Le Rat Luciano, le feu sacré

En 2000, bien que le bug informatique n’ait pas eu lieu, « l’ordre » mondial s’apprête à être bouleversé, les Bleus remportent l’Euro et le Rat Luciano sort Mode de vie béton style, son premier album. En 2026, Trump montre que la réalité est pire que la fiction, Lionel Jospin, dernier socialiste de Gauche, casse sa pipe, l’Italie réussit pour la troisième fois d’affilée à ne pas se qualifier pour la Coupe du Monde et Le Rat Luciano sort son deuxième album Magma. Entre temps, Booba, Disiz, Rim’K ont sorti une dizaine de projets et même Lino ou Flynt ont été plus productifs que lui. Bien sûr, le Marseillais n’a pas chômé durant cette période.

En groupe, il atteint des sommets avec Art de Rue avant que Marginale Musique ne marque la fin discographique de la FF… qui s’est reformée en 2015 à l’Espace Julien pour un concert en soutien à Pone, en 2017 à Marsatac (ils étaient là d’ailleurs à la première édition), puis depuis 2024 pour différentes dates. En solo, il a multiplié les featurings, avec des artistes confirmés (Nessbeal, Kery James, Ali) ou plus confidentiels (Anonym, Kryzis Kls), a sorti deux tapes mixées par DJ Djel avant de collaborer régulièrement avec Jul, notamment dans 13 Organisé et le Clasico Organisé. Lorsqu’en 2022-2023, après une certaine « traversée du désert », Luc’ sortait successivement les titres « IAM » puis « Z », qui montraient qu’il n’avait rien perdu de sa superbe en dépit des années, on se disait qu’on pouvait espérer légitimement un projet, EP voire album. Mais c’était oublier que le bonhomme est du genre à être dans le zig quand on l’attendait dans le zag et il faudra prendre son mal en patience encore près de trois ans avant que l’impossible ne devienne réalité.

Parce que n’ayons pas peur des mots, la sortie de Magma est un véritable évènement dans le monde du french rap game. Certes, Le Rat Luciano n’est pas le seul ancien à refaire surface. Ces derniers temps, nombreux sont les OG’s qui rappent encore et sortent de la musique, de Kery James à Abd Al Malik, de Freeman à Rocé, en passant par Passi, Seth Gueko, Kalash L’Afro, La Fouine, Ol’Kainry ou encore Keny Arkana. Mais Luc’ bénéficie d’un statut à part.

Du temps de la FF déjà, au sein même de son groupe, sa position n’était pas celle des autres : s’il avait déjà joué dans un court métrage et était sponsorisé par Volcom, c’est surtout lui qui se chargeait de l’intro de leur premier album, c’était le seul à bénéficier d’un morceau solo dans Si Dieu Veut et fort logiquement, en tant que chouchou du public, c’était le premier à avoir l’opportunité de faire un album, album qui obtenait un statut de classique pour bon nombre de générations, notamment auprès de la middle school marseillaise, très inspiré par son style (Jul, Relo, L’Ami Caccio, entre autres). Si son authenticité emportait l’adhésion du public, il faisait aussi l’unanimité auprès de ses pairs en étant le rappeur préféré des rappeurs (en compagnie de Salif et Lino). Akhenaton nous avouait d’ailleurs que Le Rat Luciano était, avec Veust, le seul à l’avoir impressionné au point de lui envier certains couplets. Kool Shen et Joey Starr le conviaient quant à eux à leur Bercy en 2018 afin d’interpréter « That’s my people ». Kofs disait de lui sur le titre « Niquer la fête » : « Est-ce que tu vois c’est qui Zidane dans le foot ? Ben dans le rap Luciano c’est pareil ! » et en effet, il est devenu un symbole de la cité phocéenne.

Enfin, la cérémonie des Flammes en 2023 l’a honoré en tant que légende lors de sa première édition, confirmant son statut d’icône, notamment auprès des plus jeunes (même si on peut se demander s’il ne s’agissait pas d’une caution marseillaise à un évènement très parisien).

A l’annonce de Magma, nous ressentions une certaine fébrilité et une grosse dose d’excitation. 25 ans après Mode de vie béton style, Luc’ quittait la catégorie des rappeurs à un seul album avec son deuxième LP tant attendu. Forcément, on espérait qu’il ne ternisse pas son statut, même si ses dernières apparitions ne l’ont jamais montré moins inspiré, bien au contraire.

En premier lieu, on voulait absolument un morceau de la FF au grand complet, dans le prolongement des nombreux concerts qu’ils ont faits ces deux dernières années. Dans nos rêves les plus fous, cet éventuel titre pourrait même ouvrir la voie, suite à Magma, à un retour de la Fonky sur disque ? Peut-être abusons-nous mais de revoir Luc’, Sat, Don Cho, Menz’ et Djel, ensemble, interpréter « Bad Boys de Marseille » avec IAM, pour la première fois sur scène, au Vélodrome, ne nous a pas laissés indemnes. D’ailleurs, si ce concert a confirmé la réconciliation entre les deux plus grands groupes de rap marseillais, comment ne pas espérer que Luciano et Akhenaton croisent le mic pour une passe d’armes, mémorable à coup sûr, près de 30 ans après l’exceptionnel « Rien à perdre » (laissons libre cours à notre folie, le titre pourrait s’appeler « Rien à gagner » ?). Sans aller jusqu’à l’espérer, on se doute qu’un nouveau morceau entre Le Rat et le J est fort possible et quitte à y avoir droit, autant qu’ils nous gratifient d’un passe passe en bonne et due forme, histoire au passage de faire taire les détracteurs de Jul qui ont bien du mal à lui reconnaitre ses qualités de kickeur, sa filiation avec la FF, ne le considérant que comme un rappeur décérébré. Dernière supputation : on aimerait que notre quinqua revienne sur son parcours, qui l’a mené de l’ombre à la lumière en groupe, puis du crépuscule à l’aurore, en solo, même si la pudeur du gadjo nous laisse penser qu’il y a peu de chance qu’il se laisse aller ainsi.

Toujours est-il que Magma a bénéficié durant ce mois d’avril 2026 d’un plan promo sobre et réfléchi : un premier clip, l’intro en l’occurrence, qui annonçait la date de sortie ; un évènement sur le Vieux-Port, avec volcanologues en combinaison en alu ; surtout le premier morceau « Au nom de », une interview sur Clique par Mouloud Achour et un impressionnant tifo au Vélodrome.

Sans être un album concept, son titre Magma, voire la pochette, annonce la chaleur ; Le Rat, quoique discret, n’était pas endormi mais bouillait de l’intérieur et ce 24 avril a tout de l’explosion de lave en fusion. Dès l’intro, on comprend que Luc’ a envie de croquer le monde et qu’il a toujours le feu au mic. Rapidement, il expédie la question sur les 26 ans d’attente depuis Mode de vie béton style (« Fuck les années de retard, avant l’heure ce n’est pas l’heure »), les BPM s’accélèrent au fur et à mesure du morceau, la tête bouge de plus en plus, le sens de la formule est intact (« Pas venu pour rapper mais pour tatouer le temps ») et le sourire s’agrandit. Le talent est encore bel et bien présent.

A partir de là, une des questions est de savoir si Luc’ a réussi à résister à l’épreuve du temps sur tout un album ? Allons droit au but, l’écoute d’une traite des 13 titres et 35 minutes permet immédiatement de se rendre compte que notre quinqua a su faire une mise à jour assez impressionnante. Sans faire cahier des charges, Le Rat arrive à diversifier les ambiances, à varier les flows et si le mérite lui en revient, il faut surtout mettre en avant le travail du pool de beatmakers (TRIZY, Rakma, Lowonstage, Mani Deïz, Maxime Roblès, entre autres) qui l’ont accompagné dans cette aventure (il coproduit bon nombre d’instrus d’ailleurs !) et en particulier Loko qui est aux manettes des 2/3 de l’album. Une des forces de quasiment chaque titre est la qualité, l’efficacité des refrains, qui font mouche. Si au sein de la FF, Sat s’en chargeait souvent, Luc’ semble les avoir particulièrement travaillés, amenant une dose de musicalité bien venues, que ce soit sur « Baiser froid » ou « Engrenage », entre autres.

Ses prises de risque ne se limitent pas aux refrains puisqu’il n’hésite pas à user de mélodies sur tout un morceau à l’image de « RSV » qui fonctionne très bien. L’usage de l’autotune et le travail sur la voix sont décomplexés, montrant par la même que son art de rue a évolué avec son époque. Bien que discret, Le Rat était bien connecté au rap game ces dix dernières années, sensible aux tendances et aux nouveautés. Enfermé dans la salle du temps, il semble avoir fourbi ses armes pour atteindre un haut niveau en terme de Trap, comme sur le morceau « Plan M ». Le Marseillais ne s’est pas arrêté là et propose un titre Drill, avec un de ses plus clinquants représentants, en l’occurrence Ziak, pour un feat surprenant mais ô combien réussi. Très énervés, les deux enchainent leurs couplets et le refrain est un modèle de passe-passe, bien aidé par des phases marquantes (« C’est toujours mieux de pleurer en Benz, c’est toujours mieux de saigner en Dior »).

Attention toutefois à ne pas penser que Le Rat Luciano a fait un reset et qu’il a cédé au jeunisme ambiant, car si certaines choses changent, d’autres ne changent pas. L’autre force du disque est qu’il a réussi à ne pas trahir son ADN, en dépit de ces touches de modernité. L’écoute de certains titres et plus particulièrement de certaines instrumentales font irrémédiablement penser au début des années 2000. En effet, les rythmiques, les BPM, les pulsations de « Au nom de », de « Engrenage », en raviront plus d’un, notamment les fans de morceaux comme « Art de Rue » ou « Filles, flics, descentes ». A une époque où les styles libres, les egotrips, les puzzles de mots et de pensées cannibalisent le rap, Le Rat est resté attaché à une certaine tradition, les morceaux à thème. Dans « Cité des rêves », le Marseillais rend hommage à sa ville, à certains quartiers, certaines avenues, rappelant les changements en cours et la mentalité locale. Ce titre trouverait à coup sur sa place dans notre sélection « 10 Bons Sons sur la ville de Marseille ». Sans idéaliser la cité phocéenne, on pourrait lui reprocher de ne pas suffisamment mettre en lumière son côté obscur, mais le titre « 1984 » vient éteindre la discussion. Il ne célèbre pas l’importance de cette année dans la naissance du Hip Hop en France mais fait référence à la sortie de Scarface. Luc’ sait trop bien l’influence qu’a eu ce film sur sa ville, les banlieues de France, sur la jeunesse, sur les enfants d’immigrés qui en ont fait pendant trop longtemps un « modèle de réussite ». Malheureusement il est en première loge à Marseille pour voir que les drames causés par le trafic de drogue touchent aussi des Socayna, des Nessim, des Amine et il fustige la figure du trafiquant avec ce morceau et son outro on ne peut plus explicite (« Fuck Tony, Fuck Frank Lopez, Fuck Sosa, Fuck Scarface »). Alors que jeune, il glorifiait la fumette sur « Le Retour du Shit Squad », Luc’, fait preuve de responsabilité du fait de son aura et on pourrait même qualifier « 1984 » de morceau politique. Encore faut-il que ce morceau soit écouté par certains.

Autre constante dans le rap du Rat Luciano, en plus des hispanismes réguliers, ses qualités de techniciens. S’il était déjà en avance par le passé, il conserve toute sa verve pour narrer son mode de vie complexe. Sur « Phares éteints », il impressionne avec ses placements à faire étudier à tous les (apprentis) rappeurs. Sur « Meta » (en compagnie de Jul qui se charge du refrain), alors que ses deux couplets pullulent déjà d’allitérations et d’assonances, une écoute attentive permet de se rendre compte qu’ils disposent en outre de rimes internes au milieu de chaque phase !

Alors nous pourrions émettre un bémol sur l’album Magma. Si Le Rat Luciano fait étale de toutes ses qualités au mic, nous regrettons quelque peu la relative absence de Christophe Carmona, le rappeur ne laissant que peu de place à l’homme, même si ce n’est pas si surprenant étant donné sa pudeur. Néanmoins, Luc’ s’ouvre via les références, le name dropping qui laissent entrevoir d’une certaine manière son univers, à l’image du titre « Au nom de ». C’est surtout sur la fin de l’album et les deux dernières pistes que Le Rat s’ouvre. De manière touchante et assez inhabituelle sur « Abimé », avec Soprano (20 ans après leur dernier feat sur Puisqu’il faut vivre), il fend l’armure, via notamment son interprétation à fleur de peau. De façon solennelle sur l’outro « Post Mortem », dans laquelle il s’imagine le jour de sa mise en bière (un peu à l’image d’Oxmo Puccino et Dany Dan sur « A ton enterrement ») en se demandant quelle image il laissera dans ce monde. Un titre qui ne laisse pas forcément penser qu’il y aura d’autres projets estampillés Luciano, qui ressemble même à une fin de carrière…

Toujours est-il que Magma est assez bluffant : nous n’attendions plus d’album du Rat mais nous n’avons pas été déçus. Il est revenu très solide, semble avoir très bien travaillé ses katas et a l’air plus affuté que jamais. Pas un titre n’est à retirer. Si son rap de rue vaut « 300 000 écoutes par mois », sa musique demeure « pas faite pour 100 personnes mais pour des millions ».

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