Titres de morceaux à rallonge, références qu’il faut googler, pochette suggestive qui pousse à la réflexion… Pas de doute, nous tenons bien un album de Lucio Bukowski entre les mains. Depuis 2011, l’artiste lyonnais ne parvient pas à freiner sa folie créative, ayant adopté un mode de production similaire à celui de la scène d’Atlanta depuis l’avènement de Gucci Mane. En France, le barbu de Saint-Priest est un ovni. En trente ans d’existence, personne n’est parvenu à allier une telle productivité stakhanoviste à une évolution constante du discours et de la musicalité. Lucio Bukowski est parvenu en seulement cinq ans à forger une posture artistique unique que l’on n’a aujourd’hui plus besoin de présenter. Alors quelques mois seulement après un très bon Oderunt Poetas, le voilà qui revient avec l’un de ses tout premiers compagnons de route, Milka.

Milka est certainement celui qui a offert à Lucio Bukowski ses morceaux les plus « grand public ». Au long des trois volets de Lucio Milkowski, il a distillé des productions très classiques dans leur structure et assez mélodieuses, qui permettaient à Lucio d’étaler sa technique et d’offrir certains egotrips mémorables tels que Papier d’Arménie. Mais de l’eau a coulé sous les ponts depuis le dernier volume de la trilogie et la trajectoire artistique qu’a suivie la musique de Lucio Bukowski est, certes difficile à tracer de manière linéaire, mais globalement identifiable par des ralentissements de tempo ou encore des sonorités plus électroniques et une ouverture vers des ambiances de rap plus en phase avec ce qui se fait actuellement. Sur Oderunt Poetas, il s’est par exemple attaqué à des lignes de batteries semblables au country rap tunes du Mississipi. Sur Hourvari, Milka prend les fans de Lucio de la première heure à contre-pied, puisqu’il nous propose une bande originale très renouvelée depuis le temps. Plus variée, elle est la preuve d’une évolution plus discrète que celle du rappeur puisqu’on ne l’a pas vraiment vu aux côtés de pointures depuis Lucio Milkowski 3, mais réellement existante. Il garde une empreinte marquée avec des mélodies graves, presque solennelles, parfois inquiétantes et des boucles très réduites, qu’il associe à différents panels de batteries et d’additifs. Ainsi on tombe parfois sur des instrumentales de boom bap classique (#Yolo, Le silence est un oubli), des ensembles plus électroniques (Années folles) mais aussi des productions complètement inclassables comme l’incroyable Le caniche de Jeff Koons au ton presque Bukowskien (Charles cette fois) dans l’écriture.

Hourvari est un terme polysémique. Difficile d’en déceler le sens qu’a voulu lui donner Lucio à l’écoute de l’album. Dans le registre littéraire, cela signifie « chaos ». Nous serions tentés de partir sur cette piste mais hourvari est également un terme issu de la chasse, désignant le cri pour faire revenir les chiens sur leur première voie. La présence d’un ours sur le visuel de l’album ferait plutôt pencher la balance de ce côté. Mais au sens familier, le mot désigne un grand bruit ou tumulte. Et c’est peut-être par là qu’il faut se diriger. Sur Hourvari, Lucio Bukowski est surtout révolté. Rarement il n’aura paru aussi mécontent et cynique sur l’ensemble d’un long format. Difficile d’accès, l’ambiance du disque en devient pesante au fil de l’enchaînement des tracks. Le cynisme avait toujours été présent dans son œuvre, rampant, près à surgir à n’importe quel moment. Il en est cette fois le ton de base. Il permet de mieux discerner une écriture toujours plus complexe. Il faut souvent plusieurs écoutes pour comprendre les thèmes des morceaux. On notera tout particulièrement John Toole, bel hommage à l’écrivain maudit qui aura dû attendre le suicide pour être enfin publié et reconnu à sa juste valeur. Le morceau dessine en fond le second grand thème de l’album, l’échappatoire que représente l’art pour fuir un monde toujours plus fou, criant même entre quelques #yolo que « le caniche de Jeff Koons est le diable ! ».

Si dans l’écriture, Lucio Bukowski se rapproche de plus en plus de la poésie pure, avec souvent une vraie nécessité de lire les paroles pour les comprendre, son rap évolue paradoxalement vers une technique toujours plus présente album après album. Alors qu’il avait autrefois un flow plutôt monotone (il nous avait d’ailleurs avoué ne l’avoir jamais vraiment travaillé), on sent une prise de conscience à ce niveau depuis quelques projets, et plus particulièrement depuis l’album commun avec Oster Lapwass et Anton Serra, La plume et le brise-glace où souvent la performance prenait le pas sur le reste. Sur Hourvari, on peut voir des changements de flows réguliers, des accélérations et des schémas de rime réfléchis et travaillés. Années folles en est un bel exemple.

Toujours plus lyrique et toujours plus technique, l’évolution de Lucio Bukowski est singulière. Dans ce court long-format, le poète rappeur oscille comme dit précédemment, entre noirceur grinçante dans le fond et échappatoire par l’art dans la forme. Ludo est certainement le concurrent le plus sérieux d’Alkpote dans le name-droping jeu. Et c’est certainement dans les domaines de références que se cache le fil rouge de sa carrière. Si le discours a évolué depuis L’ébauche d’un autoportrait raté, le lyonnais affectionne toujours autant citer des personnages de la mythologie grecque ou de la Bible, des compositeurs du XIXème siècle et des écrivains américains du XXème. Comme le hourvari des chasseurs sonne le retour des chiens sur le premier chemin, celui de Lucio Bukowski rappelle ses fondamentaux sur le papier, quand bien même il tente d’y échapper. Le tout dans un grand tumulte.

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