Toujours plus liée à la scène française, l’évolution du rap allemand semble indexée sur les relations historiques que tissent nos deux pays depuis toujours. A l’heure où, comme nous l’évoquions sur le papier spécial “10 Bons Sons italiens 2017”, les frontières rapologiques s’affaissent, il est amusant de noter cette influence grandissante du rap français dans les écritures, thèmes et flows germaniques. A notre instar avec l’inspiration éternelle que représente la scène US chez nous, c’est à se demander si le vent soufflant vers l’Est impose cette dynamique. Et si c’était finalement les MC’s coréens qui donnaient le LA aux rappeurs américains ?

SIDO & KOOL SAVAS – NORMALE LEUTE

Imaginez un instant Lino et Kery James sortir un titre ensemble, puis, décider de partir sur un long format à deux. A l’image de ces deux légendes du rap hexagonal, Sido et Kool Savas se sont souvent croisés, toujours respectés, sans jamais véritablement être des proches du premier cercle. Et pour autant, ils viennent de sortir Royal Bunker un album commun excellent. Alors oui, “Gens normaux” est un titre à la fois rassurant et moqueur, mais on retrouve les deux kickeurs au sommet de leur art sur un brise-nuque imparable. Smoove a sorti de son chapeau une des meilleures prods de rap tous pays confondus sur l’année 2017, et chacun des MC’s a gratté un couplet à la hauteur de sa réputation. Flow ciseaux pour KKS, humour pince-sans-rire pour l’homme au “Maske”, on se prend leur egotrip en pleine caboche et apprécie l’apparition de Marteria pour le dernier 16, entre décontraction et ambition lunaire. Clip au niveau du son. Un album à écouter en entier.

AZAD – IN DER HOOD

Né en 1973 en Iran, c’est en Allemagne qu’Azad s’est fait un nom, via son rap cru et sa voix d’outre-tombe reconnaissable entre mille, allant jusqu’à réaliser la musique du générique de Prison Break en 2007. Étonnant de qualité et attachant de crédibilité, l’album NXTLVL pue le bitume et la sincérité de bout en bout. Sur le titre “In der Hood”, les références francophiles sont légions (sapes Ünkut, le clip de Fianso incrusté sur une TV…), et l’on sent une insistance à représenter le quartier “N-O-R-D-W-E-S-T”, voire la région Nordrhein-Westfalen (NRW). Un clip rappelant le classique “Pour ceux” de la Mafia K’1 Fry, les gamos allemandes en plus, et une prod d’Aribeatz & Dennis Kör mi-planante mi-fracassante. Le boss du rap francfortois a livré un 8ème album solo dense, équilibré, profond. Un vrai plaisir. Le titre Conor McGregor permet de marquer l’année 2017, tant sur le plan de la musique que de l’évènement sportif dans lequel il est impliqué.

YANO2D & TÄSH POTATOES – JESSIE OWENS

Täsh Potatoes et Yano2d appartiennent au groupe berlinois k383 Crew. Yano2d, originaire d’Haïti, a la particularité de rapper aussi en français. A l’heure où l’extrême droite ne cesse de gangréner l’Europe, et notamment l’Allemagne, ils ont choisi d’illustrer ensemble leur profond sentiment anti-fachos. Le biopic sur Jessie Owens est sorti en salles en 2016, preuve que le symbole que son nom suscite ne dépérit pas. Quadruple médaillé d’or lors des Jeux Olympiques d’été de 1936 à Berlin, il infligea malgré lui, par sa couleur de peau et son talent, un camouflet terrible à Hitler et aux dignitaires nazis. Une histoire dans l’Histoire pour un anonyme qui deviendrait légende. Le k383 Crew a donc décidé de lui rendre en hommage par ce titre, confiant leur boucle au beatmaker Versone. L’album Berlin Booty Calling a vu le jour en Mars, et regorge de titres succulents tels le jazzy “Balsamico” ou le très hip-hop “Berlin West”. Venez cliquer si vous ne l’aviez pas vu passer.

SXTN – ER WILL SEX

Le duo hors du commun de féministes engagées sulfureuses Juju & Nura alias SXTN fait des ravages outre-Rhin, c’est le moins que l’on puisse écrire. Inimaginable de passer à côté des 12 titres de Leben am Limit qui constitue leur deuxième album, condensé très consistant de bangerz chargés en images choc, émotions cathartiques et textes ouvertement sales. 2017 s’est bien révélée l’année de la confirmation après un premier album Asozialisierungsprogramm qui avait défrayé la chronique et ouvert la voie à une trap véhémente particulièrement hardcore, symbolisée par un tandem extraordinaire. Avec un bagout jamais vu en Allemagne, un aplomb aussi neuf que certain et un ton revendicatif, les “Fotzen” se sont habituées à user de la provoc’ en inversant les rôles et détournant les codes. Antiracistes, anti-porcs, anti-xénophobes, anti-homophobes, elles prennent le parti d’incarner un courant subversif qui représente soit le mal pour certains, soit la modernité pour d’autres. Sur ce titre, les SXTN ont déshabillé les mecs, avec le trash des FEMEN et le glamour d’une Nicki Minaj, en dénonçant le sexisme et les comportements de ces hommes qui continuent d’imposer une société où le masculin prédomine. A noter également la chanson anti-école “Schule” et quelques grosses phases d’egotrip, dont le tacle aux amateurs de rap français old school : “Und wir schießen auf euch wie Ramstein und ihr rappt immer noch wie in Frankreich”.

CLASSIC DER DICKE – MUNDHYGIENE

Voici l’exception qui confirme la sélection, puisque Classic Der Dicke n’est pas allemand mais suisse ! En provenance de Kreuzlingen, le barbu rond aux faux airs d’Action Bronson avait cuisiné quelque chose de savoureux en 2016, et a remis le couvert en 2017. La gourmandise, qui sort tout droit d’une bouche à l’hygiène irréprochable, est extraite de son album Grüne Eminenz sorti le 27 juillet dernier et disponible sur Bandcamp. Devaloop lui a filé une loop jazzy qu’il n’a pas épargné, reconnaissant lui-même sur son compte Facebook que ce titre est devenu son préféré. Savoureux.

RABAUKS – RUNDES DING

Navid Nosen (Hamburg) und Robit (Bremen), le duo du Nord, fait aussi bien dans le chill que dans le sérieux. Ce gros titre est la pure preuve que nous vivons une époque où les frontières s’abaissent et le niveau ne cesse de grimper. L‘exposition ne s’indexe pas sur les moyens, et vice versa, d’où l’impression bien réelle et saisissante que l’on peut produire / écrire / rapper plus que correctement aux quatre coins du globe. Arrivé sur la toile à la fin de 2017, ce morceau aurait très bien pu sonner comme un classique US de 1997 ! Les deux “loubards” crachent leur vision d’un rap bien fait, le temps d’un egotrip calibré où les rimes sonnent parfaitement même pour un non-germanophone et les scratchs confirment une appétence pour les sonorités old school. Groupe très chaud, à suivre comme le lait sur le feu…

SILLA feat. MAZEN X & HAMAD45 – CRACKKÜCHE

L’ex-doublure de microphone de FLER (désormais capable du meilleur comme du pire) poursuit son chemin en solo ou avec d’autres têtes loin du passé Südberlin Maskulin. 13 ans après son premier album, il a livré celui qui serait “l’un de ses meilleurs albums” selon le site phare rap.de, malgré une discographie très fournie puisqu’il s’agit, en plus des albums collaboratifs, de son dixième effort personnel ! Habitué à mettre en avant la culture du fitness et du sport intensif, il s’est ouvert dans ses thématiques et dans son écriture, parfois même dans un choix de prod très… spécial. Sur ce track, il renoue avec une loop plus traditionnelle du duo Adiq et Menju (scratches de DJ Maras) et nous emmène dans sa “Crackküche” en effervescence, où, une fois encore, la langue de Molière est malmenée. “Nique ta mère !”

ARGONAUTIKS – WIE

Disponible sur la chaine YouTube du prescripteur magazine Juice (version allemande), le clip des Argonautiks n’est pas tombé là par hasard. Attitude, provocation, images choc… Le sens du détail est poussé et l’aspect professionnel retient l’attention. Sample de Kool Savas et son 100% boom-bap, les références s’enchainent avec énergie de manière à nous porter. Si l’album Aus dem Leben est globalement inégal en termes de productions et de flow, un petit tour sur le Bandcamp des deux brandebourgeois permet de vérifier l’étendu de l’univers.

BABA SAAD & CHAKUZA – ENDLICH WIEDER ASOZIAL

Le retour de Baba Saad et Chakuza, deux anciens de l’écurie légendaire de Bushido (Ersguterjunge), procure un vrai plaisir. Sur la Yayo Tape 2, le premier a invité le second pour un revival des plus belles heures d’un label qui aura marqué l’âge d’or du rap allemand. Au menu : humour noir, egotrip, vulgarités et convictions appuyées qu’un retour du rap hardcore ne fait pas de mal pour contrer la scène actuelle trop concentrée sur la drogue et les festivités qui en découlent. Si l’on peut entendre ce constat comme deux voies aigries, on peut aussi y voir la démarche sincère du Libanais et de l’Autrichien pour qui le temps de prouver est dépassé. Coup de chapeau au travail de production de Painveli & Lexis Saint. Et une bonne nouvelle en prime concernant Chakuza : un troisième volume de Suchen & Zerstören est prévu pour 2018.

B.TIGHT – GIFT

2017 fut une très belle année pour B.Tight qui nous a sorti un de ses meilleurs albums. Souvent très productif, et parfois pas assez lucide dans les choix artistiques, son opus Wer hat das Gras weggeraucht ? a réconcilié les amateurs de sa folie et les défenseurs de sa technique. Concepts et thèmes judicieux, flow toujours atypique, l’ex-membre du groupe Die Sekte et du label Aggro Berlin prolonge sa discographie sans oublier de sortir avant tout de bons disques. “Gift” est une jolie métaphore filée en forme de lettre d’amour destinée… à la weed, sa meilleure ennemie. Subtile, bien amenée, elle se fond parfaitement dans un album qui sait allier le sérieux au divertissement et lors duquel on ne s’ennuie jamais.