Dirty South de la Nouvelle-Orléans, Trap d’Atlanta, rap East-Coast et son du Queens, hardcore du Chicago West Side et Drill des quartiers sud,  Midwest rap ou West Coast music… Il en a des visages, le peura du grand frère Yankee ! Cette diversité, qui s’exprime autant dans des tonalités propres que dans l’approche culturelle, est souvent reliée à la notion de territoire.

Exception française oblige, ces différences n’ont jamais été aussi marquées dans l’hexagone. On parle du rap français comme un ensemble, sur l’axe Bruxelles/Marseille. Et oui, on centralise tout ce qui bouge dans l’autre pays du Hip-Hop… Si bien que notre musique s’est souvent cantonnée aux portes du périphérique. Force est de constater que pendant presque 30 ans, le rap n’a dérogé ni au jacobinisme culturel, ni à l’ethnocentrisme parisien.

Et pourtant, nos régions ont du talent.

Au-delà de grands pôles d’influences comme Lyon, Toulouse ou Lille dont l’identité et la force créative n’ont plus rien à envier aux capitalistes, le rap de province se porte à merveille. Encore faut-il les débusquer ! On a tous nos petits rappeurs locaux favoris. Des mecs que l’on a découvert en zonant sur Youtube et que l’on suit depuis des années. On a grandi sur leurs sons, on s’est construit en même temps que leur musique. On les a vus devenir bons, adultes et alcooliques. Des histoires comme ça, il en existe autant que de puristes. Et la mienne, c’est avec Guilty.

Guilty, c’est un mec d’Abbeville, Picardie. Un mec qui revendique sa province et son accent. Un mec du coin qui cause de son patelin dans un patois prolétaire qui ne s’embarrasse pas de bonnes manières.

Loin de l’égotrip somptuaire de beaucoup de ses contemporains, Guilty distille un rap authentique, axé sur les valeurs humaines et le partage. Un rap profondément ancré dans la culture populaire du nord de la France. Voilà le tableau. Et ça n’a rien d’un film de Danny Boon. C’est la réalité. Le quotidien des gosses paumés de nos déserts industriels. Des mômes qui tentent de s’en sortir entre chômage, licenciement de masse et morosité socio-économique. Une jeunesse lucide et dépitée par un contexte n’offrant ni réelles perspectives d’avenir ni alternatives idéologiques. Une génération sans repères, coincée entre déclin, indifférence et rejet.

Il leur reste quoi à ces mecs pour trouver un peu de sens, s’extraire du quotidien ou tout simplement exister ? Il leur reste le Hip-Hop.

“Pauvreté, chômage, licenciement en masse des salariés… Pas besoin de TV réalité, c’est déjà dur de faire face à la mienne. 2015, l’Etat mélange tout dans le même saladier. Nique sa mère, j’lève mon verre et trinque à la tienne.”

Le rap de Guilty est sombre. Les productions, très classiques, sont signées Mani Deïz, Juliano ou encore Shaolin qui, sans surprises, nous transportent dans un univers aux mélodies mélancoliques. Une spéciale pour la prod de Greenfinch sur « Rien d’un modèle d’usage » qui n’est pas sans rappeler un soir d’hiver au Café des Deux Moulins… Il y a ce petit côté franchouillard dans la musique de Guilty. Ce côté bal populaire. Ces petites vibes revival guinguette ancrées dans l’identité Hip-Hop du ch’nord, dans la lignée de Z.E.P ou du M.A.P, prouvant, une fois de plus, la capacité du Hip-Hop à dépasser ses frontières pour réunir les genres… Et les gens, autour d’un bon son et d’une bière. A la bonne franquette !

L’écriture du rappeur d’Abbeville laisse transparaître une grande sensibilité sur le monde qui l’entoure, sur son environnement direct et sur lui-même. On sent une personnalité touchante, touchée et malheureusement parfois coulée dans l’alcool, le rap et autres antalgiques. C’est comme ça que Guilty combat un mal de vivre, relativement prégnant dans sa musique. C’est le second volet du projet, l’aspect cathartique de l’écriture : le rappeur pèse le poids de son âme en solitaire et cause en face à face avec ses démons. Une solitude qui tranche avec la convivialité et la force du collectif revendiquée dans beaucoup de ses textes. Cette dualité intéressante soulève les limites de l’individualisme dans nos sociétés occidentales. L’homme, animal social, aurait-il besoin de revoir ses schémas de sociabilité ? En vue des dérives liées à ces problématiques, la question se pose.

«  Le rap ma terre d’asile ou plutôt ma camisole. Discipline que je pratique souvent pour ne pas perdre la raison. Toi t’as une belle tenue moi j’me fous du regard des autres. »

Juste une allumette résonne contestataire et marginal. Nous ne sommes pas tant dans le revendicatif mais plus dans le témoignage entre constat sur l’état social du pays et rimes acides envers les élites capitalistes. Un rap relativement représentatif de la conjoncture politique actuelle, notamment dans le glissement d’une partie de la gauche populaire vers le rejet du système et de ses représentations. Guilty revendique cette marginalité face au règne de la superficialité dans nos sociétés, dans le milieu du rap comme dans la vraie vie.

Vous l’aurez compris, Guilty n’est pas là pour l’ambiance.  C’est un constat pessimiste, presque fataliste. Une plongée dans l’époque moderne et ses maux, toujours sous le prisme populaire du rappeur. Une fenêtre sur le quotidien d’une génération talentueuse qui cherche plus de sens. Une voix qui s’exprime dans le Hip-Hop, à défaut d’autres caisses de résonance. Juste une allumette sonne comme un avertissement : c’est ce qui manque pour que ça pète… Et qui sait, c’est peut être d’Abbeville que viendra l’étincelle.

Et vive le rap régionaliste !

Guilty – Juste une allumette : disponible depuis le 16 novembre

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