Faf Larage est de ces rappeurs difficiles à faire rentrer dans des cases. En effet, c’est un nom familier à la grande majorité de nos lecteurs, mais pas forcément pour les mêmes raisons : pour certains il évoque l’âge d’or du rap marseillais, quand d’autres l’ont connu au travers de ses participations à de nombreux soundtracks dans les années 2000. De ses premiers pas sous le nom de Dope Rhymes Sayer au sein du Soul Swing à ses récents faits d’armes avec le compositeur Sébastien Damiani, nous avons soumis Faf Larage à l’écoute de 10 morceaux de sa discographie, afin de revenir avec lui sur les temps forts de son cheminement dans la musique.

Photo : Samuel Bastien ©

1 – Je viens de Marseille (…De la planète Mars, 1991)

De la planète Mars… (Il réfléchit) Il me semble que c’est mon premier ou deuxième enregistrement… Je ne sais plus si « Assonances » présent sur Nation Rap est sorti avant ou après. C’était pour le premier album d’IAM, mes premiers contacts avec un véritable studio, je découvrais comment faire un album. Il y avait toute une excitation autour de cette sortie, c’était notre premier disque, ça faisait super longtemps qu’on attendait ça. Sortir un album à l’époque c’était énorme, c’était la consécration ! Après ça tu pouvais tout arrêter, tu étais fait ! On attendait rien de plus derrière. Une super époque, on était gamins…

A cette époque ton groupe Soul Swing était très lié à IAM. Et ça s’est confirmé par la suite, puisqu’en plus d’être le frère de Shurik’n, tu as travaillé avec Imhotep au sein de Kif Kif, Karim avec Freeman, Def avec Kheops… Qu’est-ce qui a fait que vous n’ayez pas sorti un album aussi à cette époque, et que vous ayez attendu jusqu’à 1996 ?

Quand tu regardes ils sont plus âgés que nous. Pas de beaucoup, deux ou trois ans, mais ça suffit pour faire la différence quand tu es jeune, pour te décider ou non à te lancer dans une carrière. IAM était plus avancé que nous aussi. Au moment où ils sortent leur album nous on en est encore à essayer de créer des titres pour s’éclater, on n’est pas du tout dans un truc professionnel ni dans une optique de carrière. Et puis ils s’y sont mis avant, Kheops et Akhenaton faisaient du rap bien avant moi par exemple.

Mais tu avais commencé avant Shurik’n, non ?

Je ne suis pas sûr, ça s’est fait différemment pour mon frère en fait, il était à fond dans la danse. Ce qui est drôle c’est qu’on n’a pas découvert le rap ensemble. Moi c’était à travers les émissions de radio, et lui par la scène dans les clubs, avec les concours de danse. James Brown et Bambaataa avaient fait un morceau ensemble vers 1984, « Unity », ils avaient sorti un album avec des rythmes qui cognaient pas mal, et il me disait : « Ça c’est le rap que je kiffe, c’est rythmé, ça envoie. » Moi j’écoutais des trucs pas du tout dansants, ça lui parlait moins. J’ai commencé à écrire assez tôt, ou plutôt à essayer, mais on s’est très vite retrouvés à écrire tous ensemble, Akhenaton, mon frère et moi, dans la même pièce. Quand eux écrivaient leurs textes pour B Boy Stance à l’époque (ce n’était pas encore IAM), moi j’écrivais de mon côté.

Quand on écoute les couplets du Soul Swing sur les deux premiers albums d’IAM on se rend compte qu’il y a du niveau quand même… Et a posteriori, on peut se demander pourquoi il n’y a pas eu d’album avant Le retour de l’âme soul en 1996.

On n’était pas prêts. A l’époque il n’y avait pas de structures, tu ne pouvais pas sortir un album comme ça. Mais bien sûr on a travaillé des titres, on a parfait notre technique. On était tout le temps au contact d’IAM, on était avec eux quand ils travaillaient des morceaux en studio, quand ils étaient en concert… On a vécu comme si on était membres du groupe, on faisait aussi leurs premières parties. On a bénéficié de toute leur expérience, mais pour sortir quelque chose c’était plus compliqué parce qu’à l’époque il fallait signer dans une maison de disques. L’indépendance on ne savait même pas ce que c’était au début des années 1990. Quand on a voulu évoluer et faire des choses par nous-mêmes on a été confrontés à ça : pas de structures, pas de contacts, et les maisons de disques qui signaient un peu de rap sur Paris avaient un quota très limité. On nous disait aussi qu’il y avait déjà un groupe à Marseille, qu’il n’y avait pas besoin d’un autre. C’était vers 1995. C’est vrai qu’IAM devait nous signer à une époque avec le label Côté Obscur, mais ça ne s’est pas fait.. C’était trop tôt pour eux je pense, ils étaient peut-être trop jeunes dans la production.

2 – Soul Swing – Je bouge avec ma faction (Le Retour de l’Âme Soul, 1996)

C’était sur Le retour de l’âme soul, ça faisait « Je bouge avec ma faction… » Comment il s’appelle déjà ce morceau ?

« Je bouge avec ma faction » 

C’est ça. (rires) C’est le premier EP du Soul Swing. Confronté à ce que je te disais juste avant, on décide de le sortir en indé. Il est produit par Kephren, Malek et Karim Leroi qui ont payé le studio. C’est ce que nous on appelle « l’époque Night & Day », la grosse époque du rap indépendant. C’est pour moi une très bonne époque parce qu’elle marque les débuts de beaucoup de groupes qui ont marqué le rap français. On se connaissait tous plus ou moins, on était en rapport parce que tous signés chez Night & Day. On se refilait des tuyaux sur le business, il y avait de la solidarité, les managers communiquaient pas mal entre eux.

On en parlait justement dans notre dossier sur l’année 1996, on évoquait le fait que Night & Day avait favorisé l’émergence de toute une scène indépendante.

C’était la structure qui manquait. Ils signaient les groupes facilement, contrairement aux majors, avec un petit deal plutôt raisonnable qui arrangeait tout le monde. Ils arrivaient à vendre une quantité de disques suffisante pour pouvoir réinvestir, signer d’autres groupes, donner des avances… On soutenait tous cette distrib’ parce qu’on a vraiment été aidés par Night & Day. Quand tu appelais les autres groupes avant de signer, pour en savoir plus sur Night & Day, tu avais toujours de bons retours.

Ils ne venaient pas forcément du rap à la base, mais plutôt du jazz et d’autres styles musicaux…

Justement tu avais une vraie démarche d’ouverture, sans forcément la recherche du gain à tout prix. Moi je l’ai ressenti comme ça mais je les connaissais peu, c’est notre manager qui avait fait le deal. On a pu être distribués un peu partout, sans en vendre des masses non plus, mais on était bien contents. Après c’était à nous de faire le taf. C’était aussi l’émergence des petits labels qui signaient des licences, des distributions ou des co-productions avec Night & Day, les débuts d’un business plus approfondi dans le rap.

Sur cet album c’est toi qui a produit tous les titres, et tu es déjà à fond dans le virage « soul » qu’est en train d’opérer le rap français de l’époque.

Je suis à fond dedans depuis 90. Autant Def, que DJ Rebel, le plus âgé du groupe, ou moi on était à l’ère de New York. On était soudés avec IAM, et quand Kheops, Akhenaton et d’autres montaient à New York, ils ramenaient des disques. Kheops recevait des colis, il commandait les trucs à la Fnac, il les mettait au courant de tout ce qui allait sortir : les maxis, les labels… On était vraiment à la page. Le rap « soul » et les débuts du sample, on les a pris dans la gueule. Mon école c’est Eric B & Rakim, le premier Public Enemy, c’est avec ces albums que je me suis dit que le rap était vraiment mon truc. L’ère de 1987 à 1989 est celle qui m’a le plus marqué. En plus il n’y avait pas à payer pour les samples, donc les mecs y allaient comme des porcs, ça samplait à tout va, il y avait tout un monde à découvrir ! La seule limitation c’était les machines, le fait de ne pouvoir sampler que 10 secondes, puis 20…

La première fois que Kheops m’a fait écouter la boucle de soul originale d’un titre dont je ne me souviens plus le nom, vers 1987-1988, en m’expliquant que c’était l’original et non une reprise du titre que je connaissais, je me rappelle lui avoir dit : « En fait tous les trucs de rap que je kiffe c’est des voleurs ! » Et là il me sort les Ultimate Break & Beats, et on commence à tout passer en revue. C’est là que je commence à prendre la mesure du sample et de l’apport de la soul dans le rap, la place du break beat, de la caisse claire… Je prends tout dans la gueule d’un coup, et j’apprends très vite ce qu’est la partie musicale du rap : tu reprends des trucs de soul d’avant, et tu fais du neuf avec. Et c’était très tôt, bien avant les débuts du Soul Swing. Donc quand on sort notre projet, on est déjà hyper formatés break beat, soul, sampling, on a déjà notre discothèque de vinyles, nos groupes qu’on sample, et nos boucles de prédilection. On est à fond dedans.

En 1996 le sample est déjà bien installé, mais j’ai l’impression que vous étiez à la pointe de ce qui se faisait quand plein de groupes samplaient encore du funk.

Oui on était à la pointe, c’était vraiment notre truc. On avait conscience d’être là depuis un petit moment, sans avoir rien sorti. Imhotep m’avait enseigné comment me servir d’un sampler, m’avait fait découvrir des univers musicaux que je ne connaissais pas, et tout ça a mûri. On voulait sortir des trucs pas cramés par les américains, on ne voulait pas rivaliser avec les français mais avec les ricains vu qu’on était à l’heure de New York. C’est ce qui a fait la grande force d’IAM et du rap marseillais.

Sur cet EP on vous retrouve Def et toi au micro, mais également Karim (futur K.Rhyme le Roi) pour ses débuts en tant que rappeur…

Il rappe sur un interlude oui.

Ça renvoie aussi à la première apparition de Freeman l’année d’après sur L’Ecole du Micro d’Argent… 

Oui, c’est quelque chose qu’on a pu observer chez beaucoup de danseurs à l’époque. On arrivait dans une ère où les danseurs commençaient à se remettre en question parce que ce n’était plus la mode comme avant, tout simplement. Avant ça tout groupe de rap avait son équipe de danseurs, sans ça tu n’étais pas à la page. Après ça s’est essoufflé, les danseurs se sont demandés ce qu’ils allaient devenir, et par la force des choses, mais aussi par envie, beaucoup se sont mis au rap. C’était un peu une suite évidente pour Karim, Malek et beaucoup d’autres. Et puis avant de commencer à réellement rapper, Karim faisait des backs. De danseur il est passé à backeur, puis de backeur il est devenu lead.

Cet EP marque la fin du Soul Swing. Sans parler de séparation puisque vous êtes restés très liés, le groupe s’arrête là…

Oui. On avait un EP 4 titres qui était prêt et qui n’est jamais sorti, quatre morceaux de haut niveau, que l’équipe autour de nous connaissait par cœur. On a fait beaucoup de morceaux avec le Soul Swing, mais 90% ne sont jamais sortis.

Y a-t-il eu une raison particulière à cet arrêt du groupe ?

En fait c’est moi qui quitte le groupe avec une envie de faire mon truc un peu seul, de prendre mes propres décisions pour ma carrière. Le Soul Swing était un groupe très démocratique : toutes les décisions se prenaient à six, on partageait tout, et à un moment j’ai eu envie d’évoluer par moi-même, d’avoir mes textes à moi, d’aborder les sujets que je voulais, de choisir les instrus… Et puis au sein du groupe, une fois qu’on a eu terminé Le retour de l’âme soul, il y a eu de la fatigue générale du fait qu’on avait beaucoup trimé avant.

3 – Faf LaRage – Faf Larage & Stormbringa (Faf Larage & Stormbringa, 1997)

« Stormbringa »… C’est mon premier morceau solo qui sort en vinyle, la première salve des maxis Kif Kif. Quand le Soul Swing s’est fini, il y a eu une transition de quelques mois ou un an je sais plus, où je savais où j’allais artistiquement, mais sans rien d’établi au niveau business. IAM a connu de gros succès, et ses membres ont souhaité créer des labels : Kif Kif, La Cosca, Sad Hill… Tout le monde a créé son antenne, et j’avais un lien affectif avec Pascal (Imhotep, ndlr) parce que c’est lui qui m’a appris à sampler, parce qu’on travaillait dans les mêmes studios à l’époque au Petit Mas à Martigues, où toute une page du rap marseillais s’est écrite, et aussi parce qu’on avait le même manager. Bref je lui ai dit que s’il cherchait des gens à signer sur Kif Kif j’étais là, et il m’a tout de suite proposé un contrat, pas forcément écrit au départ, avec dans l’idée de commencer par sortir des maxis. Et c’est ce qu’on a fait. Ce sont nos managers, Gilles et Lassad qui ont demarré le travail sur Kif Kif, de la production à la distribution.

Pour revenir aux liens entre IAM et le Soul Swing, je me suis souvent demandé pourquoi vous n’étiez pas sur L’Ecole du Micro d’Argent…

(Il réfléchit) Est-ce que le Soul Swing existait encore ou pas ? Mais même, L’Ecole du Micro d’Argent est un album un peu spécial, qui s’est fait en plusieurs fois, en partie à New York où nous n’étions pas. Il y a eu une première version que le groupe n’a pas validé avec le recul, ils ont donc refait des titres, en ont retravaillé d’autres pour arriver à une deuxième mouture, celle qu’on connaît aujourd’hui. Donc il y a plein de raisons qui font que L’Ecole du Micro d’Argent est un album spécial.

Et puis c’est un moment où on commençait à être un peu plus indépendants, on était encore très souvent ensemble avec IAM, mais on faisait un peu nos trucs de notre côté. Alors qu’à une époque avec Def c’était comme si on faisait partie du groupe, on était tout le temps ensemble. Après quand c’est devenu plus professionnel pour eux, ils ont eu d’autres obligations, et même si on traînait ensemble, c’était devenu leur métier et ils bougeaient pas mal pour des concerts ou autres. Et puis comme on avait participé à tous les projets avant, c’était naturel aussi de ne pas forcément être dessus. On ne l’a pas vécu du tout comme une injustice.

4 – Faf LaRage & Shurik’n – La garde meurt mais ne se rend pas (La Garde…, 1997)

Ça s’est fait presque en même temps que « Stormbringa », il n’y a pas beaucoup d’écart entre les deux. On est dans l’ère « Kif Kif », le label d’Imhotep. Sa force était de proposer des combinaisons inédites, et des vinyles d’une qualité incroyable, pressés aux Etats Unis. Imhotep avec son manager Lassad et Gilles (le mien), qui ont développé le label dans toute la France en sillonnant le pays et en prospectant les disquaires pour vendre les vinyles, m’ont fait la remarque un jour que je n’avais jamais fait de duo avec mon frère. C’est vrai qu’on avait fait des trucs ensemble, mais avec les groupes : IAM qui invitait Soul Swing ou l’inverse, mais jamais des trucs en solo. Donc c’était l’occasion, et on l’a fait.

C’était aussi les prémices de Où je vis, les débuts de mon frère en tant que beatmaker, il commençait avoir sa touche asiatique dans ses instrus et plus seulement dans ses écrits. Je vois cette période-là comme un second souffle pour lui. Quand tu écoutes le Shurik’n d’Ombre est lumière, et que tu compares avec celui de La Garde, de L’Ecole du Micro d’Argent, ou de Où je vis, tu sens qu’il y a vraiment eu une étincelle, qu’il s’est passé quelque chose. Il est arrivé avec un nouveau style et un nouveau flow du jour au lendemain, en tout cas c’est comme ça que je l’ai vécu.

Ce morceau, que ce soit dans le titre ou l’univers proposé, donne le ton de ce que sera votre album commun plus tard.

C’est vrai, même si ce n’était pas calculé, on était parti pour un seul morceau. On l’a appelé « La Garde » et c’est resté parce que notre entourage a immédiatement associé le blaze à nous deux. C’est un morceau qui a marqué les gens donc c’est resté. A l’époque les gens ne le savaient pas mais je lisais beaucoup de truc d’heroic fantasy, même si aujourd’hui , Game Of Thrones rend justice à ce que moi j’essayais de faire à l’époque. J’étais vachement dans ce délire, c’était avant l’adaptation du Seigneur des Anneaux, et les gens ne comprenaient pas cet univers, l’analogie entre mon micro et l’épée Stormgringer tirée des écrits Michael Moorcock. Jo avait son univers asiatique de son côté, et on s’était juste dit que mélanger ces deux univers le temps d’un morceau était évident. Et quand on a fait l’album ensemble, on est restés là-dedans.

Dans cet album il n’y a pas que des titres en rapport avec ces univers non plus.

Non, c’est vrai. Si à l’époque où on a fait l’album il y avait eu l’effet « Game Of Thrones »,  un évènement cinématographique ou télé fort dans cet univers-là, je pense que les gens auraient adhéré. Les critiques qu’on a eues, et qui selon moi n’étaient pas justifiées, étaient que l’album ne parlait que de chevaliers, alors que c’était juste un concept qui n’avait véritablement été développé que sur trois titres. Le reste c’était un album de Shurik’n et Faf LaRage, tout simplement. Il y a eu un délit de sale gueule avec cet album-là, les gens n’ont pas été assez curieux pour aller voir ce qu’il y avait à l’intérieur, et beaucoup se sont réveillés beaucoup plus tard.

Pour revenir aux Chroniques de mars, du fait de devoir aller dans des magasins spécialisés pour trouver les vinyles, ou du peu de promo, beaucoup n’ont pas vu venir le projet. Mais malgré ça il s’est rapidement imposé comme un classique.

C’est ça qui était beau. On était encore quand même dans une époque où tu pouvais faire le buzz ne serait-ce qu’avec ta qualité musicale. A cette époque-là Kif Kif est indépendant, mais arrive à faire un deal de licence avec BMG grâce aux maxis « Stormbringer », « La Garde », « Le Mégotrip », et « Le Shit Squad ». Du coup la force de frappe devient beaucoup plus importante, et c’est de là que partent les Chroniques de Mars. Cette compilation n’était pas notre objectif au départ, on partait vraiment sur des maxis avec des combinaisons inédites, tout en développant l’artiste du label, Faf LaRage. Avec la signature chez BMG, surgit l’idée de faire un album qui comprendrait ces sorties vinyles qui connaîtraient un format CD, en y intégrant toute la scène marseillaise (on y retrouve 25 artistes), et un budget pour faire des clips.

C’était les débuts du rap sur Skyrock, donc on a quand même eu un peu de diffusion radio, mais il y a eu un véritable bouche-à-oreille, les gens se sont dits : « Putain il y a un album avec tel titre et tel titre, avec tout Marseille dedans ! Qu’est-ce que c’est ? » On a vraiment bénéficié de ça. Comme les maxis qu’on avait sortis avant étaient très underground et n’étaient sortis qu’en vinyle, ce sont les initiés qui ont poussé le truc en premier puisqu’ils savaient à quoi s’attendre sur l’album, et puis ensuite ça s’est vraiment répandu comme une traînée de poudre. Musicalement, il y a eu une magie avec ce projet, c’est difficile à expliquer, mais de l’intérieur on l’a vraiment senti. Il y a eu une énergie incroyable, tous les artistes ont roulé pour le même truc.

Moi j’étais chef de projet, présent à tous les enregistrements et chargé du suivi artistique du projet. Je filais un coup de main à ceux qui galéraient un peu, j’assurais la cohérence du truc. Connus ou pas, tous les artistes étaient logés à la même enseigne, et donc quand on a fait la promo, tout le monde est monté, on a tous porté le projet. Ça a participé à la magie du truc ça aussi. Quand on faisait des concerts on s’invitait les uns les autres, il y a eu des festivals pendant lesquels ils faisaient des soirées marseillaises dans lesquelles chaque groupe faisait son set, mais qui finissaient en gros freestyles parce qu’on avait des morceaux en commun. Des soirées folles, j’ai des supers souvenirs de cette époque-là.

C’est le projet qui illustre bien l’émergence de cette nouvelle scène marseillaise : la Fonky Family, le 3ème Oeil, Freeman, toi en solo…

C’est exactement ça, on est plein dans les débuts de l’âge d’or du rap marseillais, même s’il était déjà réputé, mais essentiellement grâce à IAM jusqu’alors. Il commence à y avoir un véritable phare sur Marseille, et donc une émulation autour de tout ça.

5 – Faf LaRage – La cavale (Chroniques de Mars, 1998)

(Il rigole en écoutant la voix du flic en intro, ndlr) Pour l’anecdote, les voix du morceau au début : « Ok on va enregistrer votre déposition », c’est Philippe Beneytout, « Fifi », ingénieur du son et boss du studio Le Petit Mas. C’est un peu mon mentor en termes de son, c’est lui qui m’a appris comment ça fonctionnait au niveau du son :  les mixs, les enregistrements, les compresseurs, les effets… On a fait l’album du Soul Swing avec lui, pareil pour C’est ma cause, on a enregistré et mixé tout Chroniques de Mars. C’est un ami, quelqu’un de plus âgé que nous, il doit avoir la soixantaine aujourd’hui, et il nous voyait comme des gamins. Avant IAM, et même avant B Boy Stance, les trucs du Lively Crew en 1986 avaient été enregistrés au Petit Mas sur des 8 pistes.

Bref, « La cavale » c’est un de mes classiques, on m’en parle toujours de ce morceau. Hier j’étais en Suisse avec Blacko pour un concert, et avec son DJ, en discutant de « la bonne époque », ils m’ont de suite parlé des Chroniques de Mars : « Tu sais le morceau avec la poursuite là… » Ça revient à chaque fois. « La cavale » c’est aussi un peu La Garde puisque l’instru est de mon frère, et quand tu écoutes bien l’instru, et que tu écoutes ensuite Où je vis, tu vois qu’il y a un lien, une touche.

C’est le premier de tes storytellings, un style que tu affectionnes particulièrement, qui va vraiment marquer les gens.

A cette époque-là, et c’est encore vrai aujourd’hui, j’étais très cinéphile, et aussi influencé par IAM qui avait déjà l’habitude de prendre des voix de films. En faisant ce morceau je voulais pousser le concept au maximum, aller jusqu’au bout. La seule contrainte c’est qu’il n’y a pas de refrain, sinon le morceau aurait fait huit minutes, et puis ce n’était pas le propos, il valait mieux avoir la voix off au milieu et enchaîner. Quand j’écris je vois les images, j’ai le film dans la tête, je sais comment ça commence et comment ça finit, et à partir de là à moi de développer mon histoire pour aller du point A au point B. Je décris juste la situation dans « La cavale » : soit je dis comment je me sens, soit ce que je vois ou ce que je fais. Comme dans un jeu de rôle.

C’est ce goût pour le cinéma et pour raconter des histoires qui a fait qu’on t’ai appelé pour Taxi 2 ?

Il y a peut être un peu de ça, mais c’est avant tout l’initiative d’Akhenaton et de sa femme Aïcha, qui bossaient sur le casting de Taxi 2 avec La Cosca. Ils avaient fait un multi artistes pour Taxi 1, et bizarrement je n’étais pas dessus, donc ils m’ont gentiment invité sur le 2. Je pense qu’ils m’ont aussi invité parce qu’on était très proches, qu’ils aimaient ce que je faisais, et qu’ils savaient que j’allais arriver à m’intégrer dans une équipe, et mettre mon écriture cinématographique au service du projet. Et puis souvent c’est le hasard des rencontres qui fait qu’on participe à un disque. Je suis rarement allé chercher les projets moi-même, c’est souvent les gens qui m’ont appelé.

Tu as raison de souligner que tu n’es pas dans Taxi, en revanche tu es dans tous les projets marseillais de l’époque .

Oui parce qu’à cette époque-là on est une grande famille, une grande équipe dans laquelle je fais un peu partie des anciens, la deuxième génération du rap marseillais, juste après IAM. La Fonky Family, le 3ème Oeil, ou même Malek en solo, ce sont des gens qui m’ont écouté avec le Soul Swing. Donc il y a une forme de respect, et puis en même temps je pense être quelqu’un d’assez social, j’ai toujours eu ce truc de toujours bien m’entendre avec tout le monde, et je pense que ça a pas mal joué.

6 – Faf LaRage – C’est ma cause (C’est ma cause, 1999)

C’est un peu mon hymne. Avant tout ça je suis dans les compils, je fais pas mal de feats, et même si j’ai des titres solos sur Chroniques de Mars, celui-ci c’est mon premier vrai morceau assumé en tant que Faf, et puis c’est le titre phare de mon premier album solo. En faisant l’instru, j’avais conscience que je tenais un truc, que j’allais faire une bombe. J’étais content de moi en tout cas, et les gens à qui j’ai fait écouter l’instru m’ont aussi conforté là-dedans. C’est pour cette raison que j’ai décidé d’en faire le titre phare, et de parler de mon art. Voilà donc pour le choix du titre et de l’instru. C’est vraiment le début de ma carrière solo. J’avais enregistré l’album au Petit Mas, mixé 5 titres là-bas avec Fifi, et les 10 autres à New York, dont « C’est ma cause ». Deux ingénieurs du son ont mixé ces 10 titres : Ken Duro qui avait mixé Où je vis, et l’ingénieur du son des Beatnuts. J’avais eu droit à ce luxe parce qu’à l’époque de C’est ma cause, je faisais partie des artistes un peu bankables en France. Toutes les maisons de disques étaient intéressées pour signer l’album, on avait des appels du pied de tout le monde. Kif Kif avait des rendez-vous avec toutes les majors et on a fini chez V2 qui n’était pas la plus grosse proposition, mais qui était celle où on s’est senti le mieux. On privilégiait l’éthique et l’entente avec les gens avec qui on travaillait. On a quand même eu des moyens sympas, pas énormes non plus, mais suffisants pour pouvoir bien travailler. On avait casté plusieurs ingénieurs du son avant de les choisir, et on a pu aller à New York, mais sans aller dans un hôtel 4 étoiles. Le truc c’était de mettre dans le son l’argent qu’il fallait pour que ça sonne, et les efforts on les faisait à côté, ce qui m’allait très bien vu que je n’ai jamais eu des goûts de luxe. Une super expérience.

Sur cet album on retrouve tout le gratin du rap hexagonal de l’époque, et pas que marseillais.

Comme j’avais fait beaucoup de feats à droite à gauche, croisé beaucoup de monde, et été invité sur beaucoup de trucs, j’avais voulu rendre la pareille. Je voulais donc avoir l’équipe marseillaise avec laquelle j’avais kiffé sur les Chroniques, et en même temps des potes de Paris et d’ailleurs avec qui j’ai aimé faire des morceaux. Les Neg’ Marrons par exemple m’avaient contacté pour Première Classe, sauf que j’étais en plein enregistrement de mon album, et c’était important pour moi de ne pas me disperser donc ça n’avait pas pu se faire. C’est pour ça que je les ai rappelés en leur demandant de plutôt venir sur le mien, et ils ont de suite accepté de venir avec Pit en prime, pour enregistrer « Faut savoir anticiper ». Bon délire. Tout ça s’est fait très naturellement.

Le morceau « C’est ma cause » est une véritable profession de foi envers le hip-hop, et tu en profites pour défendre certaines valeurs qui selon toi commencent déjà à s’étioler.

Je vois ce que tu veux dire. A ce moment-là je sens un décalage entre la façon que j’ai eue d’aborder cette culture, la façon dont je la vois et je la vis, et ce que c’est en train de devenir. Sans aucune prétention, je donne ma version du truc, en le clamant haut et fort parce que j’ai quand même beaucoup milité pour la cause. C’était important pour moi, et il n’y avait aucune triche derrière ça, ce n’était pas démago, c’est simplement quelque chose que je vivais à fond.

7 – Gomez & Dubois – Hôtel Commissariat (Flics et hors la loi, 2003)

Je reconnais les sirènes… (rires) Toujours la même démarche kiffer, et suivre son instinct au fil des rencontres. Gomez & Dubois c’était vraiment ça, c’est venu très simplement via Yona de chez BMG à qui je faisais écouter mes trucs. Elle savait que Kilomaître et Eben voulaient faire avancer le projet Gomez & Tavarez, et que Dadoo ne pouvait pas participer parce qu’il était sur son projet solo. Ce qui fait que je suis retourné chez BMG des années plus tard. On a enregistré le projet en cinq jours, à taper de barres de rire. Je m’invente mon personnage, et comme tu le sais j’aime bien ça, c’est un exercice que je kiffe. Donc comme je venais du sud, je décide de la jouer flic de Miami, dans ce délire-là. Un vrai régal. Malgré le fait que l’album ait bien marché avec des clips qui ont bien tourné, le seul petit regret qu’on a c’est que les gens n’ont vu que le côté « clown », et c’est peut-être un peu notre faute parce qu’on l’a présenté comme ça pour essayer de l’imposer. Donc plein de gens connaissent les titres phares, et ne connaissent pas l’album. C’est le seul petit regret, parce qu’il y a quelques perles dedans, c’est vraiment un album de rap. Du rap comique, mais il y a du flow, les beats sont lourds, c’est travaillé comme un vrai album de hip-hop. Et puis avec BMG, quand on a commencé à vouloir développer des morceaux drôles mais un peu plus grinçants, certains ont commencé à poser des limites, des excuses.

Vous arriviez dans les interviews en jouant les personnages.

On a fait toute la promo déguisés ! On était à fond dans nos personnages. Quand ils venaient faire les interviews, les mecs hallucinaient, ils interviewaient Gomez & Dubois. On a joué le jeu à fond sur scène, sur disque, dans les clips, en interview… On a vraiment déliré, on a fait pas mal de concerts et ça reste un super souvenir. C’est comme ça que je conçois tous les projets que je fais. On était une sacré équipe.

Eben me disait il n’y a pas si longtemps en interview que son seul regret était que les gens ne soient pas allés chercher qui se cachait derrière Gomez & Dubois.

Oui je pense qu’avec Tefa, Masta et Eben on est tous d’accord, on a mouillé le maillot. (rires) Mais la perle est toujours là. Le film a aussi participé à créer la confusion. Eben, Tefa et Masta ont vendu les droits du film, et pour l’équipe du long métrage, ce qu’on faisait nous c’était la B.O, l’album du film, mais comme ça ne s’appelait pas « Gomez & Tavarez » mais « Gomez & Dubois », ils étaient emmerdés, ils avaient peur, à raison, que ça crée la confusion. Donc on a quand même fait la B.O. du truc avec « Hôtel Commissariat », le générique du film, et on joue dedans aussi, mais on n’a pas développé plus. Donc tu as le film avec les personnages joués par Stomy et Titof relativement sérieux, sans vrai côté clown, et une scission s’est faite entre le film et le disque. La maison de disques a accentué ce côté-là, ou plutôt ils n’ont pas défendu le côté rap. On nous a bien fait comprendre que ce n’était pas vraiment la peine de jouer sur cet aspect-là. Donc pour rejoindre Eben je trouve ça dommage que l’aspect rap n’est pas été suffisamment défendu. Et quand je croise des gens qui me parlent de ma carrière, ils me disent qu’ils n’ont pas forcément kiffé Gomez & Dubois, mais quand tu leur demandes, ils n’ont pas écouté l’album, ils ne connaissent que les clips. C’est comme pour La Garde, certains n’ont pas pris la peine de l’écouter alors qu’il est très « soul », par contre ceux qui s’y sont intéressés de près ressortent les paroles, les jokes, les titres plus grinçants…

Après ce film, tu deviens une machine à B.O. : Prison Break, La Beuze, Neuilly sa mère, The Crowds, La vraie vie des profs…

Tout ça je le fais quand même étalé sur 10 ans. Mais c’est vrai qu’il y avait eu Taxi 2, puis Gomez & Dubois par la force des choses. Ensuite il y a La Beuze co-écrit par Tefa, on a donc un pote à nous dans la partie, et c’est au moment de Gomez & Dubois, donc on place deux titres à nous dedans, mais en rapport avec le film. Puis Tefa me demande d’écrire un morceau pour le personnage d’Alphonse Brown, joué par Michael Youn, car il connait bien mon « côté  joke »… Donc à la base j’écris 5 couplets pour « Le Frunkp », uniquement de la vanne et de l’égotrip façon « La Beuze », façon Eminem qui cartonnait l’époque. Michael et son équipe derrière ont réadapté, et il a rappé comme il a pu, en créant son propre flow à partir de celui que je lui avais préparé. Eben a trouvé le refrain chanté.

On se dit que ça aurait pu être pire…

Déjà il est arrivé sans dire « je sais rapper, laissez-moi faire ! » Le flow était déjà placé, le texte était prêt, il n’avait plus qu’à le rechanter. Comme il aime vraiment cette musique, il a été suffisamment intelligent pour le faire à sa manière, en changeant juste quelques vannes, et deux ou trois autres trucs. C’est lui qui a trouvé le refrain, il a sorti « la puissance du port du Havre » de nulle part, en studio, on a tous rigolé, et on l’a gardé. Suite à ça, oui, on m’appelle pour des trucs, mais à chaque fois c’est parce que c’est des potes qui sont chargés d’un projet et qu’ils connaissent mon style d’écriture.

8 – Faf LaRage – Pas le temps (single sorti en 2006, présent sur Rap Stories sorti en 2007)

Bien sûr. Il faut savoir que depuis l’époque de C’est ma cause, je suis en production et édition chez Kif Kif Prod, qui a un deal d’édition et de co-édition avec EMI. Donc quand Kif Kif s’arrête, c’est EMI qui reprend les éditions. Je passe les voir un jour avec mes dernières maquettes, dans lesquelles il y avait pas mal de story-tellings, et on se met à parler de ce style d’écriture, du fait que j’affectionne ce genre. Et là Fabrice Nataf, le patron d’EMI à cette époque, me parle de Prison Break qui n’en est qu’à deux épisodes de diffusés aux Etats Unis. Il me dit qu’ils cherchent un générique pour la version française. Je leur ai proposé une première démo qui ne les a pas convaincus, puis la deuxième a été la bonne. Ça a été validé par EMI et la Fox au départ, puis par M6 qui a mis beaucoup plus de temps. Il s’est passé 9 mois entre ma discussion avec Fabrice et la sortie du morceau. J’ai su plus tard que M6 avait peur parce que c’était du rap, et que les génériques en français ne se faisaient plus depuis longtemps. C’était un gros pari vu que Prison Break était très important pour eux. En plus de ça il y avait une campagne faite par les fans qui suivaient le truc aux Etats Unis qui criaient au scandale parce qu’il allait y avoir du rap. Donc on avait les anti-rap d’un côté, et les gens du rap qui disaient que ce n’était pas du rap. C’est ce qui se passe avec les morceaux hybrides. Quand M6 est allé proposer le morceau aux radios, elles ont toutes refusé. C’est quand il est sorti, et qu’il s’est placé dans le top 3 des ventes, sans aucun soutien des radios, qu’elles ont commencé à le diffuser. La 3ème semaine il est passé numéro 1, une fois que NRJ, et non Skyrock, est revenu sur sa décision et a décidé de le diffuser. Au final c’est le public qui a choisi, et pas les médias.

Skyrock le joue en dernier c’est ça ?

Oui Skyrock joue le titre en dernier et presque par obligation car c’est déjà un hit. Je ne suis pas surpris car je sais que Laurent Bouneau et moi on a eu des différends par le passé. Lui il doit faire du chiffre, conserver son audience, il n’y a que ça qui compte, alors que moi j’étais dans l’esprit « c’est ma cause », on fait de la musique ! Puis il a eu des différends avec IAM et s’est braqué contre l’ensemble de Marseille. Donc il dit non à « Pas le temps », pour finir par le jouer en dernier, une fois que tout le monde le jouait. Tout ça est donc une belle victoire pour moi, sachant que certains disaient que j’avais fait mon temps, que personne ne m’attendait. Le fait que la série soit bien foutue a aussi participé à la validation, et ce qui est drôle à la fin c’est qu’elle était vue comme une chanson, et pas un titre de rap. Des morceaux hybrides comme celui-ci avec du chant et de la guitare, il n’y en avait pas des tonnes, ça s’est décomplexé des années après.

Ce morceau marche tellement bien que derrière tu sors « C’est pas ma faute », le générique de fin des autres saisons.

« C’est pas ma faute » est un morceau que j’avais dans mes maquettes, et je voulais qu’il accompagne le single de « J’ai pas le temps », qu’il soit en face B. Quand M6 l’écoute ils kiffent, et me demandent si j’en ai d’autres, sachant que j’avais quasiment un album de prêt. Ils me font finalement une proposition pour cet album après avoir écouté « C’est pas ma faute », qui n’est pas mainstream dans le texte, malgré son côté rock, et qui finira par devenir le générique de fin de la série.

Ces deux titres se retrouvent donc sur l’album Rap Stories, qui aura bénéficié de l’exposition de ces deux titres.

C’est vrai qu’il y a une exposition bien installée, avec la série qui aura duré environ trois ans, et puis le fait d’être numéro 1 avec « Pas le temps » attire l’attention sur ce que tu vas sortir derrière. Le seul truc qui a plombé la série c’est quand il y a eu la grève des auteurs aux Etats Unis, qui fait que la saison 3 a été écourtée, avec seulement 13 épisodes sur les 22 initialement prévus. Ça a un peu coupé l’élan et signé le début de la fin, vu que ça a rendu la saison 4 plus compliquée à réaliser.

Derrière je sors « Ta meuf la caille », puis l’album Rap Stories, avec trois singles qui ont bien marché. On a vendu 60 000 albums je crois, ce qui était bien, mais qui aurait pu être encore mieux au vu du succès des singles. Mais je sais pourquoi en fait : j’ai fait des titres pour une série, avec comme contrainte de devoir coller à l’univers, du sur mesure, mais l’album derrière ce n’est plus du Prison Break, c’est du Faf LaRage. Donc il y a des morceaux drôles comme j’en ai toujours faits avec « Ta meuf la caille » et « Le brancheur », et puis il y a des titres de rap quoi. En faisant le bilan avec toi je me rends compte que c’est un problème que j’ai eu souvent : les gens du rap ont pensé que ça allait être du Prison Break tout le long, et les fans de Prison Break l’ont trouvé trop rap.

L’album s’appelant Rap Stories, on pouvait s’attendre à quelque chose qui ne raconterait que des histoires.

Je l’ai appelé « Rap Stories » parce que dedans j’avais les titres « Rap Story » 1 et 2, qui racontent l’histoire du rap, qui sont dans la lignée de ce que j’ai pu faire avant. Ce que j’ai trouvé dommage sur cet album, c’est de recevoir des critiques pas justifiées, ça m’a fait le même effet que pour La Garde. La moitié des morceaux de l’album concernent des personnages, et les gens du rap n’ont pas pris la peine d’écouter, même des gens de mon entourage. Alors que pendant les concerts ils me demandaient : « C’est quoi cette tuerie ? » en écoutant « Rap Story 2 ».

Les gens t’attendaient peut-être sur quelque chose plus dans la lignée du premier album.

Il y a 10 ans d’écart aussi. Mais encore une fois, les titres « Rap Story » ont ce côté Kif Kif, dans « Le brancheur » on retrouve un délire façon « Le fainéant »… Honnêtement je pense que beaucoup ont descendu le truc sans prendre la peine de l’écouter. En tout cas je l’ai observé autour de moi. Je me suis dit que c’était pas possible, que je devais faire une réédition ! Mais je ne suis pas aigri, sachant que ceux qui le découvrent aujourd’hui avouent être complètement passés à côté, et que des morceaux comme « Ta meuf la caille » ont rassemblé tout le monde.

Il a aussi rencontré un autre public.

J’ai toujours d’abord pensé au public rap, et ensuite aux autres pour certains défis comme des musiques de films ou des séries. Quand les auditeurs de rap et le grand public valident, c’est là que la mission est remplie. Mais c’est très compliqué, aujourd’hui je n’essaie plus de faire ça.

9 – Akhenaton & Faf LaRage – M.R.S. (We Luv New York, 2011)

Là on est dans un kif, tout simplement. On a voulu se faire plaisir, revenir à la base. Des années après, on essaie de retrouver l’énergie de l’époque C’est ma cause, Chroniques de Mars, Métèque et mat, L’école du micro d’argent… C’est Chill qui m’a proposé de le faire, juste sur une mixtape au début. Comme je te disais plus haut, on a énormément partagé avec Chill, à l’époque où il allait à New York, on avait les mêmes artistes de prédilection : Rakim, Kool G Rap, les mecs du Queens… On était très proches dès le départ, on écrivait souvent ensemble, ça a un peu été mon mentor au niveau de l’écriture. Il m’a donné beaucoup de conseils et il m’a pris au sérieux d’entrée.

Comme on n’avait jamais fait de projet commun, We Luv New York a été un bon prétexte. On l’a fait sans aucune prétention de ventes. On a juste voulu pousser le délire au maximum, sans trop se prendre la tête, avec le côté « MC », maître de cérémonie, avec des trucs un peu plus légers. On s’est bien éclatés, on a enchaîné sur une belle tournée derrière qui s’est terminée à New York. On a masterisé là-bas, on y a tourné un clip réalisé par nous-mêmes (rires) ! Quand il rappait je filmais, et inversement. Mon seul regret par rapport à cet album est que nous avons quatre titres qui ne sont jamais sortis, des bombes, parce qu’on n’a pas eu l’autorisation pour les samples. C’est dommage parce que ça aurait apporté une autre dimension encore à l’album, mais on a dû les enlever au dernier moment.

10 – LaRage & Damiani – Walking Deadz (Extended Play Vol II, 2016)

« Walking Deadz », les morts vivants. C’est vraiment pour dire qu j’ai 40 piges passées, que je suis en indé, plus du tout dans les mêmes considérations, et les gens pensent que j’ai raccroché. Tout ce qu’on vient de se raconter là, tout l’historique qu’on vient de faire, il y a des gens qui disent : « On s’en bat les couilles. » Ils disent que c’est mort, mais on marche encore, d’où « Walking Dead ». Aux platines on retrouve DJ Elyes, qui était le DJ de Coloquinte, et le frère de Samm qui tient le studio Camouflage, dans lequel on a enregistré les deux Extended Play de Larage & Damiani. Donc c’est l’actualité, le travail avec Sébastien. Ce n’est pas qu’un simple projet, on a l’ambition d’aller beaucoup plus loin que ça, on travaille ensemble depuis quelques années déjà. Comme tu le sais je fais de la prod depuis très longtemps même si peu de gens le savent.

Avec Sébastien on s’est bien trouvés, je sortais de We Luv New York, avec des morceaux que je n’avais pas pu mettre dans l’album à cause des samples, et on s’est affranchi de tout ça. C’est un pianiste et un compositeur hors du commun, on n’a donc plus de frontières : on peut composer sans prendre de samples, on est libres de suivre nos idées. On sample encore des grosses caisses ou des caisses claires, mais 99% des mélodies sont jouées, on est très peu à composer des samples en France. Et comme on n’a pas de promo aujourd’hui, on est presque de retour aux Chroniques de Mars, de retour à l’époque Kif Kif quand il fallait mettre les vinyles dans les coffres et aller voir les gens. Comme aujourd’hui, on avait de l’or dans les mains, mais il fallait le faire savoir aux autres. Et nos deux EP’s ne montrent que 50% de ce qu’on sait faire, on peut composer de la soul, de l’électro, du funk. On a fait des sons pendant des années sans jamais rien sortir, on ne voulait travailler que pour IAM, nos premières prods sont dans Arts Martiens, puis pour …IAM.

Parle-nous de votre concept « hip-hop symphonique »…

Sébastien me présente son grand projet de hip-hop symphonique en 2012 et je suis super emballé car avec le sample j’ai déjà travaillé sur du symphonique. Mais là on parle de composer nous-même pour un orchestre de 50 – 100 musiciens, de mettre toute notre inspiration en pratique, et de mixer ça avec du hip-hop. Influence classique ou B.O. de films, on travaille dessus en toile de fond pendant qu’on produit pour d’autre projets, comme par exemple des thèmes pour des films en symphonique. On devait faire un grand concert à Marseille cet été mais… annulé. D’autres en ont profité, alors qu’on a ce concept depuis très longtemps, surtout Sébastien, il a ça en tête depuis 20 ans ! Alors on lâche pas, on a de belles cartouches… À suivre !

Sébastien Damiani a travaillé avec Akhenaton (lire l’interview) sur son album Je suis en vie aussi.

Oui, il a coproduit 95% de l’album avec Akhenaton. Il n’y a qu’un titre qu’on ait fait à deux dessus avec Sébastien, « Souris encore », puis quelques inédits comme « Illuminachill ». Sinon j’apparais aussi en tant que rappeur. Sébastien compose ses propres titres depuis longtemps au piano, pour des orchestres aussi. Les EP Larage & Damiani ne représentent que la partie rap, en rajoutant du symphonique et en invitant tous les potos. J’ai pris beaucoup de plaisir encore une fois sur ce projet. J’espère qu’on aura les échos qu’il mérite, même si comme je te disais c’est très dur. Après il y a certaines choses que le public ne réalise pas, comme le fait d’avoir une intro de Jerry Heller pour le morceau « The beginning » sur Extended Play. Je me suis même payé le luxe de demander à Prodigy, présent sur le projet, de prononcer la phrase « There is a world goin’ on outside ! » de « Survival of the fittest », un classique sur lequel j’ai beaucoup écrit. Avec Sébastien, je suis cohérent dans ma démarche, sur les Extended Play on a Oxmo, AKH, Shurik’n, Prodigy, des DJ’s, un orchestre symphonique, c’est dans la continuité de ce que j’ai pu faire jusqu’à aujourd’hui. C’est l’aboutissement de tout ce que j’ai pu avoir dans la tête depuis que j’ai découvert le sample. Le seul truc c’est que je ne devrais faire que de la prod, je ne devrais même plus rapper, mais on a vu que c’était compliqué de demander aux gens des morceaux entiers, du coup j’ai repris le mic avec des featurings.

J’ai un public composé de gens de 25 à 50 ans tu vois ? Sauf que même s’ils connaissent leurs classiques, ils ne font pas la démarche d’aller sur internet, de regarder les clips, les dernières sorties, etc. Ils pensent même qu’on a arrêté, certains ne savent pas qu’IAM a sorti un album en 2013 ! Mais ils se déplacent pour les concerts. Quand la FF s’est réunie pour le concert pour Pone (en septembre dernier, ndlr) à l’Espace Julien, c’était complet en 24 heures ! On est tous venus jouer deux ou trois titres, c’était un mini Chroniques de Mars, les gens pétaient les plombs ! Du coup la question c’est de savoir comment toucher tous ces gens-là pour nos projets. Parce qu’on sait qu’une fois qu’ils auront écouté, ils vont aimer, on a les mêmes goûts.  Si je n’arrive pas à toucher les gens, je vais continuer à faire de la musique, mais différemment. Je considérerai que j’ai donné tout ce que j’avais à donner pour le hip-hop et je me concentrerai sur faire de la black music, de la pop, voir du rock… Un truc de mon âge ! (rires) Mais pour l’instant il y  a Larage & Damiani et on a pas fini !

Photo : Samuel Bastien ©

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