Voix caverneuse, écriture martiale, présence intimidante et sens aigu du collectif : Calbo n’a jamais été un simple rappeur parmi d’autres, et a incarné pendant près de trois décennies une certaine idée du rap français, à la fois exigeante, frontale et profondément humaine. À travers sa discographie, de l’âge d’or des années 90 aux apparitions plus rares mais toujours marquantes après 2010, se dessine le portrait d’un artiste à l’influence majeure, capable de briller en solo, de sublimer les featurings et de fédérer autour de sa vision. Retour sur quelques titres qui ont marqué la rédaction, piochés au sein d’une œuvre qui n’a jamais cessé de faire parler les mots… et les poings. Repose en paix légende.
1998 : Ärsenik – Boxe avec les mots (prod. Djimi Finger)
Premier morceau rappé de Quelques gouttes suffisent, « Boxe avec les mots » nous frappe d’emblée. Un sample de Bach enlevé, une batterie lourde, et la grosse voix de Calbo survient pour un couplet déchaîné. Les premières lignes impriment d’emblée la rétine, puis s’enchaînent les allitérations en « ache ». Le style est martial, Calbo paraît fendre la prod’ de coups d’épées. Le lexique agressif est maintenu tout du long dans un exercice de style ciselé. Calbo y lâche l’une des phases les plus iconiques du rap français : « Qui prétend faire du rap sans prendre position ? ». Le refrain ponctué de coups de cloches, le second couplet XXL de Lino, et cette troisième reprise où les voix des deux frères s’entremêlent parachèvent la performance. Voilà l’un des morceaux les plus cultes du rap français. – Jérémy
1998 : Stomy Bugsy feat. Hamed Daye, Passi, Oxmo Puccino, Pit Baccardi, Ärsenik & Hifi – Un rep qui fait reup (prod. Alexis Ouzani & Volodia)
Là encore, on aurait pu choisir « »Quand Bugsy et son gang dégomment », symbole de morceau bélier sur lesquels Calbo a excellé au long de sa carrière. Mais ce posse cut rassemblant des têtes fortes du rap français de l’époque, et notamment les plus grosses entités comme Secteur Ä et Time Bomb, est un incontournable des années 90’s. Comme le notait Raphaël Da Cruz dans son hommage sur le site de l’Abcdr, l’humour était un trait persistant dans l’écriture de Calbo, et ce n’est pas un hasard de le voir à l’aise sur un tel rendez-vous de super rimeurs. « Un rep qui fait reup », remix du single hit de Stomy Bugsy « Mon papa à moi est un gangster », n’a pas connu le même succès populaire mais le but n’était pas là : 29 ans après sa sortie, il demeure l’un des meilleurs titres sur la paternité dans le rap. – Antoine
1998 : Cälbo & Rockin’ Squat – Dangereuse liaison
On l’oublie souvent, mais Calbo a assuré les backs de Doc Gynéco durant l’exploitation de Première Consultation (souvenez-vous du live du Secteur Ä à l’Olympia). Il n’est donc pas étonnant de le voir figurer en face B de « Né ici » (sur l’excellent « Arrête de mentir » avec Lino), ou sur quatre morceaux des Liaisons dangereuses (dont les fameux backs goguenards d’« Hexagone » avec Renaud). Il y assure notamment une « Dangereuse liaison » avec Rockin’ Squat, sur du Jimi Hendrix rejoué à la guitare acoustique. Sur le papier, il s’agit d’un contre-emploi, puisque Calbo est alors surtout connu pour sa voix de basse et son flow agressif. Mais l’effet de contraste fonctionne pleinement : le membre d’Ärsenik ralentit son débit, y ajoute de la mélodie, et délivre un couplet impeccable, référencé, bien complété par une performance de Rockin’ Squat alors au sommet de son art rapologique, ainsi que par deux minutes dédiées aux improvisations successives des différents instrumentistes. 28 ans plus tard, cette « Dangereuse liaison » n’a pas pris une ride, et contient probablement mon couplet préféré de Calbo. – Olivier
1998 : Ärsenik feat. Passi – Par où t’es rentré (je t’ai pas vu sortir) (prod. Cris Prolific)
Retour sur le classique Quelques gouttes suffisent, un disque qui renferme des morceaux incroyables, entrés depuis longtemps dans le patrimoine du rap français. De prime abord, j’ai immédiatement pensé à « Une saison blanche et sèche » et à son déferlement de punchlines. Puis je me suis ravisé, car en fouillant dans ma mémoire, mon tout premier souvenir de Calbo et d’Ärsenik reste « Par où t’es rentré, je t’ai pas vu sortir », en featuring avec Passi. J’en profite d’ailleurs pour remercier ma sœur, qui m’a littéralement mis cet album dans la face à un âge où je ne comprenais pas encore tout ce qui se disait. Avec le recul, je me rends compte que ce sont sans doute le mélange de l’introduction téléphonique, le refrain entêtant porté par les vocalises de Christelle Coudoux, et bien évidemment le fameux « tch tch », qui m’ont marqué durablement. Ce n’est que bien plus tard, lorsque le rap est devenu mon genre musical de prédilection, que j’ai replongé dans tous ces disques avec une oreille plus attentive. Et là, j’ai définitivement classé l’entrée de Calbo dans le morceau parmi les plus fracassantes de l’histoire du rap français. – Clément
1999 : Bisso Na Bisso – Bisso na Bisso (prod. Djimi Finger)
En 1999, Calbo et son frère Lino sont estampillés comme des rimeurs d’élite grâce à Quelques gouttes suffisent, couronné d’un succès commercial (double disque d’or) et critique (album considéré comme un classique). Sous l’impulsion de Passi, le Bisso na Bisso se compose de Ben-J, des 2 Bal, de Mystik, de M’Passi et d’Ärsenik et sort en 2000 moins 1 l’album Racines. Les membres du collectif mettent en avant leurs origines en proposant une musique aux sonorités congolaises et en abordant des thèmes propres à l’Afrique. Surtout, ce projet et le morceau éponyme allaient permettre à chacun de dévoiler une autre facette de leur personnalité, plus légère, notamment Calbo. Sa présentation faite par le double S laisse deviner un jeune homme qui apporte un soin méticuleux à ses tenues vestimentaires et particulièrement porté sur la chose… Si son couplet dédié à Mystik est truffé d’allitérations et d’assonances dont le bougre a la secret, le clip montre au grand jour la bonhommie de C.A.L.B.O., son autodérision, son sens du rythme, son large sourire et ses dents du bonheur. Le single « Bisso na Bisso » sera diffusé en haute rotation sur la radio numéro 1 sur le rap et l’album se vendra à près de 200 000 exemplaires. Il remportera le prix du clip de l’année aux African Kora Music Awards et le Bisso celui de meilleur groupe, consécration leur permettant de rencontrer Nelson Mandela, anecdote exceptionnelle que Calbo avait raconté notamment dans son livre Quelques gouttes de plus. – Chafik
1999 : Lunatic feat. Ärsenik – Fusion
En décembre 1999, Jean-Pierre Seck sortait la mixtape Sang D’Encre, offrant enfin l’occasion à Calbo et son frère de collaborer avec Lunatic. Les deux groupes s’appréciaient et « étaient voués à faire un morceau ensemble », comme nous l’avait confié l’aîné d’Ärsenik en interview. Les deux frères de Villiers-le-Bel avaient déjà tenté d’inviter Booba et Ali sur Quelques gouttes suffisent…, mais B2O était alors incarcéré. Sur « Fusion », l’instrumentale d’Havoc (« Shoot’em Up » de Nas) permet aux quatre artistes de s’exprimer pleinement sur des sonorités new-yorkaises. L’ancrage nécessaire de cette rencontre se trouve dans le couplet de Calbo : tandis que Lino et Booba misent sur des performances techniques de haute volée et qu’Ali apporte une touche introspective, il privilégie une approche sobre et directe. Sa présence stabilise le morceau et lie les univers de Villiers-le-Bel et de Boulogne autour d’une identité commune. En choisissant cette approche fédératrice plutôt que la démonstration, il transforme ce rassemblement de talents en un véritable titre de groupe. – Jordi
1999 : Calbo, Vasquez, Ekoué & K-Reen – Le métier rentre (prod. DJ Ol’Tenzano)
On omet trop souvent de dire, lorsque l’on évoque Calbo, qu’il a fait carrière trente ans durant au côté du rappeur préféré de tous les rappeurs. Cette « malédiction » n’a pas permis de suffisamment mettre en lumière les qualités du frère de Lino. Sur Première Classe 1 par exemple, si on est obligé de citer « On fait les choses », « Atmosphère suspecte » ou « Animalement vôtre » parmi les titres phares de la compil’, « Le métier rentre » est assurément considéré comme un sommet du disque. Sur une prod envoûtante d’Ol’Tenzano qui ne laissera personne insensible, Calbo, Kimto de Less’ du Neuf et Ekoué de La Rumeur enchaînent leurs douze mesures, entamant ou concluant tour à tour chacun des trois couplets. Le sens de la formule de Vasquez et la nonchalance de l’auteur de « Blessé dans mon égo » sont remarquables, quant aux différents passages de Calbony Mbany, ils sont comme des baffes balancées à l’auditeur. Les rimes claquent, giflent (« J’écris ma haine, crie, ma rage fuit de mon stylo ») et les ambitions sont marquantes (« J’veux ramener l’peura à sa source, que ma part me revienne »). On apprécie tout particulièrement dans le si doux refrain chanté par K-Reen les adlibs de Calbo qui pourraient faire office de mantra pour tout un chacun. – Chafik
2002 : Ärsenik – P**** de Poésie (Prod. J.R.)
Album injustement critiqué à sa sortie, Quelque chose a survécu n’atteint certes pas les sommets du premier album de la fratrie, mais a fini par gagner son statut de classique avec le temps. C’est d’autant plus vrai désormais, puisqu’il s’agira pour l’éternité du dernier disque réunissant les frangins de Villiers-le-Bel. Et si un titre sortait du lot dès le départ, c’était sans aucun doute « J’t’emmerde », morceau militant et rythmé où l’alchimie technique entre Calbo et Lino fait merveille comme aux premiers jours, sorte de « Boxe avec les mots » réactualisé. Toutefois, on va plutôt ressortir « P**** de poésie », titre souvent oublié dans leurs carrières respectives, lettre toujours sur le fil de l’amour et de la violence à l’écriture et à cette musique. – Xavier
2008 : Ärsenik feat. Singuila – Jusqu’à mon dernier souffle
Se replonger dans la discographie de Calbo pour la funeste occasion, c’est réécouter une multitude de classiques, des collabs entrées dans la légende… et son lot de pépites bien enfouies (mentions aux couplets sur l’album de Donya et sur le titre d’Oxmo Puccino « Ghetto Supastar »). C’est également le cas du morceau « Jusqu’à mon dernier souffle », dont le titre résonne différemment depuis le 4 janvier 2026. Fuite de studio apparue en 2008, les rumeurs du net semblaient indiquer un deuxième extrait du tant attendu troisième album d’Arsenik Si quelques doutes subsistent… La présence du grand frère se fait si bien sentir sur ce deuxième couplet, rappé avec une voix rassurante, et construit autour d’images percutantes (« C’est pas avec des conseils que t’empêches une balle d’avancer« , « Et l’esclavage c’était qu’un détail« ) qu’il était impensable de ne pas partager ces quelques gouttes de poison égarées sur Youtube. « Tout niquer avant de clamser » était le but ? Mission accomplie, Monsieur Calbo. Repose en paix. – Antoine
2015 : Lino feat. Calbo & T.Killa – Ne m’appelle plus rappeur
Durant la décennie 2010, Calbo s’est fait rare sur le plan discographique, sans pour autant s’arrêter de se produire sur scène sous la bannière Ärsenik, dans une formation incluant également le frère cadet du duo, T.Killa. Ce trio familial s’est tout de même retrouvé en 2015 sur l’album de Lino, Requiem, pour un morceau en forme de profession de foi au titre provocateur : « Ne m’appelle plus rappeur ». Au menu, trois couplets explosifs, un pour chaque frère, pour clamer à la fois les valeurs auxquelles ils ne comptent pas déroger, mais également leur désamour pour les tendances alors en cours. « Le rap est mort, vive le rap », lance Calbo dès l’entame de son couplet. De sa voix grave et puissante, il sonne la fin de la récréation, enchaînant les images choc comme autant d’uppercuts assénés au visage du game. Un constat amer qui n’a pourtant pas empêché Calbo de continuer à écouter et à promouvoir de jeunes talents correspondant à sa vision du rap. On pense notamment à Lora Yeniche, qu’il a produit et mis en avant au tournant des années 20, et invité sur son premier et unique album solo, Quelques gouttes de plus, paru en 2022. – Olivier
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