Adeptes d’un rap sombre et d’un esprit de meute bien campé, la Bastard Prod s’apprête à livrer son premier album collectif, 100 comme un chien. C’est au studio Expériences à Toulouse que nous avons donc rencontré Toxine, 10Vers et Furax Barbarossa (sans Abrazif ni Sendo, absents lors de l’interview), afin d’évoquer le parcours et l’actualité du groupe.

Photo : Virginie Rouault ©

Revenons d’abord sur la naissance de la Bastard Prod. Si je ne me trompe pas, l’entité existait avant même la fin de Polychrome 7…

Furax : Elle est née bien avant. La fin du collectif c’est 2010, et avec Toxine on a commencé Bastard Prod vers 2005 – 2006. C’était juste nous deux, et on faisait des prods sous ce nom.

Tu fais encore des prods Furax ?

Furax : Oui. « Fin 2012 », « L’étoile noire »…

Toxine : Et on vendait des instrus.

Oui je me souviens, sur MySpace, elles étaient à 50 euros.

Toxine : Tu sais combien on en a vendu ? Zéro. (rires)

10Vers : Si, une, à Boulox !

Furax : Bastard Prod c’était donc nous deux, mais comme on a arrêté Polychrome, puis qu’on a intégré 10Vers, on s’est dit qu’on ne voulait pas perdre les gens avec un nouveau nom. Donc on a gardé le nom « Bastard Prod », et on est parti sur un collectif avec des MC’s et des beatmakers.

Toxine tu avais placé une prod sur l’album de LIM à cette époque, non ?

Toxine : Oui, sur Délinquant, double disque d’or. Mais pour la SACEM, l’instru est au nom de LIM.

Furax, tu arrives sur Toulouse à la fin de l’adolescence, 10Vers tu viens du quartier de La Faourette, Toxine de Castelginest… Vous n’avez pas le profil du groupe qui a grandi ensemble, comment s’est faite la connexion ?

Toxine : Je vais te raconter. C’est un pote à nous qui est arrivé un jour au studio, avec un CD de Fu. Il nous dit : « Ecoutez c’est un pote à moi, il tue ! » Il nous fait écouter son CD : ça braillait, c’était dégueulasse… (rires) Moi ça m’a plu direct ! Les autres n’accrochaient pas trop. A partir de là on a pris rendez-vous, on est allés le voir dans son camion, et c’était parti. On était sur une compil à l’époque, L’Offensive, on a donc fait quelques morceaux avec lui.

Furax : Le premier morceau qu’on a enregistré c’était « Belzébuth ». Dans ta chambre.

Toxine : Exact, tous les deux. (rires)

C’était en quelle année ?

Toxine : (Il réfléchit) Vers 2003 je crois…

Furax : Moi j’étais avec la Section Marécage, un groupe de Plaisance du Touch.

10Vers : J’aurais dit après, mais c’est vrai que sur la compilation Donne ta voix en 2004 vous étiez déjà ensemble.

Vous gardez donc le nom « Bastard Prod » à la fin de Polychrome 7 pour éviter les confusions, et toi 10Vers tu rejoins officiellement l’équipe en 2013.

10Vers : Exactement, après notre premier Bikini, avec Scylla, Jeff Le Nerf… Moi j’avais mon groupe Clan D’Instinct à l’époque, qui s’est arrêté en 2010. Ensuite, j’ai monté ma petite structure Bim Bam Prod, je me suis amusé. Ça a commencé comme un collectif, puis c’est devenu un label associatif, et aujourd’hui c’est une structure de booking. Comme on travaillait ensemble depuis l’époque Clan D’Instinct / Polychrome 7, et que je me suis un peu retrouvé tout seul dans Bim Bam Prod, c’était logique que je les rejoigne, presque une évidence.

Furax : En fait il nous trouvait des concerts pour Bastard Prod, et sur scène tu retrouvais Sendo, Abrazif et moi, mais lui venait également sur des morceaux. A un moment on s’est dit qu’on devait tourner ensemble. Ça ne servait à rien de faire « Bastard Prod et 10Vers ».

10Vers : C’était logique.

Sur les projets de Polychrome 7 à l’époque, on retrouve 10Vers invité sur des morceaux…

10Vers : J’ai fait une apparition sur un de leurs projets, mais c’est plus eux qui venaient sur des projets Bim Bam ou Clan D’Instinct, que ce soit Furax, Abrazif ou Sendo, comme sur le morceau « Que me restera-t-il ?« … Mais plus que des apparitions, c’était surtout de l’humain, on traînait beaucoup ensemble. En termes de groupes, sur Toulouse, Clan D’Instinct et Polychrome 7 étaient proches. En tout cas nous, à part eux, on ne calculait pas trop les autres groupes. Et quand je te dis Polychrome 7, j’étais plus en rapport avec Fu et Toxine. Tox m’avait contacté à l’époque de Donne ta voix sur MySpace, il m’avait proposé de faire des prods. Puis on avait invité Fu sur l’album du Clan D’Instinct, pour le morceau « Entre chiens et loups » en 2008. Ça a commencé comme ça, donc ça s’est vraiment fait via Toxine et Furax, puis Abrazif et Sendo un peu plus tard. Mais si tu regardes bien, j’avais plus de rapports avec Bastard Prod que Polychrome 7.

Il y a donc une logique dans tout ça.

10Vers : Je te dis, c’était une évidence.

Nous sommes en 2017, et vous allez sortir votre premier album sous l’entité « Bastard Prod ». Considérez-vous que c’est tard, que vous avez mis longtemps à le faire ? Ou bien que c’était le temps nécessaire à sa création ?

Furax : On n’a jamais pensé à faire un album en équipe. C’est con mais quand on faisait nos shows, on prenait les morceaux de 10Vers, les miens, ceux qu’on avait faits avec Sendo et Abrazif… Et tout d’un coup, en constatant ça, on s’est dit qu’il fallait qu’on fasse un album. On ne s’est jamais dit : « Bon les mecs on n’a jamais fait d’album, ce serait bien de le faire. » Il arrive maintenant, c’est tout.

10Vers : On ne calcule jamais, on ne se dit pas : « Il est temps de faire un album. » On s’est plutôt dit « Ce serait mieux de faire un album« , point.

Toxine : Et ça sort quand ça sort.

Furax : Après, pour répondre à ta question de savoir si c’est tard, quand tu y réfléchis, oui quand même.

10Vers : Moi je pense que si on l’a fait maintenant, c’est que c’était le bon moment.

10Vers : « Il ne faut pas confondre la productivité et occuper l’espace pour rien. La créativité et la productivité sont deux choses différentes. »

Pour revenir à 100 comme un chien, vous avez commencé à le travailler il y a longtemps? En parallèle de vos deux derniers projets respectifs (De fil en aiguille pour 10Vers, et Testa Nera pour Furax) ou c’est plus récent ?

Furax : On l’a fait juste après Testa Nera.

10Vers : Quand on l’a commencé il y a deux ans, avec le morceau « Amnésique », j’étais sur De fil en aiguille.

Furax : On l’a fait assez vite.

10Vers : Il y a eu un flottement pendant six mois entre autre parce qu’on était sur des concerts. Mais une fois qu’on s’y est remis c’est allé super vite.

Quand on lit les commentaires impatients sur les réseaux sociaux, on a l’impression que certains attendent cet album depuis dix ans.

Toxine : Alors que ça fait un an qu’ils nous connaissent.

Furax : Les gens sont super impatients, et je trouve qu’ils ont la mémoire très courte. Hier j’ai eu un commentaire qui disait : « ça fait plaisir ton retour ! » Mais je suis parti quand ? Je ne sais pas comment les gens voient le truc, mais je trouve qu’on a été assez productifs.

10Vers : Il y a eu Inglourious Bastardz, Testa Nera, De fil en aiguille, on a fait beaucoup de concerts, beaucoup de featurings sur d’autres projets. On n’a pas glandé.

Vous ne vous arrêtez jamais de créer ?

10Vers : Il y a toujours un truc. Si ce n’est pas un morceau c’est des concerts, ou bien des ateliers d’écriture… Mais tu sais aujourd’hui quand tu sors album, quatre mois après c’est comme s’il avait quatre ans pour les gens. La musique périme hyper vite aujourd’hui.

Furax : Les gens sont habitués à ce qu’on leur serve des albums tous les six mois. Mais c’est des gens qui ne travaillent pas à côté qui peuvent faire ça. Moi je travaille à côté, je n’ai pas le temps. Je ne me lève pas le matin pour entrer en cabine.

10Vers : Il ne faut pas confondre la productivité et occuper l’espace pour rien. La créativité et la productivité sont deux choses différentes.

J’ai interviewé Scylla récemment, qui a attendu quatre ans pour sortir son nouvel album. Mais on a l’impression que l’attente aurait été aussi grande s’il avait sorti cet album il y a deux ans, que l’intervalle importe peu dans le fond, qu’il y aura toujours des impatients.

Furax : Mais Scylla est très perfectionniste, il est à part. Il a même écrit et enregistré des morceaux qui ne sortiront jamais.

Il ne vous arrive jamais de décider de ne pas sortir un morceau, quelle qu’en soit la raison ?

Furax : Non jamais. Notre façon de créer un morceau fait qu’il n’y a pas de déchets. Si on enregistre un morceau c’est qu’on le valide, et qu’il doit sortir. On ne fait pas 40 morceaux pour n’en garder que 20, ça c’est impossible.

10Vers : Après, pour revenir à ce que tu disais, on ne répond pas à une attente, mais à nos envies, nos attentes à nous. On ne décide pas de sortir un album parce que les gens l’attendent. On ne fait pas en fonction des gens. Sur internet tu as plein des MC’s qui disent : « Tiens, j’ai fait un couplet comme ça, vous le verriez sur quel genre de prod ? » Pourquoi demander aux gens ? Il faut faire la musique pour soi. On ne fonctionne pas comme ça.

Furax : Non mais c’est une façon de faire différente, l’artiste veut savoir ce que le public veut, et va faire en conséquence.

10Vers : Nous on s’en fout de ça.

Vous faites ça pour vous avant tout ?

Furax : Oui et si ça nous plaît c’est que ça doit sortir, c’est tout.

Sur 100 comme un chien on retrouve donc Toxine à la prod, mais également Crown et Greenfinch.

Furax : Oui, Crown a fait quatre prods, et Greenfinch en a fait une.

Toxine, en tant que beatmaker du collectif, tu avais ton mot à dire sur les prods extérieures au collectif qui ont été choisies ?

Toxine : Non. C’est eux qui rappent dessus, c’est normal qu’ils choisissent.

Vous avez cherché à trouver une cohérence, une couleur, dans le rendu final ?

10Vers : Non on n’a pas calculé ça.

Furax : Ce n’est pas le genre de truc qu’on réfléchit. Si on est satisfaits du morceau on le garde. Par exemple pour son solo, Abrazif a choisi une prod, et aucun d’entre nous ne l’a kiffée. Bon on lui a dit, parce qu’on est des connards : « La prod elle est un peu spéciale, non ? » Mais s’il accroche dessus on respecte son choix. Le MC a le dernier mot.

10Vers : Moi j’ai bien aimé qu’il pose sur une prod comme ça, ça m’a surpris.

Furax : Mais moi si tu veux mon avis, j’aurais préféré qu’il n’y ait que des prods de Toxine ou qu’on ait faites ensemble. Mais vu qu’il était dans une période difficile… (rires)

Toxine : Ouais, il y a des hauts et des bas.

Tu fais quand même la majorité des prods.

Toxine : Avec Fu on a fait tout le reste.

Y aura-t-il des invités sur le projet ?

10Vers : Non.

Furax : Là encore, on n’a même pas calculé. Tous les jours on cherchait des thèmes, on regardait si ça collait à la prod, si chacun avait son 16… On l’a fait sans se dire qu’on allait inviter quelqu’un.

Toxine : Et puis il y a déjà quatre rappeurs.

Furax : Oui mais ça n’empêche pas !

Toxine : Mais si tu invites untel, tu vas te dire : « Pourquoi pas lui ? Et lui ? » Tu te retrouves vite avec trois ou quatre feats.

10Vers : Même, c’était bien qu’on fasse un album entre nous, et il y a plein de combinaisons, on n’est pas tous ensemble sur tous les morceaux

Furax : On n’est pas à quatre sur tous les morceaux. Il y a des duos, des solos, des morceaux à trois.

Au niveau du processus créatif comment ça s’est passé ? Quelqu’un arrive avec un thème, ou une instru ? Ou vous réfléchissez ensemble en amont ?

Furax : Il y a eu un peu tout ce que tu viens de dire. Pour certains morceaux on avait le thème et on a cherché la prod qui convenait. Pour d’autres morceaux c’est la prod qui a amené le thème, et pour d’autres le mec arrivait avec un couplet et on le suivait.

Même si vous ne l’avez pas calculé, quelle couleur aura l’album ?

10Vers : Couleur « Bastard Prod ». C’est un album qui nous ressemble.

Furax : C’est assez sombre comme d’habitude. Tu n’auras pas de morceaux dansants.

Toxine : Si, il y en a un.

Furax : Ah oui, il y a un morceau funky ! Donc au début il n’était pas funky le morceau, et c’est la prod, qui a dû changer trois ou quatre fois, qui donne cette couleur un peu dansante. Mais si tu fais attention aux textes…

10Vers : C’est pas dark, c’est un peu « soul ».

J’ai un morceau de vous en tête, plus léger, c’est « 5 heures du mat' », sur l’album Inglourious Bastardz.

10Vers : Il est plus « rap », c’est pas sombre. C’est l’essence même du rap en fait, il n’y a pas de thème.

Furax : Mais je ne trouve pas que la prod soit gaie.

Oui mais il tranche avec le reste de vos morceaux.

10Vers : Oui mais quels morceaux ? Vu que c’est le premier album et qu’il n’est pas encore sorti…

Toxine : Si tu parles de albums de Fu, oui.

Furax : « A la base ‘Bastard Prod’ ça ne veut pas dire « bâtard » en tant qu’insulte, mais plutôt un mélange de races. »

Je pensais à l’introduction de l’album qui a déjà été dévoilée, ou les combinaisons avec les membres du collectif sur l’album de Furax. Même s’il manque 10Vers…

Furax : On prépare un album ensemble avec 10Vers c’est pour ça.

10Vers : On s’en fout des feats, on est des frérots, c’est quelque chose que je ne calcule pas.

Je me suis quand même fait la remarque quand Testa Nera est sorti.

10Vers : On m’a beaucoup posé la question. En fait au moment où il le créait j’étais sur autre chose, et cet album ressemble à Furax au moment où il l’a fait. On se connaît depuis longtemps, mais on ne se voyait pas trop pendant cette période. On se revoyait à peine en fait, je commençais tout juste à manager Bastard Prod. Ils ne sont pas non plus sur De fil en aiguille, et les gens demandent aussi pourquoi, mais on n’y fait pas attention.

Furax : On ne s’est même pas posé la question, on s’en fout.

10Vers : Par contre si je sortais un album aujourd’hui ils seraient sûrement dessus, ça irait de soi. Après ça a toujours été la famille, on ne calcule pas ce genre de trucs. Si on arrête un jour la musique on se reverra toujours.

Furax : S’il n’y avait pas la musique, je ne pense pas qu’on continuerait de se voir tous ensemble. En ce moment on n’a pas de concerts, on ne s’est pas vus depuis combien de temps ? C’est fini ça, ce n’est plus comme avant quand on se voyait tous les week ends pour se bourrer la gueule ensemble !

10Vers : Moi je ferais en sorte qu’on se voie.

Toxine : On n’a plus trop le temps, c’est la vie.

Furax : Peut-être, mais c’est aussi se leurrer de dire que c’est à cause de la vie. Moi j’ai l’envie de voir mes amis, et ce n’est pas parce que j’ai une fille que ça doit changer.

10Vers : Moi c’est pareil. Mais même si on ne se voit pas on s’écrit souvent, presque tous les jours même, sur Whatsapp, on s’appelle…

Furax : On fait du sport ensemble.

10Vers : Cette année on a commencé la boxe ensemble, ça crée une autre complicité. C’est super important dans un groupe de se voir à côté, pas seulement pour les scènes. Et au moment où on a commencé l’album j’étais en Suisse, donc c’était assez compliqué parce que je n’étais pas souvent là. J’avoue que je n’étais pas trop dans l’état d’esprit.

Furax : Cet album on ne l’a pas écrit ensemble, pas comme Inglourious Bastardz par exemple. Pour IBZ c’était des grosses sessions à quinze dans un studio, une vraie création d’album collectif.

10Vers : Par contre on développe l’album ensemble en ce moment. On ne l’a pas écrit ensemble mais on travaille vachement ensemble sur le reste.

Furax : On a découvert les couplets des autres à l’enregistrement tous ensemble, à se dire : « Putain il est bon ton seize ! » Ça s’est fait comme ça.

10Vers : Mais c’est bien, ça garde une petite fraîcheur aussi.

Furax : Ça ne me dérange pas, mais quitte à faire un album ensemble, j’aurais préféré qu’on se réunisse et qu’on l’écrive ensemble. Mais aujourd’hui on n’a plus la même efficacité qu’avant.

Toxine : C’est galère. Tout le monde n’a pas le même rythme d’écriture.

Furax : Avant ça écrivait un seize en un après-midi ! Même si aujourd’hui moi j’ai retrouvé ça.

Tu me disais pour Testa Nera que tu te creusais vraiment la tête pour écrire, que c’était long…

10Vers : Et pas que sur Testa Nera.

Furax : Mais j’ai arrêté de fumer. J’ai compris que la bédave anéantissait mon cerveau.

10Vers : Il vient de déclarer officiellement qu’il a arrêté de fumer !

Furax : D’ailleurs tu fais fumer une latte ? (rires)

Est-ce que tu ne perds pas en folie ou en créativité ?

Furax : J’ai cru au début. Mais aujourd’hui j’ai seize ans, quand j’écris ça sort tout seul.

10Vers : C’est un cliché ce truc de dire que fumer aide à écrire.

Furax : Non mais je comprends ce qu’il veut dire. C’est vrai qu’avoir un joint quand tu écris, c’est une récompense. Tu écris deux phases, et tu es content, tu es comme un gamin donc tu fumes deux lattes. Aujourd’hui il me manque un peu ça. J’ai envie de me satisfaire avec un petit truc et je peux pas, je suis un peu frustré là-dessus. Mais ça va passer, c’est le début.

10Vers : Du coup il compense avec des croissants et du saucisson ! (rires)

Furax : Tu rigoles mais ça m’arrive d’aller bouffer un truc pendant que j’écris !

On se dit aussi que vous passez beaucoup de temps ensemble parce que vous êtes très sollicités pour des concerts, vous passez pas mal de week-ends sur les routes.

10Vers : C’est pour ça que je n’ai pas arrêté les concerts et la musique. Aller tout seul faire des concerts en solo, ce n’est pas pareil.

Furax : Oui mais regarde ce qui se passe en ce moment gros : on est en concert, on est ensemble quand on rappe, un petit peu avant aussi, et après le show chacun part de son côté ! Ce n’est pas pour autant qu’on se chie dessus, mais chacun vit sa vie, c’est comme ça… Faut s’y faire, c’est tout.

Furax, pour le jeu de scène, tu me disais que rien n’était préparé.

10Vers : Notre mise en scène, elle se fait spontanément, au feeling. Des fois on fait des trucs sur scène, et après le concert on se dit : « Ce que tu as fait tout à l’heure c’était mortel !« 

Furax : Le geste qui va avec le coup de feu sur « Qui m’demande ? » (10Vers mime en général un coup de feu sur la tempe de Furax, ndlr), on l’a trouvé sur scène. 10Vers l’a fait une fois, et on a vu une vidéo, et on s’est dit qu’on devait le garder. Il le fait tout le temps maintenant. Bon après on a quelques trucs basiques en place, c’est léger, du genre les trois en ligne avec pied de micro sur tel morceau. Mais après c’est du feeling. Tu nous vois en concert c’est un grand bordel, tu peux pas dire le contraire. Tu peux en voir tomber de la scène, on s’envoie des piques, on se taille, on fait crier « suceur » au public parce qu’un de nous vient de dire une connerie… C’est n’importe quoi, et c’est ça qui fait notre grain.

10Vers : La spontanéité.

Furax : Voilà, ça peut vriller, comme ça peut être tout claqué aussi. On est allé en Suisse il n’y a pas longtemps, le public était froid comme un glaçon, et on n’a pas pris de plaisir. Du coup dans ces cas-là on boit, on boit, après on rigole.

10Vers : On fait le concert entre nous.

Furax : En vérité tout dépend du public, des gens que tu as en face. Si on a un gros bordel en face, on va tout donner.

Le fait de ne pas avoir de mise en scène préparée à l’avance peut permettre à ceux qui vous ont déjà vus de ne pas voir la même chose.

Furax : C’est vrai.

Votre public en concert est fidèle, à fond derrière vous… On voit énormément de sweats Bastard dans le public par exemple.

10Vers : On a un public loyal, surtout chez nous, à Toulouse.

Furax : Il est super fidèle, super loyal, et même ailleurs. On n’a jamais eu un aussi gros bordel qu’à Montpellier par exemple. Et il y a même des petits groupes de gens qui nous suivent vraiment.

10Vers : Il y a un groupe de Suisse qui vient souvent, de Paris aussi… On fait se déplacer des gens qui viennent tout le temps, comme Sliman Le Dark par exemple.

Furax : Les gens se fient souvent au nombre de fans sur ta page. Nous on en a très peu, mais bizarrement nos salles sont quasi pleines à chaque concert.

Donc le nombre de fans sur une page ne serait pas forcément représentatif.

Furax : Je ne sais pas si on peut totalement s’y fier. Après un mec comme Demi Portion blinde les salles aussi, mais il à 400 000 fans. Ça va dans les deux sens.

10Vers : Nous on a 18 000 abonnés, mais fidèles.

Au moment de la sortie de Testa Nera on ressentait une certaine fébrilité. Les gens attendaient, il n’y avait pas de date, et un d’un coup ça tombe avec une vente sauvage à Toulouse… Les gens étaient comme des fous.

Furax : Ça crée un truc en vérité. Et ce n’est pas volontaire ! (rires) Nous-mêmes on ne sait pas quand il sort. Je ne sais pas si tu as remarqué mais on ne prévient jamais, on n’a jamais dit : « L’album sortira tel jour. » On n’a jamais fait ça.

Toxine : C’est pareil avec l’album de la Bastard, on ne peut pas te dire.

Furax : Si on n’avait pas eu de galères il serait déjà sorti.

Furax : « Aujourd’hui je mets plus de ton dans mes morceaux. Je ne chante pas, mais j’aime bien faire des refrains un peu mélodieux. »

On a aussi l’impression que vous êtes très perfectionnistes, et que si vous ne mettez pas un stop à un moment vous pourriez continuer très longtemps.

Furax : Non parce qu’une fois qu’on a défini que le morceau est bon, on ne va pas revenir dessus.

Toxine : Quand on a un doute c’est souvent l’instru, on ne change pas les couplets. S’il y a des couplets fanés tant pis, mais l’instru peut changer à tout moment.

Furax : Sauf au moment où on a décidé que l’instru claque, et que le morceau sortira comme ça. On teste aussi nos futurs morceaux en live. Des fois on voit que ça ne marche pas.

Toxine : Ça peut permettre de se rendre compte que l’instru ne passe pas.

Vous jouez souvent des inédits sur scène, et les gens les découvrent sur des vidéos live sur YouTube.

Furax : Ça me fait marrer parce que les gens croient vraiment que c’est une technique commerciale. Nous on le fait parce qu’on veut faire des morceaux à quatre, et que c’est quasiment nos seuls morceaux à quatre.

Toxine : C’est un peu comme le morceau « Oubliez-moi » de Furax.

Furax : Il a changé beaucoup de fois ouais, les gens étaient perdus.

Toxine : On l’a fait quasiment dix fois sur dix prods différentes avant qu’il sorte. L’instru a changé au dernier moment.

Furax : C’est à double tranchant, parce que des fois les gens accrochent sur la prod qu’on avait faite un an avant, alors que de notre côté elle nous casse les couilles.

10Vers : Sur « Amnésique » c’était pareil, d’ailleurs encore aujourd’hui, si tu nous poses la question…

Furax : C’est le seul morceau de l’album qui nous fait douter encore, mais quand je la vois en live, sur les vidéos, je trouve qu’elle fait le taf, il ne faut pas chercher plus loin.

Le logo « Bastard » ne représente pas que le groupe, il est aussi synonyme d’un certain état d’esprit. On peut retrouver vos t-shirts chez des gens qui n’ont pas forcément un look hip-hop, ou en manif, comme s’il ne vous appartenait plus trop en quelque sorte.

10Vers : C’est un état d’esprit « chien ».

Furax : Je vois de quoi tu parles, il y a des gens engagés, mais aussi des teufeurs, des voyageurs, des étudiants… Mais c’est un peu notre rap à nous, c’est nous qui avons ramené cet esprit « chien » que tu peux voir sur notre logo. Tu sais le chien à trois pattes, ça n’a rien à voir avec la bite ou quoi. C’est une patte en moins, un chien errant sous-développé… A la base « Bastard Prod » ça ne veut pas dire « bâtard » en tant qu’insulte, mais plutôt un mélange de races. Un bâtard c’est un croisé, et on est tous des croisés dans le groupe, à part Sendo qui est franco-français. Il y a une identité « Bastard »,  et elle ne nous appartient pas en vérité.

 Le rap s’est aussi décomplexé : on n’est plus obligé de venir d’un quartier ou de jouer sur cette imagerie pour faire du rap.

Furax : On n’a jamais été obligés, mais c’est vrai qu’on était mal vus. On me traitait de rockeur pendant mes premiers concerts, avec ma voix, et j’avais pas la ganache d’un mec de quartier.

10Vers : Moi on me demandait pourquoi je rappais avec des fromages avec Clan D’Instinct. Les mecs me demandaient de parler d’eux, de leurs gardes à vue…

Furax : Aujourd’hui le rap s’est démocratisé, avec plusieurs courants, il y en a pour tous les goûts. Mais nous on est considérés comme des fossiles, et plus ça va aller plus ça va être le cas. On est des mecs qui font du rap des années 90.

Y a-t-il d’autres projets solos de membres du groupe prévus après cet album ?

Furax : Il y en a un paquet oui.

Je me souviens que tu disais que Testa Nera était ton dernier album.

Furax : Ah ça y est, on y vient… (sourire)

Toxine : C’était le dernier avant le prochain.

Furax : Je me suis fait vraiment mal avec cet album, au niveau de l’écriture. Et je me suis vraiment rendu compte qu’aujourd’hui je n’ai plus le temps de faire dix-huit ou dix-neuf morceaux. Avant je ne travaillais pas, j’étais dans ma roulotte ou dans ma charrette, j’écrivais… Aujourd’hui je n’ai plus le temps, mais je ne m’interdis pas de faire des albums. Tant que j’ai envie j’y vais, avec du treize ou quatorze titres.

Tu parlais éventuellement de maxis je me souviens.

Furax : Pour moi, en dessous de 15 titres c’est des maxis. (rires)

Toxine, tu n’as jamais pensé à un album de beatmaker, sur lequel tu inviterais des MC’s à rapper sur tes prod ?

10Vers : Il avait commencé en 2008 je me rappelle.

Toxine : Peut-être, tout dépend du temps que j’ai…

Furax : Moi je serais chaud pour faire ça avec lui.

Toxine : Après ça demande une grosse organisation. Il ne faut pas être pressé, avoir un concept.

Furax : Il faut faire ça en parallèle.

Toxine : Il faut avoir un stock d’instrus pour ça.

10Vers : Tu en as plein !

Toxine : Oui, mais elles sont vieilles…

10Vers : Moi je le verrais bien sur une B.O. de film.

Toxine : « C’est un pote à nous qui est arrivé un jour au studio, avec un CD de Fu : ça braillait, c’était dégueulasse… (rires) Moi ça m’a plu direct ! »

Vous parliez d’un album commun Furax / 10Vers ?

Furax : On va le faire. On ne peut pas arrêter la musique sans l’avoir fait.

10Vers : Moi je suis sur un EP de dix titres, réalisé en binôme avec Crown. On l’a commencé il y a un peu plus d’un an. Après ça je suivrai l’équipe.

Furax : Si ça se trouve on renquillera un projet en équipe, on ne sait pas. Moi je suis sur pas mal de trucs.

10Vers : Je pensais aussi faire un projet avec cinq ou six titres gratuit sur des prods de Toxine.

Furax : Ce que tu peux écrire par contre, c’est que je prépare un album avec Jeff.

Je me demandais s’il était toujours d’actualité, puisqu’il est annoncé depuis quelques années.

Furax : Il est bien avancé. On a quasiment tout écrit, et on part l’enregistrer au début du mois d’avril en Suisse, au studio Rootscore.

Il n’a pas quitté le boom bap, mais il pose également sur des prods plus modernes. Tu le suivrais là-dedans ?

Furax : Si tu regardes bien, il ne s’est pas enfermé dans un seul style de prods, et il sait très bien que si on fait un album lui et moi, je ne sélectionnerais jamais une prod moderne. Je ne suis pas contre la modernité, mais la trap, je ne peux pas.

Toxine : Il aurait peur de se faire tailler.

Furax : La vérité c’est ça… Après aujourd’hui je mets plus de ton dans mes morceaux. Je ne chante pas, mais j’aime bien faire des refrains un peu mélodieux.

Comme sur « Un jour viendra » sur le dernier album de Demi Portion ?

Furax : Exactement. Et tu n’entends que deux voix d’ailleurs sur le refrain, alors que j’en ai fait six différentes. Il n’en a gardé que deux, qui ne sont pas la mélodie de départ. Comment t’expliquer ? Quand tu chantes, et qu’ensuite tu reprends la mélodie de départ, mais un ton au-dessus, on appelle ça une tierce. Il a gardé une tierce en fait, ce n’est pas le ton qu’on avait prévu, mais je trouve le rendu final bien.

Toxine tu bosses actuellement sur le mix de l’album, qui va faire le mastering ?

Toxine : Neka, au studio Rootscore.

Vous n’avez pas de date de sortie, mais vous organiserez une vente sauvage comme Testa Nera ?

Toxine : Oui.

10Vers : Et on sera le 5 mai au Bikini pour présenter l’album en live.

Furax : Et surtout, on sera le 21 octobre au Metronum pour jouer l’album avec les Dawa Deluxe (groupe instrumental de jazz / rock, ndlr). C’est un truc qui me fait surkiffer.

Vous aviez déjà joué ensemble lors de la dernière Block Party à La Dynamo.

10Vers : La différence c’est que là ce ne sera pas un plateau, il n’y aura que nous.

Furax : On va jouer avec eux pendant deux heures.

Ça doit nécessiter un grand travail de préparation d’adapter tous ces morceaux…

10Vers : On a déjà commencé il y a deux ou trois mois.

Furax : Tu leur laisses l’instru, et une fois qu’ils s’en sont imprégnés ça va très vite, ils sont très forts. Ils ont une oreille musicale incroyable. Ils peuvent te rejouer des trucs de violon au saxo, avec un rendu fou.

Toxine : Ils peuvent aussi te refaire les beats à l’identique.

Tout ce travail doit donner envie de tourner avec cette formation, de ne pas avoir une date unique.

Furax : Ça c’est mon but final. Jouer avec des zicos. Surtout avec eux. Ça sonne vraiment hip-hop, le rendu n’est pas rock par exemple.

10Vers : Ça pourrait être très bien en festival, parce qu’il faut des endroits avec de la place.

Toxine : C’est une grosse production, ça voudrait dire bus, etc.

Furax : Et ça demanderait un gros cachet, on est plus de quinze. Mais comme dit 10Vers, c’est le genre de truc qui marcherait en festival, le groupe derrière permet de ramener un public pas forcément hip-hop, d’autres gens.

On devine une grosse influence « black music » chez eux.

Furax : Ça groove de ouf, et c’est pour ça qu’on a marché direct. Dès la première instru on a compris. On s’est dits : « Putain c’est mieux que sur le CD ! » Pour « Entre temps », ils avaient mis des variantes qu’on voulait rajouter nous après sur le morceau initial. Rien que les saxos de Willux, on dirait de la cornemuse !

10Vers : Sur « Fin 2012 » c’est magnifique.