Presque dix ans qu’il trimballe sa maigritude sur le gris bitume de l’est francilien. Une quasi-décennie qui aura vu l’exilé perpignanais publier un EP, deux maxis et deux albums, dont le dernier en date paraît ce 4 avril. Le trentenaire assumé y livre une chronique sociale la tête dans le guidon, sombre souvent, festive parfois, dynamique tout le temps, aux relents un brin conservateurs mais en recherche d’innovation dans sa veine propre. Un rap défouloir, celui d’un exploité conscient de sa condition mais sans réelles armes pour en sortir. Résultat, un album cohérent, relativement varié, bien produit et révélateur d’une progression constante du rappeur et beatmaker. Entretien avec Nodja à l’occasion de la sortie de N.

Trois années séparent ton dernier EP, Mon Sal’air, de cet album. Besoin de souffler, priorité aux collaborations, travail de long-terme pour retrouver un format album que tu n’avais pas proposé depuis 2010… quelles raisons à ce laps de temps relativement long ?

Presque trois ans, c’est le temps qu’il m’a fallu pour faire murir l’album en adaptant ça à mes contraintes persos. J’ai eu un môme, le taff à côté, beaucoup de choses à faire… la vie quoi. A côté de ça, j’ai arrêté beaucoup de choses sauf le rap. J’ai continué à faire quelques collabs, pour exister notamment, vu que ça me faisait bizarre de laisser passer tant de temps sans enregistrer mes propres sons.

Certains mecs sortent un album par an ou encore plus fréquemment, et ils sont quand même très peu à ramener de la fraîcheur. Finalement, pour la plupart on a l’impression que c’est juste marchand, ou alors une espèce de boulimie, à vouloir toujours sortir quelque chose, exister. Je n’ai pas ce rapport à la musique, donc j’ai pris le temps qu’il fallait.

Et puis tout simplement, dans l’optique d’un album, j’ai besoin de temps pour explorer plein de choses, mettre dedans tout ce que j’ai à dire. Je n’arrive pas à le pondre comme ça. Par rapport au projet précédent, il faut le temps de revivre, avoir d’autres choses à raconter, sinon tu te répètes.

Tu peux résumer les collaborations que tu as faites dans cet intervalle de temps ?

En 2015 j’ai fait un feat sur l’album de Tony Toxik, Familia. Un feat clippé aussi, avec Davodka & L’uZine, pour annoncer le gros concert de la Maroquinerie. Il y a eu la tape de L’uZine qui est sortie à ce moment-là, Made in Z, avec quelques ‘’bootlegs’’ de moi que Tony avait au studio et qu’il a mis dans la tape. En 2016, j’ai été présent sur un son de l’album de Noruff, Cauchemars à paname, et sur un featuring avec Doitall des Lords of the underground, avec un clip. Enfin, je suis sur l’album d’E.One du groupe Première Ligne, William Blake, sorti le 14 février dernier. Le son s’appelle « Ghost dog Rmx », il y a beaucoup de monde dessus.

En parallèle, j’ai fait tourner Mon Sal’air sur scène, à mon échelle : un peu dans le Sud, et puis pas mal sur Paris et la banlieue.

La phase de production de l’album s’est donc étalée dans le temps ?

La conception a duré deux ans. Je n’avais pas anticipé ce que j’allais faire après Mon Sal’air, j’étais dans le flou. J’ai gratté quelques textes comme ça, qui ont finalement posé les bases de l’album. Et puis après, pendant deux ans, j’ai vraiment taffé en essayant d’être régulier, et de construire un vrai ensemble, pas une compilation. J’ai produit les morceaux petit à petit.

Tu as réussi à garder une cohérence malgré la dispersion dans le temps ?

Oui, car par rapport à avant, peu de morceaux ont été écrits d’une traite. Par le passé, j’écrivais souvent des débuts de textes que j’abandonnais. Là, j’ai souvent fait des pauses, puis repris plus tard. Ça m’a permis de rester tout le temps dans chaque morceau, d’avoir un suivi. J’ai bien aimé fonctionner comme ça.

Une constante par contre, peut-être encore plus poussée qu’avant, c’est la dimension très personnelle de ton album. Tu poses ta marque sur tous les aspects d’un CD qui comporte peu de featurings : co-beatmaker sur presque tous les instrumentaux, au design de la pochette, à l’envoi des CDs…

Au niveau des instrumentaux, tout est fait à deux avec Tobby : un quart de prods que j’ai fait, un quart qu’il a fait, en se validant l’un l’autre, et l’autre moitié qu’on a vraiment faite à deux. Malgré les difficultés de la distance, parce qu’il est à Perpignan et moi en banlieue parisienne, c’était vraiment un travail commun. En plus d’être un frérot, on a vraiment partagé l’univers musical de l’album, et c’était agréable de procéder comme ça.

Des gens, notamment des potes, m’ont proposé des prods. J’ai failli en mettre une ou deux, mais au final j’ai préféré garder cette cohérence. Ça nous a aussi permis d’essayer de faire des choses plus musicales qu’avant, il y a des solos d’instruments par-ci par-là…

Justement, tu produis une sorte d’interlude qui s’appelle  « Sous une pierre sans nom  » …

Pas un interlude, un morceau !

On parlait d’interlude car le son est sans lyrics. C’est varié musicalement, avec un BPM très élevé, des riffs de guitare électrique, des samples de breakbeat vraiment à l’ancienne… Tu considères ça comme un morceau ?

Oui. C’est une compo, et c’est sûrement l’instru de l’album sur lequel j’ai passé le plus de temps. C’est vrai que c’est bizarre comme concept, de foutre un morceau instrumental en plein milieu d’un album de rap, mais ça ne m’a vraiment pas posé de problème. Au contraire, je tenais vraiment à ce qu’il soit dans l’album. C’est le seul morceau qui vient du flou artistique de l’année post-Mon Sal’air.

On l’a joué en live dans le Sud, avec DJ Persecut qui scratchait tout le long, et c’était lourd ! On avait même accéléré le BPM pour que ça soit un peu plus le feu.

Tu insistes beaucoup dans tes textes sur le caractère non-marchand de ta production musicale, et sur le peu d’importance que tu accordes au fait que le grand nombre t’écoute. En parallèle, tu viens de sponsoriser sur facebook les trois extraits que tu as balancés ce mois-ci. Quelle cohérence trouves-tu là-dedans ?

C’est bien que tu en parles. C’est une putain de question existentielle que je me suis posée (rires). J’ai eu deux débats, à deux ans d’intervalle, avec certains artistes proches de moi, qui au final m’ont convaincu d’adopter cette démarche, alors que pourtant ça n’est pas de leur part que j’attendais un tel discours.

Finalement, ça m’a juste permis de faire en sorte, avec le minimum d’argent, que les gens potentiellement intéressés par mon son sur facebook voient passer la publication, à l’heure où les pages artistes ne servent plus à que dalle parce qu’elles ne sont pas visibles. Ça remplace, en gros, la pose ciblée de stickers qui se faisait avant.

En 2012, tu nous annonçais l’arrivée de Remito dans Hotshoz Prod, et la croissance à venir de ta structure. Finalement, c’est resté quelque chose d’assez informel, non ?

Oui. J’ai créé Hotshoz en 2010 quand on a splitté avec mon crew de l’époque, Schlass Prod, qui sont toujours mes frérots d’ailleurs. J’ai alors enregistré mon album solo. A l’époque, il fallait toujours être rattaché à une espèce de structure qui te chapeautait, même s’il n’y avait que toi dedans (rires). Même aujourd’hui, chacun a son machin, c’est des noms qu’on traîne depuis longtemps.

Quand Remito a intégré le truc, Hotshoz était déjà en place, j’avais sorti Okay bambino (2010) sous ce nom. Il avait lâché une prod pour cet album, puis deux autres pour le maxi d’après, De mes yeux. Il a sorti deux tapes instrumentales avec Hotshoz. Ça fait maintenant un moment qu’on bosse nos projets un peu chacun de notre côté.

Au final, Hotshoz est toujours là parce que j’aime bien sortir les skeuds avec le logo sur la pochette, c’est important (rires). J’aimerais quand même pérenniser la structure, j’espère qu’Hotshoz sortira autre chose que mes projets dans les années à venir, je pense aussi à Tobby.

« Ol’Skool Boy » revendiqué sur le featuring avec Cenza, tu nous assurais en 2012 que « le rap évolue encore dans le délire old school ». En quoi as-tu fait évoluer ta musique sur ce projet ?

(rires) C’est bien que tu cites des interviews de 2012 ! Je suis mis à l’épreuve sur la cohérence, un peu comme un politique pour le bilan du quinquennat.

Sur cet album, j’ai essayé de davantage varier les beats. Du fait de taffer avec Tobby, je me suis ouvert. On a fait des prods qui sont moins boom-bap, notamment au niveau des kicks. Surtout, il y a pas mal de compo dans l’album. C’est souvent du mélange de sample et de compo. Et on a aussi pas mal varié les ambiances d’instruments.

Après, quand je parle de faire évoluer le boom-bap, je veux aussi conserver le délire d’une loop qui tue sa mère et qui va donner un son meurtrier. Il y a quelques sons comme ça sur l’album, bien sûr.

« L’heure du rappel » notamment.

Ça, c’est un mélange entre du sampling et de la compo. En fait, elle est vachement travaillée alors qu’elle est super minimaliste. Je reste sur le boom-bap parce que c’est ça qui me brise la nuque quoi ! Mais j’essaie d’intégrer d’autres trucs.

Il t’arrive d’apprécier les sonorités modernes ?

En fait, je ne suis pas capable de te dire ce qu’est un son d’aujourd’hui. Par exemple, j’ai trouvé l’album d’E.One, William Blake, très neuf.

Ça concernait plutôt les BPM et sonorités différents de ce que tu pratiques.

C’est vrai que tu as raison sur le BPM, tu aurais dû commencer par là. Il n’y a pas de changement énorme de BPM sur l’album, et la moyenne tourne autour de 90. Il y a peut-être un ou deux morceaux à 83-84, un ou deux à 100. Le son en espagnol doit être au moins à 105-106… Plus tu accélères, plus ça sonne à l’ancienne, en plus.

La réponse à ça, c’est que moi j’aime bien kicker. Même si je change de beat, j’ai toujours besoin d’avoir cette notion de kick, parce quand je fais une scène, ou que je rap tout court, je n’ai pas envie de m’endormir. Si j’ai envie de chantonner je vais faire autre chose, et ce n’est pas la musique que j’ai choisi de sortir.

Tu m’as dit que j’ai employé le terme de variété dans une interview en 2012 : je pourrais aussi l’utiliser par rapport à ce qui se fait aujourd’hui, parce que quand tu entends des gens qui chantonnent au vocodeur avec beaucoup de blancs, de silences… pour moi ce n’est pas du rap. On dirait que le terme « rap » est en train de remplacer celui de musique urbaine, qui était un espèce de fourre-tout dans lequel on mettait toutes les musiques non-conventionnelles, ou faites par des gens qui se démerdent pour produire par eux-mêmes, ou tout simplement issus des quartiers populaires.

En plus, parmi ceux qui ont décidé d’adapter leur musique à l’air du temps, certains ont un discours vachement critique sur les gens qui continuent à pratiquer des sonorités plus ‘’anciennes‘’, jusqu’à presque renier ce qu’ils ont eux-mêmes fait auparavant. C’est dommage. A l’époque, ils juraient que leur son était le meilleur, puis ensuite ils arrivent avec autre chose en disant « c’est ça qui tue ». A un moment, un peu de cohérence s’il-vous-plaît les gars.

Beaucoup conservent le 90 BPM en faisant évoluer tout le reste.

C’est kiffant, c’est un peu ce que j’ai essayé de faire sur Il m’faut rien d’plus, la piste 3 de l’album. Je me suis régalé en faisant la prod, en écrivant dessus… Des gens m’ont dit « le texte est bon, mais je n’ai pas aimé la prod ». En plus c’est une nappe, une compo, ça sonne un peu électro… mais je le kiffe ce son, parce que justement il ramène de la fraîcheur. Et c’est un son du matin ! Je continuerai à explorer des choses comme ça à l’avenir, je pense.

Tu évoquais le morceau « Campeones del asfalto ». Tu es de Perpignan, tu as des origines de l’autre côté des Pyrénées… Comment ça t’es venu, d’enregistrer un son en espagnol ?

J’avais des bribes de couplets, depuis longtemps. Je les sortais des fois en live, et ça fait au moins dix ans que tout le monde me dit que c’est dommage que je ne fasse pas plus de sons en espagnol. C’est pour ça que je pense qu’avec ce son, je vais prendre mon kiff sur scène. Je trouve que les gens sont très réceptifs au rap en espagnol.

J’ai gardé la même ligne directrice, au niveau du flow et du fond, mais ça permet de varier les ambiances, dans le cadre d’un album qui est axé pour la scène. Le son rime un peu moins riche que les autres, le contenu n’est pas hyper profond, c’est un morceau freestyle quoi !

Tu avais déjà gratté quelques passages en espagnol, quatre mesures sur « Mon rap » si je ne m’abuse.

Juste deux même. Et un couplet sur Okay Bambino.

D’où sont extraits les lyrics scratchés au refrain de « Campeones del asfalto » ?

Il y a Sick Jacken de Psycho Realm, et les autres c’est des espagnols dont je ne me remets pas le nom. Je voulais construire un refrain en scratch, et j’ai choisi des phases que je kiffais.

Tu attaques le deuxième couplet de « Que dalle » par un discours politique. Autrement dit, tu dézoomes complètement de la description brute de ton quotidien, à laquelle tu te consacres la plupart du temps, pour ensuite y replonger d’un coup, mais en lien avec le dézoom que tu viens d’opérer. Ce lien entre un quotidien de galérien et ses causes profondes, politiques, tu n’as pas eu davantage envie de l’explorer au long de l’album ? Tu as aussi testé quelque chose d’un peu différent avec le morceau « PMU », storytelling lui.

Il y a quand même Wesh le faf sur le dernier projet qui était bien politique, tout en restant très perso. Comme je le disais, j’ai essayé de fournir un album complet, donc je ne pouvais pas éradiquer cette case politique. Ça me tenait à cœur, notamment en tant que mec qui travaille depuis des années, de donner mon avis de façon vraiment sérieuse. Dire qu’on se fait niquer, à cause de qui, mais aussi qu’on se tire nous-même des balles dans le pied. C’est quand même un couplet sur la condition particulière du travailleur. Et c’est aussi un appel au fait qu’il faut qu’on se remue, avec un esprit revanchard qui devient un peu violent à la fin du morceau, où je coupe l’instru pour balancer mon insulte (rire).

Sur « PMU », j’ai testé de ne pas rapper sur toute la mesure, seulement quand il y a la basse. Je trouve que ça rentre de suite plus dans l’atmosphère du storytelling.

Des lives prévus pour défendre l’album ?

Il y a un concert à la Bellevilloise deux jours après la sortie, le 6 avril : la cinquantième Reflexion capitale organisée par Stelio et Nasme, des vrais gars qui font vivre l’underground. Ils ont repris le concept qu’ils avaient à la Miroiterie : tout le monde a un gros quart d’heure de live, il y a dix open mics, c’est vraiment hip-hop. D’autres lives sont prévus derrière, mais je ne peux pas encore annoncer les dates, et des passages radio.

Album N, disponible en physique et digital depuis le 4 avril 2017.

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