La vie. Sam’s le dit lui-même, son album est une illustration du « rap de vie ». La vie, rattrapée par la mort, un mois après notre interview. Oui, en ce vendredi 16 octobre 2015, d’aucun ne pouvait imaginer que le Café des Anges, chaleureux et typiquement parisien, serait plongé dans le deuil un mois plus tard en perdant cinq employé(e)s ou ex-employé(e)s, et six clients réguliers suite aux attentats du 13 novembre, et notamment l’attaque du bar La Belle Equipe situé à 9 minutes à pieds, Google Map faisant foi.

C’est au cours d’un vrai échange, profond et captivant, que nous avions rencontré Sam’s à propos de la sortie de son premier album « Dieu est grand ». Retour en paroles sur deux heures de discussion sur la vie et le rap avec un homme positif, ambitieux et apaisé. Et bavard.

Comment te sens-tu à l’approche de la sortie de ton premier album ?

Je suis curieux de savoir comment les gens vont le recevoir et je suis pressé.

Stressé ? Anxieux ?

Non, pas anxieux. J’aurais été anxieux s’il y a des choses que j’aurais voulu faire dans l’album que je n’aurais pas réussi à faire. A titre personnel je suis content, j’ai fait tout ce que je voulais faire.

Tu l’as en tête depuis combien de temps cet album ?

Au sens large du terme, je vais dire toute ma vie. On va dire qu’ on a vraiment commencé à le bosser avec Cehashi, il y a un an et demi. Ce qui est bien, c’est qu’on ne l’a pas fait en besogne, on l’a vraiment fait en explorant. Le seul truc que je m’étais fixé c’était « Quand je serai prêt ! ». Quand je trouvais nécessaire qu’il y ait un album, et que j’avais « les armes » ; l’occasion s’est présenté, je l’ai fait.

Puisque c’est la première fois qu’on se rencontre, on va en profiter pour revenir sur ton parcours. Tu es Bordelais, et à part Fayçal qu’on connait au Bon Son, on n’a pas beaucoup de noms de cette région. As-tu des références à nous faire découvrir ?

Il y a Fello qui commence à sortir la tête du lot… Après, il y a énormément de noms ! Les grands de mon quartier : le Kartel. C’est eux qui m’ont vraiment donné le truc. (Il cherche…) En fait j’ai tellement de noms, je vais tous te les citer hein ! C’est trop ! Il y avait Baccarat, Lord Afro, Lord Ramz, Da10keus, Ghetto Brut Collabo… Localement, il y a une vraie vraie scène ! A l’époque, un des premiers qui étaient passés au Cut Killer Show c’était Xeno. Et même Shocker S.H.O. Y’a Fleyo à Bordeaux ! Il est dans les Rap Contenders.

On connait le Hip Opsession à Nantes ou l’Original à Lyon ; Bordeaux a aussi son festival dédié ?

Ben en fait, malheureusement, il n’y a pas de festival à Bordeaux. Il y avait à l’époque un concept qui s’appelait « La Furie Hip-Hop » où tous les groupes venaient mais c’était sur une soirée. Je n’ai jamais vu de festival proprement dit « hip-hop ». C’est pas assez développé comme à Nantes, à Lyon ou à Paris.

Ça a été plus dur pour toi de faire tes preuves de venir de province ?

Ben en fait c’est à double tranchant : c’est plus dur, pourquoi ? Parce que forcément t’es pas exposé. Mais d’un autre côté, t’es pas de Paris donc du coup t’es pas dans les trucs de clash, les histoires à 2 francs, etc. et tu apportes quelque chose de différent. Ce qui est bien, c’est que tu as la sympathie de la province qui te soutient, c’est ça qui est positif aussi.

Tu t’es lancé dans une triple carrière : footballeur, acteur, rappeur. Quelle est ta première passion ?

Le foot ! Depuis tout petit. En même temps j’ai fait du rap, après le cinéma m’est tombé dessus…

Tu entrevois une carrière dans le foot à l’adolescence, c’est bien ça ?

Ben en fait, tu vois les Zidane, les Ronaldo à la TV, c’est plus un rêve.

Ton morceau « FFF » (NDLR : Fuck le Foot Frère) sur ton album raconte ta carrière gâchée. Qu’est-ce qui a fait que Sam’s n’est pas footballeur aujourd’hui ?

Dans le morceau je le dis, il y a plein de choses : il y a le facteur « chance », facteur de la vie « le destin », les blessures… énormément de paramètres. C’est même pas le pourquoi du comment le plus important, parce que comme je dis, ça aurait pu être ou ne pas l’être, c’est ce que j’ai ressenti à ce moment-là, et tout cet acheminement, cette frustration et cette prise de recul par rapport à la situation d’échec.

Tu t’étais investi au maximum de tes capacités ? C’est un regret aujourd’hui ?

J’ai fait le truc à 100%, mais après c’est pas un regret ! Pourquoi ? Parce que si c’était à refaire, j’aurais fait la même chose. A la base, je suis un type qui aime bien faire plein de choses, sauf que je les fais parce que j’ai envie de les faire. Je ne les fais jamais par contrainte. Par exemple, je ne me suis jamais forcé genre « Il faut que je réussisse parce que j’ai été trop loin ! » Non. Arrive un moment où, quand je sens que j’ai plus envie de les faire, je ne les fais pas. Comme ça, j’ai au moins ce mérite de me dire « J’ai fait ce que j’ai pu » Si je vais trop loin après, par contre, c’est moi qu’il faut blâmer. Si tu forces alors que tu sais que c’est mort…

Tu évoluais à un bon niveau localement, notamment en Ligue d’Aquitaine avec un certain Valbuena. Vers quel âge tu te décides de partir tenter ta chance à l’étranger ?

Dix-huit ans. J’ai déjà plus ou moins arrêté l’école un petit peu avant… (Il se reprend) Non, attention, non, même pas ! J’étais à la fac pour toucher les bourses, la vérité. Je m’en foutais. J’étais à la fac de Talense, option LEA. Je prenais le bus, j’allais là-bas, je prenais un peu de shit, je le vendais, je touchais mes bourses et je rentrais. La chance, c’est que j’étais tombé sur un prof de TD qui fumait. Du coup, il me notait « présent » tranquille. (Il sourit) J’avais mis un peu d’argent de côté quand je suis parti en Angleterre.

Sur un coup de tête ou bien préparé ?

C’est un ami qui m’avait dit que son frère était agent de footballeurs. Je me suis dit « Pourquoi pas ? Dans le contexte dans lequel je suis, je peux partir en couilles… »

Tu pars méfiant ou un peu naïf ?

En fait, c’est entre les deux. Je pars en me disant que je n’ai rien à perdre quoiqu’il en soit. J’aime bien voyager, explorer. J’arrive là-bas, je vois que c’est bizarre. Je trouve une agent (NDLR : de joueurs) sur place, qui me fait faire un entrainement dans un club. Ils me disent que je peux jouer plus haut donc ils m’emmènent à Swansea (NDLR : alors en D3) faire des essais. De là, plus de nouvelle de l’agent. Je fais mes essais là-bas mais je ne connais rien de la langue donc je ne comprends rien.

Du coup à ce moment-là tu regrettes tes cours de LEA (Langues Etrangères Appliquées) ?

(Il sourit) Ah ouais, grave ! Du coup, je me dis que je ne suis pas parti pour rien et je ne veux pas rentrer en France. Je suis resté sur Londres, j’attendais, j’appelais, j’allais dans des auberges de jeunesse, des hôtels, mais après ça part vite l’argent, surtout en Angleterre ! Je me suis entrainé avec un club, Dulwich Hamlet, après je suis allé dans un autre club, Hampton & Richmond. Ça commençait à plutôt bien se passer et je me suis blessé. Ligaments croisés. Je suis rentré en France, je me suis rétabli de ma blessure. Après, je suis reparti en Angleterre, j’ai vu un agent qui m’a fait faire des essais en Israël, en Grèce. J’ai trouvé un club en Grèce, sauf que le club m’a arnaqué mon gars ! Donc, du coup, je suis rentré, j’en avais marre. Je suis resté dans mon coin, je jouais à Libourne Saint-Seurin. J’ai joué en National, et après re-blessure… J’étais fatigué.

Le plus haut niveau auquel tu as joué est donc le championnat National (NDLR : équivalent de la division 3) ? Est-ce que Sam’s est toujours footballeur aujourd’hui ?

Je joue au City Stade… De temps en temps, je joue avec l’US Lormont, ils sont à un petit niveau tranquille, ils vacillent entre CFA2 et DH. Dès que j’ai le temps, j’ai ma licence, je vais là-bas, je m’entraine et je joue. Mais ces derniers temps j’ai vraiment pas le temps.

En parallèle, tu dis t’être lancé dans le rap. Ça remonte à quel âge ça ?

Treize ans. Plus ou moins en même temps que le football. J’ai toujours baigné dedans avec les grands de mon quartier. Un été, j’étais resté avec mon cousin, et il rappait. J’aimais bien, je m’amusais à faire des impros… C’est venu naturellement. Les premiers enregistrements sont arrivés après les premiers concerts. Je me rappelle qu’il y avait un centre social qui s’appelait « La Suzanne » où on rappait avec mon groupe Le Square. Il n’y avait que des 16 pistes, pas de matos pour s’enregistrer, donc du coup on faisait que des concerts comme les premières parties des Sages Poètes, du 113, de la Fonky Family… La première fois où on s’est enregistré, je me rappelle, on s’est écoutés et ça nous faisait bizarre. On n’avait pas l’habitude de s’entendre, surtout qu’à l’époque il y n’y avait pas tous les retours. Nous, on chantait, on crachait notre truc et…putain, ça fait bizarre ! On devait avoir 16 ans.

Et tu arrivais à lier tes deux passions/activités ?

Ben dans les deux, pour moi, c’était de la passion. Je faisais ça pour le kiff. Je ne me disais pas qu’il y avait moyen de faire quelque chose… On venait en concert, on kiffait. Et même pour le foot, tu cours sur le terrain, t’es là… tu penses à ce que Ronaldo a fait et t’essayais… que du kiff !

Tu ne cherchais pas une issue à ta situation compliquée ?

Non, parce que moi, dans ma tête, je ne me posais pas ces questions-là. Pour moi, la vie, elle se résumait à : on est au quartier, avec les potes, on fait ce qu’on a à faire. Y’a la boulangerie du coin, le kebab du coin… On va au centre-ville s’acheter une paire de Nike. Il y a plein de notions que j’ai aujourd’hui qui ne rentraient même pas en compte. Ton univers, c’est le monde dans lequel t’évolues mais c’est ton quartier, ta ville, ça s’arrête là.

« C’est une vie de quartier…mais le terme de ségrégation, je dirais non. C’est plus mental. Inconsciemment, depuis qu’on est petits, on est mis dans des situations d’échec »

Tu as vécu cette vie de quartier comme une vraie ségrégation ?

C’est une vie de quartier…mais le terme de ségrégation, je dirais non. C’est plus mental. Inconsciemment, depuis qu’on est petits, on est mis dans des situations d’échec. Même nous on l’accepte cet échec-là. Il y a de tout : des rebeus, des renois, des babtous, de tout ce que tu veux… On ne roule pas sur l’or…Mais nous, c’est comme ça !

Comme disait Hifi, c’est un véritable drame quotidien.

Exactement ! Et pour nous ça ne devient même plus un drame. C’est normal. Comme je dis dans l’album « Haut comme trois pommes, en bas et je traverse la cité », cette impression de parcourir le monde, cette sensation je ne pourrais pas l’expliquer. Pour nous, le Monde c’était ça. Il y avait cette envie de voyager, de voir ailleurs, mais tout en acceptant. Comme je dis dans « Vu d’en bas », « Tête dans les nuages, pieds cloués au sol, dur de prendre de l’attitude tout en acceptant son sort ». On veut s’évader mais on sait que…

Comme disait Koma « On voudrait s’évader mais c’est comme si nos pieds étaient pris »…

C’est ça. Mais on est conscients.

Qu’est-ce qu’il manque alors pour s’en sortir selon toi ? Un évènement en solo ? Une rencontre ? L’union dans l’envie de se bouger ?

Pour moi, on s’imprègne tous les uns des autres, en termes d’énergie, de ce qu’on donne, ce qu’on reçoit. Y’a cette envie d’unité, et même si on sait qu’on ne va pas aller bien loin, on fait nos trucs. Mais on le fait quand même. Cette fatalité… Le problème, c’est qu’on est dans l’état d’esprit où l’on accepte, alors que d’autres gens nous disent que ce n’est pas normal. On est soudés, mais on est vraiment dans ce paradoxe entre solidarité du fait d’être dans la même galère, cette envie de s’en sortir et en même temps, on en train de se piétiner, les uns sur les autres. C’est ce qui fait que ce qui en sort, c’est très fort. Dans la musique ou dans le sport, ceux qui arrivent à en émerger, c’est très fort ; c’est comme dans une bouteille où tu mettrais du gaz, de l’eau, du sel, du sucre…tu mélanges, forcément ça pète avec des choses positives, négatives, mais forcément explosives.

Tu as eu cette expérience à l’étranger qui t’a permis de bouger. Ça t’a fait grandir et réfléchir, non ?

Entre mes différents clubs, je fais des allers-retours. Et quand tu reviens, tu as vu autre chose. Justement, le fait d’être parti seul dans ces endroits-là et d’être dans une galère, ça t’ouvre les yeux. Tu rencontres d’autres personnes, d’autres états d’esprit, d’autres manières de penser et tu te rends compte que la « misère » peut être financière, psychologique, sentimentale. Tu es confronté à d’autres formes de galères et du coup tu te remets en question. Tu relativises. Ça te forge. Comme on dit, « Dans la vie, il n’y a pas de défaite, il n’y a que des leçons à apprendre ». Tu ne peux pas perdre. T’accumules toujours de l’expérience, du savoir, des connaissances, des relations, forcément tu apprends quelque chose. Je me dis, avec le recul, « Pour le foot, tu as tout donné. Et tu n’as pas reçu, au niveau de ce que tu as donné en termes d’émotions positives ».

Tu es Français, d’origine sénégalaise. As-tu la double nationalité ?

Non, mais je cherche à l’avoir.

Tu aurais joué pour les Bleus ou pour les Lions de la Terranga ?

Ben je vais te dire la vérité, en fait, j’étais partagé. Je pense que c’est ce que beaucoup de joueurs pros éprouvent. Pour mon cas, j’ai vu une réalité sociale où tu as l’impression que la France a du mal à t’accepter. Pour moi, il y a une forme de racisme hypocrite, et ça tu le ressens. Tu te dis, « Je veux jouer pour représenter la France, mais ce que la France me renvoi, est-ce que je suis préparé ? » Tu joues pour ce pays, c’est comme si tu « remboursais une dette d’honneur » par rapport au parcours de tes parents. C’est même pas une question d’identité, qu’on rejette la France ou quoi que ce soit. Le modèle de n’importe qui, c’est ses parents. Tu te dis : « Mes parents, ils ont travaillé comme des chiens, ils ne viennent pas d’ici, ils ont subi pour leur famille. » Les gens ne le perçoivent pas comme ça et disent « Ouais, il renie la France… »

L’éternel problème des joueurs qui ont le choix entre deux sélections…ça peut provoquer des polémiques nationales dans certains cas.

Pour le cas de Fékir, c’est pas la même génération. C’est la deuxième ou troisième génération. C’est moins prononcé. Moi, je sais que mes parents viennent directement du bled. Ce qui est gênant, c’est que quand c’était Zidane, et pourtant il vient d’une génération plus prononcée, personne n’a rien dit. Mais les gens, de nos jours, avec les réseaux sociaux, la surenchère et tout, c’est un peu du n’importe quoi.

« Tu joues pour ce pays, c’est comme si tu « remboursais une dette d’honneur » par rapport au parcours de tes parents. C’est même pas une question d’identité »

Tu t’y retrouves dans la fameuse expression « génération black-blanc-beur » de l’époque ?

Tu sais ce qui me gêne aujourd’hui ? Des fois, des questions qui poussent à la réflexion ou à un débat même positif, il suffit de tourner un peu la mayonnaise et de mettre des moutons et des cons… Et c’est la meilleure manière de noyer le poisson.

Waw ! C’est quoi cette recette inédite « mouton-mayonnaise-poisson » ?

(rires) C’est immangeable ! Quand il y a quelque chose de tabou ou des sujets sensibles, la meilleure des manières de créer la merder, c’est de raconter tout et n’importe quoi et de laisser les gens surenchérir. Je ne m’y retrouve pas dans tous les débats publics, parce que ça n’a pas de sens en fait.

Est-ce que les polémiques et dérapages de personnes de notoriété publique tels Robert Ménard ou Nadine Morano retiennent ton attention ?

Quand tu te rends compte que c’est mis au même niveau que les problèmes de télé-réalité, t’as compris. Le pire, c’est qu’avec ça, ils arrivent à faire de la discussion. De la discussion pour la discussion. C’est ce que j’appelle vraiment « de la branlette ». Et du coup, ça fait sensation, les gens en parlent… Morano, elle dit quelque chose, par principe, c’est hyper bête. Si tu fais attention à la bêtise, c’est que t’es bête. Comme on dit, et c’était une punchline d’un grand de mon quartier : « Qui est le fou ? Le fou ? Celui qui suit le fou ? Ou celui qui s’en fout ? » T’y prêtes attention, c’est que ça t’a touché… Si personne n’y prêtait attention, ça passerait. Ce qui est compliqué, c’est pas ce qu’elle dit, parce que dans n’importe quel bar de France j’entends pire, le problème c’est : « Comment ça se fait, qu’elle ait accès à une telle exposition pour pouvoir dire ce genre de choses ? » C’est se poser les bonnes questions. C’est pas la personne qui dit ce truc-là qui me gêne, c’est la personne qui va la laisser monter sur un pupitre dire ça devant des personnes. Pour moi, c’est tout un autre cheminement. Nadine Morano, elle ne va pas prendre un fusil et tirer sur les gens, elle n’est pas méchante. Je ne pense pas qu’elle a les fonds pour investir dans telle guerre contre je-ne-sais-pas-qui donc pour moi, elle n’est pas dangereuse.

C’est aussi une réalité des plateaux TV. On voit souvent les rappeurs se faire allumer lorsqu’ils sont invités, notamment Nekfeu récemment ; si Sam’s était invité demain chez Ruquier, est-ce qu’il irait et comment se préparerait-il ?

J’irais dans le plus grand des calmes, le plus grands des naturels. Le problème des rappeurs c’est qu’on est cons, enfin, pas cons, mais on appréhende. Ce que je trouve dommage, dans les deux sens : Nekfeu, il n’est pas méchant, c’est un gars cool, il fait du rap, qu’est-ce que tu veux lui reprocher ? Son album, il est plutôt bon. Nekfeu, il ne gêne ni les rappeurs, ni les gens qui n’aiment pas le rap. Ce qui est compliqué, c’est toute la récupération qu’il y a autour et c’est ça qui créé des tensions et des débats. Lui, il arrive chez Ruquier, il vient, il présente son album. L’autre, c’est un mec qui n’est pas du (milieu) rap. Il veut analyser ce que fait Nekfeu. Je ne dis pas qu’il n’a pas tort sur toute la ligne, mais lui, quelle légitimité il a pour parler du rap en disant « Je suis pointu, j’écoute du rap, c’est de la violence sans violence… » ? Pourquoi, chez Ruquier, il n’y a pas de chroniqueur qui connaisse le rap comme musique à part entière ? D’un autre côté, Nekfeu, ce que j’ai trouvé dommage, et ça c’est à titre personnel, c’est que justement, il est plus à-même de pouvoir dire ce qu’il veut. Il ne faut pas se mentir, il est blanc, il rappe. Il est accepté. Je suis à la place de Nekfeu, en tant que Nekfeu, limite je lui dis : « Nique ta mère ! Qu’est-ce tu connais de la violence ? Qu’est-ce que tu connais de ma musique ? » Ce qu’il dit, c’est de la branlette, c’est pour faire croire que Nekfeu ne mériterait pas d’être sur le plateau de Ruquier. Tu sais, comment j’ai analysé les paroles de ce chroniqueur ? Pour moi, c’est le truc caractéristique du : « On n’est pas légitimes mais on écoute leur rap, on aime nous montrer des singes. Des singes qui vont dire des conneries. Regardez, c’est ça le rap ! Ça a un côté subversif, transgressif… » Ils ne comprennent pas l’essence du truc. Tout ce qui est des Niska, des Kaaris etc., nous, quand on a la culture rap, on sait dans quelle intention c’est fait. On comprend les subtilités, l’énergie… Eux, nan. « Waw ! Ça fait peur ! Il y a des Noirs qui bougent un peu partout ! Torses nus ! Waow ! » Ils aiment le folklorique.

Justement, aller à ce type d’émission ne participe pas à rentrer soi-même dans la gueule du loup ? Pourquoi les rappeurs ne s’y préparent-ils pas plus ?

Pour moi, Nekfeu, qu’il kiffe ! Il sort son album, il en vend pleins, il fait sa musique… On ne peut pas trop lui reprocher. Moi, à sa place, je le termine en pièce (le chroniqueur) ! Mais en lui parlant, comme il me parle normalement. Rien qu’en discutant. Je lui expliquerai que ce n’est pas contre lui, je lui poserais la question « Qu’est-ce que tu appelles de la vraie violence dans le rap puisque toi tu aimes le rap ? » Je le mets face à ses questions.

La musique et le rap en particulier doit-elle forcément être violente ?

Pas forcément. Et même, il y a plusieurs types de violence. Le problème, c’est aussi que les rappeurs, ils arrivent, soit ils font les guignols pour donner à boire et à manger, soit ils sont sur leur chaise et se pissent dessus, soit, ils arrivent en victime : dans tous les cas, tu perds ! C’est pas la chaise électrique, hein ! L’autre problème, quand ils invitent des rappeurs, ils les invitent parce qu’ils entendent le nom. Donc, ils essayent de cacher quelque chose. Le rap fait partie de la culture. Mais eux… Je me souviens de l’émission avec Lady Gaga où Zemmour avait dit : « Ça montre un peu une jeunesse… qui ne pense qu’à… » Elle avait répondu : « Oui, et alors ? Je parle pour ma jeunesse. Ma musique n’est pas faite pour quelqu’un d’autre… » Tout le monde l’applaudit, et Zemmour était comme un con. Elle ne s’est pas énervée, elle a répondu naturellement.

Ne penses-tu pas que l’atmosphère « plateau TV » dénature les propos que tu peux avoir dans ce genre de contexte ?

Ah ouiii ! Pour moi, la plupart des rappeurs ne sont pas préparés. Je ne comprends pas comment ça peut être tabou d’être rappeur. Les gens disent : « Non, je ne suis pas un rappeur, je suis un artiste » Pourquoi ? Ca fait plus beau ?

« Ils ne comprennent pas l’essence du truc. Tout ce qui est des Niska, des Kaaris etc., nous, quand on a la culture rap, on sait dans quelle intention c’est fait. On comprend les subtilités, l’énergie… Eux, nan. » Sam’s à propos des chroniqueurs chez Ruquier

Revenons au début de ta carrière dans le rap. Est-ce que c’est au moment où tu joues à Libourne que tu accélères ta professionnalisation ?

Ben en fait, petit à petit, je fais la rencontre de Philo de Bomayé. Je pose dans la compile Hostile 2006, le morceau « Ecliptic music ». J’avais fait la première partie du concert Indépendance Tour (NDLR : tournée nationale de Sinik, Tandem, L’Skadrille en 2005) et quelqu’un avait filmé. Philo était tombé sur la vidéo. Il m’avait contacté en me disant qu’il venait de sortir « Eternel recommencement » de Youssoupha, et m’avait demandé une démo. Tefa était en train de faire la compile Hostile 2006 ; il lui avait fait écouter, et Tefa avait kiffé ce morceau. Ils m’avaient fait venir à Paris pour que j’enregistre. Et ce qui est marrant, destins croisés, bien des années après, on s’est rendus compte que nos sœurs étaient à la fac avec Philo. On ne le savait même pas ! C’est un truc de fou ! Quand je fais ce morceau, je suis encore dans une autre réalité. Je fais d’autres choses… Je n’espère rien.

Tu ne vois pas ce morceau-là comme un tremplin possible au moment où tu le places sur cette compilation ?

Non, pourquoi ? Parce que de base, je ne m’enflamme pas. De deux, quand tu tombes sur une compile où il y a Soprano, Mac Tyer, Despo Rutti, Youssoupha… Tu ne te la racontes pas. Et surtout, c’est pas le single de la compile donc je me dis « Ne t’enflamme pas du tout ! » Je ne me mets pas à rêver pour rien. Je relativise grâce à mon parcours. Après ce morceau, je bossais sur un street album. En même temps, y’avait les tournées avec Youssoupha quand mon label était en train de se structurer. Donc c’était plus « donner de la force à Youssoupha »…

C’est les débuts de la structure Bomayé ?

Ouais, on commençait à se structurer. La carrière de Youssoupha a monté, donc ça nous a tirés vers le haut.

Cette rencontre avec Youssoupha, elle est essentielle non ?

Bien sûr qu’elle est essentielle ! Mais en termes d’enrichissement. Je ne me dis pas : « Si je n’avais pas rencontré Philo, je n’aurais jamais rien fait. » Non, parce que je faisais déjà.

Youss’ est un peu plus âgé que toi. Est-ce qu’il te prend sous son aile à ce moment-là ?

Ouais, il me prend sous son aile. Mais ils n’étaient pas non plus dans les « Fais comme-ci, fais comme-ça »… J’aime bien me mélanger mais aussi rester dans ma bulle. Même pour eux, c’était intéressant de voir comment j’évolue, comment je me débrouille et ma manière d’être autonome. Mais ils m’ont toujours vraiment conseillé. C’est comme une famille, comme un grand-frère qui te donne juste les conseils qu’il faut. Via eux, je voyais ce qui pouvait être fait, ce qui ne pouvait pas, c’est aussi des exemples.

Les allers-retours Bordeaux-Paris se font plus fréquents, tu prends le rap de plus en plus au sérieux ? Tu sens que tu t’y consacres plus qu’avant ?

Oui dans la mesure où j’y suis tout le temps, entre les concerts… Je me dis que tant que je suis dedans, il y a des possibilités, pourquoi ne pas le faire ? Je prends du plaisir, mais j’ai toujours ce truc de me dire « Ça marche, tant mieux, ça ne marche pas, tant pis ! »

Ton premier projet sort, en 2009, « Un nouveau jour, un nouveau billet »…

Ouais, c’est un street album que je produis moi-même. Je l’ai financé moi-même. Je sais qu’il faut que je fasse un premier projet pour prendre la température, mais bizarrement je sais déjà que ça ne va pas être le projet le plus abouti. Du coup, je me paye les clips et tout, c’est tranquille. Ça me permet de faire mes armes. Après, il y a eu la « Go fast mixtape », il y a eu des EP, et petit à petit tu sens l’évolution.

Tu te sens progresser toi-même ? Tu sens que tu parviens à te créer ton propre univers ?

Ah ouais, carrément ! De toute façon, tu ne peux pas faire un album aussi abouti quand t’es dans le rap, dans le cinéma, dans les histoires de rue… Il y avait des choses moins bien réalisées auparavant que dans cet album-là, mais ça m’a servi.

Est-ce qu’il y a une date, un évènement particulier ou bien un morceau référence, où tu as eu l’impression que tu avais franchi un palier ?

En fait, le morceau « Tetris », je sais qu’il a marqué les gens ! Le morceau « Gestlife » aussi, j’ai vu dans les retours des gens qu’ils ont été surpris parce qu’ils ne pensaient pas que je pouvais avoir autant de profondeur, de lyrics, de punch’… Il y a aussi « Je bloque ». Je l’avais fait pour la mixtape mais je ne savais pas où le mettre, donc je l’ai mis sur un EP. Là, les gens ont découvert quelque chose de profond, avec un clip bien ficelé. Les gens, et même moi, ont découvert une autre facette de Sam’s, je me sentais plus confortable. Je me suis rendu compte que c’était un melting pot de tout ce que je faisais avant.

Et c’est là que Bomayé te sert de clef de voûte, car tu profites à la fois du côté humain et de la partie business de l’aventure, non ?

Voilà, si. Je suis pris entre une relation humaine et une relation de business. Bomayé c’est un label structuré, ce n’est pas une major. Youssoupha tient le label. Des fois, tu essayes de faire ton trou, et des fois tu es soumis à des réalités de la musique. Tu ne peux pas faire tout ce que tu veux, tu ne peux pas avoir toute l’attention que tu veux. Mais d’un autre côté, il y a une relation que tu n’auras pas ailleurs. T’es pris entre plein de choses, mais c’est ce qui fait que c’est… vivant ! Comme partout, t’es pris entre la famille et le business. Mais c’est bien. Vu qu’à la base, ce sont des liens forts qui se sont créés, forcément ça ne peut que grandir plus vite.

Tu es dans le noyau dur depuis le début ?

Oui, y’a moi, S-Pi, Youssoupha, Philo et Lassana. Après, Ayna et Taïpan sont venus. Même si S-Pi, contractuellement parlant, n’est pas chez Bomayé.

Taïpan a eu des soucis après son passage au dernier Narvalow City Show, on avait vu les réseaux sociaux se déchainer suite à des propos polémiques notamment sur la gent féminine. Des menaces de plaintes avaient été rapportées. Tu peux nous donner des nouvelles ?

Ah ouais ? Je n’étais pas au courant. C’est Taïpan qui a… (il sourit) C’est un phénomène ! Moi, ce que je kiffe de Taïpan, c’est qu’il peut choquer les gens, mais lui, il est en mode : « Ah, j’ai fait une connerie ? Ah bon. Je trouve pas ! » Et c’est tellement honnête… C’est pas pour la provoc’ ! Je le trouve super fort son univers, son personnage. Je savais pas pour cette polémique, mais y’avait rien de calculer.

Et le Geste alors ?

Le Geste, c’est un état d’esprit. Gester, c’est comme schtroumpfer. Va demander à celui qui a inventé les Schtroumpfs d’expliquer le verbe !

C’est un délire commun assez fort et omniprésent…

C’est une attitude, comment on est, notre manière de réagir… rien n’est calculé.

« Comme partout, t’es pris entre la famille et le business. Mais c’est bien. Vu qu’à la base, ce sont des liens forts qui se sont créés, forcément ça ne peut que grandir plus vite. » Sam’s à propos de Bomayé

Parlons un peu de ton album. Céhashi est clairement l’architecte sonore principal du projet. Comment s’est-il construit musicalement ? Est-ce que Youss et les autres t’ont aidé à le réaliser et le penser, ou bien c’est toi et toi seul qui l’a maitrisé de A à Z ?

C’est parti de moi. Je me suis interdit d’interdire. Mon équipe, c’est Philo, Céhashi et Youss. Ils ne m’ont jamais rien imposé, c’est moi qui leur ai proposé mes idées. Des fois, c’est bien d’avoir des idées et des propositions extérieures parce que tu as la tête dans le guidon quand tu travailles sur un projet. Du début à la fin, ils m’ont fait confiance et ne m’ont rien imposé. C’est pour ça que je suis content. Avec Céhashi, c’est facile de travailler puisque musicalement, il va t’ouvrir des portes que t’aurais pas forcément vu ou que t’aurais pas voulu forcément exploré. La première fois qu’on a bossé ça ensemble, on est resté 3 jours où on a fait que parler ! Il enregistrait tout sur un disque enregistreur, il s’imprégnait de ce qu’on disait, et après, quand il bossait, il ressortait ces idées.

Il t’a suggéré des thèmes/textes aussi ?

Non…ouais… Des thèmes, il donnait des idées. Par exemple, le morceau FFF, c’est lui qui m’a suggéré l’idée. Avec Céhashi, c’est vraiment naturel, il est la matérialisation musicale de ce que j’ai écrit.

Lors de l’écoute médias organisé par Musicast, tu expliquais avoir construit cet album en trois parties. Peux-tu revenir sur la conception et la construction de « Dieu est grand » ?

Oui. En fait, c’est en trois axes. Une partie introspective, avec des flash-backs, où je raconte plein de choses vécues étant petit. Je pose ces éléments de compréhension où j’avais un certain état d’esprit. Ensuite, dans le deuxième axe, ça s’élargit, c’est ma manière de penser en plus large, par rapport au monde qui m’entoure. Et après, la troisième partie c’est plus le recul par rapport à ce qu’il m’est arrivé, mon évolution en termes de ressentis, état d’esprit et sentiments.

Tu utilises un langage adapté à chaque période…

(Il coupe) Exactement ! C’est comme si, moi, je m’étais pris, en face de moi, et que j’avais discuté avec moi en me remémorant des souvenirs oubliés et en m’analysant. C’est plus ou moins dans l’ordre chronologique de ma vie, mais c’est plus dans le ressenti que tu vas avoir une chronologie. Si tu matérialisais la chronologie, elle ne serait pas d’un point A à un point B, mais plus sous forme de cercle.

Prenons un exemple ; « Les 24 heures du banc » est un morceau qui plonge l’auditeur dans une période passée de ta vie. Quel travail de remémoration as-tu effectué et était-ce difficile à retranscrire sur papier ?

Ça ne fait plus partie de mon quotidien, mais quand je rentre chez moi au quartier, je le vois. Dans le quartier, t’es dans un genre de « vortex » où le temps passe hyper lentement, et hyper rapidement. T’as l’impression qu’il ne se passe rien, mais il se passe beaucoup de choses en fait. Ça fait partie de ma vie ce quartier, donc ça a été facile de replonger dedans. C’est pour ça que j’ai mis un passage de « La Haine » à la fin du morceau, parce que le film est en noir et blanc, et toute la journée, ça a l’air pesant, mais il se passe quand même des choses…et en même temps c’est une galère…c’est ça le quartier.

Saison 1 Episode 9 [S01EP09 ft. Gimenez E], titre phare de ton premier album, c’est LE titre qui marque un tournant dans ta vie et à l’écoute de l’album. Tu y évoques le rapport à la vie et donc à la mort, et la fuite du temps. Est-ce un thème préoccupant pour toi ?

Ce n’est pas quelque chose qui me préoccupe. Dans la vie de tous les jours, tu t’accroches à certaines choses où, avec du recul, tu relativises. Tu te poses des questions comme « Pourquoi j’ai passé autant de temps là-dessus ? Qu’est-ce qu’il me reste à faire ? Combien de temps ça me prendrait ? » Inconsciemment, tout le monde se pose ces questions. Ce sont des questions arrivées à un certain moment de ma vie, que je ne me posais pas du tout avant, par rapport à un certain évènement (NDLR : l’accident de la route qui aurait pu lui coûter la vie). Quand tu fais ton planning, forcément tu te réfères au temps, par rapport à ce à quoi tu aspires. C’est pour ça que la notion de temps est présente.

Cet évènement tragique qui aurait pu être dramatique a-t-il profondément bouleversé ton quotidien ? Ton rapport à la vie ? Tes projets, liens avec tes proches ?

Quand il y a le carton, je me dis « C’est mort ! ». Je te jure ! « Bon, fin. Rideau. » La voiture commence à faire des tonneaux… Tu te dis : « Qu’est-ce que tu veux espérer ? » J’ouvre les yeux, la voiture est à l’envers. Je sors de la voiture en catastrophe. Sur le coup, je n’ai pas ce recul. Je me dis « C’est casse-couilles ! Fais chier ! » Je rentre chez moi le soir, et je me dis : « J’ai rien. Y’a eu un carton mortel, j’ai rien. J’ai des potes qui sont morts pour moins que ça… » Tu ne te sens pas privilégié, mais tu te dis : « Regarde trou du cul, si tu prends le recul, tu te demandes pourquoi tu n’as pas eu certaines choses dans la vie et tu te poses la question…et maintenant, qu’est-ce tu dis ? Tu devais mourir, t’es pas mort…Alors ??! » Toutes les questions sont remontées. Je me dis que c’est le destin, mais tu prends conscience que demain, tu peux ne plus être là. Alors je me suis dit « Dans l’instant T, aujourd’hui, qu’est-ce que tu peux faire tant que tu es vivant ? Si c’est possible de le faire, fais-le ! » Dieu, ou le destin ou le mektoub, c’est plus fort et plus grand que toi. La preuve ! Là, tu te demandes simplement ce que tu peux et as envie d’apporter. Tu relativises sur ton rapport avec les gens, ta manière d’emmagasiner les choses, de réagir, tu te demandes quel est ton but en tant qu’humain… Tu positives plus. Je n’ai pas envie de m’attarder sur des trucs qui vont me casser les couilles ou qui vont m’énerver parce que si ça se trouve, demain je ne suis plus là. Plus jeune, j’étais plus primaire, je ne réfléchissais pas forcément à analyser, à apprécier des émotions.

As-tu vieilli d’un coup avec cet épisode ?

Non, parce qu’en vrai, j’ai vieilli très tôt. A 13/14 ans, quand tu as les flics qui débarquent chez toi pour une perquisition, ou quand un mec de ton quartier meurt d’une overdose… Tu vois des gens qui se piquent, des putes, des gens qui tirent… Tu vieillis plus vite du coup, tu vois ce que je veux dire ? Au contraire, cet évènement m’a rafraichit.

Il y a une dimension religieuse également dans ton projet, ne serait-ce que dans le titre « Dieu est grand ». Pour autant, on ne ressent pas de prosélytisme dans tes propos. Etais-tu religieux plus jeune ? Cet accident a-t-il eu également un impact sur ta foi ?

Plus jeune, j’étais religieux mais sans comprendre. C’était plus malheureusement vu comme une coutume, une appartenance à un groupe. La religion, ça m’a permis de me poser les bonnes questions par rapport à moi. Je n’ai pas voulu faire un album où je prétends apporter des réponses aux gens. Chacun a son vécu, sa spiritualité, des évènements dans sa propre vie. L’accident a changé ma vision parce que dans le Coran, il est écrit : « Il y a des signes pour ceux qui savent, il y a des signes pour ceux qui comprennent. » Cela explique que ceux qui sont égarés, nul ne peut les ramener. A travers ce truc-là, tu ne peux pas te permettre de juger quelqu’un pour ce qu’il va dire, ou ce qu’il va penser. Moi, quelqu’un qui va me dire qu’il ne croit en rien, je n’ai aucun problème avec lui parce que je suis personne et que je n’ai pas le droit de juger. Et je vois des trucs qui se passent qui étaient écrits, donc forcément ça me marque. Mon rapport a changé, oui, mais c’est plus dans la réflexion naturelle.

« Toutes les questions sont remontées. Je me dis que c’est le destin, mais tu prends conscience que demain, tu peux ne plus être là. Alors je me suis dit ‘’Dans l’instant T, aujourd’hui, qu’est-ce que tu peux faire tant que tu es vivant ? Si c’est possible de le faire, fais-le !’’ »

Nommer ton premier album ainsi, c’est quand même un symbole très fort.

Ben oui, parce que c’est du « rap de vie » que je fais ! Il s’est passé tous ces trucs-là dans ma vie, c’est un constat. Je suis petit. Je le dis dans le morceau « Je suis petit », je dis : « Je suis petit, j’aimerais me débattre, mais je suis petit » Ça signifie qu’il y a plein de choses auxquelles je veux réagir, mais il y a des choses ou des évènements supérieurs à moi.

Double question : Tu n’as pas peur d’exclure un public potentiel ? Et n’as-tu pas peur d’un autre côté de t’attirer les foudres des religieux qui estiment « que ne font pas bon ménage musique et islam » comme le rappait Medine ?

Comme je dis, moi, je ne mets pas Dieu dans ma musique. Dieu, il est dans ma vie. Et mon rap, c’est ma vie. Je ne me suis pas servi d’un album pour parler de Dieu. Mon album m’a servi à faire de la musique et parler de ma vie. Et, entre guillemets, les « religieux » n’ont pas le droit d’exclusivité sur leurs paroles.

Construire cet album en occultant la religion, c’était impensable du coup ?

Ben, dans ce cas-là j’exclurais une partie de ma vie ! C’est pour ça que dans l’album, c’est vraiment par bribes. Les gens qui sont athées peuvent comprendre. Avec Céhashi par exemple, on peut en discuter. Je ne suis pas venu dire « Dieu m’a sauvé… ». La preuve, après l’accident, je ne dis pas ça.

Qu’est-ce que tu répondrais aux détracteurs qui condamnent le fait de mêler musique et religion ?

Ils ont leurs raisons de condamner, ils n’ont pas les raisons de juger. A la fin, il n’y a qu’une personne qui va trancher. Personne ne peut se permettre. Ça peut ne pas leur plaire, je n’ai aucun problème avec ça. Ça ne sert à rien de le cacher, parce que je n’ai rien à cacher. Ça ne veut pas dire que je suis « meilleur ».

Un autre thème est abordé mais sans être vraiment traité, je veux parler du cinéma. Tu utilises beaucoup de story-telling et l’album est très visuel. Mais comment se fait-il que toi, jeune acteur, tu n’évoques pas plus concrètement le septième art qui semble être prépondérant dans ton quotidien ?

Je suis tout le temps dedans ! Je prépare une fiction par rapport à mon album. Mais justement, je trouvais ça balourd de dire « Je fais du cinéma, donc je fais un morceau sur le cinéma ». Du coup, c’est présent mais c’est pas présent. Comment c’est présent ? C’est quand t’écoutes « Les 24 heures du banc » ou « Saison 1 Episode 9 ». Je parle un peu de cinéma dans « 1000 morceaux » parce que ça fait partie de ma vie. J’ai toujours aimé le cinéma, et ça m’est tombé dessus comme ça. Je n’aurais jamais vu de quels moyens j’aurais pu avoir l’occasion d’en faire, c’est pas comme le foot ou le rap. Ça m’a donné encore plus l’envie de découvrir quelque chose dans lequel je ne connaissais rien.

Tu as commencé par faire du théâtre ?

Même pas ! Nous, les mecs de quartiers, on est des acteurs, on est des comédiens. En 2006, pendant les émeutes, ça brûlait un peu partout, mais notre quartier était le seul où ça ne brûlait aucune voiture. Les grands nous disaient, pour les affaires, « Si tu brûles des voitures, ça amène la police ». Du coup, il ne se passait rien de violent ! Un grand de chez nous avait un ami comédien qui nous avait parlé d’un concept de faire des vidéos, des courts-métrages, etc. Mais nous, on s’en foutait. Puis on a réfléchit à force de voir des reportages type « Envoyé spécial », on s’est dit : « Pourquoi, nous, ne pas nous mettre en scène directement ? » On est assez expressifs et lui aimait bien cette énergie. Donc on l’a fait comme ça, pour nous. Il nous a mis sur un site sur le Net, c’était l’époque des premières vidéos Youtube. Ça a commencé à faire un buzz, après Canal + sont venus et nous ont proposé de faire un film. La série s’appelait « En attendant demain ». Même eux, ils hallucinaient. Je me souviens de Bruno Gaccio qui me disait : « Il y a des gens qui payent des écoles de théâtre comme le Cours Florent, et vous, vous n’avez pas conscience que je vous propose de faire un truc sur Canal + ! » Même quand on a fait le film, on s’en foutait ! On était constamment en situation d’échec, on était bête, on espérait à peine palper 3 sous. Il y avait des comédiens qui venaient de Paris, dont Sabrina Ouazani, qui m’avait présenté son agent. Son agent m’a fait faire des castings, et ça a pris.

Tu as tourné dans combien de films jusqu’à présent ?

J’ai fait « Colt 45 », « Mohammed Dubois », « Les rayures du zèbre », « Qui vive » qui était sélectionné au festival de Cannes, la série « Les beaux mecs » sur France 2, plein de court-métrages… Je kiffe. Franchement, je kiffe. Le cinéma, c’est impressionnant. Se mettre dans la peau de quelqu’un… jouer, transmettre des émotions que tu récupères par rapport à un scénario donné. C’est spécial mais c’est fort.

Dans « Colt 45 », tu joues un peu ton propre rôle ?

Noooon !

Ton personnage est quand même un peu cliché, LE jeune de banlieue, black, dealer…

Ouais, ouais… La différence, c’est que c’est un film d’action. Il n’y a pas de connotation sociale. Si tu remarques comment je suis habillé, j’ai une chemise, j’ai un pantalon à pinces…

Tu es quand même super vénère !

Oui, je suis super vénère mais Fabrice Du Welz, le réalisateur, ne voulait pas qu’il y ait un côté trop cliché. Je ne suis pas habillé comme un gros bras « Ouesh ! Gros ! ». Je ne dirais pas « On va se la donner » au quartier, je dirais « Je vais te niquer ta mère ! », tu vois ce que je veux dire ?

Au final, t’es mort dans le film…

(Il sourit) Ouais haha, je suis mort dans le film ! Mais au final, c’est un discours de réalité, les Noirs meurent toujours en premiers dans les films ! Le seul qui a réussi, c’est Omar Sy dans « Intouchables », il n’est pas mort ! (Rires)

Avec le recul, tu kiffes revoir un film dans lequel tu as joué comme « Colt 45 » ?

Ouais, moi, je kiffe ! Lanvin, Joey Starr…tu te dis : « Waow ! T’es avec la crème quand même ! » C’est un film que j’aurais pu regarder le soir avec ma chicha et du Sprite. Ça fait plaisir. J’arrive à me voir comme si ce n’était pas moi et ça passe crème.

As-tu déjà rencontré des personnes du milieu qui ont mis en doute tes capacités à assumer cette double carrière entre musique et cinéma ?

Toujours ! Mais moi, je le sais avec le foot. J’ai tout donné et c’est pas pour autant que je suis devenu footballeur pro. Les gens ne savent pas ce que tu as en tête, ce que tu as envie de faire vraiment. Il n’y a que toi qui sais que tu as envie de faire vraiment. Le but, c’est de trouver sa vocation, pas ce pourquoi on est bons, c’est ce pourquoi on ressent l’envie d’être toujours créatif.

« Ouais haha, je suis mort dans le film ! Mais au final, c’est un discours de réalité, les Noirs meurent toujours en premiers dans les films ! Le seul qui a réussi, c’est Omar Sy dans « Intouchables », il n’est pas mort ! (Rires) »

Le fait que tu viennes du rap est-il un handicap, ou du moins mal perçu ?

Non. Ce qui est bien, c’est que les films ou séries ont pris parallèlement plus de buzz que mon rap. Beaucoup de gens me disent « Je t’ai connu dans En attendant demain, ah, tu rappes ? » ou « Ah, t’es comédien ? ». Parce que je ne suis pas du genre à dire : « Je fais ci, je fais-ça… ». Même des gens que je connais depuis longtemps, que je vois tous les jours m’ont dit : « J’ai vu un film, c’est toi ? » ou « j’ai vu un film, le mec a la même voix que toi » ! C’est ça qui est marrant.

Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la sortie ?

Ce que j’espère, si Dieu veut, c’est qu’il y ait un maximum de personnes qui l’apprécient et qui puissent y avoir accès. Qu’ils puissent au moins l’écouter et le comprendre un peu le thème, déjà ce sera une grannnnnde force. Qu’on puisse discuter dessus, ça, déjà, ça sera mon objectif premier. Parce que je sais que ce que j’ai donné, artistiquement parlant, j’ai aucune frustration par rapport à ça. Donc, la deuxième étape, c’est d’avoir un ressenti que les gens vont avoir de l’album et comment ils l’ont perçu, pour m’apprendre à être moi-même. Sur comment les gens voient ma manière de raconter les choses.

Quels projets, que ce soit ciné ou musique, à venir ?

J’ai plein d’idées ! J’ai un documentaire, un projet de fiction par rapport à l’album… J’aime beaucoup créer, donner des idées, proposer des concepts.

Pour finir, tu le places souvent dans tes chansons, tu nous expliques « Yéma » ?

C’est un gimmick ! Comme certains crient, d’autres vont dire « pute » comme Kaaris (rires).

Donc, comme le « Mollo bollo » de Tiers-Monde, tu ne souhaites pas expliquer la signification ?

Exactement ! Parce que si j’explique tout aussi… Peut-être qu’un jour je me lancerai dans une explication !

Dieu est grand : disponible depuis le 23 octobre.

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