L’idée de cet article est de vous faire découvrir, sans prétention, une scène dont aucun média rap ne vous parle en France, car, il faut le reconnaître, nous avons tous déjà fort à faire à cette époque avec le rap issu de l’Hexagone et des States. Focus sur les rappeurs et trappeurs italiens qui ont marqué l’année écoulée, et dont la notoriété n’importe pas ici car comme vous le savez, seule la qualité prime. Voici donc une sélection de 10 Bons Sons de Milan à Naples, en passant par Rome ou Vérone, en solo ou en groupe, tous dans la langue de Dante.

Les réactions et suggestions sont les bienvenues !

Enzo Dong – Higuain

Si l’Italie a été frappé par plusieurs secousses terrestres en 2016, il n’aura échappé à personne qu’une autre catastrophe transalpine s’est produite avant la rentrée de septembre : Gonzalo Higuain, l’attaquant argentin adulé et rebaptisé “Pipita” par les tifosi du SSC Napoli, a cédé aux sirènes dispendieuses de Turin. Après trois saisons exquises et un record de buts en Serie A, le Brestois a réalisé l’impensable en apposant sa signature chez l’ennemi historique. Le temps de préparer une réponse et de réagir, et c’est en octobre qu’un rappeur de Naples allait enfin exprimer la colère et la rancœur des autochtones envers GH9. Enzo Dong le crie haut et fort: “Je m’amuse uniquement lorsque la Faucheuse réclame Higuain.” Morbide. Une ode sanguinaire sur laquelle il personnalise et immortalise par la même la figure du traître, du lâche, de l’infidèle. Il se persuade qu’il ferait une meilleure équipe à lui tout seul, car comme dit le l’adage, c’est mieux que d’être mal accompagné.

Le clip, un peu cheap, n’enlève en rien l’aspect divertissant du son qui reprend une face B (Pick Up the Phone), et renforce la proximité du MC avec la ville et le peuple napolitain. 3 mois et 4 millions de vues plus tard, les Napolitains ont vraisemblablement tous visionné le clip et vengé l’honneur du club de la cité. NB : explication du double sens ici en langue italienne.

Gemitaiz – Il Primo

Extrait de la mixtape gratuite Quello Che Vi Consiglio Vol.7, ce clip est une démonstration du talent de Gemitaiz, jeune rappeur de Rome au flow rapide et à la voix énervée. Lui qui se targue d’être passé de jeune qui portait des t-shirts de 2Pac à adulte qui vend des t-shirts à son effigie propre, revient sur son amour du hip-hop survenu au plus jeune âge et les années passées à lutter contre l’incompréhension des autres. Un pied-de-nez savamment mis en rimes, qui vient confirmer l’adage selon lequel “Les derniers seront les premiers” et qui remet au goût du jour un sample moelleux d’un titre de Prodigy, seize ans après sa sortie.

Emis Killa & Neffa  – Parigi

Une chanson d’amour en italien, on fait dans le cliché… mais pas tant que ça ! Une prod moderne ponctuée de notes de piano, un clip “pétales de roses” et même quelques paroles de Neffa dans la langue de Molière : on y est. Le Lombard Emis Killa n’en est pas à son coup d’essai, c’est une jeune tête montante en Italie, devenue même une tête d’affiche ces deux dernières années. Actif depuis une dizaine d’années, c’est déjà son quatrième projet solo, intitulé Terza stagione. Régulièrement récompensé par les MTV Awards nationaux, il s’illustre aussi bien sur des instrus trap dures que sur des chansons pop entièrement assumées. Son invité, Neffa, est quant à lui une figure importante dans l’histoire du hip-hop transalpin, de son album mythique “Neffa e i messaggeri della dopa” sorti en 1996 à ses chansons d’aujourd’hui, moins saccadées et plus chantantes.

Egreen & Kento – Prima Linea

Une prod fracassante de Vaxen, deux MCs remontés et une thématique idoine pour étaler les velléités irascibles de nos deux rimeurs : Prima Linea, le groupe autonome armé italien actif au coeur des Années de Plomb. Un morceau tant engagé qu’efficace, dans lequel Kento se revendique du mouvement zapatiste, et Egreen propose “la roulette russe entre les assistés qui se lamentent chaque jour pour un rien et les travailleurs pauvres qui survivent malgré la frustration”. Egreen, rappeur colombo-italien, multilingue, laisse son talent exprimer rage et colère à bon escient et s’est montré particulièrement bavard en 2016. Le très bon EP A.F.A (A Ferragosto Accasato) est arrivé à l’été comme une petite bombe, réservée aux initiés encore connectés à l’heure où le soleil force les hommes à se jeter à l’eau. Son troisième album solo sort seulement trois mois plus tard : More hate.

Mondo Marcio – Questo cuore, queste stelle

Le Milanais Mondo Marcio en est déjà à son septième album solo ! Paru à l’hiver 2016, La freschezza del Marcio est un opus dense, puisqu’il contient seize titres (dix-neuf sur la version bonus) et onze invités (douze sur la version bonus) et pas des moindres: Fabri Fibra, Bassi Maestro, Clementino, Gemitaiz ou Ghemon pour ne citer qu’eux. Ce clip met en lumière le pessimisme de l’artiste, qui compare les désillusions cumulées au cours de la (sa) vie à une relation amoureuse terminée, ineffaçable et douloureuse. Les jeunes talents gâchés, l’enfermement carcéral, la distinction entre les amis vrais/faux, tout y passe, et Marcio de conclure que “la vie est une pute”. Impuissant, il fonce vers les abysses d’un désespoir annoncé puisque c’est “le diable qui conduit sa vie et ce sans avoir le permis”. Déprimant à souhait et pourtant mélodieux, un divin paradoxe.

Marracash & Guè Pequeno – Salvador Dalì

“Salvador Dali”, c’est peut-être LE tube hip-hop de l’année en Italie ! Oui, lui ne se serait surement pas douté de son vivant, d’être le titre d’une chanson de trap italienne en 2016, dont le clip très coloré offre un joli clin d’oeil au BOSS du surréalisme. Marracash et Guè Pequeno, deux chanteurs amateurs de jeux de mots et bien dans l’ère du temps, se connaissent depuis longtemps puisqu’ils évoluent au sein du même collectif : le Dogo Gang.

L’album en commun de deux poids lourds aura porté ses fruits : Santeria, dévoilé le 24 Juin, a été certifié disque de platine. Quant à ce hit dansant, léger et divertissant, produit par le beatmaker du moment Charlie Charles, et initialement intitulé “Illégaux” en référence à leur mode de vie, il a tranquillement dépassé les 10 millions de vues. Gageons que la démarche aurait plu au maître moustachu, car oui, c’est surréaliste.

Cor Veleno & Danno – A pieno titolo

Le groupe romain Cor Veleno, composé de DJ Squarta et des deux rappeurs Grandi Numeri et Primo Brown, a sorti à l’été 2016 un très beau clip en noir et blanc intitulé “A pieno titolo”. Déambulant dans les rues de la capitale, Danno, Grandi et Primo proposent une fresque de leur cité teintée de mélancolie, où les “nuits de métal” sont parfois glaçantes et où l’on aspire à vivre simplement, d’amour et de hip-hop en retrouvant des repères aussi rassurants que symboliques que peuvent l’être le micro et le Ghetto Blaster. Une bonne atmosphère libérée sans effet d’annonce et ne précédant a priori aucun projet, histoire d’être raccord avec le titre “à part entière”.

Luchè – E’ Sord

Luchè, fils prodige du quartier de Marianella à Naples, a sorti en 2016 un album rap très fort intitulé Malammore. Principalement écrit et chanté en napolitain, c’est le projet le plus introspectif sur lequel il se raconte, lui qui en est à son troisième album solo en cinq ans. Si le titre de l’album est un hommage à l’un des personnages de la série Gomorra, le titre de ce clip est lui en accord avec l’une des thématiques phares : l’argent. Dans la lignée de “Get money” de Biggie ou “Money on my mind” de Lil Wayne, c’est une version actualisée et napolitanisée que nous sert Luchè, via une prod ronflante qui fleure bon les nineties, un sample US très évocateur et une vulgarité naturelle qui colle à merveille à l’atmosphère du morceau. Le membre le plus exposé du groupe Co’Sang, signature Universal, est bien l’un des grands noms du rap transalpin actuel.

Zampa – City Blues

Natif de Vérone, Zampa est un activiste oldtimer, présent sur la scène rap italienne depuis la fin des années 90. Si le talent d’écriture n’a pas suscité un boom d’exposition, sa longévité s’explique par ses choix et ses convictions, lui qui tient à rester fidèle à la tradition piano-voix et à l’école du sampling qui l’a vu naître, quitte à devenir une exception. Point de trap dans ses instrus, ni d’egotrip dans ses récits, le texte est en accord avec sa vision et l’on retrouve majoritairement des raps à thème sur ses projets. 2016 a donc marqué son huitième projet, quatrième en solo : Il Richiamo della Foresta, ce sont 15 titres écrits par Le Loup, chantés, agréables à l’oreille. Quelques efforts de modernité ternissent un peu la cohérence d’un album qui mériterait pourtant de perforer plus de tympans.

Lucci & Ford78 – Shibumi

Reprenant le titre du roman d’espionnage de l’auteur américain Trevenian, “Shibumi” est un extrait du projet commun de Lucci & Ford78 (deux membres du groupe Brokenspeakers), annoncé pour 2017 mais pour lequel peu d’infos ont filtré à l’heure actuelle. L’action est 100% romaine sur ce coup : la prod est une véritable passe décisive du beatmaker Ford78, exploitée comme il se doit par Lucci, qui transforme l’essai en toute sérénité. Philosophe, il s’inspire donc du concept de shibumi, mot japonais se référant à la sensation produite par la beauté simple, subtile, et discrète.  La joie de vivre simplement mise en musique, le doux parfum d’un optimisme précieux et bienvenu.

Crédit visuel : Mo du 4.9