« Everythings For Sale » de Boogie | En rouge et noir

Shady Records n’a pas toujours été un label de prédilection pour le développement de carrière d’un jeune (ou non) rappeur. Pourtant, lorsqu’en 2017, Boogie a rejoint le navire aux côtés des deux trublions de Buffalo, nos bien-aimés Westside Gunn et Conway, il a fallu croiser les doigts pour que le traitement de la nouvelle génération redore le blason de l’écurie. Après une petite année et demi, c’est le natif de Compton qui profitera le premier de l’appui de la structure en sortant, le 25 janvier dernier, son premier album, Everythings For Sale.

Gangbanger à temps plein, Anthony Dixson décide de raccrocher les crampons en 2009 lorsque son fils Darius vint au monde. Pour subvenir aux besoins du nouveau-né, il enchaine les petits boulots et se tourne, en parallèle, vers la seule chose qu’il semble connaître depuis plus longtemps que la rue : la musique. Il décroche une bourse qui lui permettra d’acquérir du matériel d’enregistrement et d’apprendre à s’en servir. Il se jette enfin dans la fosse aux lions en 2014 avec le déjà très personnel Thirst 48. L’accueil positif lui permet de s’inscrire dans le paysage rap mais c’est avec « Oh my », extrait de la mixtape suivante, qu’il se fait plus largement remarquer. La machine est lancée et c’est après une troisième mixtape qu’il rencontre la maléfique entité du Michigan.

« I told my mama I won’t go back, then I went back on my promise » Self Destruction

La collaboration entre Shady Records et l’équipe LoveRenaissance – qui manage Boogie, est irréprochable. La qualité musicale des deux premiers extraits « Self Destruction » et « Silent Ride » est évidemment du ressort de l’artiste, mais les clips qui les accompagnent sont absolument impeccables. Toujours du côté de l’image mais immobile cette fois, l’artwork d’Everythings For Sale est magnifique. Littéralement. Les pochettes avant et arrière sont sans l’ombre d’un doute dans les plus belles que l’on ait pu voir ces dernières années dans le monde de la musique. Force est de constater que la mise en image a toujours été léchée chez Boogie et le souligner serait même trivial si, à l’avant-veille de la sortie du disque, un court-métrage n’était pas venu conclure avec brio la mise en haleine. Plus qu’un simple snippet clippé, les morceaux jouent un vrai un rôle de bande originale. Ils viennent s’imbriquer naturellement dans un récit qui a déjà tout son intérêt en lui-même sans jamais prendre le dessus. Là, c’est la musique qui sublime l’image.

Pour autant, l’aspect visuel ne saurait cacher la noirceur intrinsèque de l’album. Et c’est bien ce qui nous intéresse en définitive : le contenu. Boogie ne va pas bien, ne vit pas bien. Il nous dit, dès l’intro, qu’il ne veut plus travailler sur lui-même mais être parfait. L’espoir qu’on pourrait entrevoir s’éteint deux lignes plus loin lorsqu’il nous annonce sans détour qu’il aimerait être assassiné. La sincérité sans filtre de l’écriture nous fait complètement passer outre ses quelques maladresses ou jeux de mots oubliables. En fait, la proximité qui s’installe entre lui et nous est telle que qu’on croirait écouter un proche se livrer. Il lâche tout, de ses relations complexes à ses activités passées – plus ou moins légales – que son affiliation à un gang très rouge nous laisse deviner, en passant par ses peurs profondes et ses défauts très universels. Ce versant des textes permet à tout un chacun de s’identifier, là où s’identification au rap de gangsters, même repentis, est habituellement moins universel. Si l’influence revendiquée de Kendrick Lamar (notamment) dans l’œuvre de Boogie se fait sentir, il n’en est pas un successeur, ni plus qu’il n’est un good kid in a mad city. L’ambition de ne pas s’ériger en prêcheur ou moraliste n’est pas mince. Il ne serait pas le premier à répandre la bonne parole ou prôner la paix tout au long d’un projet, parfois au détriment de la musicalité et de l’intérêt. Mais le pari est tenu : Anthony Dixson, qui chante depuis ses 8 ans, n’entend sûrement pas faire une musique sombre et monotone – pas même un peu.

Sa voix éraillée, affinée au sein des chœurs de l’église, et souvent tremblante, renforce la proximité dont nous parlions plus tôt. Dans la plupart des morceaux, c’est gorgé d’émotion qu’apparaît un rappeur-chanteur très à fleur de peau. L’exemple de « Whose Fault » est, à ce compte, des plus éloquent : les trémolos de plus en plus nombreux à mesure que chaque couplet avance ne mentent pas sur la sincérité et l’incarnation des textes. On s’en rend d’autant plus compte qu’il reprend son calme au début du second, pour rechuter de la même manière. Assez paradoxalement, alors qu’il n’est pas le seul à parler dans le morceau – il adopte aussi le point de vue de la mère de son fils, on sent que l’émotion est pleinement sienne.  Mais cette voix assure également un travail mélodique certain et essentiel dans l’animation d’un disque à la production très cohérente… trop ? Non, la singularité vocale de Dixson lui permet de flirter sans cesse avec la production sans nous faire tomber dans l’ennui. Celle-ci, assurée à plus des deux tiers par Keyel, est largement caractérisée par ses guitares omniprésentes et ses batteries assez douces et hors du temps. On saluera aussi le choix d’un format médium d’un peu moins de 40 minutes, ni trop long ni trop court.

« I don’t need a scale, everything’s for sale » – Lolsmh

Les morceaux sont des sortes de puzzles de pensées et d’émotions orientés par une trame générale, mais ne sont pas – toujours – rigoureusement attachés à une thématique développée sous forme d’introduction-développement-conclusion. Chaque invité s’intègre simplement, tant dans le morceau où il officie que dans la logique du disque, sans détonner ni positivement ni négativement. Entre les chœurs ci et là, la présence assez évidente d’un artiste Dreamville et la fusion avec 6black, c’est encore un sans-faute. Alors, évidemment, il est toujours difficile d’aborder un couplet d’Eminem. Figure sacro-sainte du « vrai rap » pour certains, vieux con pour d’autres, les deux camps sont réunis par une mauvaise foi sans égale. Toujours est-il que le très remarqué « Rainy Days » n’est certainement pas gâché par la présence du vétéran malgré, effectivement, certaines phrases un peu balourdes dont on se serait volontiers passé, on pense particulièrement à la deuxième ligne de son couplet.

En définitive, vous l’aurez compris, Everythings For Sale est une réussite. La musique rend le propos moins étouffant et quelques bribes d’espoir sont glissés au fil du disque : après avoir souhaité sa propre mort il demande plus de temps à vivre. Le rappeur parvient à franchir un palier après quelques bonnes mixtapes à la replay value bien modeste. Boogie garde une identité assez singulière qu’il développait déjà avant de signer chez la figure démoniaque de Détroit. Il s’installe, en ce début d’année, comme une référence certaine pour les mois prochains.

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