La voix de Sheldon nous accompagne depuis pas mal d’années maintenant, reconnaissable entre mille, par son timbre et sa musicalité, elle nous berce, nous réveille, nous émeut, nous chamboule, bref nous emporte avec lui dans son évolution personnelle et artistique. Avec Les Monstres le Big Don passe encore un cap dans son art. Utiliser le mot de maturité pour décrire son nouvel album serait lui faire offense, tant on sent depuis toujours chez lui une vision et une conviction dans la musique qu’il propose. Peut-être que des mots comme stabilité, sérénité, apaisement, alignement, correspondraient mieux pour parler de ce nouvel opus. En tout cas ce sont bel et bien les étoiles qui s’alignent sur les 14 titres pour éclairer les magnifiques monstres du daron de la 75e Session.
L’enchaînement des quatre premiers titres de l’album est une pièce maîtresse à lui tout seul.
L’« Outro » qu’il décide de placer en début d’album pour nous plonger dans les abysses de son blues sur une production qui nous maintient en apnée tout au long d’un couplet unique, bavard et qui finit de manière très rock, comme pour nous réveiller d’une absence dans laquelle il nous aurait lui-même plongé. Puis « Les monstres » arrivent. Très peu d’effroi ici, si ce n’est la qualité d’un texte qui aurait pu être une énième mièvrerie sur la paternité. Mais non, Sheldon a le talent nécessaire pour sortir un morceau que chaque daron aurait aimé avoir écrit, mélange de mélodie très efficace sur le refrain et de couplet criant de vérité du quotidien d’un jeune papa.
« Bonhomme, t’inquiète pas, y a pas d’soucis, Maman a la même épée qu’Siegfried, devant nous, les monstres deviennent gentils, même celui caché dans la vieille penderie. Faut pas t’inquiéter, il y a aucun loup, ou bien papa arrive au galop, puis la nuit, c’est pas fait pour avoir peur, on traverse les nuages en bateau ».
Ce statut de daron qui amène Sheldon à se projeter pour regarder par « La Fenêtre » et nous envoyer ce morceau qui nous fait croire un peu plus en l’avenir en seulement quelques notes de guitare et un air chantonné sous les rayons du soleil. Pour clore cet enchaînement, le rappeur parisien se demande ce que ça fait d’« Être une fille », un questionnement loin d’être innocent qui lui permet de soulever un sacré paquet de merde que ça soit dans ce qu’il voit au quotidien dans la société mais aussi, et parce qu’il en fait partie, dans ce foutu milieu rap.
« Mes idoles, ils sont tous homophobes, j’ai dû m’construire en marge comme un paria. Mes idoles, ils sont tous misogynes, leur complaisance est inaudible ».
Sheldon qui a voulu être le moins en contradiction possible avec son texte est allé jusqu’à confier la réalisation du clip de ce morceau à sa sœur et ses copines en expliquant qu’il ne saurait pas lui comment l’incarner en tant qu’homme. Classe.
Chaque track pourrait être disséqué un par un. Du morceau intitulé « Vivant », plus énervé que le reste des morceaux et un peu plus dans la veine de sa Grünt, aux morceaux beaucoup plus musicaux et mélodieux où on sent que Sheldon s’est amusé avec les rythmiques comme sur « Bonhomme de neige » où on est quasiment sur une instru de salsa ou de bossa, ou encore un guitare-voix très chanson française sur le morceau « Avec ça » avec les chœurs de Fanny Smadja. Chaque brique musicale apporte sa pierre à un édifice très solide sur ses bases mais où l’ambiance change à chaque étage.
En plus de la qualité des textes, des flows, des mélos et des thèmes traités par Sheldon, ce qui saute aux oreilles en écoutant cet album, c’est la qualité et la diversité des prods. Il est de notoriété publique qu’il est un grand musicien, aux influences vraiment variées et ça se retrouve forcément dans la manière qu’il a de composer ou de s’entourer de compositeurs avec qui il sait que le courant (musical) va bien passer. Et peu importe le nombre d’ailleurs, puisqu’ils sont quand même 16 en plus de leur hôte à être venu co-créer les instrumentales avec lui. Une multitude d’invités qui explique l’éclectisme et la diversité des instrumentales mais qui pourrait aussi faire craindre que ça parte dans tous les sens. Il n’en est rien, Sheldon en bon chef d’orchestre et en bon directeur artistique aussi, se débrouille pour que non seulement aucune fausse note n’apparaisse tout au long des 14 titres mais qu’en plus ces 14 titres aient l’air de passer à une vitesse folle.
Et pour cela il a aussi invité des artistes en featuring aussi improbables que pertinents. La douce voix d’Asfar Shamsi paraît évidente sur le morceau « Sidequest », le groove et la mélodie de Tuerie sur « Cowgirl » sonne vraiment bien alors que la connexion avec le gars du 9-2 n’aurait pas paru aussi simple au premier abord. Le 3ème invité est peut-être celui dont le nom pourrait le moins nous surprendre. Malgré tout l’alchimie saute aux oreilles entre Jazzy Bazz et Sheldon sur « Vol de nuit » et c’est une première collaboration pour les deux rappeurs qui ont pourtant beaucoup de connaissances en commun. Enfin parmi les compositeurs invités, l’inévitable Chilly Gonzales est le seul à apparaître carrément en featuring sur la tracklist. Le Suisse a composé « L’école primaire », dernier morceau de l’album, un magnifique piano-voix, introspectif et quasi autobiographique.
« J’écoute Brel, j’écoute Korn, j’écoute Lefa,
en gros, y a pas beaucoup d’règles à part qu’j’aime pas beaucoup les feu-fa.
Première meuf, première blessure, premiers regrets
ça a du m’laisser des marques, du genre moi, j’aime pas trop les te-trai »
Avec Spectre et Îlot, ses albums sortis en 2021 et 2023, Sheldon déroulait un rap dont on connaissait déjà toutes les qualités mais auquel il manquait un petit supplément d’âme. Il a dû convoquer ses Monstres intérieurs, aller chercher au plus profond de son être, de son nouveau statut de papa, de sa vision hyper mature, réaliste et lucide de la société, pour sortir un album qui restera, pour de nombreuses auditrices et nombreux auditeurs du Don, comme son meilleur opus. Et peut-être le meilleur de l’année du rap français. Au minimum.