Philadelphie est assurément une ville célèbre aux États-Unis : théâtre de la déclaration d’indépendance en 1776, capitale un temps donné, elle représente aujourd’hui le coeur de la cinquième aire urbaine du pays. Dans la culture populaire, Philadelphia, c’est en vrac : un film éponyme interprété par Tom Hanks, une célèbre montée de marches par Sylvester Stallone dans Rocky, les basketteurs Wilt Chamberlain, Julius Erving ou Allen Iverson, ou encore la famille Guggenheim. Mais en arrivant tout droit de Boston, il fallait que je me penche sur l’histoire de cette ville d’un point de vue hip-hop. Avant d’y poser un pied, j’essaie de me remémorer mon premier son rap issu de cette ville…

On est en 1995.

Je suis gamin et je fouine dans des cassettes empruntées à mes frangins. Je tombe sur l’une d’entre elles intitulée Radio Rap. Le programme est tentant. Le rap a la cote à l’époque. Je kiffe les premières écoutes, regarde les blazes, certains que je connais, d’autres non, quand un de mes frères attire mon attention sur un nom, ou plutôt deux : DJ Jazzy Jeff & The Fresh Prince. Puis me glisse « Le Fresh Prince, c’est le Prince de Bel-Air » . Will Smith ? Celui de la télé ? Lui-même. Instantanément, je fast-forwarde sur la chaîne hi-fi familiale pour écouter la star de l’époque. « Boom! Shake The Room », sorti aux USA en 1993,  me donne envie de bootyshaker, déjà. Avec le recul, je ne sais si c’est parce que je trouvais le son cool, ou si c’est parce qu’il était cool d’aimer Will Smith et son pote Jazz à l’époque, mais ce morceau m’est resté en tête. Sans le savoir, c’était mon premier contact avec le hip-hop de Philadelphie.

Pour les plus connoisseurs d’alors, Jeff et le Prince, c’était bien plus que ça. Avant le phénomène de mode « Le Prince de Bel-Air » porté par la chaîne NBC (ou Antenne 2 chez nous…) les deux compères lâchaient des pépites à travers tout le pays. En 1987, leur premier album Rock The House s’écoulait à plus de 300 000 exemplaires. Les mecs tournaient en live avec Public Enemy, Run DMC, LL Cool J ou encore  Eric B and Rakim. Surtout, on se régalait dans les clubs du coin des performances des Kings Of Spin, l’addition de DJ Jazzy Jeff et DJ Cash Money. Cash Money, pionnier du scratching, champion du monde DMC 1988, inventeur pour certains, vulgarisateur pour d’autres, du transformer scratch. Il était tellement au-dessus du lot, qu’il fût interdit de compétition DMC après son sacre pour laisser une chance aux autres DJ. À la fin des années 80, Philadelphie est ancrée dans le paysage hip-hop.

Cependant, l’histoire commence avant cela… Coincée entre New-York et Washington, Philadelphie, comme beaucoup de villes de l’Est, vit en grande partie sous l’influence culturelle de la Big Apple. Le hip-hop explose dans les rues de Harlem, du Bronx, de Brooklyn, et s’étend doucement à la fin des années 70 aux autres villes américaines. Dans la ville de l’amour éternel, c’est une femme qui répand la bonne parole. Lady B. Aujourd’hui le nom est souvent oublié. À l’époque c’est surtout la gent masculine qui porte la devise « peace, love, unity and having fun » et qu’on entend sur les radios.

Lady B, elle, prend le micro au milieu de tous ces hommes et gagne ses galons. Au gré d’un stage au sein de la radio WHAT, vers 18-19 ans, elle parvient à prendre l’antenne après avoir tanné son boss de la laisser passer du rap. On est en 1979, et les émissions de rap sont peu nombreuses en dehors de New-York. Encore mieux, elle s’improvise MC et enregistre, pour rigoler, « To The Beat Y’all » qui connait un succès retentissant. Non seulement elle fait partie des acteurs à avoir popularisé le hip-hop au-delà de NYC ou LA, mais elle fait figure de pionnier en tant que rappeuse, étant une des toutes premières MC du mouvement avec MC Sha Rock des Funky Four+1. En 1979, année de la sortie de Rapper’s Delight du Sugarhill Gang, elle n’était pas en retard, Lady B.

On peut certainement poser la question aujourd’hui : que seraient devenus les hip-hopeurs de Phillie sans sa présence sur les ondes ? Comme beaucoup, ils se seraient probablement essayés dans la jungle de New-York City : concurrence féroce, et risque de passer inaperçus… Grâce à Lady B sur WHAT, les DJ et MC ont alors leur haut-parleur local. Vers 1984, à l’époque de son nouveau show The Street Beat sur Power 99, elle pousse un certain Schoolly D à persister dans rap et le diffuse en masse. Au temps du hip-hop festif, parfois revendicatif,  le MC apporte un nouveau style : le gangsta rap.

Son « PSK,  What Does it Mean?  » annonce la couleur : verte. Le vert des Park Side Killas, son gang. Le son raconte un périple dans les rues de la ville : fanfaronnade, altercations à main armée, drogue, tout y est. En vendant des cassettes sous le manteau dans West Philadephia, puis en passant via les ondes radios, Schoolly D arrive finalement jusqu’aux oreilles d’un jeune homme que beaucoup considèrent comme le père du gansta rap : Ice-T. Seulement, encore aujourd’hui, Ice-T lui même dit avoir été influencé par Schooly D, pas l’inverse. La donne a changé, le rap n’est plus que fun et consciousness, il met aussi à l’affiche drogue, sexe, calibres et règlements de comptes. Ce qui donnera parfois dans une Amérique très puritaine, une image pour le moins néfaste du hip-hop. En 1996, Cool C, autre icône philadelphienne de la fin eighties joindra malheureusement la parole aux actes, en abattant une femme policier lors du braquage d’une banque, accompagné par le célèbre Steady B lors de son forfait. Depuis près de 20 ans, celui qui fût connu pour avoir chauffé les new-yorkais du Juice Crew de Marley Marl avec « Juice Crew Dis » se retrouve dans le couloir de la mort, son exécution par injection létale ayant été plusieurs fois suspendue.

Triste épisode que celui-ci. Pendant ce temps, d’autres leaders locaux émergent. Les activistes hip-hop sont nombreux à Philadelphie, et chacun aura sans doute ses préférences. Néanmoins, un groupe semble plaire au plus grand nombre, aux Etats-Unis, comme en France et Navarre : The Roots. Une des raisons du succès : les instruments ! Je fais partie de ceux qui considèrent la platine et la voix comme des instruments. Cependant The Roots apporte une touche nouvelle : Black Thought rappe sur la batterie de QuestLove. Une vraie batterie, pour un savant et délicieux mélange de rap et de jazz. Les éloges fusent, alors que les deux acolytes n’ont commencé qu’en posant dans la rue pour les quelques dollars des passants. Bientôt la réputation grandit, les portes s’ouvrent, Malik B vient les rejoindre. Puis Rahzel le rappeur beatboxer, puis des bassistes, claviers… on connaît la suite. Après un album passé ici un peu sous les radars (Organix, 1993), une invitation au Montreux Jazz Festival, Do You Want More?!!!??! , leur deuxième disque, explose à la face du hip-hop mondial fin 1994.

Certes les ponts entre jazz et hip-hop existaient avant The Roots. Les Watts Prophets, formés lors des émeutes de Watts (Los Angeles) et  souvent considérés comme les parents du hip-hop plaçaient leur spoken word engagé sur du jazz dès 1967. Oui, Herbie Hancock avait effectué des ponts entre les deux styles, Premier excellait dans le style et même Guru avait sorti le premier volet de ses Jazzmatazz en 1993.

Mais qui mieux que les Roots symbolisent ce mélange de jazz et de rap ?  Car après le succès de Do You Want More?!!!??! , le band ne s’arrête pas en chemin, comptant aujourd’hui plus de 10 albums studios. Depuis plus de 20 ans la présence de leurs instrumentistes sur scène fait recette. Au passage Questlove découvre la chanteuse Jill Scott, qui co-écrit et enregistre le somptueux  » You Got Me  » (remplacée pour la version finale par Erykah Badu sur insistance de la maison de disque), il produit des albums de Common, et Rahzel devient une boîte à rythme humaine en plus d’être un excellent rappeur… entre autres.

On se dirige doucement vers la fin des années 90, et  si les producteurs de renom commencent à se faire plus rares,  les MC’s philadelphiens sont bien présents. On perpétue notamment  la tradition des rappeuses dans la plus grande ville de Pennsylvanie. Bahamadia, malheureusement moins reconnue aujourd’hui, sort l’excellentissime   » Uknowhowwedu  » sur son album Kollage (1996). Ça sent le boom bap, l’underground. Bahamadia c’est un peu Jeru The Damaja version rappeuse, certainement que les productions GangStarr que les deux partagent ne sont pas étrangères à cette impression. Dans un style différent, moins jazzy , voire souvent R&B, Eve devient la première femme signée sur Ruff Ryders et explose les charts (1999).

De cette période, on n’omettra pas non plus de rappeler l’histoire d’un jeune rappeur issu des quartiers difficiles du sud de la ville: Beanie Sigel. Aujourd’hui fort d’une quinzaine d’années de carrière, comme tous les autres il commence en rappant local, puis fait ses premières apparitions reconnues sur les mixtapes de DJ Clue. Petit à petit, on se fait écho de son talent, et il est signé par Jay-Z sur Roc-A-Fella, dont il devient une des têtes d’affiches. Brouillés par la suite puis rabibochés en 2015, les deux sont alors les meilleurs amis du monde. Coqueluche des grands producteurs du moment (Kanye West, Just Blaze, Rockwilder…) Sigel passe sur toutes les radios et finit quelques années plus tard avec plus de deux millions d’abums vendus. Il aurait été difficile de ne pas le citer parmi les acteurs majeurs dans l’est de la Pennsylvanie. Pour se remémorrer ses sons, quoi de mieux qu’une collaboration avec Hova et Freeway. Freeway, son pote de Phillie, rencontré en rappant dans les clubs de la ville, et qui fût lui aussi signé chez Roc-a-Fella grâce à l’insistance de Sigel. C’est beau l’amour.

Dans cette fusion de genres au travers des années, il est difficile de citer un courant philadelphien dominant. Effectivement ça résonne plutôt East Coast, mais tantôt jazz, tantôt boom-bap, à l’occasion un peu R&B, voire parfois un peu plus édulcoré ou calibré MTV, quand on pense à certains sons de Beanie Sigel par exemple.

Mais s’il est bien une mouvance qu’on ne peut qualifier d’édulcorée ou taillée pour les mass media, c’est bien celle représentée par Jedi Mind Tricks. Créé au milieu des années 90, le groupe au départ composé de Vinnie Paz et Jus Allah, puis du beatmaker Stoupe, connaît le succès avec des intrus aux relents guerriers. Utilisation du lexique de la violence, analogie avec les périodes antiques, moyen-âgeuses, références bibliques, coraniques, sont les outils qu’usent JMT pour débiter leurs rimes, vider leur sac, dénoncer le néant dans lequel ils ont grandi, dans les rues de Clifton Heights pour Vinnie, ou de Camden, en proche banlieue pour Jus Allah.

Le culte que voue Vinnie Paz au Heavy Metal, sa naissance en Italie, son enfance catholique et sa vie d’adulte en tant que musulman américain sont autant de thèmes qui viennent alimenter la richesse et la véhémence de ses lyrics, lui qui est probablement le plus connu des membres du groupe.  En 1998, c’est sous son impulsion que se crée le crew Army Of The Pharaohs, associations de rappeurs et producteurs de la côte Est, principalement de New-York, Boston (7L & Esoteric…) ou Philadelphie (dont Bahamadia, OuterSpace…). Chaque sortie de l’une (Jedi Mind) ou l’autre (AOTP) des entités, est un petit évènement dans le monde du hip-hop indépendant américain. Et l’arrivée récente de The Thief And The Fallen ne déroge pas à la règle, pour ce qui est déjà le huitième album sorti sous l’emblème JMT.

On pourrait continuer longtemps à dresser les portraits des acteurs reconnus de cette scène : High & Mighty (et Smut Peddlers), et leur amour pour le sport américain,  Hezekiah et le majestueux Hurry Up and Wait, Meek Mill, qui vend à foison son son un poil formaté aux côtés de Rick Ross.

Sans oublier Kurupt qui est né ici (mais son père est né là-bas) mais qui évoluera beaucoup à Los Angeles dans son rôle de vice-président de Death Row Records. De cette double culture sortira un très bon Kuruption! ,  album concept 2-en-1 avec une face West Coast, et une face East Coast. On pourrait évoquer nos préférences, creuser encore et encore. Citer les jeunes loups Gilbere Forte ou Chynna, la rappeuse de chez ASAP Mob.

Comme la relève est là, on pourrait effectivement continuer longtemps. Car cette ville regorge de talents et respire cette musique que l’on chérit tant. Mais il nous faut déjà repartir, Minneapolis nous attend. On vous laisse avec la dernière mascotte du coin, un dénommé Asaad, et sa mixtape Flowers 2, avec la présence notable de Ab-Soul.

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