L’attentat ayant eu lieu à Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 restera dans les mémoires des français pendant longtemps. Dans un contexte politique, social et économique très tendu, un tel événement n’est pas anodin. Les réactions ont été vives, les émotions très présentes, et les discours ont été majoritairement des appels à la paix et à la solidarité. C’est dans ces moments où il est difficile de mettre des mots sur une situation aussi tragique que la musique est essentielle, non pas parce qu’elle est un divertissement, mais parce qu’elle est parfois, en ce qui concerne le rap, l’élaboration artistique d’une vision réfléchie et mesurée. Dans cette triste époque, il est nécessaire que le message diffusé soit un message de paix et de solidarité afin de lutter contre les injustices en changeant les mentalités. Certains artistes ont su le faire et n’ont pas attendu que les catastrophes arrivent. Voici quelques sons pour essayer de penser.

Les premières personnes touchées par l’attaque sont bien évidemment les victimes et leurs familles. Que l’on soit en accord avec leurs idées ou leurs actes, c’est à elles que l’on doit penser en priorité. Rien ne peut compenser la douleur de la perte d’un proche, la solidarité ne pouvant probablement qu’atténuer un peu la douleur. La mort ne fait aucune distinction entre les hommes, et il est impensable de souhaiter la mort de quelqu’un pour sa couleur ou sa foi. Cette idée, Kery James la développe dans son titre « Y a pas de couleurs ».

« Dans nos différences nous sommes liés, nos apparences ne sont pas toujours le reflet de ce que contiennent nos cœurs et c’est ce qui importe. Y a pas de couleur pour que la mort t’emporte. »

Les différences sont constitutives d’une société saine et forte, mais elles peuvent être également cause de nombreuses tensions quand elles ne sont pas acceptées et débouchent sur le communautarisme. La stigmatisation des minorités est un phénomène extrêmement présent dans les conversations et les amalgames ne manqueront pas d’être faits. Il est alors important de ne pas céder à la violence, moteur apparent de l’histoire de l’humanité. De manière provocante comme à son habitude, Médine avait sur son second album « Jihad, le plus grand combat est contre soi-même », un titre éponyme dans lequel il décrivait la violence comme faisant partie de l’homme. Bien loin de faire du Jihad une lutte contre l’autre qui n’est pas moi, c’est contre cette violence en chacun de nous, menace pour la paix intérieure, que Médine appelait à la guerre.

« Depuis le fond de nos entrailles à la guerre nous sommes initiés. Et si le monde d’aujourd’hui a changé qu’on nous explique les génocides et leur sens caché, qu’on nous explique les conflits qui se prolongent. Le 21ème siècle est bien parti dans son allonge. »

Derrière le discours d’apparence violent, c’est la paix qui est prônée. Phénomène paradoxal dans une société où le climat social s’apparente à un état de guerre de tous contre tous. La fameuse maxime latine : « si vis pacem, para bellum » [si tu veux la paix, prépare la guerre] nous demande de nous battre pour obtenir la paix. Rien de surprenant alors à ce que l’affirmation d’une volonté de changer la société soit interprétée par les gouvernants comme une « déclaration de guerre », même si les intentions derrière sont celles d’une plus grande justice sociale et d’une égalité pour tous. Refuser la compétition et le climat de guerre, c’est s’opposer à un système qui fait tout pour mettre en place une compétition agressive généralisée. Parler de paix devient alors un acte révolutionnaire. C’est ce que nous rappelle Oxmo Puccino dans son titre « L’arme de paix ».

« Cette audace de parler de paix, pendant la fin des temps. Chanter contre ce futur sans précédent, il le faut, ce monde c’est le nôtre. Je pense qu’on tire bénéf’ du bien de l’autre. »

Le message de solidarité derrière les paroles d’Oxmo est un message de paix. Il nous incite à réfléchir à nos responsabilités dans un monde qui nous appartient, et ce peu importe notre religion. La conclusion selon laquelle chacun bénéficiera du bien fait à autrui est claire, dommage qu’elle apparaisse aujourd’hui comme utopique. Les mouvements de solidarité qui apparaissent prouvent qu’il existe encore des raisons de nous rassembler. Mais on notera qu’il est triste de devoir attendre des événements tragiques pour voir se mettre en place des rassemblements spontanés de gens qui manifestent leur désarroi et leur colère contre l’injustice. Injustice souvent maladroitement dénoncée. Dans une mesure malheureuse au vue des circonstances, Nekfeu, dans le son « La marche », s’était permis de reprocher à Charlie Hebdo de mettre de l’huile sur le feu et d’accentuer les tensions sociales en stigmatisant les religions, et notamment les musulmans.

« Ces théoristes veulent faire taire l’Islam. Quel est le vrai danger : le terrorisme ou le Taylorisme ? Les miens se lèvent tôt, j’ai vu mes potos taffer. Je réclame un autodafé pour ces chiens de Charlie Hebdo. »

La violence de la dernière phase est extrême, d’autant plus au regard de ce qu’il s’est passé, mais elle ne laisse aucun doute quant à son interprétation dès lors que l’on écoute l’idée générale du son. Elle symbolise tout le problème que posent des caricatures de Charlie Hebdo. De la même manière qu’on peut considérer que la liberté d’expression est une valeur sacrée à laquelle on ne peut pas toucher, rien n’empêche de faire preuve de compréhension et d’empathie envers les croyants qui se sentent insultés quand ce qui est sacré est caricaturé. Faire preuve d’humanité, c’est être capable de comprendre que la tolérance doit aller dans les deux sens. Nekfeu ne faisait que reprocher à Charlie Hebdo leur intolérance en employant à son tour une violence verbale et « inoffensive » (puisqu’apparemment c’est ainsi que l’on doit qualifier la violence des caricatures…). Sortie de son contexte, on peut voir dans cette phrase une apologie de l’autodafé, mais qui celui oserait le faire dans le contexte de la chanson ne sait pas écouter. Au contraire, Nekfeu semble nous dire qu’il n’y a pas de tolérance possible sans compréhension de l’autre, et pas de compréhension de l’autre sans un minimum de bienveillance. La tolérance se fonde sur le respect qui est nécessairement mutuel. C’est la raison pour laquelle beaucoup n’hésitent pas à affirmer que la religion est avant tout amour de l’humanité.

« Moi j’représente pour tous ceux qui prient un dieu d’amour. Celui qui fait qu’on s’aime dans les cages en bas des tours. J’représente pour tous ceux qui prient un dieu d’amour. Celui qui fait qu’on s’aime dans le monde et les alentours »

Dooz Kawa rappe un « Dieu d’amour » qui unit les hommes entre eux. Il s’agit certainement de la meilleure des réponses à toute personne qui souhaiterait utiliser la religion pour au contraire diviser. La tolérance est au cœur de ce son qui prône la paix et l’harmonie dans une société où la religion semble faire plus de mal que de bien. Faisant passer notre commune humanité avant nos différences religieuses, Dooz Kawa se plaît à rappeler que le message originel d’une religion est universel et n’a pas pour aboutissement nécessaire le communautarisme. Ce problème se développe quand la religion quitte la sphère personnelle pour s’imposer dans la sphère publique et devenir un problème politique. Autant que la liberté d’expression, la liberté de culte est au fondement d’une société égalitaire qui manifeste un souci pour la liberté. Il s’agit de la garantir véritablement et de lutter contre toute censure, la négation de la liberté d’expression.

Comment évoquer la liberté d’expression sans parler des fameuses « 16’30 contre la censure » ? Le rap est une forme d’expression qui vit de cette liberté. Les nombreux procès collectés par certains artistes montrent que les mots ont un impact sur le monde. L’opposition retravaillée en hommage aux dessinateurs entre les armes et le crayon évoque nécessairement le fameux « Le savoir est une arme ». Mais cela implique également une certaine responsabilité envers ce qui peut être dit et ne pas être dit. La censure politique est une forme de censure qui va contre la liberté d’expression, et cela est intolérable, mais qu’en est-il des choses qui ne se disent pas ? La liberté d’expression, si on peut considérer qu’il s’agit de la possibilité de tout dire, cela ne signifie pas nécessairement qu’il faille tout dire. Dans « Dis monsieur », Paco en compagnie de L’indis nous décrivent l’impossibilité de dire certaines choses à leurs enfants, car il y a des choses qui ne peuvent se dire. Si le sacré des uns n’est pas le sacré des autres, le respect du sacré de l’autre n’est-il pas nécessaire ? C’est seulement dès lors que l’on oublie ce qu’est le respect que l’on peut considérer une insulte comme une manifestation d’une liberté d’expression.

« La vérité, j’aimerais te l’apprendre mais j’ose pas. Difficile à ton âge de comprendre ces choses-là. Un jour viendra, tu perdras l’innocence. Tu verras tout le bonheur que procure l’ignorance. La vérité, tu l’apprendras rapidement. Tu verras même des gens se faire du mal gratuitement. Comment te répondre, trouver les mots qu’il faut ? Les hommes sont aveuglés, le blé les motive trop. »

La cruauté des individus est un reflet de la société. De tels événements en sont le fruit mais la folie du monde ne s’arrête pas une fois les explosions finies. En comparaison de l’innocence enfantine, le monde tel qu’il est semble chaotique. Les opinions diverses et variées, au lieu d’être un enrichissement pour chacun, apparaissent comme un facteur de division. Le problème devient alors politique puisque c’est le vivre-ensemble qui se trouve un peu plus détruit à chaque fois que des choix économiques sont faits à la place de choix humains. Quand Shurik’n et Akhenathon rappait « La fin de leur monde » en 2006, il y avait peut-être l’espoir qu’une dizaine d’années plus tard les choses seraient un peu différentes. Il est en réalité terrible de voir que cette fin n’approche pas et que les choses se répètent inlassablement.

« Ils trouvent même pas un corps dans les ruines du World Trade et ils sortent des débris le passeport de Mohammed. Je peux plus exprimer combien on trouve ça grotesque. Voilà pourquoi c’est le désert dans les bibliothèques. »

La dénonciation d’une caste politique qui s’approprie le monde est au cœur de nombreux sons, mais il faut avouer que le duo d’IAM est particulièrement en verve. La récupération politique qui se met en place quelques jours après les récents événements est dans l’irrespect total de la période d’union des citoyens et du deuil à faire quant aux victimes. Bien loin de la solidarité citoyenne, une solidarité véritable d’hommes et de femmes qui ont envie de rendre hommage aux victimes et de communier ensemble, on retrouve un jeu politique dans lequel il y a des gagnants et des perdants, où chacun va tâcher de tirer un profit de ce drame. Comment en arrive-t-on là ? A quel point cette belle unité de la nation est une unité de façade ? Il est encore trop tôt pour le dire, mais libre à chacun d’émettre des doutes. IAM nous rappelle qu’il ne faut pas compter sur la caste politique pour se solidariser. C’est à chacun de faire le chemin sans compter sur les autres.

« Qu’est-ce que tu veux que j’te dise, à part qu’il faut de l’amour pour qu’on s’en sorte, de la tolérance, moins d’ignorance, de l’humour, quand l’ambiance est morte. »

Rockin’Squat du groupe Assassin résume dans « Touche d’espoir » ce qui peut se comprendre comme les valeurs de l’esprit « hip-hop » et de l’ensemble des sons choisis pour cet article. Il semble être plus que jamais tant de faire preuve de spontanéité dans les sentiments en laissant de côté le calcul rationnel de l’intérêt. L’humour est également nécessaire car il permet de prendre les choses avec du recul et de supprimer le sérieux. Mais il est problématique quand il offense. Laissons à chacun le soin de juger, mais ce jugement doit se faire par l’empathie, la tolérance, et non pas dans le rejet de l’autre. Paix, amour et unité sont plus que jamais nécessaires et c’est ce que nous rappelle les artistes qui essayent de participer à embellir le monde. En attendant que cela porte ses fruits, si ça doit être le cas un jour, l’histoire continuera sa marche. Inlassablement, allant de la « grandeur » à la « décadence ». Mais c’est également à chacun de se déterminer sa propre histoire dans les choix qu’il fait. On oublie trop souvent que nos actions aussi minimes soient elles ont une conséquence sur le monde car elles nous définissent en tant que personnes. Il reste encore un peu d’espoir, une petite touche, si les hommes se mettent à apprendre de leurs erreurs. Les événements tragiques n’ont un sens que si nous sommes capables d’en faire quelque chose et de ne pas les oublier. L’histoire n’oublie pas. Il est encore possible d’espérer pour les futures générations, car c’est à elles que nous devons penser. Quel monde voulons-nous laisser à nos enfants ? L’alternative que Fayçal nous laisse est celle de la « grandeur » ou de la « décadence ». Choisissons la grandeur, et pourvu que ce soit une grandeur d’âme.

« Produit du métissage et du dégoût des couleurs. J’ai déduit ce message de mes goûts de mes douleurs. De l’horreur, de l’or, de l’humain, grandeurs et décadences. Que l’aurore de demain soit splendeur pour la descendance. »

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