa / Masta, jouant sur le rayonnement d’une compilation légendaire (Hostile) à l’occasion de son dixième anniversaire. De l’autre Illegal Radio, une compilation indépendante servant de carte de visite au label / studio / duo de beatmakers Frenesik, formé par Mooch et Rim’K. L’une contient des classiques l’époque (« Arrêtez » et « Moi j’ai pas » en premier lieu), quand l’autre aligne des performances posées en détente par des proches de Rim’K, connus ou non. Hostile 2006 propose des morceaux très différents, avec presque autant de beatmakers que de tracks, tandis qu’Illegal Radio affiche un son et une direction artistique clairs, bien aidés par les bruits de mitraillette entre les titres. L’un a fait date et permis à toute une génération d’auditeurs d’entrer dans le rap, quand l’autre conserve le charme du projet réalisé en famille, et se réécoute d’une traite malgré ses 23 titres. Les deux disques se rejoignent dans leur capacité à présenter un casting de découpeurs somme toute représentatif du game en 2006, les grands gagnants étant bien sûr les participants à ces deux projets : Soprano, Sefyu, Médine et Mac Tyer. – Olivier
Akhenaton – Soldat de fortune

Paru le 14 mars 2006 | > La fin de leur monde
Après son run impressionnant à la fin des années 90, Akhenaton a enchainé début 2000 avec un film, une bande originale gargantuesque, deux solos, un album avec IAM et une tournée. Mais depuis 2003, aucun disque dans les bacs, soit une éternité à l’échelle du pharaon. Plus affilié à une maison de disque, A.K.H. a dû / pu prendre davantage son temps pour sortir en indépendant Soldat de fortune. Dès le deuxième track, il avoue sans détour « J’ai fait Sol Invictus en dépression, le moral fracassé » et l’écoute du double CD montre qu’il était habité d’un autre état d’esprit sur cet opus. Bien sûr, Akhenaton reste fidèle à lui-même, à la mélancolie (« Quand ils rentraient chez eux… remix »), à ses racines italiennes (« Canzone Di Malavita »), révolté par l’évolution de l’industrie de la musique (le titre éponyme ainsi que l’allégorique « Troie ») et par le racisme (comme sur le subtil « Bien paraitre »). Mais on le sent bien plus enjoué ou moins torturé que par le passé. La raison ? Certainement que Chill a réalisé ce disque non pas seul mais entouré des siens. Pas un des 23 morceaux sans que n’apparaisse la Cosca Family (IAM, Sako, Veust, Psy4, Faf) pour un featuring, un refrain, des backs ou des scratches. Même au niveau du beatmaking, si Akhenaton s’est chargé de toutes les prods, il a convié bon nombre d’instrumentistes pour l’accompagner. Il s’en donne donc à cœur joie sur des egotrips ravageurs (« Comode le dégueulasse »), des démonstrations techniques (« Déjà les barbelés ») ou des plaisirs instinctifs (« Livedsladsktk »). Il tente de nouveaux flows comme sur « Du mauvais côté des rails » (innovation qu’il reprendra sur Conte de la frustration), certainement stimulé par un Shurik’n très inspiré sur chacune de ses apparitions. Si leur duo sur « Entre la pierre et la plume » est sous-estimé, « La fin de leur monde » est par contre reconnu comme étant un de leur meilleurs titres, version macro de « Demain c’est loin ». Ainsi, Akhenaton aurait pu dire « J’ai fait Soldat de fortune en rémission, le moral apaisé ». – Chafik
Nessbeal – La mélodie des briques

Paru le 20 mars 2006 | > 10 000 questions
Avant de sortir son premier album solo, Nessbeal a déjà marqué de son empreinte la musique qui nous est chère en groupe, avec l’inoubliable HLM Rezidants de Dicidens, et multiplié les apparitions remarquées aux côtés du 92i, notamment « Sans rature » sur Temps Mort de… vous savez déjà très bien de qui. C’est donc avec une attente particulière que La Mélodie des Briques arrive entre les mains et dans les baladeurs des auditeurs en 2006. Dès les premières notes, Nessbeal nous prend aux tripes, nous vomit tout ce qu’il a sur le cœur et nous embarque avec lui pour un voyage d’une heure intense et sans concession. Les comparaisons entre la poésie et le rap ont leurs (nombreuses) limites, mais la voix du futur roi sans coursonne, reconnaissable parmi mille, ses intonations inimitables et son interprétation d’écorché vif se marient à talent d’écriture évident. NE2S aborde à peu près tout : la vie, l’amour, le quartier, le rap, le monde du travail, la boisson et la drogue douce… Tout y passe, tantôt avec une festivité désinvolte, tantôt avec une froide lucidité, mais c’est un regard sombre qui tend à prendre le dessus. Parfois flatteur envers lui-même, souvent introspectif, le rappeur de déjà 28 ans peut autant s’attaquer à un thème que jongler entre tout ce qui lui vient, et tout ça sans maladresse. Il imprègne également sa musique d’une maturité et d’une conscience sociale aiguisée, autant à son échelle qu’à l’international, ce n’est d’ailleurs pas seulement pour sa boucle absolument magnifique que « Les larmes de ce monde » a marqué les esprits. La production du disque, majoritairement orchestrée par Skread, est un sans faute : elle épouse à la perfection ce voyage vers les abysses. On retrouve des instrumentales très classiques et des sonorités résolument plus contemporaines à l’époque, ces dernières servent même de sceau de leur époque. Synthés typiques des années 2000, cuivres guerriers, texture des claps, etc. nous rappellent bien que le disque a 20 ans. Mais les prestations en cabine n’ont toujours pas pris la moindre ride, que ce soit du côté de Nessbeal ou de ses éternels acolytes Koryas et Zesau, seuls rappeurs invités. – Wilhelm
Sefyu – Qui suis-je ?

Paru le 24 avril 2006 | > La légende
Durant la première moitié des années 2000, Sefyu s’est distingué par des apparitions remarquées, sur Sachons dire non 2 (« La lutte libère »), La Fierté des nôtres (« Code 187 Flow »), le remix de « Crie mon nom » (en compagnie de Dany Dan, Ol’Kainry, Alibi Montana et Nubi) et « Patate de Forain » avec Seth Gueko. Autant dire que l’attente était grande autour de son premier album. De prime abord, il est difficile de savoir qui il est tant le mystère qui l’entoure est grand, étant donné que le rappeur du 9-3 ne se montre pas, à l’image de la pochette et des rares clips où il dissimule son visage sous sa casquette. Il n’empêche que Youssef est assez transparent dans Qui suis-je ?. Fort d’une signature vocale d’outre-tombe, il représente la banlieue comme peu avant lui, n’hésitant jamais à dire ses vérités dérangeantes, démystifiant la vie de quartier (si c’est souvent nous contre eux, c’est tout autant nous contre nous). Les premiers titres ainsi que « La vie qui va avec » notamment sont de véritables déflagrations. Surtout, le rappeur d’Aulnay-sous-Bois détonne sur la forme : contrairement à ses pairs, il use de gimmicks, d’argot et d’adlibs, rendant la proposition artistique très originale, bien aidé par Therapy. Ce dernier a manigancé des prods en live de la cave, lugubres, rythmées par de massives basses et le bruit d’un Glock. Au final, nous avons là un rappeur capable de faire des morceaux conscients qui font bouger la tête à moins que ce ne soit des egotrips qui fassent réfléchir. Certes, la technique n’est pas une obsession pour Sefyu, la seconde moitié de l’album est imparfaite et les featurings ne sont pas forcément marquants, mais avec Qui suis-je, nous avons là un disque devenu d’or qui a laissé son empreinte sur le rap français de la seconde moitié des années 2000, installant Sefyu comme un rappeur incontournable de cette période. – Chafik
Soklak – 1977

Paru le 5 mai 2006 | > Adrénaline
Une gouaille de titi parisien, de l’encre plein les mains et une manière de cracher ses rimes à la Audiard, pour sûr que Soklak dépareille avec son premier album, 1977. Un premier opus pour ce graffeur montreuillois membre du MCZ 132 dans lequel il déborde d’envie et de thèmes à aborder. Du revendicatif avec « Politricard » ou « Apatride » du plus introspectif, voir du romantique avec « After L », du story-telling très humoristique sur « 14h00 du mat », de la critique du monde du travail sur « Pas de place » ou de l’industrie musicale avec « Underground Zéro » en featuring avec Chase Phoenix, Soklak a beaucoup de choses à dire donc et il se laisse aller sur les 15 titres que comportent l’album. On le retrouve naturellement tout à son aise sur le thème du graffiti dans le morceau « Adrénaline », il sort un des meilleurs titres sur le graff dans le rap français. Signé chez LZO Records, il retrouve Sept sur le morceau « Seventies Team » qui gravite aussi autour de cette équipe (Grems, Le Jouage, Iris et Arm, Iraka…etc..) et Soklak se rapproche assez naturellement d’une scène rap qualifiée à l’époque, d’alternative, mais qui proposait juste d’autres types de flows et d’autres thématiques que le rap mainstream de ce milieu des années 2000. Une originalité qu’on retrouve dans le choix des producteurs, Drixxxé connu pour des productions plutôt électro et tout le travail qu’il a pu faire avec Triptik, Soulchildren duo de producteurs qui plaçaient des prods pour Youssoupha comme pour Scylla ou encore DJ Neasso pour apporter une touche de scratchs ultra-techniques qui ramène le son de Soklak dans un créneau ultra-classique du rap français. Finalement c’est un album à l’image de sa personnalité et de son travail d’artiste pictural que nous propose le rappeur du 93, touche-à-tout et avec l’envie d’expérimenter. Soklak a contribué avec ses acolytes à ouvrir de nouveaux horizons et a peut-être ainsi amené de nouveaux auditeurs, qui ne se retrouvaient pas dans le rap médiatique de l’époque, à s’intéresser à cette musique. – Rémi

Gibraltar d’Abd Al Malik, l’album maudit
La personne et le personnage d’Abd Al Malik ont autant fasciné que rebuté. L’industrie, les médias, voire le grand public ont trouvé en lui le banlieusard qui ne faisait pas peur et correspondait à l’inverse de la caricature du rappeur qu’ils diabolisaient. Idéalisé, on l’a retrouvé durant l’année 2006 sur tant de plateaux télé, moins pour parler de sa musique que des banlieues, des émeutes d’octobre / novembre 2005, d’Islam, de vivre ensemble, d’immigration, de ses lectures… Cette omniprésence (et son lot de maladresses) du « rappeur modèle » le faisant passer pour la voix des jeunes, l’a rendu insupportable pour la communauté. L’obtention de la victoire de la musique « urbaine », reconnaissance institutionnelle du milieu professionnel confirmait cela. Sans lui reprocher son manque de street cred’, le parcours de l’ancien délinquant repenti et rentré dans le droit chemin agaçait observateurs et rappeurs. Le propos dit convenu, polissé, ses textes moins rappés que scandés ainsi que son phrasé, sa diction très articulée, n’ont pas rencontré que des oreilles bienveillantes dans le monde du rap qui traversait une période très accrochée au bitume, une sorte de Moyen-Age. L’ouverture et l’accessibilité musicales dont a fait preuve Abd Al Malik ont été vues comme une volonté de faire du « commercial » comme on disait dans les années 90 et le rapprocheraient plus d’un Grand Corps Malade que de Despo, Nubi ou d’un Nessbeal. Pourtant, si certaines critiques peuvent être audibles, il semble injuste de ne pas apprécier Gibraltar comme il se doit. Le pas de côté musical, pourtant réussi, ne fut pas accepté, contrairement à celui d’Oxmo Puccino avec les Jazzbastards. La réflexion et l’innovation en terme de format de morceaux ne semblent pas avoir été appréciées, pourtant riches en pont, variations et rythmiques diverses. Le fond aussi a été pointé du doigt alors que l’on retrouve des thématiques somme toute classique dans le rap, que ce soient les bavures policières, les ravages de la drogue dure, le contexte post 11 septembre, la paternité. Même dans l’écriture, on sent une recherche dans les tournures de phrase (« A force de vouloir se faire rue, on est devenus caniveaux »). Apprécié et rejeté par beaucoup, pour de mauvaises raisons, Gibraltar est pourtant un grand disque de rap à réhabiliter. – Chafik
Rocé – Identité en crescendo

Paru le 15 mai 2006 | > Des problèmes de mémoire
Né en Algérie, d’une mère algérienne et d’un père français d’origine russe né en Argentine, banlieusard, les questions de l’identité culturelle, des migrations et de la colonisation sous toutes ses formes ne pouvaient qu’être les thèmes de prédilections de Josef Youcef Lamine Kaminsky aka Rocé. Et en 2006, alors que le rap dit hardcore occupe quasi toute la place dans le paysage rap français, se faire une place avec ce rap catégorisé de « conscient » mais qui va bien au-delà de ce qualificatif, n’est pas une mince affaire. Et pourtant Rocé revient, quatre ans après son premier album Case Départ, avec un deuxième LP Identité en crescendo. De par son titre, de par sa pochette Rocé se démarque d’entrée. Lui qui a grandi dans le 9-4, repéré par des gars de la Mafia K’1 Fry, qui a sorti ses deux premiers maxi sur le label de DJ Mehdi (REP), il continue de creuser sa différence avec ce deuxième album tant dans le fond que dans la forme. Sur la forme l’album sort sur un label de jazz (No Format), il s’accompagne du batteur du groupe Magma, du guitariste du groupe Paris Combo et collabore avec le grand saxophoniste américain Archie Schepp. Et sur le fond, il continue de développer les thèmes cités plus haut, qui l’habite depuis ses débuts, influencé évidemment par son vécu et par un certain héritage familial (son père, Adolfo Kaminsky a été un grand résistant, anti-colonialiste, faussaire pour de nombreux participants aux luttes d’émancipation un peu partout à travers le monde). Au final un album 12 titres où les textes et le phrasé très rappé classique se mélangent à merveille avec les expérimentations musicales que s’autorisent les musiciens, mis en confiance par l’ouverture d’esprit de Rocé. « Chaque pays a ses victoires même s’il a eu ses défaites, mais pour cacher les défaites on nous raconte des histoires… Je n’ai pas de terroir, j’ai des tiroirs dans la tête, accrochés comme une casquette avec des problèmes de mémoire ». 20 ans plus tard les textes du rappeur sont toujours autant cruellement d’actualité. – Rémi
Bouchées Doubles – Apartheid

Paru le 22 mai 2006 | > En ton nom
Rares sont les villes, en dehors de l’axe Paris / Marseille, à avoir réellement marqué le rap français des années 2000. Le Havre fait figure d’exception, avec deux projets représentés dans notre sélection pour l’année 2006. Une singularité que l’on doit pleinement au label Din Records, devenu au fil des années une référence majeure du rap français indépendant. C’est dans ce contexte que se construit Bouchées Doubles, duo formé par Ibrah et Tiers Monde, épaulé dès ses débuts par leurs grands frères de Ness & Cité. Le groupe se fait d’abord remarquer en 2004 avec l’EP Matière Grise. Mais c’est deux ans plus tard qu’il livre au public ce que beaucoup considèrent encore comme un projet majeur du rap français. Apartheid est une œuvre pleinement aboutie, portée par une écriture dense et maîtrisée. Les thèmes abordés : ségrégation sociale, responsabilité collective, fierté d’appartenance, mémoire historique, place des populations noires dans l’histoire s’entrelacent avec justesse et élèvent les consciences des auditeurs. « Compagnons de cellule » en offre l’exemple le plus marquant, à travers une narration à la première personne portée par un tirailleur sénégalais et Jean Moulin. L’album se distingue aussi par ses choix esthétiques. La voix de Végéta sur « Fier », clin d’œil assumé aux auditeurs ayant grandi avec Dragon Ball Z, souligne la portée identitaire et générationnelle du titre. Les productions de Proof, frère de Brav et architecte sonore historique du label, confèrent à l’ensemble du disque une puissance et une musicalité caractéristiques de Din Records. La présence de Médine en featuring, alors en pleine ascension, offre l’un des temps forts de l’opus et renforce encore sa portée politique. Marquée par son histoire portuaire, ouvrière et cosmopolite, Le Havre a façonné un regard brut et âpre que l’album prolonge avec la même intensité. Conçu comme un bloc cohérent et solide, il traverse le temps et demeure, près de vingt ans plus tard, un projet phare et singulier. – Jordi
Dany Dan – Poétiquement correct

Paru le 3 octobre 2006 | > Sunshine
Pourtant acclamé par le milieu, Dany Dan ne semblait jusqu’alors pas pressé de livrer son premier album solo, contrairement à Zox’, son compagnon de rimes au sein des Sages Poètes de la Rue, qui en comptabilisait déjà deux en 2004. S’il est un champion de l’egotrip, il n’est pas pour autant porté sur la compétition, et aura pris le temps de créer son label, Disques Durs, et de sortir auparavant trois mixtapes entre 2003 et 2004, sans oublier l’album commun avec Ol’Kainry en 2005, avant d’envoyer Poétiquement correct. Mais une telle manière de procéder amène forcément de l’attente. Et s’il respecte globalement le cahier des charges de l’album type de l’époque, il faut concéder que le mix, le choix des instrus, la longueur du projet (20 titres), l’absence de passe d’armes microphonique en duo digne de ce nom (du calibre d' »A ton enterrement » par exemple), ainsi que quelques refrains chantés franchement moyens, ont quelque peu entaché le rendu final. Mais n’oublions pas que c’est Dany Dan qui officie derrière le micro, et que personne ne rappe comme lui. Les lignes inspirées pleuvent, et entreprendre de n’en sélectionner qu’une s’avère une mission impossible. Dany crée des expressions, tord parfois les mots pour les faire rimer. Avec son sens du storytelling et son attitude, il rend chevaleresques des aventures du quotidien et ne se montre jamais en panne d’inspiration. Même sur des supports musicaux de qualité moyenne, le prince de la métaphore est capable de briller. Et si Poétiquement correct n’est pas l’album que le public attendait, il possède quelques moments de grâce – tels que « Rebel », la trilogie d’histoires « Le Parc » / « La Femme d’un autre » / « Fuite », ou encore le bijou « Sunshine » (seul clip de l’album) – qui justifient pleinement sa présence dans cette sélection. – Olivier
Keny Arkana – Entre ciment et belle étoile

Paru le 16 octobre 2006 | > La rage
Une nouvelle étoile est née entre les quartiers de Noailles et de la Plaine, étoile qu’on a vu naître au début des années 2000, qui tient autant de l’étoile filante que de l’OVNI, avant que cet acronyme ne soit rendu célèbre par un autre rappeur de la cité phocéenne. Keny Arkana, rappeuse d’origine argentine qui grandit à Marseille, dans une enfance et une adolescence assez mouvementée avec fugue et autres passages en foyer qui nourriront son expérience et lui inspireront des titres mythiques comme « J’me barre » ou « Eh connard ». Mais ce qui interpelle en premier lieu sur cet album ce sont les thèmes qu’elle aborde, en marge des préoccupations de la plupart des rappeurs de l’époque, Keny nous parle d’altermondialisme, de luttes coloniales, d’anticapitalisme et aussi de ses origines argentines. Musicalement, la rappeuse arrive à rendre cette rage dansante, à nous faire bouger la nuque sur des thèmes pas forcément faits pour ça, à rendre intelligible une parole politique et même la rendre populaire au point que son single « La mère des enfants perdus » sera en rotation sur les ondes de Skyrock, un comble. Et pour mettre en musique ses textes comme il se doit, elle a aussi eu l’apport de grand nom de cette musique, le duo Tefa et Masta de Kilomaître, le belge James Deano, Enterprise qui a beaucoup produit pour Sinik, ou encore Street Fabulous. Un premier album qui permet à la rappeuse de se faire un nom sur la scène rap marseillais. Le tout en étant une femme et en abordant des thématiques on l’a dit, plutôt inhabituelles dans le rap français, Keny Arkana réussit avec l’album Entre ciment et belle étoile à fédérer autour d’elle une fan base très large. Et même si sa productivité et sa notoriété vont petit à petit s’affaisser au cours des années 2010, dû aussi à des choix personnelles de l’artiste de rester dans l’ombre, sa présence sur le premier opus de Bande Organisée, sur invitation du J, montre à quel point l’étoile filante à laisser une trace dans le ciel du rap marseillais. – Rémi

Le Black Album, faire-part de décès de Lunatic
Lunatic c’est deux visions du rap, deux tempéraments, réunis non pas par la complémentarité, mais par la confrontation. Le refrain de l’incroyable « Le silence n’est pas un oubli » en est l’illustration parfaite : quand Booba voit trop d’argent et se sert, Ali estime qu’il reprend simplement son dû. En 2000, Mauvais Œil, disque devenu depuis un classique incontesté, cristallise cette alchimie si particulière. L’album frappe par sa dualité, sa noirceur, ses productions millimétrées et son écriture prodigieuse. Mais cette alliance ne survivra pas longtemps. Très vite, les divergences artistiques et idéologiques prennent le dessus. Le duo se sépare au début des années 2000, laissant derrière lui l’image d’une aventure aussi marquante qu’inaboutie. Quelques années plus tard, Black Album vient prolonger artificiellement l’histoire avec un assemblage de titres plus ou moins inédits, de versions live et de maquettes. Le projet a déjà une forte odeur de remplissage et la sortie suscite de nombreuses controverses. Aussi, il est le résultat d’une bataille juridique et d’une véritable scission puisque Lunatic n’existe alors plus depuis quatre ans et le label 45 Scientific tente de renouveler son catalogue et mise autant que possible sur Ali (Chaos et Harmonie sort en 2005). L’annonce d’un nouveau projet estampillé Lunatic ravive les tensions avec Booba. Le rappeur attaque en justice, notamment à cause du titre « Tony Coulibaly ». Il gagnera finalement en appel puisque l’album se verra retiré des bacs en septembre 2006, avant qu’un accord ne soit trouvé (et à l’heure ou j’écris ce papier, le projet a de nouveau disparu des plateformes de streaming…). Au-delà des débats, ce disque agit comme un faire-part de décès, une véritable nécrologie. Lunatic appartient désormais à l’Histoire, sa fin marquant par ailleurs l’émergence de deux trajectoires fortes et durables. Le duo s’est dissous, mais ses deux voix, elles, n’ont jamais cessé de résonner. – Clément
Nakk – Street minimum

Paru le 23 mai 2006 | > Chanson triste
Rappeur de Bobigny, ex-membre des Soldafada, Nakk sortait son premier EP solo en 2002. Les quelques instants de grâce qu’y s’y trouvaient (« La tour 20 », « Surnakkurel 2 »,…) créèrent une forte attente pour son premier album, qui parut finalement quatre ans plus tard. Dès l’introduction de Street minimum, Nakk se pose comme un élément de la rue mais sans jamais prendre la posture du gangsterisme. Ce prisme d’observateur, il le gardera tout du long, que ce soit dans sa spécialité du storytelling (« La bête », « Le syndrome du trom », « Surnakkurel 3 ») ou dans des morceaux à thème, freestyles ou concepts. Authentique, le personnage est tenu de bout en bout, tout comme la technicité de son écriture. Chaque morceau est truffé de schémas de rimes tous plus complexes les uns que les autres, où les jeux de mots pullulent. Cette avalanche de rimes n’est jamais gratuite et vient toujours servir un propos. Nakk a un regard amusant sur le quotidien, il sait le rendre croquant comme tragique. A ce titre « Chanson triste » se pose d’ailleurs comme le morceau phare de l’album, tant les punchlines s’accumulent toutes les quatre mesures avec un superbe sens du spleen. Plusieurs titres de haute tenue ponctuent l’ensemble, à l’image de « Négative attitude », « Ferme ta gueule » ou « Le syndrome du trom ». Street Minimum pêche malheureusement pour sa production en dent de scie (Les synthés de « Tonton Mendose », le remix inaudible de « Les anges avec des airmax », etc.) et par des refrains pas toujours au niveau (c’est d’ailleurs sans doute Salif qui pose ici le meilleur). Malgré cela, il se pose comme un disque culte : le style de Nakk aura marqué toute une génération d’auditeurs, mais encore plus de rappeurs ; et certains de ses titres et de ses punchlines se posent aujourd’hui comme des petits classiques. – Jérémy
Alpha 5.20 – Vivre et mourir à Dakar

Paru le 13 juin 2006 | > Mon crack
Pendant qu’à la radio, Natasha St Pier et Pakito disputent les ondes aux bulldozer Diam’s et Booba, ça s’agite aux puces de Clignancourt. Alpha 5.20 a un nouvel objet à faire tourner et cette fois la galette est un album. Car le Boss de Panam avance, doucement mais sûrement. Son amour du rap le pousse, et cette fois il n’est pas question de faire une compilation du Guetto Fab avec pléthore d’invités. Cette fois, c’est le nom d’Alpha qui s’écrit en grand sur la pochette tandis qu’on devine le reste du gang, kalash à la main, prêt à en découdre avec le game. Fidèle à un rap acharné, épais, aigre, Alpha envoie ce qu’on attendait de lui. Un disque long, énergique, parsemé de featurings alléchants: LIM, Sefyu, Iron Sy, Lino… de quoi satisfaire l’auditeur. Titres accrocheurs, punchlines douteuses en rafales, productions – maison – musclées, gimmicks identitaires forts, le cahier des charges du premier album hardcore made in 93 est bien respecté. Globalement homogène – à part “Réussir ou mourir” où la prod étrangement douce et le refrain chantonné de Kaman, bien que pas désagréable, détonne dans l’ambiance générale de la galette et dans les tendances de l’époque – l’album propose même un interlude à mi chemin, appel attendu à la prise de conscience politique, le tout sans renier son nihilisme. Périlleux mais réussi. A la fin de ces 18 titres, reste le sentiment d’admiration face à la qualité globale d’un CD intégralement enregistré, produit et distribué en ‘alternatif’, loin des blockbusters du moment. Petit succès commercial pour un objet vendu ici et là, cet opus est la déclaration d’amour d’un rap âpre et criard, sans vraiment de dieu ni aucun maître, à une musique plus forte que tous les messages et toutes les prises de positions. Gangster, violent, méchant, le flow et les mots sont choisis pour provoquer et déclencher des procès, ce sera toujours de la pub (Merci Nico). Avec Iron Sy, Alpha revendique: « C’est nous le hip-hop : le break, le scratch. Tout ça là on l’a inventé ! » Le message est là, la démonstration est faite. Le reste n’est que du bruit. – Sarah
Nysay – Au pied du mur

Paru le 2 octobre 2006 | > Big city du crime
En retirant le CD2 constitué de l’Asphaltape parue deux ans auparavant (d’excellente facture au demeurant), en remplaçant la pochette par une photo soignée du binôme (même si le visuel orange possède un charme indéniable) et avec une promotion digne d’une sortie en major, que serait-il advenu d’Au pied du mur ? Aurait-il acquis le statut d’album classique des années 2000 ? Si l’emballage évoque davantage un street CD, il possède pourtant toutes les qualités d’un grand album. Pour commencer, EXS et Salif comptent parmi les plus grands rimeurs que le rap français ait connus. Rimes riches, assonances et placements irréprochables sont ici mis au service du sens et de l’émotion, à rebours des poncifs sur la rue qui pullulaient alors chez nombre de leurs contemporains. Les productions, bien que typiques du milieu des années 2000, passent pour la plupart l’épreuve du temps haut la main. Chauvins sur « Big city du crime », mélancoliques sur « Hier ressemble à demain », conscients à leur manière sur « Vote ou crève », collés au bitume sur « La danse du ghetto » ou en plein égotrip sur « On baise la concurrence », les registres se succèdent avec cohérence. Les thématiques sont maîtrisées et les featurings (Kool Shen, Sinik, Mac Kregor, Issaka…) ont de quoi attirer le chaland. Largement au-dessus de la mêlée dans la catégorie rap de rue, le contexte et les parcours de ces champions passés par les écuries les plus exigeantes en terme de rap (C2LaBalle, IV My People, Beat De Boul, Néochrome) expliquent sans doute qu’ils n’aient jamais rencontré une véritable réussite commerciale. Mais privés de succès massif, ils ont gagné, à défaut, une place durable dans la légende. – Olivier

Oxmo Puccino : l’amorce d’une mutation
Lassé du rap, approché par le mythique label Blue Note, Oxmo déployait cette année-là ses qualités de storyteller pour un album aux accents jazz, entouré d’un groupe spécialement formé pour la cause. Reconnu pour son sens de la narration et son côté film noir, le rappeur avait tout du bon client pour un tel projet. Lipopette Bar s’ouvre sur « Perdre et gagner », un titre où il introduit son personnage de Billie, inspiré par la fameuse Billie Holiday, et qui devient une vedette, presque par accident. Ce personnage va traverser le disque, entouré d’autres gueules secondaires, dépeintes au fil des soirées arrosées du Lipopette Bar, lieu qui sera l’écosystème central du disque, presque son personnage principal. L’aspect narratif de l’album est globalement réussi et on se plaît à suivre ces scénettes. Oxmo rappe avec un certain dynamisme sur des titres comme « Black Popaye » ou « Où est Billie ? », mais son flow reste plutôt posé sur l’ensemble, peut être parfois étouffé par le cadre inhérent au projet : fil narratif à respecter, musiciens avec qui s’accorder. L’orchestration est par ailleurs agréablement réussie (de belles mélodies, des textures soyeuses, quelques ponts mélodiques), même si on aurait parfois aimé qu’elle aille encore plus loin, comme c’est le cas sur le psychédélique « Nirvana » ou sur l’outro de « Tito ». Imparfait, Lipopette Bar se pose tout de même comme une curiosité réussie. Une première bouderie au rap qu’Oxmo contrera un an plus tard avec la mixtape La réconciliation, mais qui se confirmera avec le temps, lors des premiers virages « chanson française » que prendra Oxmo dès L’arme de paix en 2009. Cela apparaissait comme une parenthèse mais ce fut au final un véritable tournant dans sa carrière. – Jérémy
Nubi – Scarlattitude

Paru le 3 octobre 2006 | > Légendaire
Membre de Futuristiq, groupe auteur d’un unique album en 2001 (chez le Secteur Ä), Nubi sortait cinq ans plus tard son premier solo, Scarlattitude. Signé chez 707 team, structure de Madizm et Sec.undo, le rappeur du 91 était bien entouré pour confirmer les espoirs alors placés en lui. Ce street album s’ouvre sur un morceau en forme d’exercice de style autour du 91, identité géographique d’ailleurs évoquée à plusieurs reprises (dans « Sud Sale » notamment), mais surtout, qui traverse l’ensemble du disque, car c’est bien de cette école de kickeurs que vient Nubi. En solo, il tient d’une main de fer les dix premiers titres avant d’ouvrir les portes à quelques invités triés sur le volet. Nubi est un bon rimeur, incisif, au flow droit mais flexible, naviguant ici entre egotrip et thèmes de rues, le tout avec une vraie culture freestyle. Sa constance au micro, alliée à la solidité globale de la production, avec ses lourdes batteries et son mix particulièrement percutant, rendent l’ensemble cohérent et homogène. Quelques sont se détachent malgré tout, à l’image du puissant « Légendaire » (aussi entendu sur la compilation Hostile 2006) ou de l’égotrip mâtiné d’humour de « Rien ne m’arrête ». Ce qui rend ce street album intemporel, c’est son côté brut, figé dans son époque, allié à la manière léchée dont a été travaillée le disque, et évidemment, au grand talent de Nubi derrière le micro. C’est tout cela qui fait de Scarlattitude un jalon important du rap des années 2000, et ce n’est donc pas pour rien que Nubi est encore aujourd’hui cité comme une référence par toute une génération de rappeurs.– Jérémy
Medine – Table d’écoute

Paru le 21 novembre 2006 | > Lecture aléatoire
« Lecture 2006, allez à toi 2026 ». Table d’écoute est le troisième album du Havrais barbu, mais il naît dans un contexte particulier. Placé sous la surveillance des Renseignements généraux à la suite de l’album Jihad : le plus grand combat est contre soi-même, Médine choisit de concevoir un album concept, véritable pied de nez à cette surveillance, en se réappropriant la table d’écoute pour en faire un acte artistique. Chaque titre se conclut par l’intervention d’une personnalité laissant un message téléphonique, et l’on y retrouve de nombreux artistes de l’entourage de Médine à l’époque : Diam’s, Rim’k, Soprano, Kayna Samet… L’album contient plusieurs morceaux devenus des classiques de sa discographie : « 17 octobre » pour son storytelling, « Hotmail » pour sa clarification et son positionnement dans l’espace médiatique, mais surtout « Lecture aléatoire », l’un des plus beaux hommages rendus au rap français. Musicalement, Table d’écoute est un excellent disque des années 2000. On y sent Médine capable de conjuguer la densité d’une écriture engagée avec des instrumentales énergiques et soignées, produites par Proof. Ce projet concentre ainsi tout ce qui fait l’identité de Médine. Il est certain que ce n’est ni son album le plus accessible ni le plus vendeur. Mais c’est sans doute l’un des plus significatifs de sa carrière : il apparaît à un moment charnière et marque durablement son positionnement médiatique.. Table d’écoute est un instantané de 2006 qui continue, vingt ans plus tard, à poser la question du rôle joué par les rappeurs d’un point de vue politique et social. – Costa
Casey – Tragédie d’une trajectoire

Paru le 27 novembre | > Pas à vendre
Il aura donc fallu attendre le mois de novembre 2006 pour avoir la chance et le bonheur d’écouter le premier véritable album de Casey. Rappeuse du Blanc-Mesnil, d’origine martiniquaise, cela fait déjà quelques années à cette époque, qu’elle et son crew Anfalsh font parler d’eux sur la scène rap français. Son début d’année 2006 est assez prolifique avec la sortie du maxi Ennemi de l’ordre en mars, un six titres, donc un format assez court et déjà un « no skip » comme ne disaient pas les jeunes de l’époque. Trois mois plus tard elle envoie elle envoie Hostile au stylo un gigantesque medley de 64 morceaux qui alterne entre des couplets jamais sortis, passages radios et featurings en tout genre. Une énorme carte de visite pour nous amener tranquillement vers ce mois de novembre et la sortie de Tragédie d’une trajectoire. Les thèmes qu’elle y aborde sont sans surprises mais ô combien maîtrisés. Analyse d’une société colonialiste, raciste, à la police violente où les élites dominent, la séquano-dionysienne enchaîne les sujets plus profonds les uns que les autres mais avec une qualité d’écriture et un niveau dans les rimes et les flows qui a rarement été atteint aujourd’hui encore. Casey s’est faite la spécialiste de mettre la forme au service du fond, que ça soit pour nous parler de son île d’origine sur le sublime « Chez moi », de décrire son quotidien dans le 9-3 avec « Banlieue nord » ou de l’industrie dramatiquement capitaliste du rap français déjà à l’époque sur « Pas à vendre ». Elle le fait chaque fois en choisissant ses mots avec minutie, tant pour ce qu’ils vont apporter sur son propos que pour leurs sonorités. Elle prend notamment le parti de baser ses rimes sur les consonnes, chose assez rare dans le rap français. Et puis la manière qu’elle a d’envoyer ses phases comme des crachats dans la gueule, sa voix qui impose son charisme, hypnotise l’auditeur et lui permet d’avoir toute son attention. Elle invite ses potes d’Anfalsh avec Harry la Hache et B. James, et Ekoué de la Rumeur avec qui elle a souvent croisé le micro. Enfin ce haut niveau de rap est mis en musique par deux artistes Hery et Laloo qui ont produit la grosse majorité des sons de l’album, membres d’Anfalsh et qui savent ce dont le rap de Casey a besoin pour être sublimé. –Rémi
Unité 2 Feu – Haine, misère et crasse

Paru le 27 novembre 2006 | > La France est baisée
Double album d’une homogénéité glaciale, Haine, misère et crasse est peut-être l’un des plus beaux one-shot de l’histoire de cette musique. Certes, il précède de deux ans La ténébreuse épopée, mais celui-ci ressemblait plus à un street-CD contractuel largement dépourvu de titres inédits. Nés pour rapper ensemble, la non-réalisation pour Alkpote et Katana d’une immense discographie commune rend à Haine misère et crasse un caractère d’autant plus sacré. De l’entrée sur le passe-passe de « Les mêmes cartes » au dernier titre appelé tout simplement « Bonus » en passant par la légendaire connexion avec Nysay sur « Essone / Haut-de-Seine Connexion » et le solo de Katana « Génération Fuck Tout », l’essence des 29 titres se retrouve peut-être le mieux sur « La France est baisée » ; désabusement, nihilisme et célébration du vice pour y faire face, le tout avec une pratique de la rime touchant au génie et sur une boucle de piano lancinante. Même sans succès commercial notable, Haine, misère et crasse inscrit Unité 2 Feu dans la lignée d’autres grands duos ayant marqué l’histoire, au premier rang desquels il y a évidemment Lunatic, autre « one-shoters » célèbres à la noirceur insondable. Cet équilibre entre un fond affreux et une forme sublime est évidemment un trope commun du rap, notamment français. Mais rarement autant qu’au sein du Neochrome des grandes années, dont Haine, misère et crasse est une pièce maîtresse, il n’aura atteint un tel degré de matérialité et de condition d’existence de la musique produite elle-même. – Xavier
Mac Tyer – Le Général

Paru le 27 novembre 2006 | > Tu vas pleurer
En 2006, le temps est venu pour Socrate de délivrer son premier effort solo, un an après la compilation Patrimoine du Ghetto pilotée par ses soins. Exit le boom bap de l’époque Tandem : l’heure est aux sonorités sudistes, entre inspirations crunk et dirty south. Un virage à 180 degrés pour le public de la première heure, habitué aux ambiances sombres et new-yorkaises. S’il faut saluer l’innovation dont fait preuve Mac Tyer (un trait de caractère qui le suivra toute sa carrière) l’album pèche toutefois par sa longueur. Avec 25 titres (dont trois déjà parus sur Patrimoine), répartis sur deux CD, l’ensemble s’avère par moments répétitif, aussi bien dans les textures sonores que dans les thématiques abordées. Le disque aurait sans doute gagné en impact avec une dizaine de morceaux en moins. Si l’album contient quelques titres dispensables, il comporte néanmoins son lot de véritables réussites, voire de classiques. On peut citer les caméras embarquées « Pac Man » et « Suicide carcéral » avec Kery, le magistral « Tu vas pleurer » en compagnie de Mac Kregor, « Comme en 90 » qui reprend le même sample que « J’appuie sur la gâchette » de NTM (tout un symbole pour un rappeur aussi attaché à son département), le fataliste et puissant « Le Général », ainsi que les bangers « Ne me parle pas de rue » avec Booba et l’incontournable « 93 tu peux pas test ». Ce dernier, qui fait évidemment écho à « 93 Hardcore » de Tandem, bénéficiera d’un clip signé Chris Macari, tourné entre la Seine-Saint-Denis et le Sénégal. Il contribuera à élargir l’aura de Socrate tout en replaçant, une fois encore, le 93 au centre de l’échiquier. Si, malgré ces temps forts indéniables, l’accueil réservé au disque se révèle mitigé, Le Général demeure un marqueur de son époque et constitue la toute première pièce d’une discographie solo longue comme le bras. Son album suivant, D’où je viens, paraîtra deux ans plus tard, cette fois en indépendant, après la rupture de son contrat avec Because, Mac Tyer étant mécontent du traitement réservé à Le Général par la major. – Olivier
Despo Rutti – Les sirènes du charbon

Paru le 28 novembre 2006 | > Le silence des macaques
Quasiment inconnu dans la première moitié des années 2000, 2006 est l’année où le bulldozer Despo Rutti a roulé sur le rap. Dans un premier temps avec « Arrêtez », sur Hostile 2006, qui l’a immédiatement fait changer de statut, puis dans la foulée avec Les sirènes du charbon sorti en fin d’année. Le street-album fait d’abord parler de lui à cause de sa pochette. Représentant un jeune garçon entouré de quatre CRS lors d’une expulsion d’immigrés, celle-ci vaudra à son auteur de verser 40 000 euros en droit à l’image et pour atteinte aux libertés individuelle auxdits CRS, et le retrait des bacs du disque. A une époque où le streaming n’existe pas et où la commercialisation numérique en est encore à ses balbutiements, on peut mesurer l’impact de cette censure policière sur un artiste indépendant. D’autant plus que l’album est particulièrement peu aimable. Encore un peu brut dans sa production si on le compare au chef d’œuvre que sera Convictions suicidaires quatre ans plus tard, Les sirènes du charbon n’est pourtant pas le street-album moyen de rap de rue. Certes, Despo a ce ton de premier album qui se ressent dès l’introduction, affamé et saignant. Son interprétation si marquante est encore quelque peu brute de décoffrage. Mais surtout, il y a déjà ce pas de côté dans le traitement de thématiques comme le racisme (« Le silence des macaques »), la violence (« Si les coups avaient du charme ») ou son parcours (« Douleur de croissance »). Une première pierre qui pouvait commencer à édifier une discographie majeure du rap français, qui sera malheureusement altérée par les problèmes psychiatriques. – Xavier
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