Nasme, l’interview « 10 Bons Sons »

Il aura fallu près de trente ans après ses premières apparitions discographiques pour que Nasme sorte enfin son premier véritable album. Un drôle de paradoxe pour un rappeur qui n’a jamais vraiment quitté le terrain, multipliant les collaborations, les concerts et les projets, tout en développant ses propres structures, des mixtapes aux Biffmaker Party. Autant dire que l’indépendance, Nasme en connaît les rouages, les exigences et les sacrifices. Mais derrière cette expérience et cette longévité, on retrouve surtout un amoureux du rap, toujours aussi passionné, accessible et animé par l’envie de progresser. À l’occasion de la sortie d’En bonne et due forme, rencontre avec un MC qui, malgré trente ans de parcours, aborde ce premier album comme un jeune rookie.

1. Nasme – « C’est de la bombe » – (What’s the Flavor ? 25, 1997)

C’est « On fait de la bombe » sur la 25 de DJ Poska. J’ai une voix de petit adolescent dessus, parce que je suis un petit adolescent. (rires) C’est ma première grosse invitation, mon premier gros projet parmi des noms connus du rap. Je n’avais jamais fait d’aussi grosse mixtape, et Poska c’était le plus gros du moment… Avant ça je n’avais fait que des mixtapes de quartier, de DJ, etc. C’était l’époque des mixtapes, il y en avait plein partout.

La 25ème des What’s The Flavor est mythique.

Elle est devenue mythique, mais on ne le savait pas quand on l’a faite. C’est un bon souvenir, c’est mon grand frère qui avait dit à Poska que je rappais. Il m’a demandé de lui faire écouter des morceaux, je lui en ai proposé deux ou trois, et il m’a proposé de poser directement, après m’avoir fait écouter les morceaux d’autres participants à la mixtape comme Oxmo, Futuristiq, Time Bomb… La cabine était là, je suis rentré, et c’était parti.

Au début tu dédicaces Trouble Fêtes, mais aussi « Timbe Bomb Posse ». Tu étais proche du collectif Time Bomb ?

Oui déjà.

Tu étais déjà connecté à Hifi ?

Oui, et puis avec les plus jeunes de Time Bomb, comme les Jedi, qui étaient des potes à moi. On se côtoyait déjà depuis longtemps.

Sur ce morceau, si on ne sait pas que c’est toi, il est difficile de te reconnaître. Ça rappe bien, mais tu n’as pas les placements et les intonations qui te caractérisent.

Pour la petite histoire, j’avais fait écouter trois morceaux à Poska, deux morceaux sur lesquels tu aurais pu me reconnaître, plus criés, avec mes intonations, et un morceau posé. C’était mon seul morceau posé, c’était la première fois que j’en faisais un. Dès que Poska l’a entendu, il m’a demandé si je ne voulais pas le poser. A la base je me trouvais plus fort et plus technique sur les autres morceaux, mais il a préféré « On fait de la bombe ».

2. Hifi feat. Ali & Nasme – « Le code de la rue » (Rien à perdre rien à prouver, 2003)

« Le code de la rue ». Pour l’anecdote, quelques années avant ça, un jour où je rappais avec Hifi, il m’a dit que le jour où il ferait son album, il m’inviterait dessus. Il m’a dit ça comme plein de gens peuvent le dire à un mec lambda, donc je ne l’ai pas trop pris au sérieux. Jusqu’au moment où il s’est mis sur son album, et qu’il m’a vraiment invité.

La première fois que je t’ai entendu, ou mémorisé ton nom, c’était sur le DVD qui accompagnait l’album Mauvais Œil, dans le freestyle chez Bumrush avec Lunatic et tout le 45 Scientific. On sentait que tu étais dans leur giron. Pour moi ce n’était pas surprenant de te retrouver sur l’album d’Hifi.

Oui, même si j’avais mon équipe Trouble Fêtes à côté, avec qui j’étais davantage. Je ne faisais pas partie de l’équipe 45 ou de Time Bomb, mais on était potes, donc j’étais souvent avec eux.

Tu te retrouves à poser avec Ali et Hifi. Ali est déjà quelqu’un d’important puisque Mauvais Œil est déjà disque d’or, Hifi est attendu… As-tu conscience de poser sur un futur album classique du rap français ?

J’en ai conscience tout de suite. Je sais avec qui je rappe, et j’ai vu ce qui s’est passé avec Lunatic. Dans l’équipe je suis encore un jeune. Je traîne beaucoup dehors, dans le milieu rap indé. Je suis avec tout le monde, dans tous les concerts, ce que les membres du 45 ne faisaient pas forcément. J’avais le ressenti du public directement sur le terrain, quand eux ne savaient même pas qu’un de leurs morceaux tournait, ou que les gens le connaissaient par cœur. J’étais avec eux, donc je peux te dire qu’ils ne le savaient pas. Mais moi je voyais les retombées qu’il y avait dehors sur tout ce qu’ils faisaient, sur tout ce qui sortait du 45. Et je savais notamment que tout le monde attendait Hifi. C’est un MC fabuleux, c’est un magicien, les gens l’attendaient comme le lapin qui sort du chapeau. (rires)

Tu as beaucoup collaboré avec Hifi, il y a plein d’autres morceaux sur lesquels vous posez ensemble. Il y avait même eu le projet d’un album commun si je ne me trompe pas ?

Oui, on avait commencé à le travailler, on l’avait même annoncé. On était vraiment dessus, et les aléas de la vie ont fait qu’il a dû se concentrer sur d’autres choses, pareil pour moi. Le temps a passé, je me suis mis sur un album solo… Aujourd’hui j’ai plutôt l’ambition de sortir un ou deux albums solo, de réussir à me faire un petit nom, pour avoir plus de légitimité avant de me lancer dans un album avec lui. Disons que j’ai une légitimité parce que ça fait longtemps qu’on rappe ensemble, et que les gens me connaissent, mais commercialement, je ne peux pas prétendre faire un album à égalité avec Hifi. Je veux d’abord marquer mon empreinte, mon style, afin d’arriver avec un album à deux, concret, sur lequel on serait attendu tous les deux au même niveau.

3. Nasme feat. Re2no & Rolda – « Ça vient du fond » (Street Français Vol.3, 2006)

« Ça vient du fond ». Ce morceau il a une histoire, j’ai une petite anecdote que je ne crois pas avoir déjà racontée. C’était un soir, je crois que j’étais avec Haroun de la Scred, on traînait dans Paname, et quelqu’un a proposé de passer chez Cut Killer, à son émission Cut Killer Show, comme ça nous arrivait de le faire de temps en temps. On venait, on frappait à la porte, et il nous ouvrait. On s’asseyait dans un coin, on fumait nos pilons, tranquille, sans déranger, comme des touristes, pendant qu’il mixait sur Skyrock. Un soir il me propose d’entrer dans la cabine, je lui lâche une impro de deux ou trois minutes sans m’arrêter, et il kiffe. Ensuite il me demande si je n’ai pas un petit son avant de partir, donc je lui passe « Ça vient du fond » qui n’était pas encore sorti. Il le passe, il le pull up, puis il l’a sorti dans la compilation rap français de cette année-là.

Un morceau avec ton équipe donc.

Oui, un morceau avec Trouble Fêtes, avec Renno et Rolda.

Tu rappes avec eux depuis longtemps, est-ce que tu as commencé à rapper avec Trouble Fêtes ?

J’ai commencé un peu avant d’être avec eux. Ils avaient un groupe avec mon cousin, avec un autre nom. Moi j’habitais aux Antilles à ce moment-là. Quand je suis revenu en France, je rappais, j’étais motivé, eux aussi, donc je me suis mis avec eux. A mon arrivée on a changé le nom du groupe, je ne sais plus qui l’a trouvé, peut-être moi… Et on s’est directement appelé Trouble Fêtes.

Il n’y a jamais eu de séparation du groupe, mais il n’y a pas eu non plus de projet estampillé « Trouble Fêtes ».

Alors qu’on a enregistré beaucoup de morceaux. Mais au départ on était sept, avec peu de morceaux tous ensemble. On faisait des titres avec des formations à trois, à quatre, à cinq, etc. C’était variable. A la fin on a fini à trois avec Rolda et Renno, mais les morceaux sont restés à l’état de maquettes. Au final, comme j’étais celui qui travaillais le plus, que j’écrivais beaucoup, que j’avais beaucoup de chansons, les autres membres du groupes me poussaient à sortir un album solo. Aujourd’hui Renno rappe toujours, il vient d’enregistrer un truc il n’y a pas longtemps. Rolda n’est plus trop dedans, mais comme je vais avoir des concerts, il est motivé pour venir chanter de temps en temps une chanson de l’époque 45 Scientific qu’on a ensemble.

« Dangereux Biz » sur Sang d’encre Haut Débit ?

Voilà. On va se réunir de cette manière maintenant avec Trouble Fêtes.

4. Nasme & KillaBizz – « Des sirènes de police » (Département 77, 2008)

C’est sur la compilation Département 77, c’est ça ?

Oui.

Ce qui est fou, c’est que sur cette compilation on est trois : un mec du 77, et deux mecs du 18ème. (rires) L’histoire de ce morceau est folle. Le poto Mayday du 77 est invité pour la compilation. Il avait un groupe qui s’appelait KillaBizz avec Dino, rappeur du 18ème. Il a donc invité Dino pour le morceau de la compilation. Ils me proposent de passer les saluer au studio, normal vu que c’est les potos. Là-bas, je croise les mecs de la compil qui me disent qu’ils n’ont pas réussi à me contacter pour la compilation Département 75. Ils me proposent de poser sur le morceau avec mes gars. Donc je me suis mis dans un coin, j’ai gratté, et je me suis retrouvé dans la compilation du 77. (rires)

Ce morceau m’avait fait me demander quels étaient tes liens avec le 77.

Le lien vient surtout de mes gars de Trouble Fêtes, qui sont de Noisiel, de Champs-sur-Marne… C’est un coin où j’ai beaucoup traîné. J’y suis chez moi, mais je ne viens pas de là-bas.

Le morceau s’appelle « Des sirènes de police », et je trouve que l’instru rappelle le générique de l’émission Faites entrer l’accusé.

C’est vrai, c’est peut-être le sample, qui aurait été ralenti.

5. Nasme – « Ma musique » (En Special Guest Vol.1, 2010)

De tout ce que j’ai fait, c’est peut-être le morceau le plus important pour moi. Je crois sans me tromper que c’est le premier morceau solo que je sors, alors que j’avais des couplets en featuring depuis longtemps. Et c’est le seul inédit que j’ai mis dans mon projet En Special Guest Vol.1. Je l’ai appelé « Ma musique » pour représenter tout ce que je fais. C’est le morceau qui m’a fait faire le plus de choses dans ma carrière.

J’ai vu Flynt sur scène à la Dynamo en 2012, et tu avais joué ce morceau pendant son set.

C’est fort possible.

Quelles sont les choses que t’a permis ce morceau ?

Il a fait que je n’ai pas arrêté le rap pendant tout ce temps. Si j’ai toujours été actif, c’est parce qu’on m’a toujours invité à faire des concerts, des shows, des festivals, dans d’autres pays… Et très souvent, c’était grâce à cette chanson.

Le clip avait bien tourné.

Oui, même s’il n’a pas tant de vues que ça. Il n’a jamais été sur les plateformes. C’est l’époque du CD, en totale indépendance. Je ramenais mes CD moi-même dans les Fnac, à Montpellier, à Marseille, etc. C’était une autre époque.

Il me semble qu’il y a un autre inédit sur cette mixtape, qui est « Où sont les vrais artistes ? », et qui avait lui aussi marqué ton public.

C’est aussi un inédit, et il a aussi une histoire : il était destiné à une compilation qui s’appelle 12 Inch All Star, qui partait d’un concours au Batofar. Tous les mois, on choisissait un gagnant parmi 60 MC’s. J’en ai gagné un, et à la fin de l’année ils faisaient une compilation de 12 titres avec les 12 vainqueurs. La compilation n’est jamais sortie, donc un jour je suis allé récupérer mon morceau à leur studio, pour le mettre dans mon projet.

Cette mixtape regroupe pas mal de tes apparitions, il y a plein de choses dedans, il y aussi ces deux inédits. Tu la sors sur ton label Biffmaker Production. En parallèle tu organisais des soirées, les tournées Biffmaker Party partout en France, tu avais ton magasin… Tout le monde se dit que tu vas embrayer sur un album, que tu as tout ce qu’il faut pour le faire.

Malgré tout ça, je me suis arrêté au fait que je n’avais pas assez d’argent pour faire un album. Même l’album que je sors aujourd’hui, je le fais parce qu’à un moment il faut se jeter à l’eau. Mais si je m’écoute j’aurais payé un mix et un mastering plus chers, j’aurais fait des clips en plus. Et puis je me suis dit : « Pas grave, on va le lancer, et on verra bien comment ça se passe ». Mais ça coûte cher le rap !

Même avec les coûts de production de maintenant ?

Quand tu regardes les prix pratiqués au niveau de l’indé. Pour un seul morceau, la séance de studio, l’enregistrement, le mix, le mastering et la pochette, c’est au moins 500 euros. Si tu as 18 morceaux, que tu es en indé, que tu as un loyer et des courses à payer, tu ne fais pas d’album.

C’est aussi une question d’exigence sur le produit fini ?

Absolument. J’ai avorté des albums que j’avais déjà pour ces raisons. En bonne et due forme, que je sors maintenant, j’aurais pu l’avorter, mais Misère (beatmaker de l’album) m’a appelé un jour en me disant : « cette semaine on finit. » Et je l’ai pris au mot. Et maintenant je suis content.

On continue avec un morceau qui sort la même année.

6. Flynt & Nasme – « Rap théorie » (Appelle-Moi MC, 2010)

Ah c’est la même année ! Je n’avais pas calculé. Ce morceau est super important parce qu’il nous représente. Il représente toute une catégorie de rappeurs indés qui ont pu se reconnaître dedans. C’est surtout ça. C’est le rap à notre façon. On essaie de couper le rap à la variet’ depuis que j’en fais, et finalement il y a toujours les amoureux du rap qui reviennent au vrai rap, qui sont à la recherche de ça. La demande est toujours présente.

Dis-moi si je me trompe, mais je crois que c’est ton premier véritable morceau avec Flynt (si on ne compte pas « Algérie solidarité », qui compte une trentaine de rappeurs).

Je crois aussi. Avant ça on avait fait des concerts, on était potos depuis longtemps, sans spécialement rapper ensemble.

A partir de quel moment vous vous rapprochez, et tu commences à l’accompagner en concert ?

Après J’éclaire ma ville, celui qui le backait arrête totalement de rapper. Ensuite il essaye avec un ou deux autres backeurs sans que ça colle. On commençait à avoir plusieurs chansons ensemble, dont « La balade des indépendants ». On était tout le temps ensemble, donc il m’a proposé de venir avec lui en concert, pour aussi chanter mes chansons, et faire ses premières parties quand c’était possible. En mode « Tu me backes, je te backe. » Au début c’était important pour moi de ne pas être un simple backeur, de chanter mes chansons. Mais finalement, être backeur de son pote n’est pas dévalorisant, donc la casquette ne me dérangeait pas du tout. J’ai beaucoup appris avec Flynt. Il est tellement carré et professionnel que mes propres concerts ont changé après ça, ils se sont améliorés.

7. Flynt feat. Nasme & Dino – « La balade des indépendants » (Itinéraire Bis, 2012)

C’est la balade ! C’est une de mes chansons préférées.

Elle représente bien ton état d’esprit.

Grave. Et parmi mes featurings avec Flynt, c’est mon plus gros classique. Quand on la fait en concert, tout le monde connaît tout par cœur, et chante le refrain avec nous à la fin. C’est spécial quand on la fait. Flynt et moi, on a chacun une version solo de ce morceau, parce qu’on a fait « La balade remix » avec plein d’invités, donc on a réécrit un couplet chacun dessus. Donc quand on est en concert sans l’autre, on a deux couplets pour ce titre, et on peut avoir notre version solo du morceau. Dans mes concerts solo, c’est une des meilleures chansons du concert à chaque fois. L’instru, le thème, le refrain, tout s’y prête.

Tu connais bien l’indépendance, avec ta structure, ton magasin, les Biffmaker Party, les mixtapes… On te voyait aussi sur des grands albums comme celui d’Hifi, ou des classiques de l’underground comme Haine, Misère et Crasse ou Barillet Plein. A ce titre-là, as-tu déjà été approché par des majors ?

Oui, ça m’est déjà arrivé, j’ai déjà eu des contrats sous le nez, que j’ai refusés. Ces contrats ne m’intéressaient pas, et ça fait longtemps qu’on ne m’en a pas proposé non plus en vérité. On me propose des choses, mais pas des contrats en major. Deux ou trois majors s’étaient montrées intéressées à l’époque, mais ce n’était pas très intéressant. Je n’ai jamais voulu être un produit, mais plutôt être un bon rappeur. Et quand ils m’approchaient, c’était en tant que produit, ils voyaient la crédibilité de l’indépendance, ou bien un côté rue / racaille, alors que ce n’est pas ce que je voulais spécialement montrer. J’ai pu le faire quand j’étais très jeune, et quand je réécoute certains textes, même moi j’ai peur de moi. (sourire) Ce n’était pas mon ambition de représenter ce genre de produit.

Peut-être que tu sais toi-même sortir un disque, trouver des réseaux de distribution, et que tu n’as pas envie de faire croquer une maison de disques aussi ?

Aujourd’hui je pense que même si tu vas en maison de disques, c’est toujours mieux d’y aller en tant qu’artiste confirmé avec trois albums avant qui ont marché. Ils vont juste te faire monter d’un niveau. Un artiste qui veut se développer, qui n’a rien et qui compte sur la maison de disques, il ne va pas être travaillé pareil. Je peux comprendre la démarche d’un artiste qui a un plafond de verre, et qui pense que ça peut lui servir. Ce n’est pas ce que je ferais moi, mais je comprends ceux qui peuvent le faire, ça ne me dérange pas. Comme ceux qui ont déjà beaucoup été en indé, et qui ne veulent plus replonger le nez dedans, se contenter d’arriver au studio les mains dans les poches, et de rentrer chez eux.

8. Nasme – « Demain j’arrête » (2014)

C’est une chanson que je vais bientôt mettre sur les plateformes. 12 ans plus tard. (rires)

C’est une chanson importante dans ta discographie non ?

Oui, quand je la chante en concert tout le monde la connaît, ça prend direct parmi les gens qui me suivent. En vérité elle n’est jamais sortie. C’est juste un clip, elle n’est sur aucun projet. Comme mon morceau « Le film de ma vie » qui n’est jamais sorti. Ils étaient prévus pour un album qui était prêt, Le goût du pire, mais qui a été avorté, parce que j’étais sur d’autres trucs. Si tout va bien je garderai ce nom-là pour un prochain album, si j’arrive à en faire un. C’est un nom qui me tient à cœur, qui me représente, et qui représente mon rap.

Pourquoi Le goût du pire n’est pas sorti, alors qu’il avait été annoncé ?

Un manque de moyens. J’avais un studio, je pouvais enregistrer, mixer… Mais c’était une époque où le coût pour le mastering, les graphistes, et sortir un disque en indé, c’était encore cher. Les distrib’, à cette époque-là, me faisaient penser à des contrats de maisons de disque. Donc ça ne m’a pas motivé à m’engouffrer dans le truc, mais plutôt à me mettre sur ma structure, et ramener des artistes pour les faire arriver à des niveaux au-dessus. L’album est resté à l’état de maquette, puis j’ai évolué, le rap a changé, la trap est arrivée, et je me suis dit que l’album vieillissait, donc je suis parti sur autre chose. Mais aujourd’hui, le boom bap est tellement en place que je pourrais le ressortir.

Tu n’as pas gardé des textes ou des morceaux de cet album avorté pour ce qui arrive maintenant ?

Si, j’ai même gardé des clips que je vais balancer comme « Demain j’arrête » ou « Le film de ma vie ». Je pense même que je ne vais pas les sortir sur YouTube, seulement sur les réseaux. Je fais beaucoup moins de vues sur YouTube que sur tous mes réseaux.

C’est une tendance générale non ?

Oui. Ce que je fais en deux mois sur YouTube, je le fais en une heure sur Instagram.

« Demain j’arrête » parle aussi de passion, malgré son titre.

Avant j’aimais bien faire des chansons qui paraissent négatives, mais dont le message est positif en vérité. Quand tu écoutes bien, tu peux croire que je ne décris que du négatif autour de moi, mais le message c’est « ne lâche pas l’affaire », alors que le titre s’appelle « Demain j’arrête » ! Cette métaphore est sur tout le morceau. J’ai bien aimé l’écrire. Ce titre est très vieux d’ailleurs, je l’ai écrit six ou sept ans avant de le sortir.

Les bons textes ne vieillissent pas.

Je dis tout le temps ça aux gens. Sur une année, il y a toujours une ou deux chansons qui vont traverser le temps, et que tu pourras réécouter dans vingt ans. Si ton thème est bon, que tout colle, c’est possible. C’est une petite proportion, mais ça existe.

9. Nasme – « Paris Vie » (Solide, 2022)

« Paris Vie ». J’adore ce titre ! Il fait partie de mes titres les plus streamés. J’ai regardé hier dans mes stats Spotify, c’est le morceau le plus streamé aux Etats Unis, beaucoup plus qu’en France.

C’est peut-être parce que Kyo Itachi (beatmaker du titre, et du projet, ndlr) a une carrière aux Etats Unis.

Oui, de ouf. D’ailleurs quand il m’a approché pour la compil, avant de le rencontrer, je pensais que c’était un américain, je ne savais pas que c’était un beatmaker français. (rires) Pour moi c’était un américain qui bossait avec des américains, et qui était dans le rap à New York. Depuis on travaille beaucoup ensemble et… (Il hésite) Et ça avance bien, pour ne dire que ça. (sourire)

Kyo produit des compilations, mais il aime aussi produire des albums pour des rappeurs, comme Dany Dan ou Rocca plus récemment.

Bon, je peux le dire puisqu’il l’a annoncé il y a quelques temps… (rires) On est sur un album ensemble depuis un moment. On a dit qu’on allait faire un dix titres, et on est sur le neuvième là. Ça va se concrétiser incessamment sous peu ! Je n’allais pas en parler, mais je viens de repenser à une publication où il annonçait les albums qu’il allait sortir cette année avec des rappeurs français, en listant les noms. Donc il l’a déjà annoncé.

Il est productif, et il redonne leurs lauriers à des légendes du rap qu’on a parfois tendance à oublier.

Exactement. Moi j’enregistre la nuit tard, et je crois qu’il est comme moi. Si je lui envoie une maquette à 3h30, il me répond à 3h31. (rires) Si je l’appelle à 5h il répond ! On a une bonne connexion avec Kyo, j’adore sa façon de travailler, et surtout, j’adore ses instrus. Elles sont musicales, très différentes de ce qui se fait dans le rap français. Elle sonnent très cainri. Des fois j’écoute une de ses prods, et je ne comprends pas tout de suite la vibe. Puis je tente un texte dessus, et finalement je la garde. Ce sont des instrus pour rapper. Quand tu rappes dessus c’est lourd. Elles ont beaucoup de groove, j’adore ça, et n’ont pas besoin que l’ingé fasse des retouches dessus. Je suis allé voir Rocca et Kyo Itachi pour leur concert à la Bellevilloise, j’ai découvert leur album commun ce jour-là, et j’ai pris une gifle musicale. La qualité des instrus dessus, c’est quelque chose.

10. Nasme – « Mon job remix » (En bonne et due forme, 2026)

J’avais posé ce morceau dans une première version en 2019 pour le projet de Misère Records Tous Azimut. C’est un morceau que j’aimais bien, mais sans vraiment y attacher une importance particulière. Mais cette année-là, c’est celui pour lequel j’ai eu le plus de retours et le plus de partages sur le réseau. Comme quoi l’artiste ne choisit jamais quel morceau les gens vont aimer. Je n’aurais pas pensé que les gens s’arrêtent spécialement dessus. Quand on s’est mis sur l’album, je lui ai proposé de le remettre puisque c’est un morceau qu’on a fait ensemble, et que les gens l’aiment bien. Il était d’accord, mais m’a proposé de faire un remix, de le reposer avec une nouvelle prod. Donc on l’a remis dans l’album en remix, que j’adore pour le coup ! (rires)

Quel rôle a eu Misère sur le fait de passer le pas pour sortir un album ?

Sans lui, je ne serais pas en train de sortir mon premier album aujourd’hui. Il a été mon bras droit sur ce coup-là. C’est pour ça qu’il est co-producteur dessus, c’est 50 / 50. Il se bat comme moi dessus, même sur la promo, c’est vraiment un coéquipier. En même temps qu’on préparait des morceaux, je travaillais sur l’album avec Kyo Itachi, mais aussi sur d’autres maquettes pour un prochain album. Donc des fois l’album a dormi, et puis un jour il m’a appelé pour me dire qu’on avait une semaine pour le finir. Donc je me suis lancé, j’ai réécouté l’ensemble, changé des prods, reposé des trucs, rajouté deux ou trois featurings, et c’était bon. Une semaine après son coup de pression c’est parti au mastering.

En featuring on retrouve Flynt, Ol’Zico, Melan, et plus surprenant, Las Quadra. Peux-tu nous en parler ?

C’est le groupe de Misère, dans lequel il rappe. La passe décisive était facile à faire. (rires) J’ai fait un autre morceau avec eux pour leur projet, qui est clippé, et qui devrait arriver bientôt. J’invite tout le monde à les suivre, c’est un très bon groupe. Et les groupes mixtes sont rares dans le rap ! Là ce sont deux mecs et une meuf. Quelle kickeuse d’ailleurs.

Le fait d’enfin sortir ce premier album trente ans après tes premières apparitions discographiques a débloqué un truc pour sortir d’autres albums derrière ?

De ouf. Je suis libéré à un point… Le projet arrive aujourd’hui, je suis pressé de finir le deuxième album et de l’annoncer au public. Je ne compte pas promotionner cet album pendant deux ans. J’ai un objectif de faire entre quatre et six albums en quatre ans.

Pour rattraper toutes ces années sans album ?

Plus que rattraper même ! Je suis en retard de fou, et je ne vais peut-être pas rapper jusqu’à soixante ans non plus. Le premier album est une présentation, je dois être deux fois plus fort sur le deuxième album, et je veux être attendu comme quelqu’un de confirmé pour le troisième. Je ne suis pas pressé, mais je dois être au moins à ce niveau-là pour le troisième album.

On sent une détermination comme…

(Il coupe) Un jeune rookie ! (rires) Je me vois comme un jeune rookie moi ! C’est mon premier album, c’est maintenant que je rentre dans le jeu, c’est maintenant que je dois prouver que je sais le faire, le promotionner. Si j’arrive à bien le faire, ça pourra me prouver à moi-même que je peux faire le deuxième tout seul. Les médias commencent à me connaître, à m’appeler, ça y est, alors qu’avant j’avais l’impression que personne n’entendait mes projets. J’ai l’impression que ma promo est un peu mieux faite.

Tu as posé sur plein de disques classiques, tu as écumé les scènes de Paris et de la Francophonie, tu pourrais te dire que tu as fait le tour, que tu as quand même ton parcours, et te reposer un peu sur tes lauriers. Comment garder l’envie d’un jeune rookie ?

Je ne sais pas si j’ai un syndrôme, mes potes me prennent pour un ouf des fois. Mais malgré tout ce que j’ai sorti, des fois j’ai l’impression que personne ne m’a jamais entendu. Quand j’entends les autres rapper, ça me donne envie de continuer à travailler. Je progresse encore. Et sentir que je progresse, que j’apprends des nouveaux trucs, ça me motive. Aujourd’hui je suis entouré de jeunes, je vais encore dans les open mics. Les mecs avec qui je rappe ont dix, quinze, voire vingt ans de moins que moi, et ils sont ultra motivés. Ils rappent tous les jours, ils se rappellent de tous leurs textes, ils en ont cent dans la tête, ils sont super chauds. Je ne peux pas venir à côté d’eux et être nul. Surtout qu’ils me regardent comme si j’étais un grand, donc je suis obligé de travailler tout le temps et de me remettre en question.

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