Interview | Mothas (la Mascarade), sur la rive d’en face

La dernière fois qu’on a entendu parler de Mothas La Mascarade c’était en 2015 pour un inédit intitulé « 10.52 ». Un morceau volant qui ponctuait trois années de silence depuis son premier projet Paris South Playa sorti en 2012. C’est la même époque bénie des projets comme 22h-6h de Walter & Lomepal (qu’on évoquait autour du projet de Walter) ou encore du troisième Grünt spécial BPM. Une époque révolue mais qui laisse bien des souvenirs… Nous voici maintenant en 2019, avec le retour aux affaires (sans mauvais jeux de mots) de l’homme que l’on nomme Mothas La Mascarade. 

Quoi de neuf depuis Paris South Playa

Dans la musique pas grand chose, justement je n’avais rien fait de très officiel depuis ce temps-là. Dans ma vie beaucoup de choses mais dans la musique rien.

Pourquoi cette absence ?

Tout simplement, j’ai décidé de faire des études. Je n’avais jamais fait d’études après le bac, ni la fac, j’ai tout recommencé à zéro. J’ai terminé mes études cet été, et je suis titulaire d’un master en urbanisme et aménagement. Je me suis « déter » et je suis allé jusqu’au bout. J’avais envie de faire des études, apprendre des choses, rencontrer des gens. Si je ne le faisais pas maintenant je n’aurais pas eu le temps de le faire après. Ça fait grandir, et forcement j’ai beaucoup grandi. Quand tu repars à zéro c’est souvent compliqué et pour réussir quand tu étudies il faut être déterminé.

Ça ne t’a pas manqué de sortir des morceaux, de faire de la musique ?

C’était difficile. C’était compliqué de tout reprendre à zéro et également la musique. Si j’avais du m’investir, il aurait fallu que je pense à un projet, qu’il soit cohérent, qu’il me plaise et qu’il y est ait une évolution par rapport à celui d’avant. J’ai sorti deux trois sons par ci par là, mais au final il n’y avait pas de cohérence et ça m’a vite saoulé, même si ça a pu faire plaisir à quelques personnes.

Tu parles du Freestyle « 10,52 » ?

Par exemple, c’était un texte que j’aimais bien, que j’avais mis de côté. On m’avait envoyé des prods et il y en avait une que j’aimais bien. Mais bon, il n’y avait pas de vraie ambition derrière. J’ai préféré laisser tomber pendant mes études et reprendre quand j’ai eu la tête complètement à ça.

Tu as continué à écrire pendant tes études ?

J’ai fait une grosse pause mais je dirais que ça fait un an que je réécris.

Cette pause t’a fait du bien ?

C’est conjoncturel. La vie tient à beaucoup de choses aussi, à des parcours de vie particuliers et je n’étais pas suffisamment concentré pour écrire. Sur le coup je pensais pas que ça me faisait du bien ou du mal. Mais disons que je suis content d’avoir fait les choses comme ça . Si j’avais continué à écrire je n’aurais pas pu me lancer dans d’autres choses tout aussi importantes pour moi.

Quid de BPM, L’Affaire, Bhati, Saint Laurent, tous ces camarades de « jeu » ?

Tout est terminé. On avait sorti un petit projet gratuit avec BPM (ndlr : Allez Leur Dire). Déjà à l’époque on n’était plus trop concentré ensemble, on ne cherchait plus de date en groupe, on était tous sur nos solos. Saint Laurent commençait déjà à faire des trucs bien différents à l’époque, Bhati était très proches d’autres musiciens et moi j’étais un peu en retrait. Le groupe n’avait pas la vocation de s’inscrire dans la durée. C’était une rencontre chouette, sur le coup et ça s’est arrêté assez naturellement. Chacun a tracé son chemin…

Après moi je continue de voir Saint Laurent assez souvent, je le connais depuis tout petit, c’est un vieil ami. Bhati je le connaissais moins personnellement, je le vois moins mais quand je le croise ça me fait très plaisir. C’était une rencontre très artistique. Et tu sais à l’époque on était beaucoup moins structuré, on avait sorti des sons et des clips, ça avait un petit peu marché et du coup les gens nous ont vite associés les uns aux autres. On avait la logique d’un groupe, mais maintenant que  je vois comment on fait de la musique de façon professionnelle, je me dis que ce qu’on faisait était très amateur. Du coup c’était compliqué de viser autres choses que ce qu’on a fait ensemble… Ou du moins il aurait fallu structurer et peut-être que ça nous aurait posé des problèmes plus artistiques, on avait forcement des envies différentes. Et pour ce qui concerne l’Affaire, c’était juste une mixtape.

Et c’est quoi ton ressenti sur ces années-là ? Sur les connexions que tu as eues, par exemple Lomepal, qui a sacrement émergé depuis… 

Je suis ravi d’avoir fait tout ça. J’ai passé beaucoup de temps dans des cercles de rap, j’ai fait de belles rencontres, notamment Lomepal avec qui j’étais très proche. Ensuite je pense qu’il y a eu un tournant à un moment où certains ont eu envie de « passer pro » et de tout donner pour que ça marche. Pour en vivre, pour que ce soit ton métier je pense qu’il faut être prêt à faire beaucoup de sacrifices. Parfois c’est compliqué à vivre pour la personne qui les fait, ou tout simplement d’autres ont moins envie, moins le besoin, peut-être moins le talent, je ne sais pas trop comment ça s’explique. Moi j’ai arrêté, Antoine (Lomepal) a continué, d’autres plus partiellement, il y avait un tournant et chacun l’a géré en fonction de ce qu’il voulait faire.

En tout cas j’suis content et très sincèrement ravi pour les gens qui voulaient que ça marche et pour qui en effet, ça marche aujourd’hui ! On ne peut être que content et fier de tout ça.

Pourquoi revenir, pourquoi ressortir un projet ?

La musique me manquait, j’avais envie. Même s’il y avait des choses qui me déplaisaient à l’époque, c’était moins simple pour moi de me dire que j’allais tout laisser dans la musique et ne rien faire d’autre. Ça fait partie de moi, j’ai eu plus de temps. C’est aussi une histoire de rencontre, j’ai rencontré Ajaz (beatmaker) qui m’a fait la prod de « Shuttle », qui m’a complètement remotivé, du coup on a commencé à travailler ensemble. Ensuite il y a Matou, un très bon pote d’enfance qui m’a dit « j’ai des prods pour toi si tu veux refaire de la musique. » J’ai aussi rencontré des filles qui font du management (Agathe et Bérengère), qui m’aident, qui s’occupent de moi. Tout ça m’a donné de la force, et fait que je suis à nouveau dedans et plus motivé.

Et forcément avec le temps, tu as des nouvelles choses à raconter… ?

Carrément. Il s’est passé des choses, j’ai eu le temps de vivre des expériences. Le fait que j’ai des amis de l’époque qui ont éclaté le « game », je pense que ça me rendait légitime. Je me suis dit qu’il y avait un truc que les gens appréciaient à l’époque.

Ton nouveau projet s’intitule Sur la rive d’en face. Tu peux nous en parler ? Et le choix de la cover ?

En ce qui concerne la cover, elle est signée Marie Doazan, c’est une illustratrice basée à Marseille. J’ai réussi à avoir son contact, je voulais un truc un peu nouveau, atypique, qui ne renvoyait pas forcement au rap. Je voulais essayer des choses et travailler avec Marie. J’ai eu de la chance parce qu’elle connaissait certains de mes morceaux, je paraissais donc un peu plus crédible. Je m’imaginais pas qu’elle allait répondre et ça a marché et je suis vraiment ravi. Une expérience vraiment plaisante. Et de façon générale ce projet m’a permis de me restructurer autour de la musique après autant d’année d’absence tout en expérimentant certaines choses. D’une certaine manière il était nécessaire comme première étape pour quelqu’un qui revenait comme ça.

Pourquoi avoir choisi le titre « Sur la rive d’en face » ? 

C’est une réflexion sur le temps passé, sur ces 5-6 ans. J’ai essayé de trouver quelque chose aussi en lien avec la cover. Aussi la volonté de faire une sorte de continuité avec Paris South Playa qui sonnait très « chez moi ». J’avais connu peu de choses dans ma vie, j’étais très fermé sur des sujets et sur des positions, sur ce que je connaissais de la vie. C’est sur le fait de grandir, de mûrir… Même si tu es toujours au même endroit, tu observes les choses différemment.

Comment as tu choisi les prods ? Les beatmakers ?

Alors il y a Matou, qui fait des prods et qui est aussi le DJ de PLK, je le connais depuis très longtemps. Il a fait deux prods : « Leicester » et « Nyvlag ». Ensuite il y a Ajaz qui a fait le morceau « Shuttle » et « Générique ». On a vraiment travaillé sur ce que je voulais, sur mes choix en termes de types de rythmique. Ce n’était pas la démarche du beatmaker qui t’envoie 5 ou 6 prods et tu choisis celles que tu préfères.

J’ai vraiment conçu les morceaux avec ces gars-là, il y avait cette idée de participer à la direction artistique donnée aux prods. Et pour le dernier morceau, « Interlude », c’était une prod que j’avais reçue il y a 5 ans, une instru d’un beatmaker de Perpignan qui s’appelle Jibbz qui m’avait marqué. Je l’ai relancé des années après, il a retaffé la prod et ça correspondait parfaitement à ce que je voulais. Un morceau différent des autres, avec une petite part du passé qui fait un peu le lien entre les deux EP.

Qu’est ce que ça veut dire « Nyvlag » ? Pourquoi avoir choisi cette rythmique assez marquée « reggaeton / ragga » ?

En fait c’est un morceau particulier. Je ne te dirai pas pourquoi je l’ai appelé comme ça, c’est un truc entre Matou et moi. Dans tout cet EP j’ai eu la volonté de ne pas me brider sur quoi que ce soit. Du coup il y avait certaines sonorités, certaines façons de poser que je n’aurais jamais envisagé avant. Que ce soit sur « Nyvlag » ou sur « Shuttle », c’était plus un nouvel exercice que de poser sur des prods un peu 2-step, plus cadencées. Et « Nyvlag » est parti d’une rythmique qu’on aimait bien, j’ai essayé de construire le texte de façon à ce qu’il soit assez ironique sur les histoires d’amour. C’est un peu une chanson d’amour et de désamour. Artistiquement et sur la forme on s’est fait plaisir sans trop se poser de question. Il y a 4 ou 5 ans je n’aurais peut-être pas osé alors qu’aujourd’hui c’est sans pression, et je teste ce que je veux. Ça m’a permis de revenir avec un projet qui disait « Je suis capable de faire ceci et cela » et de faire des choses que je ne maîtrisais pas forcement avant. J’avais envie de faire ce que j’avais envie de faire, c’est un peu bateau comme phrase, mais tu vois sur le projet qu’il n’y a pas de gros sons trap, parce que je ne suis pas fan de ce genre-là…

Je ne voulais pas arriver en proposant des choses que je maîtrisais déjà. Et puis aussi il faut travailler avec son temps, sinon je resterais constamment sur du boom-bap. Après je me sentais pas non plus obligé de faire tout ce qui se fait. Je n’ai pas mis d’autotune, je n’ai pas mis de trap, mais avec tout ce qu’il est possible de faire aujourd’hui dans le rap, ça m’a pas dérangé d’expérimenter. Mais je n’ai pas eu l’impression de trahir mon image ou quoi que ce soit. Je n’ai pas l’impression d’avoir pris un tournant radical non plus.

> « Nyvlag »

Et le morceau générique ?

Le morceau générique de fin, qui conclut. On a mis longtemps à faire la prod’ et j’ai pu vraiment travailler avec Ajaz sur la conception. Le morceau en lui-même est très mélancolique mais il est dans ce que j’aime faire. Prendre du temps pour soi et pour refaire de la musique c’est aussi faire une introspection, comprendre certains trucs… Du coup le morceau est très imagé, morose, mais c’est le sentiment que je voulais donner au morceau.

J’ai beaucoup aimé le track « Leicester », avec ses extraits cinématographiques, tu peux nous en dire plus ?

Alors pour l’identité des films, je ne vais pas te dire ce que c’est, je le garde un peu pour moi et puis ça permettra de digguer l’extrait. Disons que ce sont deux extraits de film avec une envie de british dans les accents et les intonations. C’était le but… Après je peux te dire ce que racontent les extraits.

Le premier c’est un extrait qui parle d’un gosse qui veut qu’on le paye alors qu’il n’a rien fait mais qui explique que de parler avec l’autre protagoniste ça nécessite d’être payé… Et le second extrait c’est quelqu’un qui travaille et qui fait sa passion mais qui se fait recadrer par un type. Deux extraits réfléchis et cohérents sur le fond et la forme par rapport au morceau. Ça fait référence à l’Angleterre, à Leicester…

Ça me permet de rebondir sur ta passion pour le football, de toutes ces références au ballon rond qu’on retrouve dans tes morceaux…

Le football c’est la première passion que j’ai eu dans ma vie. J’ai commencé à m’intéresser au foot vers l’âge de 6 ans. Et tout m’intéresse autour du foot ! Les équipes, les maillots, les tribunes, les stades… J’ai lu des tonnes de bouquins autour du foot, essayé de le comprendre… C’est un sujet de société qui m’intéresse beaucoup. Il y a beaucoup à apprendre et avec le temps je suis devenu un fanatique.

Comment en es-tu venu au rap ? Inspirations, influences ?

J’ai écouté le rap à la radio comme beaucoup de gens. Du coup les artistes c’étaient ceux qui passaient quand j’étais au collège : 113, Sniper, Sinik, Diams, Booba, Rohff. C’était les mecs qui passaient, j’étais pas particulièrement fan mais j’aimais bien. Plus âgé je me suis intéressé à ce qui se faisait avant et qui m’a plu aussi, toute l’école des Sages Po, de Lunatic… Mais disons que je suis venu au rap un peu par hasard et il y avait pas vraiment de continuité avec ce que j’avais fait avant. Disons que c’est ce qui se faisait à l’époque, j’ai rencontré des mecs qui en faisaient et qui étaient chauds, ça s’est fait simplement.

Il y a des artistes que j’adore mais ça serait faux de te faire croire qu’un matin je me suis réveillé en me disant que j’allait me mettre au rap. Ça faisait partie de mon environnement musical, j’étais dans le truc et puis voilà. Disons que c’est plus la musique de manière générale qui m’a inspiré plutôt que le rap. Si j’avais eu le temps et les moyens j’aurai commencé la guitare électrique ou quoi…

Comment envisages-tu le futur ?

Après ce premier projet qui marquait l’idée d’un retour pour moi et pour les gens qui pouvaient continuer à me suivre, on travaille déjà sur beaucoup d’autres choses. Personnellement ce projet m’a permis de retrouver le goût de la musique, on continue à travailler de façon à produire quelque chose de supérieur. Et à titre personnel, l’idée serait d’essayer de continuer à faire ce que j’ai envie de faire. Faire des études, les réussir. Faire un projet, le sortir. Si demain j’ai envie de faire un film j’essaierai de faire un film. J’ai réussi a faire suffisamment de sacrifices pour avoir un travail si je suis en galère, donc on verra bien.

Ta trilogie intitulée  « Derrière Le Mic » aura-t-elle une suite ?

Aujourd’hui je te dirais non. Je suis plus dedans, mais on ne sait pas de quoi demain sera fait. Si j’ai envie d’en refaire un, j’en referai un. J’avais kiffé faire ces morceaux, mais en refaire, pas pour le moment.

Et alors c’est toujours une mascarade ?

Ça fait partie de moi, on a mis une petite modification on le met entre parenthèse maintenant mais ça sera à jamais en moi.

Sur la rive d’en face de Mothas (la Mascarade) est disponible sur toutes les plateformes.

 

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