Lucci, les lauriers du charbon | Entretien

À force de travail, le beatmaker Lucci s’est fait peu à peu un nom sur la scène rap francophone au cours de ces dernières années. Nous avons eu récemment la chance de revenir avec lui sur sa carrière et son ascension progressive au cours d’un entretien fleuve. Nous avons évoqué ses débuts avec le groupe 32GANG, ses nombreuses collaborations avec Bekar, Néfaste, BEN plg mais aussi plus récemment sa présence sur le nouvel album de Josman ou encore sur le dernier projet de Jul. Entretien avec un producteur qui a le vent en poupe.

Avant d’être beatmaker, tu es avant tout musicien. Peux-tu nous expliquer comment as-tu commencé la musique ?

Ma mère a toujours chanté et mon père était batteur professionnel et compositeur. Petit, j’allais voir ses concerts et j’ai vite commencé la guitare, vers huit ans environ. Par la suite, j’ai monté des groupes avec des potes, on bossait essentiellement des reprises mais je voulais composer. Vers mes onze ans, j’ai découvert comment produire sur un ordinateur avec le logiciel Cubase. Mon père savait comment cela fonctionnait donc il m’a aidé. J’ai fait d’abord des compos un peu pop / rock. C’est quand j’ai commencé à écouter du rap que je me suis mis à fond dedans.

Quels sont les premiers groupes de rap qui t’ont marqué ?

Au début Kid Cudi, un album de Macklemore de 2005 ce qui était assez improbable. Un projet qui avait beaucoup de sonorités soul et blues. Mes potes m’ont fait découvrir Jedi Mind Tricks, Mobb Deep mais aussi l’école française plutôt old school. Je me suis pris Fabe, Lunatic, Sir Doum’s. C’était vraiment l’école que je kiffais à mort. Ensuite sont arrivés les freestyles Grünt, 1995 et toute cette mouvance.

Tes premiers pas dans le beatmaking se font donc avec ces potes ?

Effectivement et je bosse encore aujourd’hui avec certains. J’ai commencé avec Raph, l’actuel manager de Bekar. On a taffé ensemble dans un village vacances en 2014. Il faisait du rap et j’avais un studio pour enregistrer. De là est né notre groupe 32GANG (ndlr: groupe présent sur notre mixtape #DU BON SON 4). Les membres étaient Raf, Pepi Chill, Fenty, Mobil et Kiks.

Vous sortez le EP Furcifer qui devient rapidement ta carte de visite en tant que producteur.

C’est le projet qui m’a ouvert les portes sur Lille. J’ai commencé à produire un artiste comme Balao. J’adorais ce qu’il faisait. J’ai bossé avec Salek ensuite et j’ai rencontré Bekar. Peu de temps après j’ai aussi collaboré avec Néfaste. J’ai pu élargir mes horizons au fil du temps.

Dès tes débuts tu étais présent sur beaucoup de projets. Comment as-tu réussi à être si productif ?

Je bossais 25 heures par semaine dans le textile. Ensuite je me consacrais pleinement à la musique. Pas de sortie, que du son. Ce que j’ai toujours aimé, c’est de travailler sur des projets en collaboration avec les rappeurs. À cette époque, tout s’enchaînait car lorsque l’un d’eux terminait un EP par exemple, un autre commençait son album. Il fallait s’organiser. Le même mois étaient sortis le premier projet de Bekar, le premier projet de Salek et l’album de Néfaste. Je passais deux jours avec Bekar, deux jours avec Salek et le week-end Néfaste montait sur Lille et on avançait ensemble.

Avec Bekar, vous signez chez Panenka Music en licence. À partir de ce moment, les choses vont s’accélérer pour toi.

Effectivement, cela nous a permis de franchir un palier, notre musique a touché plus de monde. En même temps nous avons signé en édition chez Warner. D’un coup nous avons pu rencontrer d’autres beatmakers et compositeurs, travailler les mix / mastering avec des ingénieurs du son . D’un coup on a pu pousser notre musique encore plus loin. J’ai pu arrêter mon taff dans le textile et me consacrer à fond à ma passion.

Les deux albums de Bekar marchent bien et vous permettent de faire une tournée entachée par le confinement. Quelle expérience tires-tu de la scène ?

Après le premier projet, on a pu faire pas mal de dates. Le second est sorti pendant le Covid ce qui a ralenti la tournée. Une fois sortis du confinement et que les concerts ont repris, j’ai considéré que ma place était vraiment en studio et j’ai préféré me retirer de la scène pour la tournée.

Étant donné que tu es musicien à la base, cette décision peut paraître paradoxale.

Sur scène, je jouais avec un drum pad donc je m’éclatais car ça se rapprochait de la batterie. Je prenais du plaisir mais je voyais plutôt ça comme un kiff, un extra. Avec une date ou deux par semaine, j’étais automatiquement moins productif en termes de composition. J’ai préféré me consacrer à fond aux prods. Il faut savoir que je fais à la fois du mix, de l’enregistrement et des instrus, ce qui me prend beaucoup de temps. Cela ne m’empêche pas d’assister à des concerts sur de grosses dates et de passer du bon temps avec les gars.

Avec le premier projet de Bekar, tout est arrivé très vite pour toi. Comment as-tu géré ce changement brutal de statut sachant que tu n’as pas de manager ?

Le premier projet de Bekar nous a permis d’avoir des retours, d’avoir des sollicitations de maisons de disques et un tourneur qui nous a proposé des dates. Au fur et à mesure, on a rencontré du monde. L’équipe du FLOW à Lille nous a aidés à nous mettre en relation avec des gens dans l’administratif et Alban, le tourneur de Bekar, nous a pas mal conseillés sur l’intermittence par exemple. Je suis intermittent depuis le mois dernier après trois ans de tentatives. Ça a fini par payer.

Grâce au catalogue de Warner, tu as pu être en contact avec de nouveaux rappeurs ?

Ils m’ont permis de me connecter avec Joysad, Josman et Timal par exemple. Par rapport à Timal, mon éditeur Valentin Zucca a envoyé mes prods à son réal Jeoffrey Dandy, Timal a enregistré dessus assez rapidement. Le fait d’être chez Warner me permet de faire des rencontres qui débouchent ensuite sur de l’artistique.

Récemment tu as travaillé avec BEN plg. C’est curieux car il est lui aussi nordiste mais il semblerait que votre collaboration s’est faite plus tardivement qu’avec les autres artistes lillois.

En fait nous avions fait un son en studio ensemble il y a très longtemps mais le résultat n’était pas fou. Avec le temps, nous nous sommes recroisés et avons fait une deuxième session qui n’était pas non plus très concluante et au bout de la troisième fois, nous avons produit le morceau « Parcours accidenté » dont je suis hyper fier. Il y a eu un super feeling humainement parlant. Pour moi c’est primordial. On a pris le temps de discuter, de se connaître et échanger. Au final j’ai produit la moitié de son album.

Ça valait le coup d’avoir persévéré et d’attendre le bon moment pour bosser ensemble. C’est sans doute l’un des meilleurs projets de 2021.

Lui travaillait depuis longtemps avec la même équipe et de mon côté j’aimais beaucoup le fait de collaborer avec d’autres artistes, de tester des choses différentes et de découvrir de nouvelles manières de faire. On a passé beaucoup de temps en studio ou en séminaire pour bosser sur l’album, on est tous les deux très fiers du résultat !

Depuis tes débuts en tant que producteur, on sent que tu as vraiment une touche personnelle assez facilement identifiable. Est-ce exclusivement dû à ta sensibilité musicale et à tes goûts éclectiques ?

J’avoue que pour moi cela reste un objectif d’avoir ma propre patte. Personnellement, je n’aime pas du tout l’idée d’avoir un tag qui mentionne mon nom au début de mes prods. J’adore le côté mélodique des intros avec des accords ou une couleur spécifique. C’est ce que je tente de privilégier. Je préfère aussi collaborer pleinement avec les rappeurs tout au long des projets plutôt que d’envoyer des instrus à droite ou à gauche pour les placer.

Justement, est-ce que tu continues de démarcher des artistes en envoyant des packs de prods ou tu travailles exclusivement en binôme avec les rappeurs ?

Actuellement, la grande majorité du temps, je produis en présence de l’artiste. Souvent il y a eu des échanges au préalable qui me permettent de savoir vers où aller en termes de sonorités. Sinon, je taffe dans mon coin en imaginant sur quel type d’instrus j’aimerais l’entendre, par rapport à sa voix, à son flow, à son univers. J’essaie de ramener beaucoup d’influences dans le même morceau. Avec Georgio, j’ai bossé sur la réédition de son dernier projet. On a énormément discuté, il a créé une playlist pour partager ses inspirations, ses coups de cœur. Cela m’a permis de comprendre ce qu’il aime, ce qu’il n’aime pas et capter quelle direction prendre sur les morceaux.

Parle-nous justement de votre rencontre.

Nous nous sommes connus via Limsa. J’avais placé une prod sur l’un de ses projets. Lui et Georgio avaient fait un feat ensemble et m’avaient demandé de re-prod le morceau. J’avais fait trois versions complètement différentes mais au final ils n’ont pas retenu le morceau. Ensuite Georgio a collaboré avec Bekar sur le projet Mira. On a donc été en studio ensemble. J’avais préparé la prod sur-mesure pour leur collaboration. Ils l’ont retenue et Georgio a kiffé dans l’ensemble mon travail. Il était sur la réédition de son album. Il avait accès au studio Redbull pendant deux jours. C’était l’été. On s’est rendu compte qu’on avait beaucoup de références en communs au niveau rock et rap anglais. Ça a matché assez vite. En trois mois et demi, nous avions bouclé les douze titres du projet. Je me suis aussi occupé en partie des mixs et j’ai eu un petit rôle de réal.

Concernant Limsa, tu es aussi présent sur Logique pt. 3 sorti récemment.

C’est un mec que je kiffe. Sur Logique Pt. 3, le morceau « Footballeur » par exemple, je l’ai composé clairement en pensant à lui, je ne voyais personne d’autres dessus. Au final j’ai deux prods sur le projet avec « Je me sens fou ce soir ». Je peux envoyer des instrus à Limsa différentes de celles que j’envoie à Georgio par exemple. Cela me permet d’élargir ma palette. Avant Logique Pt. 1, j’avais fait une radio sur Paris avec Bekar et Balao. Il était présent et nous avait proposé de passer à une soirée avec son équipe. Il y avait notamment Hash 24. Par la suite je lui ai envoyé un pack de prods et il a retenu l’instru d’ « ASB ».

Avec Néfaste, tu as collaboré sur de nombreux morceaux de son album Partir loin qui date de 2019.

La connexion avec Néfaste s’est faite par Sado MC. Il me l’avait présenté lors d’un de ses concerts à Paris. Je lui avais envoyé des instrus et je l’avais invité à passer à notre fameuse coloc. Il est monté quelques jours, on a eu le temps de se poser. Il avait des textes, je composais dessus. Dès les premiers morceaux on a été très satisfait du résultat. Il était dans un moment où il se demandait s’il devait continuer à faire du boom bap ou s’ouvrir à quelque chose de nouveau. Sur les morceaux « Dans ma tête » et « Auto peta » par exemple, on a voulu ramener des samples dans l’esprit de ce qu’il avait l’habitude d’utiliser avec Itam, mais sur un autre BPM. On l’a encouragé à s’ouvrir à d’autres styles tout en gardant l’ univers qui le caractérise.

Plus récemment, nous avons eu la surpirse de te voir apparaître sur l’album de Jul avec le morceau « N’oublie pas tes métaux ». Comment as-tu réussi à entrer en contact avec lui et te retrouver sur ce projet ?

C’est assez fou en fait. J’ai appris ça le jour de la sortie. Je me suis renseigné et personne ne sait comment il a eu accès à cette prod. C’est une coproduction avec un pote de Lille prénommé Lowonstage. On l’avait faite en speed, je ne l’aimais pas trop. Il m’avait dit : « Il faut quand même qu’on l’envoie ». J’ai eu l’idée de la faire arriver à mon éditeur. Lui l’a trouvée cool et m’a par la suite envoyé des messages. Il m’a prévenu que RK l’avait kiffée ainsi que deux ou trois autres gros noms. Puis par la suite, plus de nouvelles pendant deux mois. Et au final l’instru se retrouve sur le projet, alors que personne autour de nous ne l’a envoyée à Jul.

À part un gain de visibilité, qu’est-ce que tu retiens de cette collaboration ?

Vis-à-vis de ma famille, c’est l’un des seuls rappeurs dont ils connaissent le nom et il est un des artistes les plus connus aujourd’hui dans la musique française. Ça renforce mes choix et mes décisions de m’être donné à fond dans la musique vis-à-vis de certains proches. Ils ont la sensation que je fais un travail sérieux.

As-tu l’habitude de t’entourer d’autres beatmakers ?

Effectivement, j’ai pas mal de potes beatmakers mais je me rends compte que je m’entoure beaucoup de musiciens avec le temps. Par exemple, je me connecte souvent avec Le Caméléon, j’ai collaboré avec lui sur des morceaux de Bekar, Keny Arkana, BEN plg… J’ai ramené Veeko Morlet qui est un excellent batteur sur des morceaux du 3ème Oeil et de Georgio. Et en ce moment je travaille aussi avec le saxophoniste Paul Steen, cela me permet d’apporter quelque chose de plus organique à ma musique. Ce que j’aime chez des artistes comme Le Caméléon, c’est qu’il ne vient pas du tout du monde du rap. Il n’a pas les codes à la base car il vient plutôt du jazz, ce qui permet de faire des sons complémentaires, de jouer sur les contrastes. Mon objectif est qu’en tant que musiciens du nord, on avance ensemble et que tout le monde puisse se retrouver sur de gros projets.

As-tu encore le temps de réaliser un travail d’ingé son pour des artistes avec qui tu ne collabores pas directement niveau production ?

Je ne le fais que rarement maintenant. Uniquement pour des artistes pour qui j’ai un énorme coup de coeur. Lorsque j’adore un morceau et que j’ai envie de le pousser encore plus loin. Je suis plutôt dans cette démarche. Je l’ai fait par exemple pour Malter, un artiste qui ne fait pas de rap mais qui a un univers très intéressant. J’ai pris beaucoup de plaisir. Sinon je mixe généralement les morceaux que je produis. Parfois je les envoie à d’autres ingés dont j’apprécie le travail comme Thomas « Mister T » Gloor, un excellent mixeur suisse avec qui j’ai l’habitude de fonctionner comme un binôme sur de nombreux projets. Je suis conscient que j’aurais du mal à mixer à plein temps. Je ressens le besoin de produire.

Quels sont les futurs projets qui devraient sortir sur lesquels tu as collaboré ?

Je me suis pas mal investi dans l’album du 3ème Oeil. J’ai beaucoup travaillé avec Alban qui est désormais leur manager. Le nouvel opus de Bekar aussi, évidemment, est prévu pour avril. Je travaille aussi sur l’album de Georgio. Sur ces trois projets, je bosse aussi en tant que réalisateur, ce qui est très excitant. Si je sens que quelqu’un peut apporter un plus à un morceau, je le contacte directement. L’objectif est d’étendre le projet. Cela peut être un beatmaker ou un musicien. Je ne cherche pas à être absolument présent sur tous les aspects. Je serai aussi sur l’album M.A.N de Josman pour l’intro. Crayon a réalisé les arrangements dessus. Je suis aussi à la prod du morceau « Mort ce soir ». Le projet sort ce vendredi. Je me suis retrouvé en studio avec lui, c’est un artiste que j’adore et suis depuis longtemps. C’est une petite consécration pour moi. Il faut savoir qu’il est très minutieux et sélectif dans son choix des instrus. Il ne bosse quasiment qu’avec Eazy Dew. Les prods qu’il a mises de côté me représentent totalement. Je pensais que personne n’allait les sélectionner car elles pouvaient ne pas paraître assez rap. Au final cela m’a renforcé dans l’idée de continuer à faire ce que j’aime et que les artistes sont prêts à s’ouvrir, à aller sur d’autres terrains. Je serai aussi présent sur le prochain E.P de BEN plg Réalité Rap Musique Vol. 1 et la réédition de l’album de Joysad prévue pour ce mois-ci.

Le mot de la fin ?

Merci au Bon Son pour la force depuis le début !

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Jordi Miranda

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