Ice Crimi fait partie de ces artistes capables de remonter leur propre discographie sans hésitation. À la première note, le titre est identifié, replacé, resitué, parfois même avant que le morceau ne soit réellement lancé. D’un projet à l’autre, des blocktapes aux changements de nom, des groupes aux carrières solo, il déroule une trajectoire dense, faite de bifurcations, de cycles et de relances. Au fil des morceaux, la précision du souvenir et la lucidité sur ce qui a construit cette carrière dessinent une trajectoire singulière, dictée par une passion pour le rap toujours intacte, qu’il déclame également depuis quelques années à travers son podcast Hystry Kultur. L’intervieweur passe de l’autre côté du dictaphone le temps d’une revue discographique en dix chapitres, qui débute en 2006.
1. S-Pi – La loi du block (Unity – Volume 1, 2006)
(A la première note) « La loi du block » !
Rapide !
C’est mes sons, je les reconnais dès la première seconde ! « La loi du block »… (Il réfléchit.) C’est le morceau avec lequel le public du rap français m’a connu. C’est aussi mon premier clip et ma première séance de studio professionnelle. À l’époque, j’étais signé sur un label qui s’appelait Unity Records, tenu par des grands à moi, Dom et Bakar, à qui je passe le salut. Al Peco et Marginal Sosa y étaient signés aussi. Pour légitimer le lancement du label et la signature de ses artistes, ils ont sorti une compil qui s’appelait Unity Volume 1. « La loi du block » était l’un des singles de cette compil, et c’est comme ça que l’Hexagone m’a connu. C’est un morceau qui est passé à la télé, c’était la première fois pour moi. Il était diffusé sur Trace, sur Zik, en playlist sur Générations, à des heures de grande écoute. C’était aussi la première fois de ma vie que je passais à la radio. Ma mère était fière de moi, mes potos n’y croyaient même pas. Quand je m’entendais à la radio, j’avais l’impression que ce n’était pas moi. On commençait à me reconnaître dans la rue…
Je bossais déjà avec Youssoupha : je montais sur scène avec lui et je le backais. On est arrivés dans le rap à peu près à la même période. On se connaissait en dehors de la musique, ce qui fait qu’on a débuté chacun de notre côté, un peu en même temps, même s’il avait une petite avance sur moi. Plus tard, lors d’un featuring qu’on a fait ensemble, Grödash m’a dit à propos de « La loi du block » : « Je ne comprends pas. Comment ça se fait que le backeur de Youssoupha passe en playlist sur Générations et à la télé ? Normalement, un backeur n’a même pas de morceau, pas d’album, pas d’actu. Comment ça se fait ? T’es quel genre de gars ? » Ça m’avait marqué, parce que c’était vrai : à l’époque, ce n’était pas courant. « La loi du block », c’est vraiment le morceau qui m’a mis sur la carte du rap français.
Ce morceau se retrouve aussi sur ton street CD Révélation, qu’on peut encore retrouver sur les plateformes d’écoute. Avant ça il y a une mixtape en 2006, La bastos de service, introuvable, et impossible à écouter aujourd’hui sur internet.
Oui, elle a un format qu’on appelait une « blocktape ». Avec la S.D Click (son groupe, ndlr), on était les Soldats Du Block et on enregistrait au Block Studio. L’immeuble où le groupe a été créé s’appelait le « 1.6 Block », en référence à son numéro, le 166, dans le quartier. Quand on a commencé à sortir des mixtapes, on a donc choisi de les appeler des « blocktapes ». On les vendait directement, de la main à la main. Elles n’ont jamais été distribuées par un circuit classique, ni sur une plateforme, ni à la Fnac. C’est une pièce très rare. Pour te dire, même moi, je ne l’ai plus.
2. Youssoupha feat. S-Pi – Check de l’épaule (Sur les chemins du retour, 2009)
(À la première note) Wouh, c’est « Check de l’épaule », un morceau avec Youssoupha. C’est sur son deuxième album, Sur les chemins du retour. Comme je te le disais, on s’est connus avant la musique, via nos belles-familles. À l’époque, il sortait avec la grande sœur de ma meuf. Elle n’arrêtait pas de me dire que son beau-frère rappait. On est à la fin de l’année 1998, et il n’est pas connu non plus. On se rencontre lors d’un barbecue et on passe la journée, puis la soirée entière à discuter, au point que les sœurs viennent nous demander si on se connaissait déjà. On parlait comme si on avait grandi ensemble. On a parlé de rap pendant des heures : Jay-Z, Nas, le Wu-Tang, Time Bomb, Lunatic… Depuis ce jour-là, on est restés en contact. En 2006, il a son opportunité d’entrer dans le game en assurant les premières parties de Method Man. Il m’appelle pour monter sur scène avec lui parce que je connaissais déjà ses morceaux par cœur. Je les écoutais dans la voiture ou chez moi, notamment ceux qui ont lancé sa carrière, comme « L’Apologie de la rue », « Éternel recommencement » ou « Babylon Zoo ».
Au concert de l’Élysée Montmartre, on a tout niqué. C’est là que l’aventure Youssoupha commence vraiment, avec S-Pi, qui était déjà présent sur les lieux du crime ! Il sort son premier album, on enregistre « En marge » en duo, puis on part en tournée. Même si les ventes n’étaient pas à la hauteur des attentes de la maison de disques, il y avait une vraie demande sur scène. Les tourneurs étaient très intéressés par le contenu de ses morceaux. On enchaîne donc les concerts et on prend l’habitude de partir sur les routes. Au moment du deuxième album, on a gagné en expérience, en vécu, en charisme… et un peu en thunes aussi. On est plus sûrs de nous. Youssoupha me propose alors de faire « Check de l’épaule », un morceau inspiré d’une mode de l’époque : tout le monde se checkait l’épaule pour un rien. C’était un très gros morceau. Sur scène, il faisait toujours son effet. Souvent, c’était le tournant du concert, celui qui faisait vraiment bouger le public. J’en garde un excellent souvenir.
Le titre a été mixé au Studio Mega, à Suresnes. C’était la première fois que je me retrouvais dans un studio de ce niveau, avec des conditions de travail incroyables. Entendre ma voix mixée et masterisée de cette façon, ça a été une révélation. Je me redécouvrais. J’avais l’impression d’entrer en Ligue des champions. Ça m’a aidé à me professionnaliser et à prendre davantage confiance en moi.
Sur cet album, il s’adresse à toi dans « 15 ans en arrière » en parlant de ton attachement à la rue, comment l’as tu pris à l’époque ?
C’était quelque chose de très factuel. Comme je te l’ai dit, Youss et moi, on se connaît depuis avant le rap. Avant la musique, j’étais un produit de mon environnement. J’étais un mec de quartier, mais qui n’est pas forcément resté au quartier. J’avais déjà des connexions à Paname, dans le 95, le 91, etc. J’étais vraiment un mec de dehors. Quand on s’est rencontrés, lui était à la fac et moi, j’étais dans cette vie-là. Quand on est entrés dans le rap, chacun de notre côté mais à la même période, j’étais encore un mec de dehors. Puis, quand on a commencé à prendre de l’ampleur avec les albums et les tournées, je gardais encore beaucoup de réflexes liés à ce mode de vie. Même quand on a fait l’Olympia ou le Zénith, il m’arrivait encore de réagir comme un mec de dehors alors qu’on était en train de devenir des artistes reconnus. Youssoupha m’en parlait souvent, mais je ne l’écoutais pas. Alors il s’est dit : « Je vais le mettre dans un disque, peut-être que ça lui parlera autrement. »
Pour l’anecdote, avant que tout ça commence, en 2005, je fais une garde à vue. Ma meuf de l’époque vient me chercher et appelle Youss pour l’accompagner, parce qu’elle était en panique et ne savait pas comment ça se passait. C’était dans le 10ème arrondissement, rue de Nice. Je sors de garde à vue, je les rejoins dans un bar en face, et Youss me dit : « Je trouve que c’est du gâchis. Tu es trop fort en rap pour gâcher ton potentiel dans la rue et les histoires de quartier, donc je te propose de venir avec moi… » C’est parti de ce jour-là.
3. S.D Click – « La tête sur les épaules » (Soldats du block, 2010)
« Tête sur les épaules », S.D Click ! Ça, c’est la fierté.
La S.D Click, c’est mon groupe, formé à Alfortville, notre ville d’origine, plus précisément au quartier des Alouettes, Alfortville Sud, Les Alouettes Zoo. Dans la S.D Click, on est tous des amis d’enfance, issus du même quartier, il n’y a pas de pièces rapportées. On a tous grandi ensemble. On n’a pas les mêmes âges, il y a plusieurs générations, mais on s’est tous connus petits, nos parents se connaissent, etc. On décide de former le groupe, et ce morceau est issu du double street album Soldats du Block, qu’on a sorti vers 2010-2011. C’était le single du projet, avec un clip tourné par Charlie Clodion, notre premier clip pro — grosse dédicace à lui. C’est un peu le prime de la S.D Click, une période où on était reconnus dans le quartier, dans la ville, dans le 94. Moi, j’étais déjà un peu en avance, avec des morceaux comme « Bastos de service », mon expérience avec Youssoupha, « Loi du block », « 94 Story »… J’avais déjà un buzz, et mes gars commençaient à l’avoir aussi. C’était vraiment le prime de la S.D Click, et sans doute notre meilleur clip.
Souvent, dans les groupes, la dynamique veut que les débuts se font en équipe, et qu’ensuite un des membres commence à briller en solo. Toi tu avais déjà ta petite carrière, mais tu reviens à ton groupe de départ.
Parce que je suis un joueur d’équipe. Je fais partie de ceux qui pensent que réussir seul n’a pas d’intérêt. Ce que tu dis est vrai, j’avais déjà ma petite carrière, mais il faut savoir que de ma génération, c’est moi qui ramène le rap au quartier. À l’époque, on a 13 ans. Je reviens de quatre ans en Afrique, après deux ans en Mauritanie puis deux ans et demi en Côte d’Ivoire. C’est là-bas, entre mes 10 et 13 ans, que je me mets vraiment dans le rap. Ils étaient très branchés rap US : Dogg Pound, Wu-Tang, Onyx, Ministère A.M.E.R., Solaar… Bref, je n’avais rien à envier à la France. Mes parents se séparent, je reviens avec ma mère dans le même quartier, et j’arrive en mode : « les mecs, on va se mettre au rap ». Je crée alors le premier groupe du coin. À l’époque je m’appelais Keyser Söze, mon groupe s’appelait 94 Section, avec déjà quelques membres de la S.D. On avait 14-15 ans. J’ai toujours été un peu le fer de lance rapologique de ma ville et de ma cité. Des anciens l’avaient déjà fait, mais de ma génération, c’est moi qui ramène le rap à Alfortville, et ça reste.
Quand la S.D Click se forme plus tard, j’ai déjà une petite expérience avec Youssoupha, deux ou trois morceaux posés à droite à gauche, quelques projets underground… Je reviens chercher mes gars. J’avais l’occasion de rentrer dans le milieu via Youss, via Dom d’Unity Records, mais je n’avais pas envie de rentrer seul. À l’époque du G-Unit, en 2003, Fifty relance le truc des groupes, on est en plein Wu-Tang, et je me dis qu’il me faut mes gars. Je ne suis pas du genre à aller créer des amitiés artificielles. J’avais déjà mon cercle, donc je retourne au quartier, voir qui rappe encore. Je vois qu’il y a toujours des mecs actifs, et à partir de là on crée la S.D Click. Je suis revenu avec mes gars.
4. Sam’s feat. Youssoupha & S-Pi – Tétris (Go fast mixtape, 2011)
« Tétris » ! J’ai toujours été chaud aux blind tests : une demi-seconde suffit. Avec le recul, ce morceau est un vrai step, il est incroyable. C’est les prémices d’Ice Crimi. S-Pi est en train de muer en Ice Crimi, en passant par Black Joe Banana a.k.a., que je cite à la fin du morceau. Ça inclut Sam’s et Youssoupha, mais c’est une face B d’AraabMuzik. On est à une époque située entre la mixtape de Youssoupha En noir & blanc (en attendant Noir Désir) et l’album Noir Désir. On est en plein buzz, un peu avant « l’affaire Zemmour ». Youssoupha commence à vraiment prendre de l’ampleur, même s’il n’est pas encore disque d’or. On enchaîne les concerts : Élysée Montmartre, L’Européen, La Maroquinerie… Ça monte progressivement. Sam’s se greffe au label Bomayé Musik, avec aussi Taïpan, Ayna… Et on se rend compte qu’il y a quelque chose qui nous unit tous : une notion à la fois absurde et performante qu’on appelle « le geste ». Le simple fait de demander ce que c’est, c’est déjà un geste. Ça veut tout et rien dire à la fois. On en fait presque une entité, et on se dit que ce serait intéressant de faire des morceaux à trois, pour explorer cet univers. Sam’s trouve la prod, Youss descend à Bordeaux pour poser, il m’envoie le son à Paname et je pose à mon tour. On clippe le morceau à Bordeaux chez Sam’s, en indépendant, avec une équipe de beatmakers que je ne connaissais pas. On balance le clip sur YouTube, et ça prend. C’est un peu notre premier clip à dépasser le million de vues, à une époque où YouTube venait tout juste d’exploser. Le morceau tourne en showcase, et il devait même donner naissance à un projet Gesteam. C’est un titre qui nous met vraiment en lumière et nous fait passer un cap.
Tu devances un peu ma question. Il y a plusieurs morceaux dans lesquels on vous retrouve tous les trois, vous avez envisagé un projet commun ?
Des titres ont été faits. « Tétris » a lancé une mode, celle de prendre chacun un morceau à soi et de le remixer ensemble. Ça a donné des remixes de « Nouveau phénomène » de Sam’s, de « Haut parleur » de Youssoupha, de « Niama » de Kozi et de « One shot » de moi-même. En réalité, Youss me donne « One shot », qui était à la base un morceau à lui. À chaque fois qu’on sortait des morceaux, ça prenait bien, donc on s’est dit : pourquoi ne pas faire un projet ? On entre alors en studio et on commence à travailler dessus, mais on ne va pas au bout parce qu’entre-temps, il y a la signature de KeBlack et Naza, ce qui fait avorter le projet, et Bomayé passe à autre chose.
Parmi les morceaux enregistrés, dans mon album solo Gesteur & Gentleman sorti en 2016, il y a « Papou », un titre dédié à mon fils. À la base, c’était un morceau collectif réunissant les parents de la Gesteam, ceux qui avaient des enfants à l’époque : Youssoupha, Ayna et moi. Il y avait aussi « 21 grammes », avec Youssoupha, Ayna et moi, qui était lui aussi destiné au projet Gesteam et qui avait bien fonctionné. On avait donc déjà plusieurs titres, mais le projet n’a malheureusement pas pu aller plus loin.
5. S-Pi – Un prophète (Geste avant l’album, 2012)
Oh, « Prophète » ! Ça, c’est mon classique, l’art de transformer le négatif en positif. C’est un morceau que j’ai écrit lors de mon incarcération en 2009. J’ai passé quelques temps à Fresnes, et je l’ai écrit en cellule, d’un trait, en relatant le quotidien d’un détenu. Ça n’en fait pas l’apologie, bien au contraire. Ce morceau m’a aussi fait découvrir auprès d’une autre audience. À ma sortie de prison, on l’a clipé puis sorti. En le jouant en concert, des mamans sont venues me remercier, parce qu’elles comprenaient mieux ce que vivaient leurs enfants en cellule. Ça m’avait beaucoup chamboulé. Grosse dédicace à Sinik, qui est tombé dessus et l’a mis dans La Plume et le Poignard, ce qui lui a donné encore plus de visibilité. Pour ceux qui suivent ce que je fais, c’est un classique : un morceau incisif, très textuel, un morceau fleuve sans refrain, 100 % vécu. C’est un titre qui me fait autant de mal que de bien. Je l’ai appelé « Un Prophète », en référence au film que j’ai beaucoup aimé, qui se passe un peu en milieu carcéral.
Le début me rappelle un peu « Lettre aux hirondelles » d’Akhenaton, sur la prison aussi, avec ce début de morceau où au fur et à mesure, à travers un fondu, tu prends le relais sur ce que dit une tierce personne.
Je ne connais pas ce morceau-là, mais pour être très honnête, dans cette discussion sur un fondu entre deux voix, je l’ai entendu sur un album de la Fonky Family. Le track c’est « 1984 (fallait que je le dise) ». DJ Djel y raconte l’histoire de la FF, il commence à parler, puis Kalash l’Afro reprend en rap, et Djel conclut à nouveau en parlant. Ce morceau m’a toujours matrixé. Le format est inspiré de « D.332 » de Sinik, un morceau sur la prison de son premier album, en mode fleuve sans refrain. J’ai fait mon propre « D.3.2.2 », et c’est marrant qu’il l’ait placé sur son projet. J’ai beaucoup écouté Sinik.
6. S-Pi – Robben (Gesteur & Gentleman, 2014)
« Robben » ! C’est une période assez complexe, parce qu’humainement je vis quelque chose de difficile avec la séparation de la mère de mon fils. Mais j’ai mon album à finir, donc je suis dans un entre-deux. Je n’ai pas envie de m’arrêter, mais il faut que je me reconstruise humainement. Ce n’est pas facile. Peu de temps avant, j’ai eu mon fils, donc il est encore petit. Mais j’ai les impératifs du travail, il faut que je finisse et rende l’album. Je me suis donc dit : « Je ferme les yeux, je me bouche le nez et j’y vais. »
C’est une prod d’Ill Inkz que j’ai beaucoup aimée. Je me suis un peu mis dans la peau d’Arjen Robben, ce joueur qui casse les couilles à tout le monde mais qu’on ne peut pas sortir parce qu’il est trop fort. C’est pour ça que je dis dans le refrain : « Je suis un casse-couilles mais tu peux pas me virer du game ». C’est un single de mon album Gesteur & Gentleman, qui, contrairement à ce que je pensais, a très bien été accueilli à sa sortie. Je l’avais même interprété dans un Planète Rap sur Skyrock. À cette époque, le rap évolue, devient plus “sud”, avec la trap et de nouveaux flows. C’est donc aussi une autre facette de moi : je rappe plus rapidement. C’est un morceau que j’aime beaucoup. On a essayé de retranscrire cette énergie dans le clip, sur un terrain de foot, avec le maillot de Robben. J’aime bien sa mise en scène. C’est un morceau qui a eu un vrai succès d’estime.
Peut-on dire qu’à ce jour, Gesteur & Gentleman est ton seul album ?
C’est mon seul album oui.
7. Ice Crimi – Khabib (Scoop #1, 2019)
« Khabib » ! C’est l’un des premiers morceaux d’S-Pi sous le nom Ice Crimi, si ce n’est le premier. En 2016, je sors essoufflé de G&G, des tournées, des studios, des attentes, du game… Je suis clairement carbonisé. Le rap change, Gradur, SCH, Niska arrivent. Ça me saoule un peu, et je me dis que le nom S-Pi est un peu fatigué. Je décide donc de lancer une nouvelle identité : Ice Criminel. Au début, ce n’est même pas encore Ice Crimi, juste Ice. Je sors quelques titres sous ce nom. Il y a aussi un vrai changement musical, et je m’essaie à l’autotune. Je fais un peu ce que les jeunes font, à la fois par ego pour montrer que je sais le faire, et pour m’adapter. Et puis aussi parce que j’en avais un peu marre de rapper, ça faisait déjà vingt ans que je ne faisais que ça.
Donc je commence à tâtonner, à tenter des petits trucs, et je reste sur Ice jusqu’à ce que mon manager Ricci, qui faisait partie de la S.D Click, décroche un rendez-vous avec K. Maro, qui avait repris les rênes du label E47. Il m’avait déjà vu en concert des années auparavant et retombe sur des morceaux à moi, en se disant que je suis vraiment fort. Via des connexions qu’ils avaient en commun, Ricci arrive à obtenir un rendez-vous avec lui. K. Maro lui dit qu’il me cherchait et qu’il voulait bosser avec moi. Je vais le voir, on discute, puis on finit par signer. Et au moment de la signature, il tombe sur mon blaze et me dit : « C’est juste Ice ? » Je lui réponds qu’en vrai c’est Ice Criminel. Il coupe la poire en deux et me demande ce que je pense d’ « Ice Crimi ». C’est parti de là.
Deux jours après ma signature, je commence à enregistrer des morceaux et je fais « Khabib » ainsi que le projet Scoop. « Khabib » est le premier morceau sous l’ère Ice Crimi, un titre que j’affectionne particulièrement parce que je prends tout le monde de court avec le refrain, la forme, la prod, et même le clip, en mode trafic de glaces avec les petits. On casse un peu les codes. On est au quartier, mais on remplace la drogue par des glaces, les soldats du terrain par des enfants. L’instru est mélodieuse, le refrain entraînant, ça rappe en mode trap. C’est un bel essai qui marche bien, Générations le joue…
L’année d’avant, il y a effectivement une mixtape qui s’appelle Alter Ego, que tu signes sous le nom d’ « Ice » tout court.
Exactement. C’est l’entre-deux, juste entre K. Maro et l’après G&G. Alter Ego est un projet 100 % autotune, sauf l’outro « Presque célèbre », pour montrer que je sais aussi faire de la trap. Je faisais déjà de l’autotune avant, sauf que ce n’était pas encore démocratisé. Je m’essaie au jeu et je sors Alter Ego, qui a manqué cruellement de promo, car il est sorti chez Keyzit, à une période où le label changeait de staff. Il est donc un peu passé inaperçu, et c’est dommage parce que je l’aimais bien.
Sur Scoop #1 j’ai trouvé la mise à jour mieux réussie.
C’est vrai. Avec le recul, je vois Scoop, comme tous ces projets-là, comme des essais. Je me cherchais, je cherchais mon univers, je me cherchais artistiquement, je cherchais qui j’étais. Donc je sortais des projets, je mélangeais un peu les styles. Sur Scoop, tu as une partie autotune, une autre où ça rappe… Tu as les deux univers. Je tâtonnais un peu, et ce projet a bien fonctionné au niveau du succès d’estime.
8. Kamnouze feat. V.A. – FFF (Remix) (L’appel du devoir, 2023)
Wouh, c’est « FFF remix » ça. C’est Kamnouze et Horseck qui sortent L’appel du devoir, et la version originale de « FFF » est seulement avec Ol’Kainry. Kamnouze m’appelle en 2022 pour que je participe au remix. C’est le début de pas mal de choses. C’est aussi le début de mon aventure avec Addictive, chez qui je sors tous les projets qui vont suivre : Bobby Sixkiller, Big Paps El Papso, Pègre Noire, Memento Mori. J’écoutais Kamnouze quand j’étais jeune, donc je le connaissais, mais lui ne me connaissait pas. En 2016, il m’avait déjà appelé pour que je fasse un morceau sur son projet, puis il me rappelle en 2022 parce qu’il prépare le remix de « FFF » avec que des assassins. Donc je viens arracher le micro et les rendre tous fous. Je me fais remarquer par l’ingé d’Addictive, Naïm, qui me trouve chaud, grosse dédicace à lui, et c’est avec lui que je ferai Memento Mori par la suite. C’est là que mon aventure avec Addictive commence, en même temps que mon second run. C’est comme ça que depuis 2023, j’ai droit à un second souffle, j’ai même ajouté la corde « podcast » à mon arc. C’est important parce que c’est encore un nouveau point de départ pour Ice.
Celui-ci je l’ai mis parce que j’ai l’impression qu’il réunit une sorte de collectif qui n’en est pas un, mais avec des gens un peu dans le même état d’esprit. Des OG, fins limiers, amoureux de la rime et d’une certaine esthétique du rap.
Complètement. C’est la réunion de la nouvelle génération de kickeurs, même si les mecs dont on parle ne sont pas tous jeunes, une sorte de Marvel des découpeurs. On est beaucoup dedans, il y a Busta Flex, Templar, REDK… J’ai été honoré d’avoir été appelé et, quelque part, ça a contribué à me relancer dans le rap pur et dur. C’est quelque chose qu’on a un peu perdu avec ce que font les petits : l’autotune, la musique « soleil », qu’on associe au rap alors que ça n’en est pas forcément. Là, c’est vraiment un marqueur pour dire : « nous on fait du rap, on est la Fédération Française de Flow ».
9. Ice Crimi – Honneur et loyauté (La pègre noire, 2024)
« Honneur et loyauté » ! Tu es bon parce que tu prends à chaque fois des morceaux marqueurs, des morceaux intercalaires, qui séparent deux chapitres, la fin de quelque chose et le début d’autre chose. Dans mon premier projet officiel, le street album Révélation, il y avait déjà un morceau qui s’appelait « Bronze, argent, or », où je m’essayais à des concepts. Pour le bronze, j’avais pris des références comme Malcolm X, mais je n’avais pas plus poussé que ça. Je m’en suis toujours voulu d’être resté davantage dans l’égotrip que dans le conscient ou l’engagé. J’ai fait beaucoup de freestyles, de rap « bagarre », de quartier, de punchlines, mais sans vraies prises de position. « Honneur et loyauté » est le premier morceau où je dis vraiment des choses : de manière générale, je prends position, je pose les choses, je parle de ma négritude, des rapports humains. J’arrête un peu d’être seulement le rappeur, et je redeviens un être humain.
C’est pour ça que je suis très fier de ce morceau, qui est en deux parties, une qui parle de l’histoire des Noirs, et une autre qui parle de ce qu’on vit tous un peu. Il est extrait de Pègre noire, que j’ai sorti avec Tookie. Je suis fan du Wu-Tang, notamment de Method Man, mais aussi du duo Raekwon / Ghostface Killah. J’ai toujours adoré le fait que sur Only Built 4 Cuban Linx, Ghostface soit sur la cover, puis que sur Ironman, ce soit l’inverse avec Raekwon et Cappadonna. Je trouvais ça incroyable, donc j’ai fait la même chose avec mon petit reuf Tookie.
On retrouve Just Music Beats sur les deux instrus.
(Il coupe) Ah oui, on va prendre un moment pour parler d’eux quand même ! Mon deuxième run commence officiellement avec l’EP Big Paps El Papso, signé intégralement par Just Music Beats pour la partie instrumentale, dédicace à Kriss et Oliver, ces fous de Marseille. Même chose pour l’EP Bobby Six Killer, puis pour ce morceau sur Pègre noire. Ils font aussi tout le prochain EP. C’est grâce à eux que je me trouve enfin. Leurs prods sont des bandes originales de ma vie. Quand Ice Crimi et Just Music Beats se connectent, on met le doigt sur quelque chose. Ils révèlent l’univers que j’ai toujours aimé faire, à savoir que je suis un rappeur avant tout. Ensuite, je me dois de décliner mes différentes facettes d’artiste, mais Just Music Beats ont révélé mon côté « rappeur » (il appuie sur ce mot).
10. Ice Crimi – Memento Mori (Memento Mori, 2025)
« Memento mori ». Dernier projet en date, titre éponyme. Tout à l’heure, je disais que mon “dépucelage” dans le rap engagé, c’était « Honneur et loyauté ». Ici, c’est la continuité. (Il réfléchit) Avec le recul, dans Gesteur & Gentleman, tu as déjà des morceaux comme « Change », « La mémoire dans la peau » ou l’outro, où je parle de choses de la vie. Mais là, on est sur un autre niveau : un piano-voix, sans beat, quelque chose d’épuré, une voix qui peut te faire chialer, et moi qui ne rappe même plus vraiment, je parle.
Je mets mon cœur sur l’instru. Dans le premier couplet, je parle de mon enfance, de ma relation avec ma mère, de comment je grandis, de mes influences, de mon parcours avec Youssoupha. Dans le deuxième, je me lâche totalement en parlant de faits de société, de la condition des Noirs en France, de la nécessité de se serrer les coudes. Pour certaines personnes qui me suivent depuis longtemps, c’est mon morceau le plus abouti, et je suis assez d’accord. Il me donne la chair de poule. Je suis en tournée avec Busta Flex, je le fais en concert. À la fin, ce sont des applaudissements, des gens en larmes, certains qui me disent qu’ils me connaissaient mais pas sous cet angle, d’autres qui ne me connaissaient pas et qui accrochent directement. Ce morceau m’a ouvert à une autre audience.
Pour finir, j’ai l’impression que la passion ne t’a jamais lâché.
(Il coupe) Jamais. Pour aller plus loin, il y a des gens autour de moi qui étaient forts quand on a commencé, mais qui se sont arrêtés en cours de route parce qu’ils ont dû travailler, qu’ils ont eu des enfants, ou qu’ils ont perdu la passion. Depuis mes treize ans, je n’ai jamais arrêté d’écrire. Aujourd’hui j’en ai 43, ça fait trente ans que je n’ai jamais arrêté. Même à des périodes où j’allais moins en studio, comme lors de ma séparation, j’écrivais toujours. Donc la passion ne m’a jamais quitté, et elle ne me quittera jamais. Plus je prends de l’âge, plus je suis passionné. Normalement, je devrais être fatigué : j’ai deux gosses, le plus grand a treize ans, je suis comme tout le monde. Mais plus le temps passe, plus je suis passionné. Je fais des podcasts, je sors des projets, j’en parle avec passion. Laisse tomber.
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