Alors que le site de l’Éducation Nationale annonce que « le ministère de l’Éducation Nationale a engagé la refondation de l’École de la République qui vise à réduire les inégalités et à favoriser la réussite de tous » et que « la loi du 8 juillet 2013 pour la refondation de l’École concrétise l’engagement de faire de la jeunesse et de l’éducation la priorité de la Nation », le sentiment que l’institution scolaire est déconnectée des réalités et des aspirations de la jeunesse va grandissant. Les réformes engagées n’ont rien de rassurant pour l’avenir et l’Éducation Nationale semble être dans une impasse de laquelle elle ne sortira pas. Mais le problème n’est pas récent et il n’est pas spécifique à l’école. C’est toute une société capitaliste, prise dans les réformes néo-libérales des gouvernements successifs, qui s’emploie à détruire un rapport libre et simple au savoir et à l’apprentissage. Les exigences de rentabilité, liées aux formes modernes de management, font que l’école se gère maintenant comme une entreprise : les élèves deviennent des clients et les professeurs vendent leurs compétences. Certains s’adaptent à ce système, d’autres s’y refusent, et nombreux sont les adolescents qui se révoltent contre un système scolaire qui ne leur permet pas de s’exprimer librement. Parmi ces adolescents, certains trouveront un moyen de s’exprimer dans le rap, et c’est aux expériences passées de ces enfants ou adolescents devenus aujourd’hui adultes que nous ferons référence dans ce dossier.

Du point de vue de l’élève, l’école est souvent une période de la vie angoissante ou traumatisante. Constat difficilement croyable quand celle-ci devrait être le lieu propre à son épanouissement. Mais l’idéal est bien loin de la réalité : alors que la soif de connaissance naturelle de l’enfant est vivace, elle va s’amenuiser en grandissant, l’école ne semblant pas la favoriser, mais s’apparentant davantage à un travail pénible et ennuyeux. Étrange pour un mot dont l’étymologie grecque « scholè » signifie précisément le moment dégagé du travail. Car l’école est perçue comme un labeur, une contrainte, alors qu’elle devrait être au contraire un moment de joie et de plaisirs. C’est pourquoi elle doit faire face à un paradoxe : une soif de connaissance naturelle qui se trouve détruite par une institution scolaire qui s’apparente à une industrie ou un lieu de souffrances. C’est ce paradoxe que relève Sentin’l dans le titre Carnet de lésions sur l’album de Fadah.

« Paradoxe : sécher les cours alors que la soif de connaissance persiste. »

Fadah feat. Sentin’l – Carnet de lésions

Ce titre est, pour de multiples raisons, d’une lucidité fantastique. Cet article aurait pu se contenter d’en être le commentaire. Sur une instrumentale de Mani Deïz, Fadah et Sentin’l y décrivent tour à tour leur propre scolarité avec les questionnements et les doutes qui les habitaient. Qu’il soit question de l’orientation, des devoirs-maison ou des conseils de classe, l’analyse qu’ils font est représentative du ressenti d’une grande majorité d’élèves. Le paradoxe entre la soif de connaissance et son insatisfaction à l’école est l’expression la plus simple du malaise régnant. Si l’école ne favorise pas l’acquisition de connaissances, si l’école ne permet pas d’entretenir la curiosité naturelle de l’enfant, alors l’opinion qui veut que l’école soit le lieu où l’on apprend et où l’on acquiert des connaissances est fausse. Si la connaissance ne s’acquiert pas à l’école, alors c’est que celle-ci ne remplit pas sa mission. Mais cette mission est elle-même ambigüe : entre d’un côté la nécessité de préparer à l’emploi et de l’autre la volonté d’apporter des connaissances permettant à l’enfant de devenir un jour un citoyen libre et capable de penser par lui-même, il y a une incompatibilité claire. Pire, l’école ne semble plus permettre ni l’une ni l’autre alternative. C’est ce que relève Pejmaxx dans son titre « Danse avec des palmes ».

« J’ai suivi les cours pour pas avoir un cerveau de tocard, ça protège pas de la belle étoile ou du morceau de ton-car. »

Pejmaxx – Danse avec des palmes.

Suivre les cours certifie d’avoir une instruction, mais on ne peut pas en attendre autre chose. L’école ne protège pas de tout ce qu’il se passe à l’extérieur et elle ne garantit en rien un travail ou bien le bonheur. La métaphore de Pejmaxx veut nous faire comprendre qu’elle n’assure pas l’épanouissement. Suivre les cours est une activité de laquelle on ne doit attendre que peu de bénéfices matériels, la seule chose que l’on puisse faire de toutes ces années de scolarité est d’utiliser ce temps pour se construire soi-même afin de ne pas être un abruti. La question du but de l’école se pose alors, et il est difficile d’imaginer la déception d’un enfant qui grandissant pour apprendre se trouve enfermé dans une institution dont il ne comprend pas la finalité. L’incompréhension qui en résulte se trouve progressivement transformée en un mal-être dont l’unique consolation, quand elle est présente, reste les amis que l’on se fait. C’est pourquoi, par-dessus-tout, l’école est un lieu remplit de contradictions : une souffrance envers laquelle certains éprouvent une forme de tendresse. Ces douleurs sont relevées par Scylla dans le son « Rien à remplacer » ; sous la forme d’un bilan de sa vie, il évoque une scolarité difficile mais malgré tout joyeuse. Quand on connaît la qualité de sa plume, cela est d’autant plus surprenant.

« J’étais ni méchant ni bête mais un bon p’tit, juste un jeune comme tant d’autre qui se sentait faible et incompris. Il y avait qu’à lire toutes leurs remarques en rouge dans mon journal de classe, ils me prenaient tous pour un plouc venant tout droit de l’âge de glace. Mais pour nous bâtir un avenir, était la pire de vos bêtises, aussi vagues et inutiles qu’un cours de trigonométrie. Nous, l’avenir c’était le soir même, les délires entre potos, j’ai pété de rire, hier j’ai revu ma tête sur quelques photos. »

Scylla – Rien à remplacer

Si certains, comme Scylla, n’y voient finalement rien à remplacer, nombreux sont ceux qui gardent à l’égard de l’école une rancœur vivace. La raison majeure étant la discipline imposée et l’impression d’y avoir perdu son temps. Combien gardent un souvenir difficile de ces longues journées à « courber la colonne » ? En tant qu’adulte s’asseoir à une table pour travailler est acceptable, mais en tant qu’enfant, cela s’apparente à une torture physique. A bien des égards, on oserait parler de « dressage » sans que cela ne soit particulièrement choquant, et c’est de cette manière-là que nombreux le ressentent. Lorsque Casey, dans le son de l’Asocial Club « Ce soir je brûlerai » doit élaborer un texte sur une chose qu’elle choisirait de brûler, elle décide de brûler son « ancienne école ». Texte très significatif de la colère accumulée pendant des années, et de la rage qui demeure des années après à l’égard d’une institution scolaire l’ayant exclue peu à peu. L’école toute entière est comprise comme exerçant une forme de violence, et une violence symbolique très forte qui a pour effet d’écraser complètement certains élèves qui se sentent en-dehors du système.

« Et pour moi les tourments, c’était d’aller courber la colonne, c’est pas grave si je sèche la journée. Je déconne, tu m’étonnes, des crasses sur le carnet, je veux me faire cette conne qui me mets un harnais. Mon image est ternie, j’ai pas le droit au vernis, on m’a mal éduquée, je me crois tout permis. Pendant que ces chiennes et ces bâtards somnolent, ce soir, je brûlerai mon ancienne école. »

Asocial Club – Ce soir je brûlerai

La vie ne s’arrête pas à la sortie de l’école, et pour beaucoup c’est même le moment où elle commence. C’est pourquoi dégoûtés par l’Éducation Nationale, ils vont considérer que la majeure partie de l’apprentissage se fait « à l’école de la vie ». L’école de la vie, c’est la rue avec tout ce qu’elle apporte de bon et de mauvais. Le décalage entre le système scolaire et le vécu en-dehors est tellement conséquent pour certains que parler d’un gouffre ne serait pas un euphémisme. Lorsque Char, dans Triste théâtre, décrit cette « école de la rue » où les élèves suivent « les cours assidûment », c’est pour illustrer la distance qui sépare l’école de l’Éducation Nationale de l’école de la rue. Pour les classes défavorisées, la majeure partie de l’apprentissage se fait en-dehors de l’école, avec toutes les emmerdes et les défaites rencontrées, non pas dans une salle de classe où la discipline régnant ne correspond pas aux valeurs véhiculées par la rue. C’est pourquoi, en opposition aux valeurs d’obéissance et de soumission de ceux qui sont « dans le droit chemin », les gouffriers vont préférer suivre les cours de la vie sur leur banc.

« Des gamins virulents, élevés à la vie du banc, qui a l’école de la rue suivirent les cours assidûment, l’ombre d’une faux se balance sur l’fil du temps, dur de suivre le droit chemin lorsque t’avances en titubant. »

Char – Triste théâtre

On reproche souvent aux professeurs et à l’ensemble du système éducatif d’être déconnectés de la réalité du monde. Il est évidemment impossible qu’un professeur de soixante ans puisse comprendre ce que vit un jeune d’une quinzaine d’année, et c’est cette déconnexion qui entraîne une incompréhension. Choc générationnel entraînant un malaise à un âge où tout donne l’impression d’être incompris, il est difficile de comprendre le monde des adultes qui apparaît comme indésirable. En ajoutant à cela les pressions de ce monde des adultes, on a un cocktail de désespoir et de déception qui aboutit à une absence totale de sens. Comment expliquer à un enfant que les choix qu’il fait quand il a quinze ans vont déterminer dans une large mesure ce que sera la suite de sa vie ? La question de l’orientation est symptomatique de cette absurdité, et quand elle apparaît à l’adolescence, cet « âge ingrat », la responsabilisation est bien difficile. Quand Stick se plaît à décrire cette adolescence, il n’oublie pas de laisser une phase pour la conseillère d’orientation, symbole suprême d’une institution scolaire qui s’éloigne toujours plus des préoccupations véritables de la jeunesse.

« La conseillère d’orientation croit savoir ce qui est bon pour toi, et toi comme t’es courtois tu lui dis pas qu’elle peut se mettre des doigts. Mais tais-toi te disent tes rents-p’ dès que tu l’ouvres, et toi tu souffres, à deux doigts de tomber dans le gouffre. »

Stick – L’âge ingrat

Car choisit-on vraiment son orientation ? La responsabilisation des élèves concernant leur orientation est permanente. Dès le collège, l’élève est sommé de faire un certain nombre de choix qui, lui répète-t-on à longueur de temps, dépend de ses capacités, de ses efforts et de ses ambitions. Le conseil de classe regroupant les professeurs et la direction ayant pour mission de statuer ensuite sur les choix de l’élève. En conséquence, une mention défavorable à une orientation est la sanction suprême. Mais c’est oublier que le choix du métier ou de la poursuite d’étude est en grande partie lié à la classe sociale à laquelle on appartient. Bien sûr, le déterminisme n’est pas total et certains peuvent espérer escalader l’échelle sociale, mais ce n’est pas le cas de la majorité des élèves qui reproduiront le schéma familial. La valorisation de certaines filières et la dévalorisation des autres est le fruit d’une évaluation qui repose moins sur les compétences de l’élève que sur ses origines sociales (appartenance aux classes supérieures ou inférieures). A la sortie du collège, aller en lycée professionnel est vu comme un échec, et les bons élèves vont en lycée général où ils tenteront d’obtenir un bac scientifique. Oxmo Puccino, dans l’interlude « Peu de gens le savent » d’Opéra Puccino décrit cette réalité où l’orientation a plus à voir avec les origines de l’élève que ses capacités.

« Puis à l’école hein, l’école. Tu demandes à chaque mec des cités : t’as quoi comme diplôme, enfin comme brevet ? Il va te sortir j’ai un BEP moi. BEP, tu crois qu’tu vas faire quoi avec un BEP, hein ? Eh, combien de millionnaires en BEP, hein ? Aujourd’hui tu vas voir la conseillère d’orientation. Elle te sort ouais, moi j’ai un bon plan pour vous, faites un BEP chaussure. Hé, j’lui fais moi, les gens ils m’ont attendu pour marcher moi. Hein, BEP chaussure ?! Elle va te faire : bah alors un BEP chaudronnerie monsieur ! Chaudronnerie enfoirée ! Tu crois que je vais faire quoi avec la chaudronnerie moi : chaudronnier, hein ?! Tu crois que je vais faire quoi avec un chaudron ? »

Oxmo Puccino – Peu de gens le savent (Interlude)

L’objectif du bac professionnel étant l’insertion professionnelle, on est déjà en mesure de dire qu’il signifie la fin de l’école, mais le bac professionnel pose à plus forte raison la question du but de l’école. Est-ce vraiment de préparer des citoyens à penser par eux-mêmes ? Difficile de le croire, et c’est pourquoi certains ne vont pas rechigner à parler de « dressage » à propos de la scolarité. Là où l’éducation vise à rendre libre, la finalité du dressage est de rendre utile et docile. Lorsque Keny Arkana emploie la métaphore « L’usine à adulte » pour désigner l’école, elle met l’accent sur ce caractère docile. L’adulte est celui qui applique les normes et les accepte sans jamais les questionner. L’« éducation » par le système scolaire est une industrie du conformisme où l’individualité des élèves, c’est-à-dire le vécu de chacun, est nié. L’école détruirait alors la liberté naturelle de l’homme en lui apprenant la compétition et à prendre le « jeu » social et professionnel au sérieux, faisant de lui un esclave plutôt qu’un homme libre.

« Système scolaire mal foutu à l’allure d’usine à adulte, même format pour tout le monde l’éducation te modèle à la rue, te fait perdre ta nature humaine, rentre dans la classe afin de rentrer dans une caste, t’empêche de penser par toi-même. »

Keny Arkana – L’usine à adultes

Car la question mérite d’être posée : apprend-on à « penser par soi-même » à l’école ? Renaud chantait déjà, dans « C’est quand qu’on va où ? » : « Si l’école ça rendait les hommes libres et égaux, le gouvernement déciderait que c’est pas bon pour les marmots ». Il y a un vide entre les buts idéels de l’école et ses buts réels. Ce vide est palpable dans les programmes scolaires, dont le remaniement permanent semble souvent correspondre plus à une régression qu’à un progrès. La tentative de l’école de s’adapter à la modernité (mise en place d’outils pédagogiques liés à l’utilisation des nouvelles technologiques) tombe à plat puisque les réformes portent sur la forme et non sur le fond. Or, on est en droit de se demander si ce n’est pas le fond qu’il s’agit de changer. Comment des élèves pourraient-ils se sentir concernés par l’enseignement qui leur est dispensé dès lors que ce n’est pas d’eux dont il est question ? C’est ce que reprochait Booba dans « Ma définition ».

« Je voulais savoir pourquoi l’Afrique vit malement, du CP à la seconde ils me parlent de la Joconde ou des allemands. »

Booba – Ma définition

Si la soif de connaissance ne perdure pas, c’est au premier chef car ce qu’on enseigne à l’école apparaît comme inintéressant. Non pas que les matières enseignées soient réellement inintéressantes, mais parce que le fait que les programmes scolaires soient inadaptés aux questionnements des élèves cause un désintérêt. En tant que matière scolaire, l’histoire est au cœur de nombreux débats puisque le choix d’enseigner ou non tel événement détermine la lecture que l’on va faire de l’Histoire des hommes et des civilisations. Or, le reproche formulé par Booba dans ce texte est que l’histoire dont on parle à l’école n’est pas la même histoire que celle entendue à la maison ou dans la rue. On peut penser que le choix des programmes scolaires repose sur l’idéologie des classes dominantes, et on est en droit de se demander dans quelle mesure le programme d’histoire n’a pas uniquement pour but de servir la propagande de l’Etat. C’est pourquoi l’enseignement scolaire est le fruit d’un soupçon généralisé. Quand Lucio Bukowski, dans « Les faiseurs d’illusions sortent des lapins morts de leurs chapeaux » voit dans l’école le chantre du libéralisme et de la domination de classe, il est alors difficile de lui donner tort.

« Les curés libéraux ont révisé les psaumes, ils ont même appris aux pauvres à mépriser les pauvres. C’est pas dans leur école que t’apprendra l’entraide, le savoir véritable ne s’acquiert qu’en scred. »

Lucio Bukowski – Les faiseurs d’illusions sortent des lapins morts de leurs chapeaux

Le problème étant que l’école prétend enseigner de manière neutre alors qu’elle est profondément marquée par l’idéologie libérale et bourgeoise. La glorification des « valeurs de la république » a un doux parfum d’hypocrisie lorsque des enfants se font expulser de leur école car ils n’ont pas de papiers. Les événements de janvier et les différentes réactions des élèves mais aussi de l’Education Nationale ont montré à quel point l’école n’avait pas pour but de faire réfléchir et de prendre de la distance. L’élève idéal devient non plus celui qui pense, mais celui dont le cerveau est semblable à un disque dur, capable de compiler la plus grande somme de connaissances. Mais la connaissance des faits ne permet pas tout, et à quoi bon connaître dès lors que l’école n’apprend pas le « vivre-ensemble » (si cher à la classe politique) mais la compétitivité et à être le meilleur. Quand dès leur enfance, on apprend aux élèves à être en compétition, que seuls les meilleurs auront la possibilité de décider de leur avenir et que les autres feront ce qu’ils peuvent, il est difficile d’avoir un rapport désintéressé au savoir. Il y a tellement d’élèves dont le potentiel créatif et innovant a été détruit parce qu’ils ne rentrent pas dans le moule de l’élève soumis et obéissant capable de passer une journée entière assis sur une chaise à ingurgiter des informations. Comme le dit Lucio, ce n’est pas à l’école qu’on apprend l’entraide, celle-ci étant à l’image de notre société dans laquelle tout est fait pour détruire tout acte de solidarité. Il reste à comprendre la nature de ce savoir véritable auquel on peut opposer le savoir scolaire, et dans quelle mesure le savoir demeure une richesse. C’est ce que nous lance 16 dans son magnifique couplet sur « Des anges parmi les gens » en featuring avec Fayçal.

« L’école est importante mais ne dit pas toutes les vérités, comprends avant d’apprendre ou tes idées vont se déliter. A part ça, le savoir est une arme et avoir ça, ça vaut plus que l’or, que la gloire, plus qu’une vie de pacha. »

16 & Fayçal – Des Anges Parmi Les Gens

Lorsque 16 distingue la compréhension et l’apprentissage, il pointe une difficulté fondamentale de la connaissance : peut-on apprendre sans comprendre? Si on réussit sa scolarité parce qu’on est capable d’apprendre par cœur sa leçon, ce n’est pas pour autant que l’on comprend ce qu’on a appris. La compréhension implique un effort de réappropriation du savoir, et c’est dans ce phénomène de réappropriation que le savoir devient une richesse. La phrase «Le savoir est une arme » est une phrase revendiquée par de nombreux rappeurs, en opposition au savoir qui ne produit rien si ce n’est de la docilité. Étudier ne dégoûte pas du savoir, mais c’est le savoir sans comprendre pourquoi on apprend qui entraîne le dégoût. C’est en 1992 que cette phrase fait son apparition dans le rap français sur un titre du Ministère A.M.E.R. « Le savoir », extrait de l’album Pourquoi tant de haine ?. Le Ministère reprend cette phrase généralement attribuée à Léon Trotski, bien que son origine soit très incertaine. Par cette démarche, on a l’affirmation selon laquelle le rap a pour but de nous faire prendre conscience du monde qui nous entoure, le savoir étant une manière de se défendre contre les agressions dont les populations opprimées sont les victimes. De ce fait, le rap a un rôle majeur à jouer dans la réappropriation du savoir pour les classes populaires, en témoigne la récurrence de cette phrase dans de nombreux sons du rap français. Mais le rap a un véritable rôle social à jouer, il est un échappatoire face au système scolaire, et il est très souvent étrange de rencontrer, sous la richesse incroyable d’une plume de rappeurs, un élève moyen qui a arrêté l’école à un âge précoce. Saké prend souvent pour thème de ses écrits l’école, et en relève la bouée que le rap a été pour lui dans son cursus scolaire.

 « L’école c’est loin je me suis pris les pieds dans cette spirale, le rap mon oxygène la salle de classe est irrespirable. »

Saké – C’est mieux comme ça 

Il ne faudrait pas croire qu’il y a une incompatibilité entre le rap et les études. Parce que le rap est une affaire d’écriture, une maîtrise minimale du français est nécessaire, et certains le maîtrisent à un tel degré de perfection qu’il est difficile d’imaginer que de tels artistes n’aient pas réussi leur cursus scolaire. Mais un texte de rap ne sera jamais étudié comme un texte de poésie. Le rap est trop vivant pour se laisser enfermer dans les catégories mortes d’une analyse textuelle. Le rap se fait en marge de la scolarité car il emploie un langage qui ne sied pas à l’autorité de l’institution. Ce n’est pas pour autant qu’il ne peut y trouver une place, mais celle-ci est nécessairement marginale et repose davantage sur un libre choix du professeur que sur un programme scolaire. Le séminaire « La plume et le bitume » ayant lieu actuellement à l’Ecole Normale Supérieure est le signe que l’opinion commune selon laquelle le rap est une sous-culture d’analphabètes est en train de se modifier. Un signe de la récupération du rap par l’intelligentsia ou bien un signe d’ouverture d’esprit de l’institution ? Il est trop tôt pour le dire. Gageons que le rap saura toujours se sortir des catégories dans lesquelles on essayera de le faire rentrer, et qu’il ne se fera jamais dans le calme des bancs de l’école. S’il est une « passerelle vers les grandes écoles », c’est à la condition qu’il rende au savoir sa dimension libératrice et qu’il permette aux élèves de voir que faire des études, c’est essayer de penser le monde. Sinon, c’est lui-même qu’il reniera en adoptant les normes bourgeoises.

« Je voulais faire du rap français une passerelle vers les grandes écoles. »

Medine – Biopic

Nous voyons que les rapports entre l’école et le rap sont ambigus. Premièrement car l’école apparaît comme une institution disciplinaire plus propre à réaliser un dressage qu’à éduquer. L’école de la République n’est pas une école de la liberté, elle est une industrie à produire du conformisme. Mais elle est également un lieu dans lequel beaucoup d’espoirs sont placés, dont l’importance dans la vie d’un individu est considérable. La déception engendrée par le système scolaire est à la hauteur des attentes placées en lui. Elle est un lieu où les inégalités sociales demeurent, un lieu où la pression qui pèsent sur le dos des élèves est énorme, mais également un lieu où se lie les amitiés et où l’enfant apprend à se construire. L’école a besoin d’être réformée, c’est une certitude, mais il est surtout nécessaire qu’elle ait un sens pour les enseignants comme pour les élèves. La finalité de l’école de la République ne peut pas être de fournir une main d’œuvre employable pour les entreprises, comme cela semble être de plus en plus le cas. Sa finalité idéale, c’est de laisser à chacun la liberté de se construire, d’apprendre de soi mais surtout des autres, et de donner à tous les élèves les clefs pour comprendre le monde et par l’apprentissage, devenir en grandissant un peu plus libre, moins sensible à l’autorité et à toutes les formes de servitude et d’aliénation. Bref, il est temps d’appeler de nos voeux une école dans laquelle le savoir serait une arme…

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