Jeff Le Nerf, l’interview « 10 Bons Sons »

« J’veux du buzz mais qui connait Grenoble ? / Les journalistes m’ignorent et m’interviewent par Hotmail » clamait Jeff Le Nerf en 2007 sur le morceau « Les chanceux ». Une chose est sûre, il s’est depuis fait très rare en interview, et les quelques (brèves) entrevues accordées par le rappeur grenoblois se comptent sur les doigts d’une main. Conscients de notre chance quand il nous a finalement donné son feu vert pour un entretien téléphonique il y a quelques semaines, nous avons vérifié à plusieurs reprises l’état de charge des batteries du dispositif technique avant de lui présenter notre sélection « 10 Bons Sons ». De ses débuts dans les années 90 à ses récents morceaux drill sous le nom de Cruel, en passant par les épopées Collal-Shit, IV My People, et Inglourious Bastardz, son expérience en maison de disque, et quelques rencontres importantes, ce sont 95 minutes d’entretien que nous avons retranscrites ici. Merci à lui pour la confiance.

1 – Collal-Shit – « Collal-Shit by night » (2001, mixtape C’était bien mieux avant)

Je crois reconnaître Collal-Shit… (il réfléchit)

C’est « Collal-Shit by night ».

Ok, c’est sur la deuxième mixtape. Le premier truc que je peux te dire c’est que ça date. C’est une époque où j’étais très alcoolisé, donc la création artistique n’était pas du tout contrôlée, c’était un feu d’artifice. On était en freestyle toute la journée, et on faisait aussi beaucoup d’impro avec TH et Mosdé (les autres membres du Collal-Shit, ndlr). A la base on était des rappeurs un peu solo, et on s’est retrouvé autour d’un poste cassette, des freestyles, et de la défonce. On sortait beaucoup, on était jeunes. Au départ on avait trois identités très différentes, qui n’avaient rien à voir, et puis les affinités ont fait qu’on a monté le collectif, avec un état d’esprit un peu punk.

Tes premières mixtapes sortent en 2001, mais en 1998 il y a un morceau de toi en solo qui sort sur une compilation marseillaise, L’Odyssée Martienne Vol. 2, sur lequel tu as déjà ta patte, différente de celle du Collal-Shit, plus proche de ce que tu as pu faire en solo après.

J’ai vécu Collal-Shit comme une parenthèse où on est parti en couilles. On se lâchait, on était alcoolisé même en concert, on faisait des concours de beuverie sur scène. Collal-Shit c’était un délire particulier. Là tu as pris un morceau très « Collal-Shit », mais côté de ça, on retrouvait plus mon délire dans mes morceaux solo sur ces mêmes mixtapes. Disons que quand je suis en groupe je m’adapte au groupe. En solo j’ai toujours eu plus ou moins le même délire, même si je l’ai fait évoluer.

Collal-Shit existe en même temps que d’autres groupes qui sont dans le même état d’esprit, avec les mêmes influences du type Cannibal Ox, Delinquent Habits, Beastie Boys…

Oui, on écoutait ces groupes beaucoup aussi. Ce son nous permettait de faire beaucoup de scènes, ça a été mon école. J’ai même rencontré Kool Shen grâce à Collal-Shit. Ce jour-là on était sur scène, et ça faisait déjà trois ou quatre ans qu’on tournait. On était bien rôdés, et il a pu voir un show plus carré qu’à nos débuts, quand on faisait un peu n’importe quoi. J’étais déjà en train de me professionnaliser, j’avais déjà sorti un maxi, pas mal bougé, fait pas mal de compils. J’étais déjà un peu connu dans l’underground. Sans Collal-Shit je n’aurais pas atteint ce niveau scénique aussi tôt.

A Grenoble, à tes débuts, est-ce que tu as des grands qui t’ont amené au rap, ou tu t’y es mis tout seul en autodidacte ?

J’ai eu des grands. Quand j’étais petit je ne faisais pas gaffe à la musique, j’étais dans le foot. C’est vers l’âge de dix ans que je commençais un peu à écouter ce qui passait à la radio. J’étais attiré par les morceaux hip-hop mais sans trop savoir, je ne connaissais pas bien. Ibou, un grand de ma cité, était mon voisin du dessus, et il écoutait du son fort, qui tapait, qui n’était pas comme ce que j’écoutais à la radio. C’était NTM. Il m’a passé une cassette en yoyo depuis l’étage du dessus, c’est gravé dans ma mémoire ! C’était une cassette que lui avait faite son cousin de Paris, avec des freestyles de Nova, du Dee Nastyle, Lionel D, le morceau « Je rap » et un freestyle de NTM. C’est vraiment ce freestyle qui m’a attrapé. Puis il m’a envoyé La formule secrète d’Assassin, du Public Enemy… Ça a vraiment commencé comme ça. On est en 1989, au tout début.

En 1991, je me suis mis à taguer, j’étais déjà un B-Boy pas d’accord alors que j’étais un gamin. J’étais petit, j’avais douze ans, mais j’avais des grands qui taguaient. Pour le rap j’ai commencé vraiment tout seul en autodidacte parce que je voulais faire comme sur les albums que j’écoutais. J’écrivais mes premiers petits textes à onze ans que je rappais dans ma chambre. C’était sans prétention, par plaisir, j’aurais eu honte de rapper devant quelqu’un. A la fin des morceaux, il y avait un petit bout d’instru et je m’essayais dessus, le classique. Je suis passé par le parcours classique du MC de l’époque.

J’ai appris que parmi les taggueurs que je croisais certains rappaient. Je me suis rapproché d’eux, ils avaient un local pour répéter à la Villeneuve, le quartier en face de chez moi. C’est là que j’ai pris mon premier micro vers quatorze ou quinze ans. Donc premiers freestyles, et au début c’était de la merde. On avait ce complexe de la province à cette époque, on ne se voyait pas faire du rap et percer. On était vraiment dans un délire de passionnés et puis c’est tout. Puis tu en vois un qui commence à être fort, il y avait un mec qui s’appelait Sam, il sortait du lot. Là je me suis dit qu’il pouvait y avoir des mecs forts à Grenoble. Puis un groupe de mecs plus âgés que nous, appelé Casino, anciennement Ça S’Régale, a fait un vrai premier maxi enregistré sur Paris. Ils traînaient un peu avec les mecs de Time Bomb, ils posaient sur des mixtapes avec eux. C’est eux qui m’ont donné envie de me mettre sérieusement à rapper, ils m’ont tiré vers le haut, m’ont montré que c’était possible. Sinon nous on avait la mentalité de rester au quartier, de rapper pour nos potes, pas de s’exporter. Je les croisais à la salle, ou dans les petites radios où on allait freestyler, je leur demandais comment ils faisaient, j’étais petit, j’avais quinze ou seize ans. Ils me disaient de faire mes cassettes, de les mettre en dépôt-vente à Paris… Ils m’expliquaient tout, donc j’ai marché dans leurs traces. J’ai pressé mes mixtapes, j’ai pris des amendes en train pendant quatre ou cinq ans pour aller les déposer dans toute la France. J’ai rencontré Kool Shen dans ce contexte-là. J’étais vraiment en mode pirate. Je n’attendais pas après lui ou qui que ce soit, j’étais en indé, et j’avais déjà sillonné la France.

Tu sors plusieurs mixtapes dans un petit laps de temps, en 2001.

Sur un an je sors trois mixtapes en solo, et un maxi quatre titres avec Collal-Shit. On était déterminé à enchaîner sur l’album, mais ça s’est arrêté parce que j’ai rencontré Kool Shen, ça s’est décanté autrement. Je l’ai rencontré en 2001, et ça a été rapide. J’avais 23 ans, et je rappais sérieusement depuis mes seize ans, donc j’avais déjà un parcours. J’ai été très vite doué, j’avais des aptitudes dans le rap. Ça n’a pas été très dur d’être bon dès le départ en fait, c’est comme ça que je l’ai ressenti en tout cas. C’est un truc où je suis à l’aise. Alors oui c’est du travail, mais j’aime ce taf, ça ne me fait pas galérer. J’aime me prendre la tête sur des rimes, sur un thème, poser sur des instrus différentes… C’est là où je suis facile. A l’époque, à Grenoble, m’imposer comme un des rappeurs phares a été très rapide. Au bout de deux ans ça y est, j’étais un des meilleurs de mon secteur, ça m’a vite donné envie de m’exporter, et de fil en aiguille je suis allé à Marseille. J’écumais les open mics, c’est comme ça que pas loin de Grenoble je rencontre Djel de la FF. Il était là et mixait à l’époque où la FF était au top, en 1997. Il y a un open mic, on est une dizaine à rapper, vient mon tour, et quand je descends de scène, Djel m’attrape par l’oreille ! (rires) « Viens là toi, t’es fort ! » Ça me faisait plaisir de ouf, mais je le montrais pas, je faisais un peu le dur, alors que je saignais la FF ! La rencontre avec Djel a été un moment-clé dans mon parcours, elle m’a fait penser que je pouvais faire quelque chose. Il me dit de venir à Marseille, qu’il y a plein de mixtapes qui se font, qu’il va me présenter des gens, que je vais poser, qu’il faut que je me fasse connaître… Il a kiffé mon passage alors que j’avais fait un seize mesures sur scène ! Il m’a laissé son numéro, et un mois plus tard j’étais à Marseille. Je suis resté là-bas pendant presque six mois, et j’y suis retourné plein de fois. J’ai posé sur plein de projets dont certains ne sont pas sortis, mais ça m’a fait de l’expérience. J’ai rencontré Le Rat en studio, j’en prenais plein les mirettes ! Ça m’a forgé. Avec Collal-Shit on a fait pas mal de battles d’impro aussi, sur Genève, sur Paris, dont un à Saint Denis à la salle de la Ligne 13, deux ans avant de connaître Bruno (Kool Shen, ndlr). Ces moments-là ont fait que quand je l’ai rencontré, j’étais déjà un peu prêt, même si tout ne l’était pas. J’étais chaud, j’étais lancé, et ma tête était déjà un peu connue.

2 – Jeff Le Nerf – « C’est pour les reufs » (2003, compilation Streetly Street Vol.2)

C’est le premier truc que j’ai posé chez IV My People.

Tu rencontres Kool Shen lors d’un concert en 2001 c’est ça ?

Oui, lors d’un festival organisé par une asso hip-hop de la ville, qui n’en était pas à sa première édition. Le festival était monté crescendo, ils avaient commencé par une petite salle de 200 personnes, et là ils étaient au Summum de Grenoble, l’équivalent d’un Zénith. Il y avait un gros battle de break international, du DJing, et IV My People était la tête d’affiche rap. Je jouais en première partie avec Collal-Shit. On avait une formation avec un bassiste, un batteur et un DJ. Tout ça était très hip-hop parce que le bassiste faisait des prods, il écoutait du rap depuis petit. Surdoué à la basse, il arrivait à scratcher avec. Le batteur c’était un fou, déjà à l’époque il branchait des capteurs sur ses batteries, il reliait ça à un sampleur et sortait des sons incroyables. On avait un truc bien travaillé, et on avait soulevé le Summum ce soir-là. J’ai rencontré Kool Shen dans la loge, avant qu’on monte sur scène. Il était très respectueux, très cool. Avec mon équipe on les a mis bien, puisqu’ils étaient chez nous. Je lui avais passé mes mixtapes, puis il m’a dit : « Tu me dis quand tu passes sur scène, j’aimerais bien voir ce que ça donne. » Il n’était pas obligé de me dire ça, j’avais apprécié. On finit notre set, je descends de scène, et il me fait un signe de la tête, genre « c’était mortel ». On finit la soirée, de la même manière qu’avec plein d’artistes qui étaient venus sur Grenoble, mais je ne m’attendais à rien. Je lui avais laissé mes mixtapes comme je les laissais à tout le monde en fait.

Comme une carte de visite.

Voilà, mais on avait passé une bonne soirée, je me rappelle qu’on avait bien rigolé. Une semaine ou deux après, le téléphone sonne, « ouais allô Jeff, c’est Bruno, c’est Kool Shen ». Là j’ai le cœur qui bat à mille à l’heure. Moi j’avais tout misé sur le rap, je n’avais pas fait d’études. J’avais des cartons de textes accumulés dans ma chambre, on aurait dit un déménagement ! Avec cette simple reconnaissance, je me disais que tout ce travail commençait à payer. Il me dit : « J’ai écouté tes mixtapes, franchement c’est fort. Si tu es chaud je te fais poser sur des trucs. Je ne te promets rien mais on peut peut-être envisager une signature un peu plus tard. » Il me parlait pas chinois. Il m’a envoyé des instrus, et ça a commencé comme ça. Sur la première mixtape, je devais faire un morceau, au final il m’en fait faire trois. Il a eu un coup de cœur sur moi, donc il m’a beaucoup encouragé à bosser, ce que j’ai fait puisque je suis un bosseur. Je peux écrire trois, quatre ou cinq morceaux dans la journée s’il le faut.

Tu intègres tout de suite l’équipe, ou bien ça se fait au fur et à mesure ?

C’est assez rapide. Je monte pour poser sur le morceau que tu m’as fait écouter, et je me suis retrouvé chez IV My People, mais sans être signé. Je n’ai signé que deux ans plus tard, mais Bruno m’a fait beaucoup bosser sur des trucs qui m’ont fait gagner ma vie tout de suite. Il voulait vraiment me garder et je l’ai directement ressenti. J’ai été le bienvenu par tout le monde tout de suite. Ce jour-là, où je suis venu poser ce morceau, j’ai croisé presque tout le monde, à part Salif. Il s’était mis en stand-by, il sortait de son premier album, il l’avait un peu mal vécu, mais il est revenu après. Mais j’ai croisé Les Spécialistes, Serum, Djaka qui faisait du ragga mais qui n’est pas resté, Bruno, les gens du bureau… J’ai vu tout le monde. Je connaissais déjà Madizm et Toy, parce que quand j’ai connu Bruno ce jour de 2001, j’étais en train de terminer mon maxi. Il a fait en sorte de m’envoyer Toy tout de suite pour qu’elle pose et apparaisse dessus, sans que j’ai à monter une première fois à Paris.

J’ai l’impression que tu n’étais pas le seul à graviter autour des quelques groupes mis en avant, qu’il y avait encore du monde derrière.

Chez IV My People, il y a eu beaucoup d’argent investi sur des albums qui n’ont pas marché, c’est comme ça, c’est la vie. Mais s’ils avaient fait les ventes nécessaires, il y aurait eu ensuite des sorties d’autres mecs talentueux. Dans mon cas, je crois que Bruno a eu un coup de cœur comme il a pu l’avoir avec Salif. Je me rappelle qu’il était fasciné par ma manière de rapper, même s’il y avait encore des trucs à peaufiner. Comme on est tous les deux passionnés de rap et de technique, on pouvait parler pendant des heures à partir d’une phrase que j’avais sortie. Il me disait : « Quand tu fais ça on s’attend pas à ce que ça tombe là », je lui expliquais comment je faisais, d’où me venait l’inspi. Après il me faisait aussi des remarques du style : « Mais là quand tu fais ça est-ce que montes pas un peu trop dans les aigus ? » Et c’est comme ça qu’on s’est entendu. Je sentais qu’il était là pour mon bien, pour mettre mon rap en valeur. Ça m’a motivé à continuer le truc, et puis ça me faisait plaisir, parce que j’avais commencé le rap par NTM étant gamin. Enfant, je n’avais pas eu un vécu facile, j’habitais dans une cité, mais seulement les week-ends. En semaine j’étais en foyer à 70 kilomètres de Grenoble. Quand tu es au foyer, loin de ta famille, qu’est-ce que tu as ? Le son. Quand j’écoutais NTM ou Assassin, c’était comme mes frères, ça m’accompagnait. Le soir, quand je n’étais pas bien, je mettais mon son, mon casque, et j’étais dans ma bulle. Je n’écoutais pas du son comme n’importe quel gamin.

C’était un refuge.

Oui vraiment. J’apprenais des lyrics par cœur alors que je ne connaissais pas le sens de certains mots. J’avais onze ans, avec des phases comme « Ankylosé par nos années, quant à nos frères endoctrinés ». Je connaissais tout par cœur sans trop savoir ce que ça voulait dire, mais je comprenais le sentiment.

3 – Jeff Le Nerf – « Ils t’observent » (2005, Le Nerf à vif)

(Tout de suite) J’ai reconnu la guitare, c’est « Ils t’observent ». Pour moi c’est mon premier morceau réussi. C’est la première fois que je suis quasi satisfait en sortant du studio. Avant ça je n’étais jamais satisfait.

On sent que tu t’es trouvé, quelqu’un qui te découvrirait aujourd’hui n’aurait pas de mal à te reconnaître sur ce morceau.

Déjà je suis descendu au niveau de ma voix. Avant je me cachais, mais Bruno m’a appris à apprécier ma voix. J’écoutais beaucoup de rap US plus jeune, et j’essayais presque de reproduire des trucs ricains avec ma voix, ce qui ne m’allait pas nécessairement tout le temps. Un jour Bruno a mis le doigt dessus. Il m’a dit : « En vrai quand tu parles, tu as une voix qui est basse, et quand tu rappes tu es en haut. Il faudrait que tu arrives à rapper avec ta voix, je pense que ça ferait bien. » Je me rappelle qu’au début je l’ai mal pris parce que je me disais qu’il touchait à mon artistique. Après j’ai ravalé mon orgueil, j’ai écrit un texte chez moi, et je me suis entraîné, j’ai essayé, et je me suis rendu compte par moi-même que ça passait mieux. C’est con, mais je vais prendre un exemple grossier, tu vas comprendre tout de suite. Quand tu dis « Nique ta mère » (il prend une voix un peu plus aiguë) et « Nique ta mère » (il reprend sa voix normale), ce n’est pas pareil. Le poids des mots n’est pas le même. Je voulais avoir un certain poids dans mon rap et dans mon flow, donc je me trompais quand je voulais faire l’américain, je montais peut-être trop haut. C’est là-dessus que Bruno m’a aidé. Ça ne parait pas grand-chose, mais ça a été un déclencheur dans ma manière de rapper.

Sur ce projet on retrouve assez peu l’équipe IV My People, même au niveau des prods c’est beaucoup KO et Pedro, avec qui tu bossais depuis bien avant ton intégration au label.

Je tenais à bosser avec mon équipe, des mecs de Grenoble. Il y a quelques instrus de Madizm et Sec. Undo. « Ils t’observent » je crois que c’est Sec. Undo d’ailleurs. Mais la majorité des prods sont de mon gars KO parce que je voulais qu’il pète. Cet album a été pressé, mis en bacs, avec de la promo, un clip… Tout ça a été payé par le label, donc c’est un album IV My People, même si certains morceaux ont été enregistrés à Grenoble, et d’autres à Paris. C’est un street album, c’est entre la mixtape et l’album, donc il n’y avait pas besoin d’avoir tout IV My People dessus.

Tu le considères comme un album ou un street album ?

Je le considère comme mon premier album, mais il y a des morceaux qui ont été enregistrés au départ sans trop savoir ce que j’allais en faire, s’ils allaient finir sur une mixtape, un maxi… Et de fil en aiguille, j’avais sept ou huit morceaux que j’avais enregistrés à Grenoble que je trouvais bien, il m’en manquait cinq ou six, que j’ai enregistrés sur Paris dans les conditions d’un album. Donc c’est entre les deux, mais je le considère comme mon premier album parce que c’est ma première vraie carte de visite avec beaucoup de titres, que des inédits, pas de faces B. C’était quand même appliqué pour l’époque.

As-tu déménagé à Paris à un moment de ta carrière ?

Je n’ai jamais vraiment vécu à Paris, je faisais l’aller-retour.

4 – Jeff Le Nerf – « Génération » (2007, Tout ce que j’ai)

C’est « Générations » ça. C’est le classique, je suis content d’en avoir un. Et ce n’est pas de la volonté de la maison de disque, Universal, qui a tout fait pour boycotter cet album. Toutes les mises en avant qu’on essayait de faire de ce morceau sautaient. Le clip avait sauté de YouTube par exemple. Je suis parti fâché de chez eux, et depuis il y a un boycott de leur part. Mais ce n’est pas grave, les vrais savent. La rue elle sait. Dans chaque quartier de France où je me déplace on m’en parle. Je suis content que ce morceau ait connu ce succès parce qu’il dénonce des choses qui se passaient à mon époque dans ma ville. Il fallait faire un morceau qui réunisse, et grâce au clip on a réussi à mettre une meilleure ambiance entre les quartiers. Il a aidé à apaiser les tensions, et quand on le revoit, on est nostalgiques de ce jour où on l’a clippé. Le clip a été tourné dans différents quartiers de Grenoble où tout le monde n’est pas copain. On a réussi à faire un truc positif, qui a mis notre ville en avant, et je suis vraiment content de ça.

Je voulais un morceau comme ça dans la sélection, parce que tu parles souvent de la jeunesse dans tes morceaux, de l’enfance à l’adolescence, que ce soit sur « La prunelle de nos yeux » en 2017, « Petit voleur » en 2013, ou ce morceau. C’est un thème qui te suit depuis tes débuts.

Ouais, bien vu. Moi j’ai beaucoup souffert en tant qu’enfant. Je fais partie de ces jeunes qui ont eu l’impression d’être grands à quatorze ans. A cet âge-là je n’étais plus un gosse, l’innocence s’est très vite envolée, parce qu’on est passé par des choses anormales pour des enfants de de nos âges. Je dis « nous » parce qu’on est des millions, et quand je rappe je pense toujours à eux. C’est pour eux. Si j’ai un truc qui me fait avancer, c’est de toujours passer un petit message d’espoir aux petits, leur dire qu’ils peuvent y arriver. Tu peux devenir un bonhomme, même si tu ne prends pas le bon chemin. Etre dans le noir quand tu es petit, ce n’est pas beau. C’est aussi pour ça que j’aime faire le con, que je suis resté un gosse. J’ai 43 piges, mais je suis un gosse. Je fais ce que je veux dans la vie, il ne faut pas me casser les couilles, je suis un sale gosse. (rires) Je tiens à le rester, je le revendique !

On retrouve cette facette dans Collal-Shit déjà, et même aujourd’hui des fois dans ta façon de communiquer sur les réseaux sociaux par exemple.

A l’école j’étais au fond et je faisais rire les autres, et j’ai l’impression que dans la vie je suis resté comme ça. Je suis là pour ça, pour perturber le cours.

Tu te souviens de l’enregistrement de cet album ?

J’en avais enregistré une partie à Paris, et une autre en résidence près de La Rochelle, dans un studio magnifique qui s’appelle l’Alhambra Studio avec un appart’ dans lequel je dormais. J’ai fait moitié – moitié, quinze au studio là-bas, et le reste sur Paris.

Il sort en 2007, on y retrouve d’autres singles comme « Elvira », « 36 quai des Horreurs ». Tu sens que ta carrière prend un coup d’accélérateur à ce moment-là ?

Oui, je dirais qu’il y a même une explosion. Avant ça on ne me reconnaissait pas dans la rue. Il faut savoir que « Génération » bénéficiait d’une grosse rotation sur Skyrock, et que le clip a été classé dans les tops de l’époque. Sur les chaînes musicales comme MTV, MCM, tu avais ce genre de tops rap français, et ce clip a été classé numéro un, deux ou trois assez souvent. C’est un morceau qui a bien marché, c’est pour ça que Skyrock l’a joué presque six mois. J’ai été content de l’exposition, d’être joué sur Skyrock. Et je n’ai pas été content de ne plus être joué sur Skyrock. Si je l’ai en travers par rapport à Skyrock, c’est parce qu’ils ont arrêté de me jouer. (rires) Ce n’est pas parce qu’ils passent de la merde, je m’en fous moi. C’est lié à la major avec laquelle ça s’est mal passé, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la musique.

5 – Jeff Le Nerf feat. Kool Shen – « Les yeux dans la banlieue, pt. 2 » (2009, compilation Les yeux dans la banlieue Vol. 2)

« Les yeux dans la banlieue ». Lourd lourd lourd. Très très lourd, et Kool Shen a participé au morceau. C’est un luxe d’être frérot avec lui, on ne va pas s’en priver. (rires) Et puis j’aime bien faire des trucs avec mes amis. Faire des featurings avec des mecs que je trouve forts sans être spécialement mes potes j’aime bien aussi, mais je préfère quand c’est en famille. Tout seul c’est chiant. Faire des albums solo c’est dur, alors que faire des albums en famille c’est cool. Quand je peux j’invite un poto. Là c’était pour Goldfingers, c’était sur Paname, donc ce n’était pas compliqué pour Kool Shen de venir au studio, c’était l’occasion.

Il y a quelque chose de symbolique de faire commencer le morceau par Kool Shen avec les premières phases de « Qui paiera les dégâts ? » (un morceau de l’album J’appuie sur la gâchette de NTM de 1993), et de te faire arriver en fondu pour continuer le morceau.

C’est ce que je voulais faire, montrer que des années après, on voit qui paye les dégâts. On n’a pas écouté les jeunes à l’époque, et maintenant on le paye. Et tu vois que mon texte est beaucoup plus fataliste, parce que les dégâts sont là. A la base je voulais rapper son passage moi-même, mais comme j’avais Bruno sous la main, pourquoi m’en priver ? Autant le faire venir, pour que ça fasse le rappel à « Qui paiera les dégâts ? »

A peu près au même moment, en 2008, tu accompagnes NTM en tournée. Tu vas même backer Kool Shen sur plusieurs dates pour pallier à l’absence de Joey Starr qui est incarcéré.

Il y a d’abord eu la tournée NTM qui s’est bien passée, et sur laquelle je les ai accompagnés. Sur la fin Didier a eu un souci avec la justice, mais il fallait assurer les dates, donc je l’ai remplacé sur deux ou trois concerts seulement. Mais on ne remplace pas Joey Starr (rires). On vient, on fait un autre show, c’est Kool Shen avec son backeur. Au début les gens sont déçus, mais comme on est bon, on arrive finalement à les faire kiffer. Mais c’est sûr que quand tu arrives sur scène et qu’ils s’attendent à voir Joey Starr, surtout sur la première date où le public n’avait pas l’info, les gens se demandent ce qui se passe. Finalement c’était cool parce qu’on les a retournés, vu qu’avec Bruno on avait un show efficace qu’on avait rodé depuis deux ou trois piges. C’était compliqué mais on a réussi à inverser la vapeur.

Peu avant ça, c’est aussi la fin de IV My People.

La fin de IV My People a lieu en 2006. En 2007, Salif, Kool Shen et moi sommes récupérés par Universal, alors que les maisons de disques ne couraient pas après les rappeurs. C’était l’époque du téléchargement, une période très trouble pour le rap. On a la chance d’être récupérés par le label AZ, par Valéry Zeitoun qui a un coup de foudre artistique sur Salif et moi. Il nous propose un contrat correct, on le signe. A cette époque très peu de gens signaient en maison de disques, c’était presque une chance, pas comme aujourd’hui. Des mecs cotés ne vendaient presque plus. 2008, 2009, 2010, c’est une époque où tout un pan du rap français a disparu : moi, Salif, Nessbeal, Seth Gueko, Tandem alors qu’ils étaient tout en haut… Certains ont arrêté, d’autres sont revenus, mais ça a été un raz-de-marée, ça a été dur pour plein de rappeurs. Puis la jeunesse est arrivée avec un autre délire, il fallait s’adapter. Si tu ne t’adaptais tu disparaissais dans l’underground. Si tu voulais rester dans l’underground grand bien te fasse, mais beaucoup l’ont fait parce qu’ils n’avaient pas le choix.

6 – Jeff Le Nerf feat. Niro – « Personne m’a servi d’exemple » (2011, Ennemis d’Etat)

Aaaah… Ça c’est « Personne m’a servi d’exemple », avec Niro, mon coup de foudre artistique.

Je me souviens que tu le citais souvent en interview quand on te demandait qui tu écoutais, ou qui était la relève selon toi.

Exact. Je voulais qu’il pète parce que je savais qu’il avait un talent incroyable, et on n’était pas assez nombreux à le savoir. J’ai ressenti ce truc-là deux ou trois fois dans ma vie. Ça m’avait fait pareil avec Furax (lire son interview « 10 Bons Sons »). Tu rencontres un mec qui froisse, mais personne ne le connaît. Il froisse à un point où c’est pas normal. Furax a mon âge, donc quand je l’ai rencontré il était déjà en train de faire ses trucs. Ce n’était pas encore comme aujourd’hui, mais il avait déjà une petite fan base. On avait fait « Le préau te cause » ensemble, et vu que je passais un peu sur Sky à l’époque, ça a sans doute ramené un peu de public à Fu. Niro, lui, était dans l’ombre totale. Il avait dix-huit piges, il était un peu le rappeur de la cité, qui ne veut pas trop se montrer, ou sinon pas pour rien. Un peu fermé. Tu m’as fait écouter « Les yeux dans la banlieue » juste avant, et c’est justement lié, puisque pour cette compilation, Goldfingers me demande si je ne connais pas des rappeurs de province pour sa compilation.

Oui, il y a le « Freestyle province » sur lequel on retrouve Furax et Niro justement.

Voilà. Moi je connaissais déjà Niro, j’avais déjà fait des morceaux avant « Personne m’a servi d’exemple » avec lui. Je l’ai rencontré en 2008, et on a fait des morceaux dans des mixtapes, des trucs très underground, bien appréciés par la rue. De toute façon Niro a un truc, il l’avait déjà et il l’a toujours eu. Maintenant on est habitué, mais c’était très impressionnant à voir en 2008. Il était déjà fort ! Peut-être pas comme aujourd’hui parce qu’entre temps il a développé son artistique, il sait chanter. Mais il avait déjà tout : l’interprétation, la voix, le choix des mots, le choix des instrus, les placements, le groove… C’était un délire ! Juste en te le racontant je me remémore la tarte que j’ai prise à l’époque. Donc quand Goldfingers me demande : « T’as pas des mecs ? », le premier que je lui dis c’est Niro, je le lui ai vendu comme le meilleur rappeur du monde parce que pour moi à l’époque c’était le cas. Je les mets en contact, Niro monte poser chez Goldfingers, et au même moment il y a des mecs de Street Lourd qui passent, vu que Goldfingers était très ami avec eux. Et voilà comment de fil en aiguille on a réussi à faire quelque chose pour lui, à aider qu’il puisse commencer son truc avec Street Lourd. Je le savais, il fallait juste qu’il pose une seule fois dans une compilation avec les mecs qu’il fallait, et ils allaient tous être choqués. C’était même pas une surprise, j’avais juste hâte, et je ne voulais pas que le petit me fasse un coup, du style pas aller au rendez-vous, parce qu’il était un peu turbulent. Et Niro sort d’un quartier pas facile mais avec beaucoup de rappeurs, d’une ville un peu à l’écart, avec un vécu pas facile, après une partie de son enfance dans le Maroc bien dur, à fond dans la débrouille et dans la rue.

J’ai choisi aussi ce morceau parce que c’est une conversation, et que tu en as plusieurs à ton actif, comme « Le préau te cause » avec Furax, ou « Tous les mêmes » avec Diam’s.

C’est un moyen assez direct de faire passer le message. Après c’est pas inédit, ça s’est souvent fait dans le rap, mais je trouve que quand on a le bon thème avec la bonne personne ça fait du sens. Là avec Niro c’était le cas, je m’inquiétais pour lui. Comme je te l’ai dit, quand je vois un gosse je m’identifie. Je me dis que j’aurais aimé avoir un grand qui me donne le bon conseil ou le petit coup de pouce qu’il me fallait. Moi je n’ai pas eu ça. J’ai dû rapper comme un bâtard jusqu’à mes 23 ans et ma rencontre avec Kool Shen. Je me suis accroché, j’ai travaillé, mais j’ai été tenté de déraper, et j’ai dérapé. Vers 21, tu vois que tu rappes depuis longtemps, tes potos font des sous dans la rue. Toi tu es en salle de répet’ mais tu n’as pas une thune, tu commences à mal réfléchir et tu tournes mal. Niro était exactement dans ce cas-là quand je l’ai rencontré, comme moi à son âge. Donc je n’allais pas le laisser. Et il m’a montré un grand respect. Après ça je ne l’ai plus vu comme un petit, alors qu’il était beaucoup plus jeune. Je l’ai vu comme un mec sérieux, il s’est tout de suite engouffré dans le taf. Et il l’a bien fait, il a monté son écosystème, et il est trop bien là. Je pourrais te parler des heures de Niro.

Suite à cet album, Ennemis d’Etat, l’aventure avec AZ se termine.

Il restait un album à faire, mais on rompt le contrat. Ou plutôt, je romps le contrat.

Cet album ne semble pas avoir bénéficié de la même promotion que les disques précédents, même que Tout ce que j’ai.

J’ai été boycotté par la major qui s’est mise d’accord avec Skyrock pour arrêter de me jouer, alors que j’étais bien avec Sky. Le jour où je me suis embrouillé avec la major, je me suis embrouillé avec Sky. Les boss se sont appelés, et voilà. Moi je suis allé dans le bureau de la major, j’ai menacé de mort mon interlocuteur, je voulais lui niquer sa mère, et si Sec. Undo n’est pas là je lui tape dessus. C’est parti en couilles pour de vrai. Ils ont essayé de me banane de l’argent, et j’ai beau être un artiste, je reste un mec de Grenoble, un mec en chien qui a grandi dans la ZUP. Je suis parti en couilles, je le reconnais, mais je ne le regrette pas. Ce n’était pas leur façon de faire, ils me parlaient de faire des mails, de passer par un avocat… Je me suis énervé, mais je ne regrette pas d’être parti. Quand tu bosses avec des gens en qui tu ne peux pas avoir confiance, ce n’est pas bon. Moi j’ai eu une confiance aveugle sur le premier album, même si certains trucs étaient discutables. J’ai laissé faire. Arrivé au deuxième album je me suis aperçu de beaucoup de choses qui n’allaient pas sur le premier, et là ils voulaient faire les mêmes erreurs. A partir du moment où j’ai commencé à ouvrir ma gueule, je me suis mis en conflit avec la major, et ils ont tout fait pour boycotter l’album. D’ailleurs il devait s’appeler Elektron libre, mais je l’ai appelé Ennemis d’Etat parce que je savais que ça les faisait chier. Je savais qu’ils n’allaient pas le pousser, donc j’ai tout fait pour les faire chier. J’ai retiré les morceaux qu’ils voulaient pousser et mettre en single. On s’est fait chier mutuellement. C’est un album de divorce, il a été fait dans ce contexte-là. Mais je l’aime bien.

Comment ça s’est terminé, puisque tu leur devais encore un album ?

Ça a failli partir au juridique, et on a fini par trouver un accord à l’amiable. « Allez salut ! »

7 – Jeff Le Nerf, Neka, 10Vers & Furax Barbarossa – « 5h du mat » (2012, Inglourious Bastardz)

Inglourious Bastardz. L’art de retomber sur ses pattes. Je comptais repartir et j’ai un appel de Furax qui me dit : « Je suis en Suisse dans deux jours, et on va faire des morceaux, on a un concept avec un tel, un tel et un tel. » Il me parle de Neka du Rootscore que je ne connaissais pas à cette époque-là, il me parle de Swift Guad… Et puis moi Fu, c’est pareil que pour Niro, sauf qu’en plus on a le même âge, donc on est un peu plus copains. Et puis il y a une alchimie avec Furax en termes de rap. Bref, c’est particulier, et on dans le même délire quand on est en studio, même si on ne fait pas du tout la même chose. Mais quand on est ensemble, on travaille de la même manière, ça coule, ça va très vite. Même si je peux faire des trucs drill de mon côté, et que ce ne sera jamais son délire. Je suis quelqu’un de très rapide en studio, et de très concentré, et Fu c’est pareil. Donc il y a une espèce de productivité, on se tire vers le haut. Je rentre donc dans le projet tête baissée, et puis c’est à côté de chez moi, à une heure de route. J’y découvre le Rootscore, un studio parfait pour un mec comme moi, habitué des sous-sols, des salles de répet’… Un grand sous-sol, magnifique, qui pue le hip-hop. J’y rencontre des mecs super cools. Neka est devenu un ami, c’est une crème. Et puis j’écoute les morceaux qu’ils ont commencés à faire, je vois qu’il y a un truc. Les prods m’ont tout de suite mis dans le délire. Il m’en faut pas beaucoup : des bonnes instrus, des bons couplets, du café, des cacahuètes, et c’est bon ! (rires)

Après ton épisode contractuellement douloureux, ce retour à quelque chose de plus simple était peut-être ce dont tu avais besoin.

Ça c’est un hasard. Moi, solo, je n’aurais peut-être pas fait ce genre de morceaux. Je me suis adapté à leur vibe et j’ai kiffé ! C’était à l’ancienne, à cette époque peu de rappeurs étaient dans ce type de son. C’était un peu à contre-courant, j’aimais bien. Et puis on était dans la bonne ambiance et la performance. C’est ce que j’aimais par-dessus tout avec Collal-Shit, avec IV My People, et là je retrouvais ce truc. Je ne sais pas pour les autres, mais moi je l’ai vécu comme ça, j’ai kiffé le côté « Vas-y fais voir ce qu’il a posé », « Qui pose en deuxième ? ». Il y avait un petit peu de compétition, et ça a donné un bon album.

8 – Jeff Le Nerf – « Matrix » (2013, Kilos de plumes et grammes de plomb)

« Matrix ». C’est sur quoi ça déjà ? Kilos de plumes et grammes de plomb ?

Oui.

Je fais un album solo dans la continuité d’Inglourious Bastardz. Pour les prods je bosse beaucoup avec les gens que j’ai rencontrés sur IBZ, et je suis dans le même délire au niveau des placements et de la science du rap, je suis resté dans le même délire des beats un peu old school, tout en essayant de ramener des nouvelles choses, mais je ne sais pas si les gens le perçoivent.

A cette époque tu collabores pas mal avec Give Me 5, toujours dans ces sonorités.

Ouais, et je me suis beaucoup fait inviter par les mecs d’Inglourious ou leurs entourages comme Demi Portion, L’Hexaler, Paco, etc. Ce sont tous des projets boom bap, mais si Paco avait fait de la drill, je serais venu aussi. A l’époque, pour les featurings je ne disais jamais non. Je ne les regrette pas, mais je me suis aperçu que c’était du travail, et que beaucoup de rappeurs vont te demander des featurings alors qu’ils n’ont pas fait le travail nécessaire pour que ce soit intéressant. Tu as 300 followers sur Instagram, sur YouTube tu fais 1000 vues… A un moment moi j’ai fait un travail, et je vais te ramener mes clients chez toi. Donc aujourd’hui, pour moi, le featuring est payant. Comme ça si tu me demandes et que tu trouves ça cher, ça veut dire que tu ne me voulais pas vraiment, et que tu n’es pas prêt à le défendre pour aller récupérer de l’argent.

J’ai bientôt 44 ans, je ne suis pas là pour enfiler des perles. A l’époque j’ai fait beaucoup de feats, mais je pense que j’ai perdu un peu de sous, vraiment. Je te le dis parce qu’on met souvent ça sur le dos du hip-hop, mais je n’ai plus 18 ans moi. Ça me demande de tout arrêter dans ma vie pour t’écrire un 16, un 24 ou des fois un morceau entier, puis de te l’envoyer, tout ça gratuitement ! Je ne reverrai jamais un euro sur ce travail-là. D’où tu as vu qu’un peintre ne vend pas ses toiles ? Aujourd’hui il n’y a pas un beatmaker qui ne vend pas ses prods. Moi j’incite les rappeurs à faire payer leurs featurings. Je ne te parle pas de quand tu feates avec tes potes, mais quand c’est des gens qui ne te connaissent pas… Maintenant je leur explique que ça coûte tant, parce que j’ai une famille. Et puis ça me permet de filtrer, de voir qui est vraiment motivé, sachant que je ne demande vraiment pas des sommes de ouf non plus.

Tu enchaînes, toujours avec le Rootscore, avec le Black Album, puis le Red Album, sur lesquels tu t’ouvres un peu plus, tu sors de cette case boom-bap dans laquelle certains t’ont catalogué.

C’est tout à fait ça. Le Black Album c’était un concept, je l’ai fait en une semaine. C’est un challenge que je me suis fait, je suis un peu con des fois. Au lieu de faire un bon album et de me prendre la tête pendant six mois, je vais faire un album moyen en une semaine.

Il y a de bons titres quand même dessus.

Oui, il y a des trucs que j’aime bien, mais quand je le réécoute je me dis que je suis allé un peu vite. Je ne regrette pas du tout parce que c’était le concept. Il n’y a pas eu trop de promo, c’est comme une mixtape. Et puis je voulais tester de nouvelles choses, avec IBZ et Kilos de plumes je sentais qu’on était en train de m’embarquer dans un truc étiqueté et je tenais à ne pas l’être. Alors oui c’est de ma faute, je m’investis dans IBZ, je fais quelques bons couplets, donc il y a des gens qui ne veulent écouter que ça de moi. Je l’ai senti et je n’ai pas aimé, j’ai voulu prendre le contrepied, et continuer avec le Red Album, sur lequel j’ai vraiment fait ce qui me plaisait. Il y a plus de trap, mais il y a quand même de la boom bap parce que j’aime bien, j’en ferai toujours. Et puis je maîtrise mieux la trap sur le Red Album. Quand tu es habitué à rapper sur du 90 BPM, et que tu n’as jamais kické sur du 70, c’est compliqué au début. Mais je suis un MC, je fais du MCing, un peu comme les DJ quand ils font du turntablism. J’ai besoin de challenge, de beats et de sonorités différentes. Tu écoutes mon premier maxi c’est de l’électro à 100%. Il y a des tentatives sue tous mes albums.

Et sur tous tes albums il y a des morceaux qui sonnent actuels.

Oui, et je ne sais pas comment ça va être pris, mais moi j’aime le mainstream. Quand j’étais plus jeune j’aimais Jay-Z ou 50 Cent par exemple, et j’ai aimé en faire. C’est le son que j’ai envie d’écouter, donc je vais en faire. Ensuite il y a le son que je sais faire, que je ne vais pas non plus abandonner parce qu’il y a de nouvelles tendances. En tant que MC je vois les choses comme ça.

9 – Furax Barbarossa & Jeff Le Nerf – « Virus » (2017, Dernier manuscrit)

« Virus » ! Dinguerie. C’est l’alchimie avec Fu, je ne te peux pas te l’expliquer. Il se passe quelque chose. Gros son qui sort, le breakbeat, tu as envie d’y aller direct ! On part sur un truc basique, ça va super vite, en dix minutes il a écrit huit mesures, moi pareil, on se fait voir ce qu’on a écrit, on continue, et c’est enregistré en une heure. Je ne peux pas te dire mieux. Il y a une alchimie parfaite avec Fu, quel que soit le thème, quelle que soit la prod.

Sur cet album il y a des morceaux profonds, des vraies thématiques, un niveau technique très élevé. Mais sur ce morceau, ça rime sur vraiment beaucoup de syllabes, aussi bien sur ton couplet que sur celui de Furax. Comment fait-on, la quarantaine passée, pour ne pas perdre en exigence et en technique ? Est-ce que tu t’imposes une discipline d’écriture ? Est-ce que la présence de Furax fait qu’il y a une émulation ?

Quand tu rappes avec des monstres tu donnes le meilleur de toi-même. J’ai rappé avec Furax, avec Niro, avec Salif, avec Oxmo… Je vois le rap comme un sport de haut niveau, comme je le dis dans mon premier maxi, sur le morceau « MC sportif ». Karim Benzema n’a jamais été aussi âgé, ni aussi fort, parce qu’il n’a jamais arrêté de bosser, de s’entraîner. Plus tu t’entraînes, plus tu t’entraînes intelligemment. Moi je suis un mec qui a toujours beaucoup écrit, travaillé et écouté de son parce que je suis passionné, et que c’est mon mode de vie. Je ne fais même pas exprès. Des fois on me fait remarquer telle assonance, ou tel nombre de pieds… Quand j’avais 20 ans je comptais les syllabes, j’essayais de faire rimer le même nombre de pieds sur tant de phases. Maintenant c’est un feeling, quelque chose que j’entends quand j’écris, ça doit sonner d’une certaine manière. Je ne suis plus dans les mathématiques. D’ailleurs souvent, si tu écoutes bien, ça ne rime pas parfaitement. Il va y avoir une série de 5 syllabes, et un contrepied avec seulement 4 par exemple. Je ne suis pas dans la symétrie totale. J’essaie d’être dans ce que je veux dire, puis d’y mettre de la technique à l’intérieur. Je fais l’inverse, c’est un parti pris.

Ça peut permettre de surprendre l’auditeur, qui va anticiper et attendre tel mot à tel endroit.

Je ne veux pas tomber là-dedans parce que ça m’est arrivé en fait. A un moment de mon parcours, vers 2006, après mon street album, je cherchais comment ne pas retomber tout le temps au même endroit. Je remettais en question la régularité du nombre de pieds, les aérations, les chutes de phases. Techniquement j’ai vraiment progressé sur Ennemis d’Etat. A partir de là, vers 2010, je rappe beaucoup mieux qu’avant, je maîtrise mieux. A force de bosser et d’y réfléchir j’ai mes recettes, et maintenant, quand j’entends une prod, ça part tout seul. Je choisis un thème, puis un yaourt, un peu comme un américain. Ensuite je fais dire mon truc avec ce yaourt dans lequel je fais rentrer toutes les techniques de rimes qu’on m’a apprises, au feeling. J’essaie d’écrire de manière assez spontanée, de ne pas gamberger trop longtemps sur un texte. Un seize mesures c’est une heure, pas plus longtemps.

« Virus » sort sur Dernier Manuscrit en 2017, alors que tu n’avais pas sorti grand-chose depuis 2015, et que tu enchaînes ensuite sur une pause pendant quelques années.

Exactement. Je me suis vraiment arrêté après Dernier Manuscrit, pour plein de raisons assez personnelles. Mais dès le premier jour de cet arrêt, je savais que j’allais revenir, parce que je n’avais pas vraiment envie d’arrêter. Je me suis persuadé qu’il fallait que je m’arrête, mais au fond de moi, je n’ai jamais cessé de réfléchir à des rimes, à des punchs… Je n’ai jamais cessé d’être en fonctionnement comme un rappeur, même si je n’ai plus écrit pendant trois ans et demi. Je n’avais pas le temps, j’étais dans autre chose. Par contre j’ai toujours écouté beaucoup de son, ce qui sort, et puis des vieux trucs aussi. Dans mes playlists il y a de toutes les époques.

Les années passant, je me demande souvent, dans mon cas, si c’est faire du jeunisme que de continuer à attendre fébrilement les nouveautés de tel ou tel artiste drill de 20 ans.

C’est marrant, tu as mis le doigt sur la raison pour laquelle j’ai arrêté le rap : j’avais l’impression que c’était un truc de jeune. Mais en vrai je ne voulais pas assumer un truc, dont je suis conscient depuis le départ, c’est qu’on n’a pas grandi. On est une génération particulière, et celle qui arrive ça va être encore pire. A l’époque de nos darons, est-ce que tu les aurais imaginé, à 40 ans, jouer à la Playstation ou être fans de Sangoku ? C’est notre génération qui est comme ça, on a une culture différente, ce n’est pas qu’on est tous restés des gosses, mais on a une culture plus fun. On n’a donné que du dur à nos parents, alors que nous, on s’accroche au fun, et on le fera jusqu’à la fin de nos jours. C’est naturel, il faut accepter ce truc-là, c’est juste qu’il faut savoir être un adulte quand c’est nécessaire. Quel est le problème à faire du rap, ou jouer aux billes si ça te chante, tant que tu es sérieux quand il le faut ? On n’en demeure pas moins des hommes. Et puis on a connu les débuts du rap étant jeunes, donc on l’associe à la jeunesse. Mais aujourd’hui c’est une vraie musique, donc on pourra en écouter jusqu’à 80 piges, comme les autres courants musicaux. J’y crois fermement. Un « Ice cream » de Raekwon, tu l’écouteras à soixante ans, tu te diras que c’est de la bombe.

Ça aurait fait un super mot de la fin, mais il reste un dernier morceau…

10 – Jeff Le Nerf feat. Antipouki, Bibicraveur, Salopardo & Jims – « 38 Mafia » (2021)

« 38 Mafia » avec la relève, les frérots de chez moi. Avant à Grenoble on était très peu à rapper, un noyau dur. J’en ai mis certains en avant avec des feats, mais il n’y en avait pas beaucoup. Aujourd’hui beaucoup de jeunes des quartiers misent sur le rap pour s’en sortir. Il y a des talents qui sortent, et Grenoble est devenue une des villes qui rappe le plus. Pour moi c’est important de les mettre en avant et de mettre la lumière sur ma ville. Je les partage très souvent sur ma page Instagram. Je préfère partager des petits de chez moi pas connus que des mecs qui peuvent se débrouiller, qui ont déjà des vues. Je les trouve bons, doués, et il y a de tout : du rap à l’ancienne, de la trap, de la drill, de la jersey drill. Les petits savent tout faire maintenant, ils sont trop vifs ! « 38 Mafia » c’est aussi parce que chez nous c’est crapuleux, on est comme ça. Il fallait le faire.

Tu revendiques souvent le 38 District, donc je voulais un morceau qui représente Grenoble dans la sélection. Je l’ai aussi mis parce que c’est un morceau drill, un genre sur lequel tu t’essaies depuis plus d’un an maintenant, qui t’a valu un changement de blaze récemment.

« 38 Mafia » est le premier ou deuxième morceau drill que j’envoie. A cette époque-là, je pensais que Jeff pouvait faire de la drill, mais finalement c’est Cruel qui va en faire. Cruel réfléchit beaucoup moins que moi, il est beaucoup plus instinctif, il va beaucoup plus vite, il se pose beaucoup moins de questions. Tu te rappelles de « Jeff Le Nerf est-il fou ? » (sur l’album Tout ce que j’ai, 2007) Cruel c’est la suite de ça. Je suis un peu schizophrène, j’ai un côté lucide, avec un bon cœur, et un autre côté crapuleux, instinctif, « bas instincts », qui correspond à Cruel. La drill c’est le bon support pour Cruel. Il vient et il dit à Jeff « ferme ta gueule, c’est moi qui conduis. » Cruel c’est pas moi, c’est l’autre.

Sur ce morceau on sent que tu connais ces jeunes rappeurs depuis un moment.

C’est les jeunes de chez moi, ils trainent dans les mêmes quartiers que moi. Bibi c’est un ancien, je le connais depuis longtemps. Le Jims c’est un jeune que j’ai rencontré il y a trois ou quatre ans, plein de talent, plein de respect, j’aime beaucoup ce qu’il fait. Antipouki est un jeune qui habite dans le quartier où j’ai grandi, il a un univers crapuleux mais conscient en même temps, c’est la rue, j’aime beaucoup. Quant à Salopardo, il vient d’une cité où j’ai beaucoup traîné, mon lycée était là-bas, donc j’ai tissé des liens avec les gens de ce quartier. Je le connais depuis qu’il est tout petit, je l’ai vu grandir, et évoluer dans le rap. Ils me connaissent, c’est la famille. Quand on n’est pas en train de tourner ou d’enregistrer on est en train de rigoler. On a le même humour, le même délire. A Grenoble on a une mentalité particulière.

Ce sont eux qui t’ont motivé à reprendre le micro ?

C’est la drill qui m’a donné envie de reprendre. Il y a trois ans, je tombe sur Pop Smoke sur YouTube, quand il était encore en vie. Là je prends une tarte musicale comme je n’en avais pas pris depuis Eminem. J’entends le flow du gars, les prods, et je me dis « c’est quoi ce délire ? ». Je tire le fil de la drill et je me retrouve vite en Angleterre, à écouter du Abra Cadabra, du Dutchavelli. J’en écoute à mort depuis plus de deux ans, je n’écoute quasiment que ça. Après j’ai cherché des prods, je me suis mis à essayer, je me suis aperçu petit à petit que je ne pouvais pas faire du Jeff Le Nerf sur de la drill. C’est une récré pour moi. Quand j’en fais, pour que je la vive, il faut que je la fasse crade, de manière instinctive. J’entends un flow, je mets les mots, et je crache. J’ai bien envie de faire parler Cruel. Il faut savoir que c’était mon premier blaze en tant que taggueur, quand j’étais petit. Cruel c’est un cartonneur, il arrache, il n’est pas là pour faire dans la dentelle. C’est un autre univers, une autre manière de s’exprimer, un autre champ lexical. Il n’a pas le même ton que Jeff quand il rappe, c’est beaucoup plus bas, beaucoup plus crapuleux. Avoir un autre nom pour la drill, avec une autre imagerie, ça me permet de me renouveler. Je trouve des placements que je ne faisais pas avant, je prends des risques.

Tu penses sortir quelque chose sous le nom de Cruel ?

J’ai des morceaux, j’en prépare d’autres. Je risque d’en balancer un nouveau bientôt. J’ai envie d’installer un peu le personnage, faire monter ça crescendo avec des morceaux de plus en plus forts. Je suis arrivé avec un morceau assez simple, comme une carte de visite, mais j’ai d’autres bastos, un peu plus choquantes. Et quand on m’invite pour des trucs j’envoie Jeff. Maintenant on est deux, c’est plus facile. (rires)

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