Ol Zico, 15 ans de carrière et un premier album solo | Entretien

Anciennement membre du duo Bazané avec Warlock, Ol Zico a fait longtemps figure de jeune pousse montante du rap parisien de la fin des années 2000. Promis à un avenir radieux, il est devenu plus discret par la suite en apparaissant principalement sur des featurings ou comme invité de compilations d’autres artistes. En cette fin d’année, le rappeur revient sur le devant de la scène avec un projet commun avec Swift Guad et Mani Deïz mais aussi avec son premier album solo, annoncé depuis de longues années. L’occasion pour nous de revenir en détails sur sa trajectoire.

Quels sont tes premiers contacts avec la culture hip-hop ?

Le premier projet que j’ai écouté, c’était Ombre est lumière du groupe IAM. Je devais être en CE2. Ma grande soeur écoutait du rap. Je n’accrochais pas tant que ça au début. J’ai longtemps écouté tout ce qui passait à la radio, de Cabrel à Abba. Je faisais partie de la génération Hit Machine. Le premier projet rap qui m’a marqué c’était la BO du film La Haine. 

Par la suite, ta rencontre avec Warlock a été déterminante pour te décider à prendre le micro.

Nous nous sommes rencontrés au quartier. Nous rappions tous les deux de notre côté. Nous allions chez lui pour écouter des Face B. On a commencé à kicker et à nous enregistrer sur des dictaphones. Ensuite, nous avons décidé de monter le groupe Bazané.

À partir de quel moment cela est devenu sérieux et vous êtes allés en studio ?

Nous avons commencé à nous enregistrer dans des home studio. Aujourd’hui c’est quelque chose de commun mais à l’époque c’était rare d’avoir des plans comme ça. Nous avions un pote prénommé Daoud qui nous ouvrait les portes de chez lui. On enregistrait nos morceaux sur des CD gravés, on les faisait tourner au lycée et partout dans notre ville. Après les Face B, on a rappé sur nos propres productions. 

Vous avez acquis une certaine réputation par le biais des open mic.

On faisait tous les open mic possibles et imaginables. Sur Paris ou dans toute la région parisienne. Dès qu’il y avait moyen de kicker, on y allait. 

En 2006, vous sortez votre premier projet intitulé Annonce la couleur.

Nous avions sorti des sons sur des mixtapes d’autres artistes mais Annonce la couleur est notre premier projet en tant que groupe Bazané. Nous avons enregistré les sons durant deux ans environ. Je posais souvent en premier et Warlock ensuite car il avait besoin de plus de temps pour écrire. Sur cet opus, il y  des instrus de Soulchildren, de Daoud et des faces B. 

Entre vos débuts et la parution du cd, de longues années se sont écoulées. À l’époque, quelles étaient les difficultés rencontrées pour sortir un album ?

Six ou sept ans se sont écoulés entre nos débuts et la sortie. À l’époque, ce n’était vraiment pas évident de sortir un album. Nous n’étions pas signés. Il n’y avait pas les facilités de maintenant pour enregistrer et diffuser sa propre musique. Pas de Youtube, pas de streams. C’est grâce à notre pote Daoud qui nous a pris sous son aile que nous avons pu sortir le disque. Il était plus âgé que nous, c’était son studio à lui qu’il avait appelé La Distrib’. Nous étions très heureux lors de la sortie. Il faut se rappeler que peu d’artistes de notre génération qui n’étaient pas en maison de disques sortaient des albums. À cette période, il y a eu un petit engouement autour de nous. On a posé des morceaux avec Alibi Montana, avec Boss One du 3ème Oeil sur Haute Tension, ou avec Less’ Du Neuf. 

Vous étiez des jeunes qui montaient, comment expliques-tu que par la suite vous n’avez pas concrétisé ?

Chacun a fait sa vie. Je me suis marié en 2006, à l’âge de 22 ans. On ne misait pas tout sur la musique. Aujourd’hui, tout le monde peut faire du rap et ça peut prendre vite. Warlock de son côté était à fond dans les évènements End Of The Weak, les concours de freestyles. Petit à petit, on a lâché l’affaire.

Cependant, tu as toujours gardé un pied dans le rap. Tu es apparu sur de nombreux featurings au fil des années.

Effectivement, j’avais arrêté de me projeter mais lorsqu’on m’appelait pour faire un son, j’étais toujours partant. Je faisais ça pour le kiff uniquement.

Tu es présent sur deux morceaux du projet Mentalité Bagdad de Luxen par exemple, avec notamment des collaborations avec Sidi O, Sultan et Aki.

En fait on connaissait tous les rappeurs actifs de Paname. Les mecs de la Sexion d’Assaut ou Niro par exemple. Ils avaient tous notre respect et eux reconnaissaient aussi nos qualités. C’est pour ça que j’ai quelques regrets aujourd’hui. On était connus du circuit mais on s’en foutait. Avec du recul, je crois que nous avons arrêté au plus mauvais moment. 

Vous vous êtes forgés cette réputation grâce aux open mic ?

Tout à fait. Je me rappelle d’une fois où nous étions allés rapper aux Ulis. On leur a mis une tarte avec Warlock. Jusqu’à aujourd’hui, quand je croise des mecs de là-bas, ils m’en parlent. Même Sinik était venu nous féliciter, c’était bizarre pour nous, on était  juste des petits rappeurs qui kiffaient. 

Pour ta carrière solo, ta rencontre avec Mani Deïz semble avoir été importante. Est-ce qu’il a réussi à te remotiver à sortir des projets ?

Il y a longtemps, Haroun de la Scred Connexion m’avait pris sous son aile. C’est comme si j’étais signé sur son label Front Kick mais sans que ce soit officiel. Je devais sortir un album depuis 2013 mais on faisait les morceaux vraiment au compte-gouttes. Cela a duré pendant trois ou quatre ans. Nous nous appelions au téléphone de temps en temps mais il vivait en Suisse ce qui ne facilitait pas les choses. J’ai connu Mani en 2015. Je ne voulais pas passer pour un gratteur en lui demandant d’aller enregistrer chez lui. Il m’a proposé de lui-même. Petit à petit, entre 2016 et 2017, on a fait une dizaine de sons dont ma « Poignée de Punchlines ». De fil en aiguille, ma collaboration avec Haroun s’est terminée et j’ai dû me remettre au taff. 

La « Poignée de Punchlines » est sans doute une des meilleures parmi toutes celles qui ont été publiées. Elle a permis de te redonner un peu de visibilité.

En termes de visibilité, on aurait pu espérer mieux mais c’est vrai qu’elle m’a motivé à enregistrer d’autres sons. C’était juste avant le début de l’aventure Martyrs Modernes.

Justement, explique-nous comment est né ce projet sur lequel tu collabores avec Pejmaxx, Nefaste et Mani Deïz à la production.

J’avais bossé quelques morceaux chez Mani et Pejmaxx est passé. Mani lui a fait écouter quelques sons et il ne me connaissait pas. Il a bien aimé mon univers et était chaud pour collaborer avec moi. Mani a également mentionné Nefaste qu’il kiffait particuièrement. On s’est rencontrés et tout s’est fait rapidement. J’écoutais les albums de Pej depuis un long moment étant donné qu’il travaillait avec Soulchildren. 

Avez-vous rencontré des difficultés à organiser le projet vu que vous étiez quatre pour prendre les décisions ?

Contrairement à ce que l’on peut penser, un projet avec trois rappeurs se réalise plus facilement. Surtout quand les mecs ne chipotent pas. Chacun gratte un couplet, on écrit un refrain et le titre est plié. Même si nous n’avons pas vendu énormément, nous avons eu beaucoup de bons retours. Il y a eu un vrai succès d’estime. Beaucoup de rappeurs nous ont complimenté. Une anecdote qui m’a marquée, c’est Furax qui un jour m’a dit: « C’est mon album de chevet, le meilleur de l’année. » On parle quand même d’une des plus belles plumes du rap français. Ça fait plaisir que notre travail parle à un mec comme lui. Nous avons aussi eu droit à un article dans les Inrocks. 

Plus récemment, tu viens de sortir Terrain Miné, un album commun avec Swift Guad lui aussi entièrement produit par Mani Deïz. 

Avec Swift on s’entend très bien, il doit y avoir une cinquantaine de sons de nous deux qui ne sont jamais sortis. À la base nous devions enregistrer un seul son pour le projet All Star Game de Mani qui sort ce mois-ci. Une fois qu’il était enregistré, Mani nous a renvoyé une deuxième prod au cas où nous préférerions faire un deuxième morceau. Nous l’avons enregistré et on était très satisfaits du résultat. On ne savait pas lequel choisir. Au final, nous nous sommes décidés à faire un album commun. En moins de deux mois, c’était plié.

Sur l’album, vous avez fait appel à une figure de la scène reggae actuelle en la personne de Naâman. Comment s’est faite cette collaboration ?

La ligne directrice du projet était la musicalité. On voulait des refrains chantés. Quand on a reçu la prod du morceau « Punk », on a essayé de faire un refrain reggae mais ça ne rendait pas très bien. J’ai dit à Swift d’essayer de contacter Taïro mais il avait déjà tenté auparavant pour un autre morceau. Il m’a proposé Naâman que je ne connaissais pas trop. On a regardé des clips sur Youtube et j’ai bien aimé. Par contre, vu son nombre de vues qui se comptaient en millions, je ne pensais pas qu’il répondrait favorablement. Finalement, quelques jours plus tard, il a accepté la collaboration. C’était assez fou. Le fait que ce soit Swift qui lui demande a dû faire pencher la balance. 

Pour l’aute featuring du disque, vous avez fait appel à Original Tonio et Polsko.

Pour le titre « Incarcéré », en plus de Polsko et Original Tonio, je voulais aussi partager le morceau avec les rappeurs qui gravitent autour de nous. Warlock devait poser dessus mais il a mis trop de temps à écrire. Même chose pour Paco qui nous a envoyé son couplet mais la qualité de l’enregistrement n’était pas assez bonne pour qu’on le mette sur le morceau. À une époque on avait monté un crew, Swift, Warlock, Paco et moi. Je voulais marquer le coup. À l’origine, on devait être cinq ou six sur le morceau.

Avec Swift, vous avez commencé à démarcher des salles pour défendre le projet sur scène ?

Normalement on va lancer une tournée à partir du mois de janvier. On a une équipe qui s’en occupe.

Il faut attendre qu’il finisse sa tournée avec Al’Tarba ?

Exactement. Ça nous permet aussi que le public ait bien le temps d’écouter et apprécier l’album. Je suis content de partager la scène avec Swift et Mani, on s’entend très bien dans la vie de tous les jours.

Comment expliques-tu que tu aies donné la sensation au public d’être peu productif durant une période et que là d’un coup tu sortes deux albums en quelques mois d’intervalle.

Ce que j’aime le plus c’est faire des sons. Tous les à-côtés comme tourner un clip, organiser la promo, ce n’est pas mon truc. Sans te mentir, je dois avoir une centaine morceaux de coffrés. En fait je suis productif mais aussi très exigent. J’ai toujours la sensation que je peux mieux faire. J’ai pris sur moi et je me suis lancé. Je me suis rendu compte qu’il ya des rappeurs qui ont une écriture assez légère et que cela ne m’empêche pas d’aimer leur travail. J’essaie de mettre plus d’émotions dans ma plume sans vouloir absolument être trop technique. Je prends plus de plaisir à être spontané qu’à mettre deux semaines à me prendre la tête sur un couplet comme à une certaine époque. 

Tu as longtemps été associé à la famille du rap indé. Est-ce qu’avec le temps, tu n’as pas souhaité te détacher un peu de cette image, sans renier les bons moments passés ?

Honnêtement, je vais faire une généralité car je sais que  tous ne pensent pas pareil, mais je  n’aime pas trop la mentalité des rappeurs indé. Il y a beaucoup d’aigreur, de personnes médisantes. J’ai pu observer des attitudes pires que celles de rappeurs qui ont explosé aux yeux du grand public. Personnellement, je veux faire de la musique pour kiffer et ne pas subir des attitudes contre-productives. Actuellement je prends beaucoup de plaisir car je fais du son dans ma bulle, avec mes gars proches. 

Parlons maintenant de ton nouvel album. Sa parution a été un processus assez long. 

Sur mon album, il y a des couplets qui datent de 2005 et des morceaux qui ont à peine un ou deux mois. 

Tu devais avoir beaucoup de morceaux de côté qui pouvaient apparaître sur ton projet. Cela n’a pas été compliqué de choisir ?

On a fait une sélection pour que les morceaux aient une cohérence les uns avec les autres. Il y a des sons boom bap et des sonorités plus trap mais c’est un album qui me ressemble. C’était mon souhait depuis le début. Pour l’enregistrement, j’ai commencé avec Haroun, j’ai continué avec Mani Deïz et j’ai terminé chez Sarbacane. Il y a des titres que j’ai retouchés avec le temps. Par exemple « Ma réalité », le premier couplet date de 2005 et les autres couplets sont de 2015. Je suis vraiment soulagé de sortir enfin cet album. Au final, c’est un projet qui retrace toute mon histoire. Sur le moreau avec Demi Portion produit par Goomar, qui date de 2007 ou 2008, je parle du RMI. Aujourd’hui c’est un terme qui n’existe même plus. À l’écoute, on peut entendre que certains propos sont d’époque mais si je les ai conservés c’est parce qu’ils n’ont pas perdu de leur sens. J’ai même un morceau avec ma fille qui s’appelle « Balançoire ». Je tiens à le sortir sur l’album car il me rappelle le moment de l’enregistrement en studio avec elle, où je lui ai fait faire le refrain. Il a une valeur particulière même si je suis conscient que certains auditeurs ne l’apprécieront peut-être pas. Ce n’est pas grave.

Le fait que Lionel des Soulchildren soit sur le projet malgé le temps qui s’est écoulé depuis votre première collaboration, c’est aussi un beau clin d’oeil.

C’est un tueur. Lorsque j’ai décidé de me lancer sur l’album, ça a été un des premiers à me balancer des prods. Et puis il m’en a proposé un paquet. J’ai bossé un titre que j’avais déjà enregistré sur une autre prod. J’ai retapé le deuxième couplet avec une instru de Lionel. Ensuite il y a l’intro de l’album qui est aussi de lui. Et j’ai d’autres de ses beats que je garde au chaud pour un futur projet. 

Comment tu as abordé le fait de poser sur des sonorités plus trap ? Sur l’album Les Preuves Du Temps de Lacraps tu avais déjà marqué les esprits avec « Cagoulé ».

Ce morceau avec Lacraps, c’était mon premier morceau trap. C’est important pour moi de montrer ce que je sais faire et sortir de ma zone de confort. Je suis un mec qui vient des open mic, des freestyles. Je ne supporte pas qu’un petit sache faire quelque chose que je ne sais pas faire. C’est dans mon tempérament, dans mon ADN. 

Comment as-tu rencontré Sarbacane chez qui tu as fini d’enregistrer le projet.

C’est un jeune que Warlock a connu en premier. Nous étions allés poser chez lui, j’avais écouté quelques prods. On sentait qu’il avait du potentiel mais qu’il pouvait encore progresser à l’époque. Petit à petit, il a pris du niveau. On lui a présenté d’autres artistes dont Swift. C’est un artiste qui mérite, il a beaucoup de talent. 

Il y a un moment où tu as pensé à abandonner complètement l’idée de sortir ton album ?

Il y a un an pile, si tu m’avais demandé où en était mon album, je t’aurais dit que c’était mort. J’avais l’impression que rien n’avançait dans ma musique. Par respect pour tous les gens qui ont collaboré avec moi, je n’ai pas voulu lâcher l’affaire. Demi Portion par exemple, je lui ai demandé de me renvoyer son couplet et il a dû le reposer car il l’avait perdu. Par respect pour tous les beatmakers, Lionel, Goomar, Mani, Sarbacane, je ne pouvais pas abandonner le projet. 

Pour la distribution, tu as choisi de bosser avec Addictive. C’est suite au projet Terrain Miné lui aussi distribué par cette même structure ?

Lorsque nous avons parlé avec Stéphane d’Addictive de notre projet en commun avec Swift Guad, il était chaud mais il voulait aussi par la suite que je sorte mon album chez eux. Ils ne me restait plus qu’à le mixer. Lorsque j’ai envoyé mon projet fini, c’était parti.

Quelles sont tes attentes par rapport à ton album solo ?

Je vais être honnête. Je sais que je ne vais pas faire un gros score en termes de ventes et de streams. Je me considère un peu comme un rappeur pour les rappeurs. Je n’ai presque exclusivement que des retours d’autres artistes quand je sors des sons. Mais je suis content, j’ai enfin une sorte de CV, de carte de visite. Aujourd’hui si tu tapes mon nom sur Youtube, tu n’as que des featurings qui apparaissent. En plus de l’album, j’ai enregistré quatre freestyles qui sont aussi clipés. Je vais pouvoir balancer du contenu en pagaille. Tous les mois je veux faire vivre la chaine. Avec l’aide d’Addictive, je peux aussi améliorer ma communication. 

Le mot de la fin ?

Restez vous-même, kiffez la vie !

Crédit photo: HTAG ART

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