Alors qu’il venait à peine d’annoncer l’ouverture d’un financement participatif pour son album Tohu-Bohu, l’idée de faire une interview de Taf s’est imposée comme une évidence dans notre rédaction. Bien connu des auditeurs du rap underground parisien, notamment en tant que membre du collectif L’Artmature, Taf est un rappeur qui fait son chemin dans l’ombre depuis des années. Autour d’une pression en terrasse dans le froid parisien de fin décembre, on a discuté de son parcours personnel, de L’Artmature, d’écriture, de son album et de financement participatif.

Quand on fait des recherches sur toi, on ne trouve strictement rien, il n’y a aucune interview de disponible. On va donc devoir commencer par une présentation en bonne et due forme. Quand est-ce que tu as commencé à rapper ? En solo ou en groupe ?

J’ai commencé dans ma chambre en solo. C’était vers la fin 90 puisque je vais avoir 33 ans et que j’ai commencé vers 15-16 ans. A l’époque, on s’était connectés avec des potes de Noisy-Le-Grand d’où je suis originaire. Mon premier groupe s’appelait Triple Entente. Il y a peut être encore des trucs qui peuvent se trouver. On était trois MC’s : A9, Saiqi et moi. Autour de nous, il y avait un autre groupe qui s’appelait Boss N Boss. C’était Fredo Starr et Edické. A cette époque, en 2001, on commençait à faire des sons carrés. Saiqi avait un home studio où on pouvait faire nos sons. On faisait également des petits concerts du style fête de la musique, fête de quartiers. Suite à cela, fin 2002 on a sorti un album dans les bacs à la FNAC complètement en auto-prod. Le truc à 500 exemplaires qui s’appelait Hors Sujet.

C’est un projet qui a fonctionné ?

Pour l’anecdote, j’ai croisé Char du Gouffre qui m’a dit qu’il l’avait retrouvé à trois euros chez un disquaire. Il a vu mon blaze dessus et il l’a pris. Le CD est tout pourri, les mixs sont nuls, c’est vraiment pas propre, mais c’est un produit fini avec une pochette. Hors Sujet 1 est sorti fin 2002, il a pas mal marché dans la ville. On a fait pas mal de petites scènes à l’époque. On a réinjecté l’argent du premier projet dans un Hors Sujet 2 que l’on a fait de la même façon, avec les moyens du bord, mais qui n’est jamais sorti. C’était en 2006 et la FNAC de chez nous ne prenait plus d’auto-prod. Il fallait avoir un label et il ne prenait plus comme ça. On s’est retrouvé avec 500 Hors sujet 2 qui dorment toujours dans la cave de mon pote, mais on a du en filer une centaine. Ensuite, c’était l’époque des MySpace, il n’y avait pas encore Youtube.

Puis tu as arrêté pendant un certain temps.

Pendant un moment j’ai tout arrêté, je ne faisais plus rien. C’est vers 2010-2011 que je m’y suis remis et j’ai connecté La Bande à Part. AMX avait son studio dans le 18ème, et c’est NoarSipho qui m’a emmené là-bas la première fois. Je me suis bien entendu avec tout le monde, et j’ai capté Dais et Subtil qui ont ensuite formé L’Artmature.

Tu étais déjà sur la première tape A L’Arrabiata ?

Taf : Ouais, je suis arrivé chez AMX au moment où il préparait ça. Ils avaient presque fini la tape et j’ai posé sur quatre sons parce que l’on s’est super bien entendus et que je trouvais ça super bien. Ils m’ont dit qu’il restait une place dans tel son, une place dans tel son, j’ai gratté des textes, j’ai posé et A L’Arrabiata est sorti. Après ça, on est devenus super pote. A l’époque AMX ne bossait pas donc on était tous les soirs au studio dans le 18ème, c’était la fête tout le temps et ça faisait beaucoup de sons. D’où la sortie de L’Encéphale qui était une compilation de plein de sons qu’on avait posés à un moment où on était archi-productifs, tout le monde était chaud et on se captait presque tous les soirs. On a pris les quinze meilleurs titres et on a fait L’Encéphale. A partir de là, on a vu que les gens adhéraient au délire, on avait des bons retours, et donc on s’est dit que, puisqu’on était potes, que ça marchait bien, et qu’on était productifs, autant former un collectif.

A L’Arrabiata et L’Encéphale ne sont jamais sortis en physique ?

Non jamais. Les tapes de La Bande à Part, Première mi-temps et Deuxième mi-temps, A l’Arrabiata et L’Encéphale ne sont jamais sortis en physique. Uniquement en téléchargement gratuit et ça s’est propagé avec les moyens de maintenant.

C’est un gros projet L’Encéphale. On retrouve même Tragik du Gouffre.

Effectivement, sur la première piste. On avait fait un énorme freestyle que d’habitude les gens mettent à la fin. Nous on l’a mis au début pour changer. En fait, ce soir-là je suis allé au stud’ comme d’hab, et en arrivant au studio je vois vingt personnes dans une pièce minuscule. Il y a Marsi1, Tragik, les rennais de Micro-Climat, Kalif, Sacrof, Myros, Dais et même Hugo TSR qui n’a pas posé. On a mis quatre heurs à enregistrer le son. C’est un truc gratté à l’arrache en une soirée.

Qu’est-ce qui t’a amené à reposer après ton arrêt ?

C’est NoarSipho. En dehors des mecs de Noisy-Le-Grand, ce sont les premiers avec qui j’ai fait des featurings. On s’est captés sur Myspace et seulement ensuite en vrai. Ce sont eux qui m’ont relancé. Sipho me harcelait pour poser et m’emmener chez AMX. Le truc, c’est que moi à la base j’étais parti pour faire un son, et j’ai fait toutes les tapes parce que l’ambiance était trop bonne. La Bande à Part ce sont des mecs supers sympas. Sans cette entente magique j’aurais fait un son et je n’aurais pas repris.

Quand j’avais interviewé Davodka en 2013, il me disait que La Bande à Part était définitivement terminée et que L’Artmature était sur la fin.

AMX n’ayant plus son studio dans le 18, on n’arrive plus à se capter. L’Artmature, on était douze, et en studio payant c’est pas jouable le temps que tout le monde pose. Avec l’âge on n’a plus trop les mêmes dispos. C’est difficile de tout concilier.

Quant à ton blaze et celui de l’Artmature, ils correspondent à quelque chose ?

Taf, ça n’a pas vraiment de sens. Ca vient du graff. On avait trouvé des bombes, on avait douze piges et il y avait des mecs qui avait déjà des blazes. Il a fallu que je trouve un blaze en trois secondes et j’ai pris Taf. C’est resté. Quant à L’Artmature, on s’était réunis tous les membres du collectif. On voulait trouver un jeu de mots avec L’Art. Au début on était parti sur L’Artmuri. Vu qu’on a tous la trentaine, maintenant c’est du rap l’adulte, c’est devenu L’Artmature.

Ton entourage ne semble pas avoir trop changé au fur et à mesure des années. Les connexions que tu as pu faire sont liées au hasard des rencontres ?

C’est ça, c’est des rencontres. Quand je m’entends bien avec une personne, ça fonctionne. On est partis à Caen, on a capté La Mine d’Or. On est parti à Rennes on a rencontré Micro-Climat, La Confrérie. Il y a plein d’endroits où on a pu passer et où on a rencontré des gens. A une époque où j’avais beaucoup d’inspiration, j’aimais bien faire des sons avec tout le monde. Tous ne sont que des gens que je connais humainement. L’humain c’est le plus important. Faire des sons à distance ça ne m’intéresse pas. Faire des featurings avec des mecs connus ça ne m’intéresse pas. Si je ressens l’envie de gratter, je fais ça en solo ou j’appelle Dais.

Ça fait un bout de temps que tu connais Dais ? Vous avez pas mal travaillé ensemble.

J’ai rencontré Dais chez AMX en 2011. On parlait beaucoup sur Myspace mais on ne s’était jamais captés. C’est pas le mec le plus compliqué à vivre. Tu le rencontres, il s’entend bien avec toi, tu casses des barres direct. Dans le collectif, c’est un mec qui a beaucoup apporté car il rappe très bien et qu’il est très drôle, il fait des belles prods. C’est ce qui nous manquait dans L’Artmature car il n’y a quasiment que lui qui fait des prods.

L’Artmature est un collectif reconnu dans le rap underground mais avec très peu de visibilité. En faisant des recherches pour l’interview, je m’étonnais du fait que l’on ne te voit jamais apparaître dans un clip.

Je suis vachement fainéant. Bouger deux jours sur un tournage ça ne m’intéresse pas. Je ne suis pas un bon acteur, et si c’est pour faire un clip simpliste que tout le monde a déjà fait mille fois ça ne m’intéresse pas du tout. J’ai commencé le rap sérieusement en 2001, ça fait quinze ans que je rappe. J’aurais eu tout le temps de faire un clip si j’en avais eu envie. Tout ce que je fais, c’est que je reste fidèle à moi-même. Ce que j’aime, c’est le côté écriture, j’essaye d’écrire un truc bien. Je ne ressens pas le besoin de clipper même pour dix mille vues de plus. Ce n’est pas ce que je cherche.

Dans ton entourage dans le rap, mis à part Davodka qui vient de sortir son second album et qui commence à acquérir une petite notoriété, beaucoup dont toi ne semblent pas sortir du petit cercle underground. Quel constat fais-tu sur le rap aujourd’hui ?

J’écris beaucoup et je n’écoute pas grand-chose. Plus j’écoute des artistes, plus ça castre mon inspiration. J’essaye d’écouter le moins de truc possible si je veux continuer à écrire et à poser. Les seuls mecs que j’écoute vraiment, ce sont ceux que je connais humainement. Après, ils deviennent des potes et je trouve ça plus facile d’écouter. C’est un peu bizarre comme raisonnement mais ça me semble naturel. Quand je vais à des soirées et que des potes me disent : « T’as entendu le dernier son de lui ? », je réponds non généralement. En plus, j’écoute que du rap français, le rap cain-ri, je ne comprends rien, je suis nul en anglais. J’ai écouté beaucoup de rap français en tant qu’ado mais aujourd’hui je ne suis plus à la page. Il y a tellement de mecs bons même s’il y en a a des très mauvais aussi (rires). Avant le rap indé, c’était quelques groupes. Maintenant il y a des nouveaux tout le temps.

Tu te démarques de la masse des rappeurs par une écriture assez caractéristique. Même si beaucoup aujourd’hui font des rimes multi-syllabiques, on a l’impression que ce qui caractérise ta rime est que tu recherches toujours un effet comique, même lorsque le fond est triste. Est-ce que c’est une recherche de ta part ?

Tu ne peux progresser qu’en écrivant beaucoup. Mon style d’écriture, je l’ai gagné à force d’écrire. Maintenant je ne calcule plus trop, quand j’écris ça vient tout seul. Un bon texte de rap français, c’est comme préparer une recette : il faut mettre plusieurs ingrédients mais avec parcimonie. Il faut mettre des trucs plus sérieux, des trucs plus comiques, plus tristes, ouvrir son cœur, faire des trucs plus légers, faire des hyperboles sans mentir. Tu dois quelque chose aux auditeurs : il faut mettre plein de trucs. C’est pour ça que parfois ça peut être un peu comique, parfois un peu triste.

Ce qui est important, c’est de faire ressentir des émotions à l’auditeur. S’il n’y a que deux phases dans le son, ce n’est pas la peine. Il y a plein de mecs qui disent faire du rap conscient, mais quand c’est trop conscient ça devient du rap con-chiant. Même sur un sujet un peu profond, il faut toujours garder un aspect comique et intéressant pour l’auditeur.

Il y a un côté un peu décalé dans la façon dont tu envoies tes sons sur le net. Un son comme “L’énergie du petit homme-vert”, tu le postes avec une photo crade.

J’adore les trucs décalés, c’est ce qui me fait le plus rire. Je n’ai jamais eu d’insultes ou de gens qui me disent que c’est de la merde. J’ai beaucoup de gens qui adhèrent au délire.

Tu peux ressentir toi-même une évolution dans ton écriture si tu reprends tes premiers textes ?

Ce serait mentir de te dire que non. C’est important de sentir quand tu évolues, et c’est important de penser que tu évolues bien. J’ai passé la trentaine, soit je fais un rap qui est adapté à mon âge, soit je fais des concerts pour les petits de treize ans.

Au fil du temps tu as accumulé pas mal de featurings, même si tu as quelques sons solo hors projet balancé sur YouTube. Pourquoi fonctionner de cette manière ?

Quand j’écris, c’est que j’en ai besoin. C’est un exutoire. Vu que j’aime ça, quand j’ai une prod sous la main et une instru qui me plait, je m’y mets. Si à ce moment-là je capte plein de gens et qu’on me propose une ouverture de featurings, je le fais. Mais s’il n’y a personne, je les poste sur YouTube en me disant : autant le filer aux auditeurs. Dans mes sons, mis à part le featuring avec Davodka, ce sont mes solos qui sont le plus écoutés. Mais dernièrement, pendant un certain temps j’ai mis des sons de côté, et là je me lance.

Tu n’as jamais souhaité sortir un projet-vitrine gratuit en sortant tous ces sons un peu éparpillés ?

Les projets-vitrine, ce sont les projets comme Second souffle, A L’Arrabiata, L’Encéphale. En ce qui concerne l’album, je voulais me faire un projet vingt titres. J’avais prévu de faire ça comme ça, et je me suis dit, je passe par Kickstarter et si les gens sont chauds je le presse. S’il n’y avait eu que deux cent euros, il n’y aurait pas eu de soucis, je l’aurais balancé sur le net gratuit.

Qu’est-ce qui t’a décidé à sortir cet album ?

Sur la fin de L’Artmature, on ne se captait plus trop. Je faisais des petits sons dans mon coin. Je me suis dit que j’allais faire un petit projet et je n’avais pas du tout prévu de faire vingt titres au départ. J’ai fait ça sur trois ans ! Je ne savais pas trop comment m’y prendre.

Cet album, il m’avait était annoncé dans une interview non-publiée de La Mine d’Or qui date de l’été 2014 où Essaka me disait : « Puis dans notre entourage, il y a Taf de L’Artmature qui est en train de préparer un solo qui doit être fait à 80%. »

C’est vrai. Certains sons date de 2012, et j’aurais pu sortir cet album à la fin 2014 parce qu’il y a eu peu de titres faits en 2015. L’album était bien avancé en 2014. Le truc un peu stratégique que j’avais prévu, c’était le nom. Je voulais appeler mon projet Tohu-Bohu, un peu capharnaüm, pour que le sons ne soient pas tous posés au même endroit ou avec des thèmes pensés. Je n’aime pas trop faire des thèmes. Ce projet, c’est un vrai bordel dans sa conception, ce n’est pas un projet carré. Mais si les gens ont aimé ce qu’il y a sur YouTube, c’est dans la même lignée. Cela reste fidèle à ce que j’ai fait jusqu’à présent.

Les featurings seront avec l’entourage habituel ?

Oui, il y aura Dais, AMX, Essaka et Nahl de La Mine d’or sur un son. Il y a Myros, il y a Mano. Davodka a sorti son album pendant que je préparais le mien, lui plus sérieusement (rires), donc il n’avait pas trop le temps.

Quant aux instrumentales, tu ne t’es pas mis à la trap ?

(rires) Non, je ne me suis pas mis à la trap. C’est du classique, un peu mélancolique, rien d’inhabituel.

C’était évident pour toi de passer par le financement participatif de Kickstarter pour le pressage de ton album ?

A9 qui était avec moi dans Triple Entente est un ami d’enfance. Il a travaillé longtemps sur les nouvelles technologies et c’est lui qui m’a donné ce plan. Je savais que ça existait ce type de plateforme, mais pas trop comment m’y prendre et c’est lui qui m’a aidé là-dedans. C’est super actuellement parce que ce n’est pas trop utilisé. Le jour où les artistes de rap indé vont tous ouvrir des Kickstarter, après les gens seront saoulés.

Je ne suis pas certain. Ce type de fonctionnement fait l’effet d’une pré-commande : tu mets tes dix euros et tu as le skeud.

Après t’as l’aspect où les gens t’aident à financer le projet et y participent. Si je n’avais pas eu les mille euros, j’aurais pu rajouter de ma poche et ça m’aurait coûté moins cher que le pressage entier. Mais si j’avais eu cent euros je n’aurais pas pressé, et c’est grâce à tous les gens qui ont participé que ça a pu être fait.

Avec le financement tu as doublé la somme que tu souhaitais. Quel effet cela fait ? Tu t’y attendais ?

Quand tu te lances dans un truc comme cela, tu n’as pas envie de t’afficher. Quand j’ai vu que ça s’approchait des mille euros rapidement, j’étais content, mais quand j’ai vu que ça avait dépassé, c’était vraiment génial. Kickstarter prend dix pour cent dont je ne touche pas la totalité de la somme. En plus du pressage il y a la pochette, et tout. Il ne va pas me rester grand-chose. On a décidé, vu qu’on a un peu plus, de faire des stickers. On va faire des petits trucs autour de l’album. Deux personnes ont mis cent euros, donc on va se faire une petite soirée !

Tu vas gérer tous les envois à la main ?

Il y a une centaine de personnes qui ont pré-commandé. Il y aura les envois, ceux qui ont demandé des dédicaces, donc ça va être du boulot.

Un petit mot de la fin ?

Merci à vous et à tous ceux qui se penchent sur notre rap, qui soutiennent peu importe le moyen.

Pour acheter Tohu Bohu, cela  se passe sur le site de L’Artmature. Profitez-en pour télécharger tous les autres albums de L’Artmature.

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