J.E, l’heure du premier album | Interview

J.E. commence à faire parler de lui au début des années 2010 sous le nom de Jess, puis de JESX2 avec ses collectifs Headquarters et La Confrérie. Kickeur tout-terrain et partisan du nomadisme, il pose régulièrement son baluchon à Toulouse, et sort au milieu de la décennie deux volets de ses mixtapes Nomade, avant de rejoindre le label CDXX, et de former le Barbu Gang avec Timuxx et Tihl. C’est sous le nom de J.E. qu’il a enfin publié son premier album le mois dernier, Sale Gosse, l’occasion pour nous d’aller à sa rencontre au studio CDXX à Toulouse.

Tu sors ton premier album. On a envie de dire « enfin » quelque part quand on connait ta productivité depuis déjà pas mal d’années… Pourquoi le sortir maintenant ?

Avant j’avais sorti deux EPs, Nomade et Nomade 2.0, et à la base je voulais faire un Nomade 3, un EP quoi. Puis, de fil en aiguille, ça a fini en album. Le fait de me retrouver avec le CDXX a fait qu’ils m’ont chauffé… Ça faisait un moment que je n’avais pas fait de truc sérieux, à part des feats, et finalement ça s’est fait tout seul. Je me suis lancé là-dedans avec un morceau, puis deux, puis trois. Je ne sais pas, je suis assez fier du projet. Je ne dirais pas que c’est l’album de la maturité mais un peu. C’est mon premier vrai truc sérieux, tu vois ce que je veux dire ?

Tu parles d’album de la maturité, et en même temps tu l’as intitulé Sale gosse. C’est une façon de tourner la page avec une période de ta vie ?

Carrément, c’est un peu une façon de tourner la page, parce que j’ai toujours été un branleur.

Tu parlais des Nomade 1 et 2, ces projets symbolisent ta période « Headquarters »…

Exactement, avec Liltone.

L’entité existe toujours ?

Oui oui, ça existe toujours, Liltone est toujours mon zin, on bosse toujours ensemble. Après il est dans ses délires photo et vidéo en ce moment, mais on se check toujours. C’est toujours d’actu sans l’être vraiment.

C’est une entité qui ne disparaîtra jamais donc.

Exactement.

Dans l’intro tu dis : « Ils me croyaient pas capables de faire un album. » Toi-même tu as douté des fois ?

Ouais carrément. Après je ne veux pas être prétentieux, mais ça fait vraiment quelques années, depuis le deuxième Nomade, que je savais que je pouvais faire un vrai album. Je n’ai juste pas eu les couilles de me lancer vraiment dedans avant.

Tu n’as pas été inactif non plus entre temps

Oui, voilà, tout s’est enchaîné en fait.

Tes premières traces discographiques sur le net datent plus ou moins de 2011, avec essentiellement du boom bap. Tu t’es ensuite assez rapidement adapté aux sonorités actuelles et leurs évolutions. Tu as un côté tout-terrain par rapport aux prods, comment as-tu choisi tes instrus ? As-tu cherché une couleur particulière ?

Avant de faire cet album, j’avais sorti un clip avec Liltone qui s’appelait « Mauvais gars ». J’avais déjà fait des trucs un peu trap ou autotunés avant ça, mais ce n’était jamais sorti. J’ai fait un test, je sais que ça n’a pas plu à beaucoup de monde. On me disait : « C’était mieux ce que tu faisais avant, quand c’était du boom bap, sans autotune… » Après franchement je le fais naturellement, sans calculer. Je fais la musique que j’aime en fait, que j’aime écouter. Je ne me suis pas spécialement dit que j’allais faire un album trap avec de l’autotune.

Après ça kicke aussi dans l’album.

Oui oui, complètement.

Si on cherche tes premiers morceaux sur le net, vers 2011, on trouve des morceaux sous le nom de Jess. Ton blaze a ensuite évolué pour devenir JESX2 (prononcer « J.E.S. fois 2 »), puis maintenant J.E. On est sur la version définitive ?

Oui ça y est ! (rires) On s’arrête là, c’est définitif ! Les gens ne comprenaient pas ! Enfin, certains comprenaient, d’autres non… On m’appelait « Jess 2 fois », « Jess machin »… Au bout d’un moment je me suis dit qu’on allait s’arrêter à « J.E. », plus simple et compréhensif pour tout le monde.

Tes morceaux les plus anciens trouvables sur Youtube datent de 2011, avec Omerta-Muzik…

En fait j’ai commencé avec Omerta à la base, puis j’ai rencontré Liltone, et naturellement je suis parti sur Headquarters.

Récemment tu as sorti un EP commun avec Billy Bats et avant ça trois projets avec le Barbu Gang. Ce n’est pas compliqué, au niveau du processus créatif, de repartir sur un truc solo ?

Pour te dire la vérité, mon album solo s’est fait un peu en parallèle de tout ça. J’aime bien être en studio, écrire… La petite anecdote c’est que tous les morceaux, je les ai écrits dans l’instant t. Je n’ai jamais écrit au préalable. J’arrive ici (au studio CDXX, ndlr), je prends les feuilles, j’écris, j’enregistre, et c’est parti. Je n’ai jamais écrit un morceau des jours avant. Je les ai tous écrits sur le moment, et j’ai fait pareil avec Bats (lire son interview « 10 Bons Sons »). On a fait tout ça en parallèle : on a enregistré Gogeta, moi j’enregistrais en solo de mon côté, et puis voilà. Pas compliqué.

Ça fonctionne comme ça ici ? Tu arrives, tu poses selon l’inspi…

Moi j’aime bosser comme ça, d’autres préfèrent écrire avant. Je n’aime pas faire des maquettes, puis réenregistrer un truc déjà maquetté, même si je l’ai déjà fait. J’aime garder de la spontanéité.

C’est ton premier album, pour beaucoup c’est une étape importante. Tu me dis donc que tu n’avais pas de morceaux de côté depuis longtemps avant d’attaquer, des morceaux que tu conservais spécialement pour ce premier album ?

Pas du tout, aucun.

Tu n’avais pas des idées de thèmes, des ébauches dans ta tête ?

Non non. Ça s’est fait comme ça.

 

Quelle a été la différence dans ta manière de travailler entre les Nomade et l’album ?

Les Nomade, c’était plus de l’exercice de style, pour dire « je fais du rap », comme des cartes de visite. L’album est vraiment hyper personnel, introspectif. Je l’ai fait avec mes tripes, c’est pour ça que c’est un peu différent des Nomade. J’ai fait moins d’égotrip. C’est beaucoup plus personnel que faire du rap pour faire du rap.

C’est ton premier album, mais c’est aussi le premier véritable album pour le label CDXX. C’était une étape importante aussi pour le label de se dire : « Ça y est, on concrétise un album » ?

Ouais je pense, sans vouloir parler en leur nom non plus, même si c’est mes zins. Ils m’ont vraiment bien entouré, ils se sont bien occupés de moi. Donc oui je pense que c’est cool pour nous tous, parce qu’on l’a fait tous ensemble. On a vraiment tous bossé dessus, chacun à notre manière. Je pense que c’est une étape importante ouais, pour moi comme pour CDXX.

Ils te donnent leur avis à chaque fois que tu fais un morceau ?

Oui, bien sûr. Lui, Arthur (assis à côté, ndlr), me dit tout le temps que c’est de la merde. (rires)

En 2015 vous créez le Barbu Gang et tu rejoins la structure CDXX. Comment s’est effectué ce transfert, sachant que tu étais dans une autre équipe avant ?

A la base, Timuxx (Barbu Gang, ndlr), c’est un méga pote d’enfance à moi, on se connaît depuis quinze piges. On a toujours voulu faire du son ensemble, mais comme tu disais je faisais mes trucs de mon côté, avec Headquarters ou Omerta auparavant. On n’avait jamais vraiment eu l’occasion de se retrouver. Puis un soir, simplement, il m’a présenté Tihl. On était tous barbus, on a bu un coup, et connement on s’est dit « on fait le Barbu Gang ». On s’est dit qu’on allait se faire plaisir, pas forcément pour faire un truc carré. L’idée était de se lâcher, faire des morceaux un peu golri comme des « Maman de Stifler ». On a donc créé Barbu Gang, et par ce biais-là j’ai rencontré les gars du CDXX, puis ça s’est fait tout seul. On est rentrés dans CDXX en tant que Barbu Gang, on a fait tous ces projets, et puis naturellement j’ai fait mon album solo chez eux.

Vous êtes très soudés au sein du CDXX, mais sans être fermés, vous vous mélangez assez peu. Cependant on retrouve Swift Guad sur ton album, seul feat en dehors du cercle proche. Comment s’est faite la connexion ?

Elle s’est faite connement. Ce qui est super bizarre c’est qu’à la base je voulais faire un feat avec lui, depuis un moment. Je me suis dit que ce serait bien de le faire pour cet album. Et en fait Goune est venu enregistrer un morceau avec lui ici. Donc apéro, machin, et de fil en aiguille on a jacté, je lui ai demandé s’il était chaud de poser sur mon album, il m’a dit oui direct. Pas de galère, on a enregistré, deux jours après on a fait un clip, ça s’est fait hyper naturellement.

Vous avez en commun ce truc de poser sur tous types de prods, sans se soucier de l’avis du public.

Oui, on fait de la musique. Ce n’est pas voulu, parce qu’on ne se connaissait pas vraiment. J’ai eu été dans des trucs auparavant, où on me disait « Il faut faire du boom bap, il faut faire comme ci, comme ça. » On s’en bat les couilles, on fait de la musique. Il faut se faire plaisir. Si demain un de mes gars fait une instru house que je trouve bouillante, et bien je poserai sur de la house. Je peux poser sur de l’électro, ou n’importe quoi, tant que ça me plaît.

Tu évoques encore ton nomadisme, sachant que c’était le titre de certains de tes projets. Est-ce que ce mode de vie te définit encore ?

Ouais à mort. Je bouge souvent. Bon après, du fait que je sois chez CDXX avec l’équipe, ça m’aide un peu à me canaliser, me concentrer sur des choses, sinon je pars dans tous les sens. Mais bon, je suis toujours à droite, à gauche, je dors chez l’un, chez l’autre, je prends mon petit baluchon… Donc ouais, toujours mon mode de vie de nomade, on lâche pas.

Tu continues à enregistrer un peu partout ?

Ouais. J’aime bien, dès qu’il y a de la musique à faire je la fais.

Est-ce qu’il y a des morceaux que tu n’as pas gardés pour l’album ?

Oui, il y a eu deux ou trois morceaux qui étaient justement un peu trop égotrip. Et puis comme sur beaucoup de morceaux je suis hyper introspectif, je voulais garder cette couleur personnelle. Il y a quand même quelques bangers, mais je ne pouvais pas en mettre trop. Donc il y a deux ou trois sons qu’on a jetés, sur lesquels je ne parle que de tise, du fait que j’étais déboîté… Mais j’ai préféré garder le truc un peu plus carré.

Tu parles de ce côté intimiste, alors qu’on a souvent tendance à penser que la trap et l’autotune ne sont pas compatibles avec ce genre de textes.

Comme je disais juste avant c’est de la musique. Après comme j’ai eu cette base de boom bap il y a quelques années… Je ne sais pas comment l’expliquer, disons que c’est un peu une école. Quand tu apprends à rapper sur du boom bap et que tu ne fais que ça pendant quelques années, tu sais parler de toi, être assez personnel. Maintenant je peux aussi le faire sur un morceau trap. D’être passé par cette école du boom bap fait que ça se fait tout seul.

Qu’est-ce que tu prévois derrière ?

(Il regarde Arthur, du label CDXX, ndlr) On a le droit d’en parler ? (rires) Donc ouais on est en train d’enregistrer un nouveau projet avec les Barbus, on va refaire un EP, un peu plus sérieux que les précédents. Avec les Barbus, c’était souvent : faire des maquettes, et après enregistrer. Là on adopte un peu ce mode de taf que j’avais pour mon album : faire des trucs dans l’instant, selon l’émotion du moment. On va faire un EP plus sérieux que les autres.

La plupart des projets CDXX sortent sur SoundCloud, Haute Culture, pas forcément sur les grosses plateformes de streaming. Là, pour ce premier album, vous pensez le sortir via Deezer, Spotify ou iTunes ?

Ouais. Il y a aussi le dernier EP du Barbu Gang sur ces plateformes. Et pour cet album on va faire du CD, ce qui nous manquait dans le processus réel de l’album.

Le mot de la fin ?

Merci d’être venu gros, ça me fait plaisir que tu aies appelé. C’est mon premier album, l’accomplissement de quelque chose, j’espère que ça plaira à plein de monde. CDXX enfoiré !

 

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Olivier LBS

Doyen et autocrate en chef de cette incroyable aventure journalistique. Professeur des écoles dans le civil. Twitter : @OlivierLBS

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