Fer de lance d’une scène underground française accrochée à la musicalité des années 1990, Hugo TSR est toujours roi en son domaine. Il n’y a qu’à voir les compteurs des sites de streaming s’affoler le jour de la sortie pour percevoir en quoi le rappeur du XVIIIe est, aux yeux du public, incontesté et incontestable. Avec toujours les mêmes recettes tirées de sa chambre froide, sans pour autant faire dans le réchauffé, Tant qu’on est là est l’album attendu. Ni plus, ni moins. Comment expliquer ce succès pour un rappeur qui a toujours « son flow de 2004 » ?

Un album, 12 pistes, 38 minutes, aucun featuring, quelques scratchs de DJ Hesa, des beatmakers comme Art Aknid, I.N.C.H., Itam, Nid de Renard, Sofiane Pamart, Tryss et Hugo lui-même. Simple, efficace. Pourquoi mettre les formes quand on peut tout miser sur le fond ? Si le rap était un jeu vidéo, Hugo serait définitivement le boss de fin : il est l’antagoniste parfait d’un rap où l’image importe plus que tout le reste, où chacun doit se renouveler sans cesse de peur de disparaître des playlists et des mémoires, et où la musique doit changer perpétuellement. Face au changement, Hugo reste lui-même. En restant toujours dans la lignée de ses précédents projets, qu’ils soient en solo ou avec son TSR Crew, il fait son chemin. Et si celui-ci tourne en rond, pourquoi s’en faire ? Après tout, le réel est toujours le même. Loin du strass et des paillettes, c’est toujours la même zone, les mêmes lieux, les mêmes gens, et la même cage d’escalier.

Le message de l’album est clair : confronté au désert du réel, on s’y enfonce ou on essaye d’en sortir. Hugo a choisi une troisième alternative : on s’y enfonce pour en sortir. Mettre en image un quotidien sans saveur, il y arrive mieux que personne. Peut-être est-ce là une première explication concernant le succès qu’il rencontre. L’authenticité qui se dégage à chaque mesure est fondamentale : on y retrouve toujours les mêmes ingrédients, et ceux-ci ont souvent l’odeur du tabac froid ou l’amertume de la dernière gorgée. Écouter un nouvel album d’Hugo, c’est en réalité retrouver un univers que l’on connaît déjà, mais c’est aussi le redécouvrir à chaque fois.

La fascination que les textes d’Hugo exerce est difficile à comprendre. Mais la clef de compréhension est donnée par Hugo lui-même au détour d’une phase anodine sur « Tant qu’on est là » : « J’touche pas qu’tes tympans, j’mobilise tes cinq sens ». Dans ce désert du réel, le membre du TSR partage son expérience, mais il le fait avec une telle justesse que c’est comme si nous y étions également. Il y a dans son écriture une capacité hors-norme à imager les choses et à choisir avec justesse le bon mot. Non pas simplement celui qui va rimer, mais celui qui va nous donner à sentir. Comment expliquer qu’à la fin de l’écoute d’un titre comme « La cage », nous ayons l’impression d’avoir vécu avec cette cage d’escalier ? Tout y est : il suffit d’écouter, et de plonger.

Avouons-le : nous étions quand même nombreux à douter de la qualité d’un album qui aurait pu sentir le réchauffé par rapport à Fenêtre sur rue. Après tout, la rue, la tise et le shit, il nous en avait déjà parlé. En vieillissant, on aurait pu espérer qu’il change. Finalement, au fur et à mesure de l’écoute on se laisse porter. Puis, on tombe sur « Les vieux de mon âge » et on prend la petite claque qu’on ne voyait pas arriver. Hugo vise droit, il vise juste, et face à ses contradictions on ne peut que penser aux nôtres. « Pas un modèle » dit-il dans « Couleur miroir ». Nous étions très loin de nous imaginer qu’il aurait pu l’être, mais on ne peut s’empêcher de sourire en pensant à tous les autres rappeurs qui ont exactement le discours inverse et qui, jouant un rôle qui ne leur correspond pas, s’oublient eux-mêmes.

La vérité de cet album, c’est que chacun trace sa route comme il le peut. La réalité qui est décrite, c’est celle de tous ceux qui ne parlent pas et dont personne ne parle. Hugo n’est certainement pas un porte-parole, mais c’est aussi ce qui fait sa force : une volonté de demeurer « en marge » et de fuir la lumière. Il ne faut pas y voir une stratégie, il n’y a pas de calcul marketing, il y a simplement une façon d’être. A ceux qui se demandaient encore si son rap allait changer, Tant qu’on est là semble avoir définitivement réglé la question : il n’y aura pas d’autre Hugo tant que le reste ne changera pas. Ce reste, c’est le mal-être d’une société qui s’efforce en permanence de trouver des palliatifs à ses souffrances sans jamais y arriver totalement. Parmi la drogue et l’alcool, le rap ne semble jamais qu’en être un de plus. Mais à ne chercher que dans la musique un prétexte à l’évasion, on en oublie qu’elle n’est pas simple divertissement, elle est davantage que cela, à la fois pour celui qui la produit mais également pour celui qui l’écoute. C’est dans ce « plus » que réside le rap auquel Hugo et de nombreux artistes s’accrochent. Pourtant sans espoir de voir le rap changer le monde. Hugo rappe comme il tagge et tagge comme il rappe : ce n’est pas pour faire joli. A défaut de laisser une trace sur un mur, la trace est dans nos esprits. A défaut de changer la réalité, il met des mots dessus. Cela semble suffisant.

Il faudra attendre les dernières phases de l’album pour entendre les seuls mots explicitement contrebalancer le pessimisme radical qui prend vie sous la plume de Hugo : « Nero, Omry, Vin7, Wassim. Mes frères, définitif comme l’acide. » Il est symbolique que la phase la plus positive de l’album vienne le conclure, comme s’il était nécessaire d’être passé par tout le reste afin de pouvoir comprendre son importance. Finalement, la richesse n’est pas là où tous les « pauvres rois » espèrent la trouver. Il semble qu’elle est parfois présente dans ces moments où l’on prend de la distance, où l’on regarde le monde, de la fenêtre qui donne sur la rue à la butte Montmartre ; parfois seul, à deux ou en groupe. Elle semble surtout présente dans cette amitié qui est au cœur du TSR Crew et qui les lie. Comme quoi, il y a de la chaleur même dans les crews de chats noirs, même dans la chambre froide.