Stéphanie Macaigne, le bitume avec un pinceau | Rencontre

C’est dans un café du 20ème arrondissement de la capitale que la discussion a eu lieu. Ou plutôt commencé seulement, car Stéphanie n’est pas avare en bons mots et a donné avec enthousiasme, sans compter son temps, des réponses détaillées aux interrogations du Bon Son. Peintre émérite, déjà identifiée par de nombreuses personnalités de l’industrie de la musique, elle se situe à la croisée de la scène rap (français, US, turc et allemand notamment), du milieu des beaux arts, et de la culture germanophile. Petit à petit, Stéphanie a trouvé sa place, en même temps qu’elle a créé un personnage unique dans le paysage du hip-hop français : elle est LA peintre du rap français. Plus d’une heure de questions / réponses, et nous n’étions pas à la moitié de notre échange. La discussion s’est donc terminée, deux jours plus tard, dans un autre bar du quartier Buzenval. Une deuxième heure de bavardages à base de touches d’acrylique, d’allers-retours en RER et de voyage à Istanbul, et surtout de hip-hop non stop. 

LBS : Tu es originaire de Picardie. Tu peux nous revenir un peu sur ta jeunesse dans la région ? 

SM : J’habitais pas à St Quentin même, dans un village à vingt minutes. C’est quand même important dans le sens où il n’y a pas trop de transport. Tu es vraiment obligé de te balader avec tes parents quand tu te balades quelque part, ou alors il faut avoir le permis. Ou alors tu y vas à vélo. On marchait pas mal en fait au final. Je faisais beaucoup de sport quand j’étais jeune, j’étais dans un club de natation. Donc je fais mon collège dans mon village, et mon lycée à St Quentin. En parallèle du collège, j’allais dans l’école d’arts de St Quentin. 

Quand est-ce que tu te lances dans le Peinture Game ? 

SM : Ben, en fait, depuis que je suis toute petite. Je dessine tout le temps, c’est vraiment le truc que j’aime bien faire, que j’ai toujours aimé faire. Mes parents m’ont toujours encouragé à faire plein de trucs. S’ils me voyaient en train de peindre, ils m’achetaient une petite palette. Dès toute petite, je faisais de l’aquarelle, je dessinais les arbres de mon jardin. Je ne sais pas, dès 8, 9, 10 ans. Je dessinais, et je prenais tout le temps des notes. 

Quel genre de notes ? 

SM : Ben franchement, j’adorais apprendre des trucs. Je me mettais des trucs en tête, tout ce que je pouvais apprendre, par exemple les capitales des pays. Ou alors je prenais des notes sur des livres que j’essayais de comprendre. 

Comment ça s’est passé pour toi : est-ce que tu t’es lancée par étapes, progressivement, ou est-ce que tu as directement tâtonné tous types de crayons et pinceaux ?

SM : J’ai forcément commencé par les crayons de bois. 

Je suis team crayon de bois aussi. 

SM : Ah yes ! Team crayon de bois. En plus, il y a mille synonymes ; crayon gris, crayon à papier, crayon de bois, crayon mine… C’est le truc qui a le plus de synonymes. Et en plus les gens ne comprennent pas. De vrais chocs culturels. Bref. Donc je commence comme ça, avec des choses comme le fusain. Il faut dire aussi que ma mère était instit et que je l’ai toujours vue découper, dessiner, construire du matériel pour sa classe. C’est elle qui m’a acheté mes premiers fusains, au grand dam de mon père parce que le fusain ça en fout partout. Pastels aussi, parce que j’ai commencé à l’École Quentin de la Tour à St Quentin, et en fait Quentin de la Tour c’est un pastelliste. C’est THE pastelliste, vraiment c’est notre Dieu là-bas, il y a le musée, l’école porte son nom, il y a une statue dans la ville… Et puis de l’aquarelle aussi parce que c’est des trucs assez petits, des petites palettes, c’est de la peinture à l’eau donc c’est assez facile à manier. J’ai pas mal rempli mes carnets avec de l’aquarelle. Après, dans cette école de dessin-là, on a appris plein d’autres techniques ; on peignait pas mal avec de l’acrylique, on a essayé un peu de peinture à l’huile mais la peinture à l’huile dans un atelier avec plusieurs jeunes, c’était pas la technique privilégiée puisqu’il y a beaucoup de solvant, on a fait de la sculpture, on a fait de la gravure… Mais paradoxalement, c’est pas ça qui m’a fait passer à l’acrylique. 

Je te coupe avant que tu enchaînes. A quel moment tu prends conscience que tu es douée, et qu’est-ce qui fait que tu t’inscris à l’école d’art ? 

SM : Franchement, je pense que c’est mes parents qui vont le voir, parce que j’étais vraiment jeune à l’époque, j’étais au début du collège. J’y allais une ou deux fois par semaine. Il y avait vraiment deux ou trois profs emblématiques que tu avais en gravissant les échelons dans l’école. C’était cool parce que tu pouvais peindre sur toile, tu pouvais peindre sur des grands format, des trucs que tu pouvais pas faire à la maison. 

Quand tu es dans cette école, est-ce que tu te projettes déjà pour en faire ton métier ?

SM : En fait, j’ai jamais pensé en faire officiellement mon métier. A l’époque, quand je faisais mon choix d’orientation, il fallait étudier des trucs classiques pour être sûr de… Je ne savais même pas que peindre c’était un métier ! Vraiment. Surtout qu’on parle d’une époque où, bien sûr les réseaux sociaux, ça avait commencé mais c’était pas ce que c’est maintenant, c’était pas la vitrine pour des artistes, tu vois ? Donc au final, tu n’avais pas ce côté « Ouais je peux faire ça ». 

Même les profs ne vous orientent pas vers une carrière d’artiste peintre ?

SM : Ils nous disaient qu’on pourrait être profs d’arts plastiques ! Mais moi je ne voulais pas être prof d’arts plastiques. Gros respect aux profs d’arts plastiques au passage ! En termes de débouchés, on avait vraiment l’impression que si on étudiait ça, on serait profs. Dis-toi que, vu qu’Internet n’était pas encore non plus hyper développé, tout ce qui était métiers du dessin virtuel, de la 3D, de la conception, de l’animation, tout ça, pour nous en tout cas, ça n’existait pas. Ça limite beaucoup. Et puis moi en plus j’avais vraiment cette image des peintres classiques donc pour moi ça n’avait rien à voir avec ma vie quotidienne. Et surtout, je lisais beaucoup de philosophie. C’était une de mes passions absolues au lycée. 

“Vu que Internet n’était pas encore non plus hyper développé, tout ce qui était métiers du dessin virtuel, de la 3D, de la conception, de l’animation, tout ça, pour nous en tout cas, ça n’existait pas.”

Donc après le lycée, tu arrives en fac de philo ? 

SM : Non ! J’ai un prof qui me dit “Tu dois aller en prépa littéraire”. Ils me disent que c’est corsé, et moi j’aime le challenge. J’ai fait ma valise, je suis partie en internat à Louis Le Grand. C’est un monde particulier. Les gens qui y sont, ont un vrai background de culture ciné, culture littéraire, culture de tout. Et moi j’arrivais avec les petits trucs que je m’étais constitués moi-même et ça suffisait pas, j’avais pas les refs (rires). C’est dur quand tu connais pas. C’est exigeant aussi intellectuellement parlant. 

Est-ce qu’à ce moment tu te destines à une carrière de prof ? 

SM : Non, moi j’ai toujours pas d’idée d’orientation. J’en ai jamais eu et encore à l’heure actuelle, j’ai pas de vocation. Et c’est un truc dur à dire dans le monde des profs, parce que dire que t’as pas la vocation, c’est comme dire que t’as un gosse mais que tu l’aimes pas (rires). Alors que c’est pas ça, moi j’estime faire mon métier de la meilleure façon possible et d’être très sérieuse dans ce que je fais, et d’aimer faire ça. Dans ce côté vocation, il y a ce côté sacerdotal, tu es « appelé ». Moi, on m’a pas appelé pour faire ça (rires) ! Mais bon, écoute, à force de pas savoir ce que je voulais faire, donc prépa littéraire trois ans, spé philo et allemand. Et après, j’ai fait un master en Histoire des idées à la Sorbonne. Et je suis partie en Allemagne. 

Tu continues de peindre pendant toutes ces années d’étude ? 

SM : Peindre, non. Mais dessiner oui ! J’ai jamais arrêté de dessiner. Après, de manière beaucoup plus modeste, avec moins de temps, moins de matériel. Mais j’adorais dessiner dans les cafés. Pendant toutes mes années d’étude j’étais dans les cafés, je dessinais les gens, une scène d’un bouquin que j’étais en train de lire… Du coup c’était aussi très rattaché à ce que je lisais. Et donc du coup voilà, je suis parti en Allemagne, comme j’avais fait allemand à l’école, jusqu’en master, j’avais postulé à un poste d’assistante de français. En gros j’étais prof de français dans une école à côté de Bielefeld. C’était un lycée, avec des élèves très sympathiques avec qui j’ai toujours des contacts. J’ai adoré faire ça, j’ai appris plein de trucs. Quand je reviens, je parle mieux allemand. Je suis rentré, j’ai préparé le concours pendant un an, j’ai passé le concours et je l’ai eu, l’agrégation d’allemand. Et voilà, j’étais prof ! 

Là, on est en quelle année ? Tu deviens prof sur Paris ? 

SM : 2013-2014. Je suis pas à Paris, je fais mon stage à Gonesse dans le 95. Ma tutrice, c’est une peintre autrichienne, assez installée dans le milieu de l’art en Autriche. A cette époque, j’étais dans ma période où je faisais des collages. 

Dans la rue ? 

SM : Non, non, chez moi. Donc je travaillais avec de la photo ou avec des collages de peintures que moi j’avais faites. J’avais de longues discussions avec cette peintre dans son atelier qui était dans le 20ème. Ça a été un peu ma rencontre avec l’art abstrait. Elle collaborait avec des marques de haute couture, elle avait fait un peu de colorimétrie… C’est inspirant. Je valide mon stage, je vois mon contrat qui arrive, c’est marqué “date de fin de contrat 2999”. Ça m’a choquée, là tu comprends que tu es engagée dans quelque chose. Je suis affectée loin de chez moi, j’avais 4 heures de transport par jour. Le contexte c’est ça : j’ai moins de perspectives parce que là je viens de commencer un truc qui me prend beaucoup de temps. J’ai beaucoup de trajet donc ma vie je la passe dans le RER D. Et du coup, j’écoute de la musique, j’écoute beaucoup de musique, donc là ça commence un petit peu à me travailler. Et en fait, c’est ça qui va me sauver, c’est-à-dire que c’est la musique qui a pris la plus grosse part dans ma vie. Musique-peinture en même temps mais j’avais pas forcément lié les deux à la base. Et là je pars. Où ? A Istanbul ! Il se trouvait que je parlais turc parce qu’en parallèle de ma prépa j’avais commencé à apprendre le turc, parce que j’adorais la littérature turque, le cinéma, la culture me plaisaient beaucoup. J’ai enseigné au Lycée Français d’Istanbul, le lycée Pierre Loti, en tant que professeure d’allemand. Et, en étant là-bas, je continue à peindre et là j’ai rencontré le milieu des peintres stambouliotes. C’est une ville énormissime mais paradoxalement petite. Je ne sais pas comment c’est possible, mais tout le monde connaît tout le monde ! Parce que tout le monde parle à tout le monde aussi, c’est ça le truc. Et donc le centre d’Istanbul, tu croises tout le temps les mêmes personnes. C’est comme ça en fait. Du coup je découvre le milieu des peintres, je les vois peindre sur d’énormes toiles et vraiment, là, j’avais des envies de grandeur, je voulais peindre avec plus de matière, ça demande d’avoir de la place et donc ça c’est Istanbul qui me l’a donnée. Et puis aussi en termes de mentalité, parce que j’avais tous mes amis peintres et mes amis qui n’étaient pas dans le milieu, qui me poussaient parce qu’en Turquie la mentalité c’est “Tu veux faire un truc ? Bah fais-le ! Qu’est-ce que t’attends ?” Si tu peux faire quelque chose tout de suite, pourquoi attendre, même une semaine pour le faire. On était assis souvent dans un café, un café de fous, c’est mythique, fondé par un photographe qui s’appelle Ara Guler, qui est un des photographes les plus importants de la photographie en noir et blanc d’Istanbul. Il vivait encore à l’époque, et il était tout le temps dans son café donc t’étais dans le café avec Ara Guler, avec ses photographies au mur. C’est une ambiance, la ville est habitée par l’Histoire, les artistes sont dans la rue, ils côtoient tout le monde. 

“Et en fait, c’est ça qui va me sauver, c’est-à-dire que c’est la musique qui a pris la plus grosse part dans ma vie. Musique-peinture en même temps mais j’avais pas forcément lié les deux à la base.” 

Bref, on était dans ce café, et mes potes me disent “Mais maintenant tu vas faire quoi avec tous tes dessins ? Parce que là tu encombres ton appart ! Fais une expo ! Il te faut quoi ?” Et là moi j’étais confrontée à cette question. “Ben pas grand chose en fait ! Un lieu ?” A Istanbul, il y a beaucoup moins d’administratif et donc plus de libertés. Et du coup voilà, ils m’ont trouvé un lieu. Il fallait encadrer parce que je peignais sur papier à l’époque. Et moi, j’ai en tête les budgets et les process que t’as ici. Ils m’ont dit “Ben regarde là, en face, il y a un mec là il a une boutique d’encadrement. Viens, on va lui demander.” T’entres dans une boutique en Turquie, sur le moment tu négocies le prix, ceci, cela, le mec te dit “OK tu peux me les apporter demain ?” Mon ami peintre me dit “Ecoute je passe tout à l’heure ce soir, je t’amène un autre peintre d’Istanbul qui a vraiment une bonne expertise, il va t’aider à choisir quels dessins tu vas exposer.” Le soir-même, je me revois, on fait une espèce de soirée où je présente mes œuvres à un groupe de peintres stambouliotes. C’est avec eux que j’ai sélectionnée les œuvres à exposer lors de ma première exposition.

Les dessins n’ont pas de thème en particulier ? 

SM : Si. A Istanbul, je peins les gens dans la rue. Et aussi, j’avais des connaissances dans le milieu de la street photographie. Je suivais de très près leur travail qui m’inspirait beaucoup. Je peignais un mélange d’encre et de peinture, encore beaucoup d’aquarelle mais déjà un petit peu d’acrylique. C’était des trucs assez chaotiques, à l’image de la ville. Des scènes de rue et des gens. Et donc j’ai fait ma première “vraie” exposition au consulat français. On a tout fait nous-mêmes : l’accrochage, le décrochage… Ils pouvaient nous aider mais nous on voulait aussi tout apprendre. Une de mes potes faisait des études de graphisme dans une université à Istanbul, elle m’a fait l’affiche. On a fait un petit flyer. On a imprimé le jour de l’expo les dernières affiches tellement on était pas organisés. Il fallait tout découvrir. Et donc on a fait une soirée en one-shot. Les gens venaient, buvaient, mangeaient, regardaient les peintures, une des mes collègues était prof d’anglais et DJ du coup elle avait fait le son… Ça a été fou ! C’était vraiment un déclic ! D’un seul coup tu avais plein de milieux qui se retrouvaient en un endroit: le milieu de mes collègues, des expats, mes potes barmen à Istanbul, le milieu des peintres, mes élèves… Il y avait des français, des turcs, des gens qui avaient vu juste des affiches… 

Tu mettais en vente des œuvres déjà ? Ou c’était la première fois ? 

SM : Ouais, exactement. J’avais une quarantaine d’œuvres. Elles ont la plupart été vendues pendant l’évènement. 

Tu es restée combien de temps là-bas et c’était en quelle année ? 

SM : Je suis resté qu’un an, parce que pour des raisons personnelles il a fallu que je revienne ici. Je suis rentrée et la suite c’est retour au RER, musique, rap, pochettes. Je passe ma vie à scroller, et je vois des pochettes à longueur de journée. Je me dis qu’il faut absolument que je fasse un truc parce qu’il y en a vraiment de belles pochettes et je vois qu’il y a une évolution. Quand moi j’ai commencé à écouter du rap, c’était pas ce genre de pochettes. 

C’était quels artistes du coup ? 

SM : Au collège. Booba, Rohff, LIM, Sefyu, Sniper en rap français … Mais bon bref, un jour, c’est complètement improbable mais j’étais avec le Youtubeur Loïc Reviews, on écoutait du son. Je lui ai montré un collage que j’avais fait récemment, et tous les deux on se regarde et on se dit “Eh mais y’a une ambiance un peu pochette UMLA !” On fait un petit Photoshop pour que le fond ait la bonne couleur, on aime bien et je poste ça sur Instagram. Ce jour-là je rentre chez moi et je me dis “En peinture ce serait un truc de ouf !” Je prends la pochette d’Aya Nakamura, l’album venait de sortir ou allait sortir, il s’appelait NAKAMURA, et je teste un truc parce que je voulais un truc un peu à la Mondrian, avec des formes géométriques. Ça rend pas comme je veux, je retente autrement. en plus j’avais pas forcément le bon matériel pour faire de la géométrie. Je pars en Turquie hyper frustrée, j’attends de revenir et quand je reviens, directement, le soir, j’ai même pas défait mes valises et j’ai commencé à peindre. Et après j’ai posté ça sur les réseaux, c’était la première de la « série », enfin moi je savais pas que ça allait être une série mais ça me faisait kiffer. Je crois que dans la foulée j’avais fait Prince Waly aussi. 

Fin 2018 c’est ça ? 

SM : Ouais, exactement.

Tu fais aussi les typo en peinture ? 

SM : Alors non, je les faisais pas en peinture parce qu’en fait ce que j’aimais c’était un peu le contraste entre le digital hyper net et le style, qui était vachement plus abstrait que maintenant. Je me disais “Pour reconnaître, il faut au moins qu’il y ait un bon équilibre”. 

Et donc ensuite tu scannes ? 

SM : Je scanne même pas, je prends en photo avec l’iPhone. Au final, moi je l’ai su après, scanner de la peinture c’est pas facile, surtout quand t’as du relief. C’est une des problématiques que j’ai eu après quand j’ai voulu scanner pour faire des print. Du coup c’est tout un process, c’est pour ça que je travaille avec le labo Dupon-Phidap dans le 18ème. Il y a certaines peintures pour lesquelles on ne peut pas scanner, on est toujours obligés de passer par de la photo. A cause du relief, et parfois même les couleurs, des pigments que j’utilise parce que typiquement des dorés ou même du blanc, le scan ne te permet pas facilement de voir les reliefs des choses. Maintenant on sait lesquels on scanne, lesquels on prend en photo. (Elle retrouve ses photos de peintures dans son smartphone) Tu vois, regarde, c’était beaucoup plus abstrait, tu vois la pochette de Polak ? Alors, après, le Pompe EP, Le Motif & Junior Alaprod. C’était pas mes toutes premières pochettes officielles, parce que j’en avais déjà fait d’autres, mais Le Motif & Junior m’avaient contacté pour faire la pochette du Rupture EP qui était un EP très sympathique, y’avait 5 ou 6 sons, produit par toute la bande du Sommet. 

Donc ça c’est pour ceux qui te contactent. Mais comment tu expliques que l’on retrouve Aya Nakamura, PLK ou Prince Waly dans tes premières pochettes ? 

SM : Parce que c’était ce que j’écoutais à l’époque tout simplement. Et puis aussi parce que la pochette, visuellement, elle parle. Quand je postais, j’avais les retours des gens et au final j’ai connu plein de monde grâce à ça. Par exemple, David Lachapelle. Un matin je me réveille et je vois les notifs de David Lachapelle qui commente “Je montre ton travail à tous mes potes et ils adorent”. Il a l’air hyper accessible et hyper cool. Playboi Carti aussi, il m’a DM pour me dire qu’il adorait mon travail. Et d’autres ont suivi. 

David Lachapelle, c’est le premier tremplin dans cette nouvelle aventure, dans ton début de carrière ? 

SM : Ouais, on va dire ça ouais. Exactement. 

Est-ce qu’il y a un moment où tu prends conscience de ton créneau et décides de te lancer ?

SM : J’ai vu ça comme une série au final, dès le premier. On est en 2022, et tout ce qui est retravail de pochettes, digital, analogique, manuel, on voit ça assez souvent sur Instagram. A l’époque, je n’avais jamais vu ça. J’avais l’impression de faire un truc qu’on ne voyait pas ailleurs. Je me suis dit « Ça me correspond bien, c’est ce que j’ai envie de faire, ça m’inspire”. J’avais perdu l’inspiration en perdant Istanbul. Ça a vraiment été une espèce de refuge, c’est ça qui me motivait à rentrer chez moi, j’avais ça dans la tête toute la journée. 

A quelle fréquence est-ce que tu peins à ce moment-là ? 

SM : Comme c’était des petits formats sur papier, honnêtement j’en peignais au moins une par jour. J’étais vraiment hyperactive, je peignais presque trop, je dormais peu mais avec le recul j’adore vraiment cette période.

Est-ce que progressivement tu jettes un œil au travail de ceux qui ont déjà lié le rap à la peinture ? 

SM : Bah la peinture avec le rap, il y a. Enfin, déjà rien que le graff… Après la peinture acrylique, avec un style un peu impressionniste et du coup plus classique, à l’époque moi je voyais pas. 

Est-ce que tu vas digger pour vérifier si tu es une pionnière en la matière ? 

SM : Alors je n’ai pas cherché pour savoir exactement. Dans tous les cas, moi, Instagram je m’en sers pour suivre des artistes. Je suis les hashtags qui sont en rapport avec le rap et la peinture donc au final je vois très bien s’il y a quelque chose… C’est ça qui m’inspirait aussi, parce que je retrouvais pas la patte que j’avais ailleurs. Maintenant ça s’est énormément développé, il y a plein de gens qui font de la peinture sur des albums de rap. En tout cas en fin 2018… 

Pionnière ! 

SM : (rires) Disons dans le doute que c’était pas courant ! 

Est-ce que tu as commencé à ouvrir tes peintures, pour une raison ou pour une autre, à des artistes en dehors de tes goûts ? On peut penser à des collabs, à l’accélération de ta notoriété, l’élargissement de ta communauté, des demandes entrantes etc. 

SM : Non, non. Honnêtement je ne suis pas une personne qui arrive à faire ça. J’arrive vraiment pas à faire un truc que j’aime pas faire. Des fois, j’aimerais bien pouvoir le faire. Des fois, je me dis « Ca je sais, stratégiquement… » mais en fait je n’y arrive pas. Il y a des gens qui vont dire « Tu vois, avec ce format-là tu pourrais… » et en fait ça me correspondait pas juste en termes de personnalité, c’était pas moi. Et en fait jusqu’à présent, c’est un des trucs que moi j’ai remarqué, c’est-à-dire que les gens avec qui j’ai pu travailler et les choses que j’ai faites depuis, j’ai jamais regretté et j’ai rencontré les meilleures personnes parce que c’est vraiment des endroits où je devais être à ce moment-là. J’ai choisi d’être là et je sentais qu’il fallait que je sois là. Il y a un peu d’instinct, d’intuition. 

Est-ce que tu te développes sur le web principalement sur Instagram ? 

SM : J’ai un site à côté mais la plupart du temps via Instagram. Par le partage des gens, des rappeurs, etc. Jusqu’à ce qu’à un moment je sois invitée par Yard et Konbini pour une interview en Décembre 2018. 

Est-ce que tu refuses des commandes ? 

SM : Y’a des trucs que je refuse. Des fois j’ai pas le temps. Des fois ça me correspond pas… 

Donc là on arrive progressivement en 2019. 

SM : En mai 2019 j’ai annoncé l’expo. 28 juin 2019. Du coup je me retrouve avec pas mal de peintures autour de moi dans mon appart. Pour être vraiment dans l’ambiance, il y avait des soirs où je partais en studio. J’avais des potes qui avaient des studios sur Paris et j’en profitais pour m’incruster de temps en temps et moi je leur disais « Ça m’inspire de ouf ! Si vous pouvez me mettre dans un coin, y’a pas de problème. Je dérange personne, on ne me remarquera pas. » Et du coup j’ai vécu des moments improbables genre manger un couscous avec l’équipe de Benash en studio. Je rentrais, j’avais pas envie d’aller dormir; j’avais vu l’énergie de la création en studio, ça m’inspirait de fou. Pour l’expo, on a vraiment vu les choses en grand. Moi, vu que j’avais eu l’expérience à Istanbul sur le one shot, la soirée, je me disais qu’il fallait retenter ça. “Il faut faire une espèce de release party, parce que vu que ça s’y prête, c’est de la musique… “ Et donc je me dis que je vais faire une release party d’un album fictif, donc du coup j’ai créé ma mixtape fictive avec ma tracklist. Palimpseste(s) parce qu’en fait c’est un concept que moi j’ai connu quand je lisais, qui est très présent en critique littéraire et notamment chez Genette et Barthes. Ça désigne à la base les parchemins que tu grattes pour réécrire dessus et donc après tu finis par voir plusieurs couches. Ça me parlait bien parce que ça correspond bien à ces différentes couches que tu as entre la pochette de base, ma « couche » de peinture, mais aussi la couche d’interprétation de la personne qui a fait la pochette et la couche d’interprétation que moi j’apporte. Les différentes strates qu’il y avait dans ce travail-là. Il y avait 7 morceaux. Dans ma tête, je me disais que j’allais trouver des titres qui rappellent des ambiances différentes, un peu passage obligé d’une mixtape. Donc une intro « PEC », partenaire en crime, ça c’était censé être le morceau un peu commercial, j’aurais été en feat avec Niska directement avec un titre comme ça (rires) ! « La vie qu’on mène » j’aurais été en feat avec Ninho, « En filigrane », une interlude… « Archéographique » donc ça j’aurais été en feat avec Dinos, avec un titre comme ça. Et donc « Place de la Nation », un morceau un peu intimiste. Dans l’expo, il y avait 7 parties, chaque partie, chaque groupe de tableau, correspondait à un track de la mixtape fictive. 

Dans chacune des parties, je classais les pochettes en fonction de l’ambiance dans laquelle ça pouvait rentrer. Un producteur de musique m’avait contacté et m’avait dit « Ecoute, moi je suis en train d’ouvrir un hôtel à Bercy Village. Ce que j’aimerais faire avec toi, c’est qu’on fasse l’opening du lieu en même temps que ton expo. » J’avais invité le rappeur Yawil à faire un showcase, et il y avait un DJ set assuré par Shkyd. Franchement, c’était vraiment cool. Les gens pouvaient en même temps danser, manger, boire. Il y avait Redbull qui a soutenu le projet du coup ils avaient mis un bar à disposition. On a fait un livret et tout, on a vraiment fait un truc en physique. L’équipe qui m’a aidé – big up à NewTone -, qui a fait plein plein de trucs, qui a fait un making off, a fait le livret. Pour chaque track, il y avait un texte explicatif qui était comme un manifesto mais décliné selon les différentes tracks. Plus la pochette du truc, plus les photos parce que du coup ils ont fait les photos là-bas sur place, en amont etc. Donc c’est l’équipe de NewTone qui maintenant est un média super cool. On a tout fait nous-mêmes : l’accrochage des tableaux, c’était nous, le décrochage c’était nous. On a vraiment fait tout de A à Z. 

Gros succès ? 

SM : Franchement c’était trop bien ! En plus à l’époque c’était du jamais vu une expo transversale peinture / musique autour du rap. C’est aussi pour ça d’ailleurs que là je me sens pas en rush en mode « Vite, refais un truc ! » parce qu’en fait les gens m’en parlent encore ! C’était une telle soirée que… En fait, on a vraiment mis tout notre cœur dedans. Et c’était vraiment cool de faire soi-même, dans le lieu où on veut, sans avoir de contrainte. On faisait vraiment ce qu’on voulait, tout le monde nous donnait carte blanche. Et en fait ce qui était trop fort c’est que j’ai vraiment retrouvé ce que j’avais aimé dans ma première expo à Istanbul, c’est-à-dire le mélange des milieux. Parce que du coup tu avais autant des galeristes de la Place des Vosges, des gens de l’industrie, des rappeurs, des gens de ma communauté Instagram, des photographes, des graphistes qui avaient fait des pochettes… Il y avait même de futurs élèves, je ne savais même pas que ça allait être mes futurs élèves ! 

Donc ça c’est en juin 2019. 

SM : C’est ça. Je pars à Istanbul quasiment juste après l’expo. Et là Redbull m’appelle « On voudrait que tu fasses la pochette de la mixtape de WondaGurl » Ensuite j’ai travaillé avec Luidji sur son merch. Et puis j’ai fait une illustration et un tableau pour une pièce de théâtre dans le 5ème arrondissement sur Dali. J’ai fait des tableaux pour Gims pour un de ses clips… 

« L’essentiel, pour moi, c’est de continuer de peindre, de taffer sur des chouettes projets avec des chouettes gens. A partir de ce moment-là, je suis heureuse. » 

Tu as toujours à cœur de garder cet ancrage dans l’enseignement et de prolonger cette ambivalence ? Tu ne souhaites pas t’imposer dans l’art pour en vivre ?

SM : Non, j’y ai pensé mais j’en suis arrivée à la conclusion que je voulais continuer les deux en parallèle. Côtoyer les jeunes m’inspire aussi, c’est important pour moi de garder cet équilibre, qui est autant important d’un côté que de l’autre pour moi. Et ça m’inspire d’enseigner, d’autant plus que je n’enseigne pas qu’une langue, en tant que prof de langue tu enseignes surtout une ouverture sur le monde, sur la diversité des cultures. 

Comment est-ce que tu perçois l’arrivée progressive de toute une génération de peintres de pochettes d’albums de rap sur les réseaux sociaux et notamment Instagram ? Flattée d’avoir inspiré des gens ? Agacée d’être parfois copié ? Excitée à l’idée d’être mise en concurrence ? 

SM : Si j’arrive à inspirer des gens, déjà c’est trop cool. Pas forcément d’ailleurs dans la peinture de pochettes. Il y a des gens qui m’envoient des messages et qui me demandent des conseils sur comment commencer. Non, moi je suis vraiment trop contente… Instagram s’est vraiment développé, c’est logique que les gens aussi se développent aussi sur ce réseau-là. Je ne vis pas dans une concurrence. Je suis focus sur mon truc. L’essentiel, pour moi, c’est de continuer de peindre, de taffer sur des chouettes projets avec des chouettes gens. A partir de ce moment-là, je suis heureuse. J’ai fait la pochette de M Le Maudit, j’ai travaillé sur des toiles pour un clip de Gims… Tant que j’ai la chance qu’on me propose des trucs comme ça, moi ça me fait kiffer et je me pose pas trop de questions. Et avoir un monopole, c’est pas forcément un truc qui est bon dans l’artistique. Il faut que les choses se débloquent, qu’il y ait plein de gens qui proposent… La concurrence c’est aussi une émulation. J’imagine qu’il y a plein de gens qui se laissent porter par ça. Moi, j’aime bien le challenge mais surtout avec moi-même. L’aspect concurrence, j’aime bien écouter dans le rap mais moi, c’est pas un truc où je me dis que j’ai envie d’écraser telle ou telle personne… Pas du tout. Je suis très pacifique comme personne ! (rires) 

Il y a des peintures que tu regrettes ? 

SM : Non vraiment pas. Celles que je regrette ne sont jamais sorties.

Comment fais-tu pour encaisser les éventuels commentaires négatifs ? 

SM : Sur Instagram, j’en ai pas trop. Les premières critiques négatives que j’ai eu à l’époque, moi je les ai vécues toutes seules, ici, parce qu’en fait c’était sur Reddit et que c’est assez peu encore le public francophone. En fait, elles me faisaient un peu plaisir parce que c’était des trucs genre « Ma nièce de 2 ans peut faire la même chose ». Mais j’en ai eu très peu finalement et puis plus du tout d’ailleurs, faut croire que c’était parce que c’était nouveau en quelque sorte, puis les gens se sont habitués peut-être. 

Quels sont tes projets sur 2022 ? 

SM : J’aimerais bien, petit à petit, commencer à travailler sur un projet d’expo.

Quel serait le rêve le plus fou dans ton art ? 

SM : Par exemple, travailler sur une pochette d’un album de rap, euh je sais pas, type, euh… de Kid Cudi, de Kanye West, Kendrick Lamar, J Cole… ! 

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