Across The US : Minneapolis, le hip-hop différent ?

Minneapolis, Minnesota, USA. En fait, on devrait plutôt vous parler des Twin Cities, comprendre Minneapolis et Saint-Paul, les deux villes les plus grosses d’une aire urbaine qui compte plus de trois millions d’habitants. Voisin du Canada, du Dakota, ou du Wisconsin, températures glaciales l’hiver, le Minnesota n’est pas chez nous le plus réputé des états américains. Pourtant les Twin Cities sont culturellement riches. Après New-York, c’est ici que le nombre de théâtres par habitant est le plus élevé. Musicalement, on pourrait arguer que Prince est né à Minneapolis, que l’actualité foisonne de concerts. Ou parler de sa culture hip-hop… Ça tombe bien, ce mois-ci un des labels indépendants les plus reconnus fête ses 20 ans dans le Minnesota : Rhymesayers. Ce label est honnêtement la raison majeure de notre étape à Minneapolis, parce qu’incontournable sur la scène hip-hop américaine aujourd’hui. Explications.

Avant l’arrivée dudit label en 1995, la popularité hip-hop de la ville est plutôt limitée. D’autres villes parfois plus petites, arrivent pourtant de temps à autres à pointer le bout de leur nez dans la toute jeune effervescence du mouvement dans les années 80. Philadelphie a son Schoolly D ou ses PSK, Boston a Kevin Fleetwood, Edo G, ou la naissance de The Source. Minneapolis, Saint-Paul ? Pas grand chose. Les USA chantonnent Prince, ou Bob Dylan, originaire du Minnesota lui aussi. Pour le hip-hop ? RAS, nada, walou, nothing. Enfin, pas encore…

Comme dans toute grande métropole US, le hip-hop fait bien son apparition dans les Twin Cities au cours des années 80. Personne n’échappe à cette époque aux premiers succès populaires du rap. Mais dans un premier temps, ces sons, somme toute grand public, ne trouvent pas d’écho dans une scène locale active. En fait, pour les Twin Cities, on a l’impression que le hip-hop est vaguement connu, et pas ou très peu vécu. C’est en 1981 que le jeune Travis Lee débarque de Brooklyn pour suivre des études à l’université du coin. Rapidement, il popularise ici sa culture new-yorkaise et se fait connaître en tant que DJ Travitron. Il familiarise ses condisciples estudiantins avec l’art du scratch. Il lance des block parties, en fait la promotion sur des flyers pleins de grafittis, et performe aussi dans un club de Selby Avenue, dans un quartier noir de Saint-Paul. C’est le premier et souvent le seul acteur de l’époque encore reconnu aujourd’hui. C’est peu dans un paysage urbain aussi important.

https://www.youtube.com/watch?v=Ga-vsMrY6GM

Bien sûr, des vieux de la vieille me citeront un IRM Crew qui réussit à placer quelques apparitions sur des radios nationales, mais en réalité on ne peut pas dire que la scène locale perce vraiment à l’échelon supérieur. En même temps, même sans avoir réalisé de comptage précis, on imagine aisément New-York truster 80% des charts hip-hop au début de la décennie 80.

Le collectif Headshots, composé de rappeurs, DJ’s, et autres activistes hip-hop, naît dans cet esprit de quête de la reconnaissance, probablement au début des années 90. On trouve dans ce collectif les initiateurs du label Rhymesayers : Slug (MC) et Ant (producteur) qui forment Atmosphere, Beyond (aka Sab The Artist, rappeur) et Siddiq (producteur).

217x222_2011-11-15-215630Headshots-WBBOY-SessionsSi les années 80 étaient la préhistoire du hip-hop à Minneapolis et Saint Paul, 1995 et la création de Rhymesayers marquent l’an 0 de son histoire. On parle souvent de la première sortie du groupe en 1996 avec le premier album studio de Beyond, Comparison. En réalité le label permet alors de sortir les cassettes de Headshots. The WBBOY Sessions Vol.1, la première et seule sortie à ce jour où on peut entendre Slug mixer en live, avant que celui-ci ne se consacre au rap, sort ainsi en août 1995. Pour les heureux qui possèderaient l’objet (je ne sais pas si on en trouve en France), c’est une pièce de collection.

Néanmoins, l’album de Beyond marque la première sortie majeure, portée par les productions -déjà- de Ant. Slug n’est jamais loin…

La maison se développe, Atmosphere, sort son premier album en 1997 (Overcast!). D-Spawn quitte le groupe quelques années plus tard. Le trio devient duo et se résume alors à l’association Slug-Ant qui sort 7 autres albums par la suite.

La scène des Twin Cities commence petit à petit à être reconnue comme une scène alternative. On n’y singe pas forcément le hip-hop déjà existant. Non, on ne copie pas tellement, ou un peu, on réinvente, on met le hip-hop à sa sauce locale à une époque où la vague indé commence à connaître ses heures de gloire. On parle de la fin des années 1990, début des années 2000. Le rap de Minnesota – St Paul est décalé, différent, on le dit « conscient », terme qui commence à être à la mode à l’époque après avoir parlé au cours des décennies 70-80-90 de peace, love, unity & having fun, de rap engagé,  de gansgta rap… Terme parfois fourre-tout, ce rap est, probablement,  dit « conscient » en opposition à l’image violente et/ou show-off d’une certaine forme rap véhiculée dans les médias de masse d’alors. On le dira pour notre part simplement différent des mouvements alors majoritairement balancés sur les radios nationales ou sur les émissions telles Yo! MTV Raps. Meilleur ? Mieux écrit ? Mieux composé ? Tout est affaire de goût, et il nous sera difficile de trancher.

Oui, différent est le terme. Même si dans le même temps, des scènes décalées fleurissent ici et là, en Californie (l’école de la Bay Area des Shapeshifters et consorts…), à New-York (Company Flow sort Funcrusher Plus en 1997), dans le Sud, le Midwest, et même au Canada (Buck 65 pour ne citer que lui)… Différent, car même si on retrouve certains codes du hip-hop classique, scratches, beats qui claquent, samples, Slug semble juste rapper comme monsieur-tout-le-monde, et évoquer les sujets qui vont avec, le talent en plus. Et les instrus de qualité de Ant, ne l’oublions pas. Ceux qui ont eu la chance de voir le duo en concert lors de sa récente tournée européenne, acquiesceront certainement.

Avec Overcast! Atmosphere, et donc Rhymesayers, se posent en têtes d’affiches de ce mouvement indépendant. Les Twin Cities ont leurs leaders, ça y est. L’étrangeté de la scène de Minneapolis vient ensuite du fait que quatre mecs ont créé leur label en réponse aux majors ne les passant pas, aux radios sélectives, pour exister en réponse à un marché oligarchique. Ce qui est plus drôle, c’est que pendant des années, le son qui viendra à nos oreilles depuis le Minnesota sera presque exclusivement de cet alors jeune label.

Effectivement, dans son sillage Rhymesayers emmène du monde au niveau local, tout en collaborant avec d’autres scènes indépendantes. Certes on pourrait citer les Micranots du sud du pays, parmi les premiers signés, et pointer qu’à leur tête se trouve I Self Devine, un ancien de Minneapolis et de Headshots. Mais Rhymesayers se contente de faire marcher ses connexions et Slug par exemple n’oublie pas de se rencarder ailleurs, ses collaborations avec Murs, Aesop Rock (alors chez Def Jux) ou DJ Vadim  étant de bons exemples.

Au passage, n’oublions pas de préciser que les 4 mousquetaires  (Slug, Ant, Musab aka Beyond, et Siddiq) lancent MC et DJ locaux en concert. En invitant des hip-hopeurs à performer sur scène dans les Villes Jumelles et alentours, ils initient ce qui est aujourd’hui devenu le Soundset Festival. Soit un des grands rassemblements hip-hop chez les ricains, 30 000 visiteurs l’an passé quand même, et d’excellents invités à chaque édition.

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Mais poursuivons notre petit historique. En 2000 sort le premier album de Brother Ali, Rites Of Passage. Il tape dans l’oeil du label et devient après Slug, la voix la plus connue à Minny. Artiste engagé qui s’agace que l’on mette en avant ses particularités (il est musulman converti et blanc albinos), il explose lors de la décennie passée. En témoignent les plus de 3 millions de vues de « Take Me Home » ou de « Uncle Sam Godamm »  sur Youtube, titre sur lequel  il qualifie les USA de « Land of the thief, Home of the slave » en opposition au « Land of the free and home of the braves » du Star Spangled Banner, l’hymne américain.

On peut continuer à citer les artistes que Rhymesayers a engrenés : Astronautalis, Toki Wright, Eyedea ; POS et Sims à l’origine du collectif local Doomtreedans des styles mêlant le hip-hop au rock, à la musique électronique, ou au punk. PROF , MC de son état, n’hésite pas non plus à user de sons bien barrés empruntés au génial Aesop Rock ou à des producteurs moins connus tels 84 Caprice, issu de son propre giron, l’écurie (affiliée) Stophouse Records.

 

Mais preuve de l’influence minnéapolitaine sur le hip-hop, des vétérans, issus uniquement de la scène indé ou non, signent même ici : Abstract Rude, Dilated Peoples, Freeway. Bref, en 20 ans, la renommée de Rhymesayers est devenue internationale. On ne sait si c’est ce porte-étendard qui a joué un rôle dans l’éclosion de nouveaux acteurs aux sons un peu dérangés. Car ces artistes issus des Twin Cities sortent de l’ombre. Comme The Stand4rd qui semble évoluer entre hip-hop, future bass sous codéïne, trip hop vaporeux, ou simple downtempo. On passe de la chanson susurrée au rap, du beat aux nappes. À la frontière du hip-hop parfois certes, mais ne peut-on pas dire la même chose d’artistes devenus majeurs comme la clique d’A$AP Mob, Chance The Rapper ou certains membres d’Odd Future, par exemple ?

Chez The Stand4rd, Allan Kingdom, jeune MC canadien du groupe, a tapé dans l’oeil de la critique musicale allant jusqu’à être invité par Kanye West sur son titre All Day. Le garçon sait poser sur des tempos lents, mais on est en revanche moins fan de sa collaboration avec Coeur de Pirate (véridique…).

L’éclosion, bien que moins fulgurante, se fait aussi sentir aussi pour la rappeuse Lizzo, mix entre MIA pour la variété de ses influences, Missy Elliott pour sa capacité à spitter à double vitesse, ou Yarah Bravo pour sa facilité à osciller entre rap et vocalises parfois déroutantes.

La scène de Minneapolis, pardon des Twin Cities, a donc été longtemps été investie par Rhymesayers qui fête ce mois-ci ses 20 ans. Mais elle fleurit aussi en dehors de cette structure, et ce serait avec plaisir qu’on aimerait dans quelques années célébrer de nouvelles figures de proue. Parlera-t-on alors de l’émergence au milieu des années 2010 d’artistes comme Manny Phesto, Mike Mictlan ou Greg Grease ? Nul ne le sait, mais il y a fort à parier que le hip-hop des Twin Cities continuera à évoluer avec un éclectisme et une différence assurés, assumés.

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