Alors qu’il était en plein concert à Bercy (maintenant appelé AccordHotels Arena), Nekfeu a surpris les spectateurs présents avec l’annonce de la sortie immédiate de son nouvel album Cyborg. Bien qu’il faille attendre le 9 décembre pour pouvoir se le procurer en physique, la sortie de l’album sur les plateformes de téléchargement et de streaming  simultanément à l’annonce est étonnante. Après avoir sorti son album Feu il y a dix-huit mois (lire notre chronique), fait une réédition, sorti le deuxième album du S-Crew en juin, et alors qu’il surfe encore sur le succès de ces deux projets, Nekfeu a donc décidé de gâter son public, et par là même de prendre à contre-pied la sortie prochaine d’un Black Album dont on ne sait pas grand-chose, si ce n’est que Nekfeu semble ne pas être propriétaire des enregistrements. Autrement dit, stratégiquement, rien n’indiquait la nécessité de sortir cet album maintenant, si ce n’est cet incident, et il semble bien que l’on puisse postuler un lien entre les deux événements. Toutefois, rien n’indique que cette sortie n’était pas déjà prévue depuis un certain temps. Il reste que c’est entouré d’un certain mystère que Cyborg apparaît, et avant l’écoute se posaient déjà un certain nombre de questions : est-ce un album fait dans l’urgence ou travaillé ? S’agit-il d’une sortie surprise prévue de longue date ? Y a-t-il du changement par rapport à Feu ou bien Cyborg en est-il la continuité ?

Disons immédiatement qu’il n’y a pas de prise de risque de la part de Nekfeu à sortir un album sans promotion. Il bénéficie encore d’une « hype » très forte et cela ne s’est pas fait à n’importe quel moment : il jouait ce soir-là devant vingt mille personnes. Néanmoins, le mystère qui entoure la sortie de cet album est réel, et le mystère est toujours intriguant. En témoigne bien sûr le succès de PNL, mais on peut penser également que ceux qui auront regardé la série The Young Pope dernièrement ont dû retenir la leçon. De là à comparer, du point de vue de la stratégie marketing, Nekfeu au pape joué par Jude Law, il n’y a qu’un pas.

De Feu, quelques mois après, demeure toujours un petit goût d’incomplet, comme s’il avait manqué à cet album quelque chose d’intimement personnel pour en faire un album culte. Bien sûr, la technique et le flow étaient là, et de ce point de vue là Nekfeu a peu d’équivalent dans le rap français. Mais on déplorait dans notre chronique un manque d’unité dans l’album qui voyait trop souvent des titres sans véritable cohérence entre eux se succéder. Ainsi, la profondeur de certains titres se mêlait à la superficialité des autres sans jamais réussir à trouver un juste milieu entre les deux. La réécoute de l’album aujourd’hui laisse toujours la même impression, comme si l’univers que Nekfeu avait créé sur cet album était le résultat d’un tiraillement entre la réussite d’un côté et la vie du petit Ken Samaras de l’autre.

C’est sur ce point que Cyborg tranche véritablement avec Feu. On y retrouve des ingrédients similaires, bien que les instrumentales semblent moins enjouées, moins mainstream et plus à même de plaire à ceux qui avait pu reconnaître dans Feu un côté trop grand public. Les beatmakers en la personne de Diabi, En’ Zoo, Hologram Lo, Hugz, Loubensky, Nepal et VM The Don, ont apporté une touche de sonorités actuelles sans perdre en musicalité.  A ce titre, l’ouverture de l’album sur le titre « Humanoïde » est une véritable claque et nous fait entrer dans un univers beaucoup plus sombre et introspectif. Comment peut-on encore penser que Nekfeu est un rappeur « grand public » quand on entend un son comme celui-ci ? S’il connaît le succès et réalise ses rêves, comme il l’affirme à plusieurs reprises dans l’album, il n’oublie pas pour autant d’où il vient. C’est ce passage que retrace Cyborg dont le titre renvoie à ces individus mi-humain mi-machine qui ont renié leur humanité.

« Prends ta dose de gélules, tu ne me feras plus rien gober, la faute à tout ce que j’ai lu » – Réalité augmentée

Cyborg apparaît comme le résultat d’une quête existentielle. Ce que Nekfeu y retranscrit, c’est cette peur de se perdre lui-même dans le succès, mais également cette peur de voir disparaître ce qui fait que nous sommes proprement humains dans une société qui nous déshumanise en permanence. Y a-t-il un effet Black Mirror ? Ce spectre de la déshumanisation se retrouve tout au long de l’album, et de par cet aspect n’est pas sans rappeler l’album Error 404 de Brav. Alors que les clichés sur une jeunesse abrutie par Cyril Hanouna fleurissent, Nekfeu apparaît comme l’antidote susceptible d’éveiller le questionnement de la jeunesse sur son rapport au monde. On irait trop vite à faire de Nekfeu un porte-parole d’une jeunesse désabusée, mais gageons qu’il sait maintenant qu’il est écouté et beaucoup plus influent que de nombreuses personnalités médiatiques. C’est dans cette volonté de faire avancer le monde dans le bon sens que réside la beauté de Cyborg.

Autant dire que si cet album de quatorze titres comporte des moments avec davantage de légèreté, les phases politisées et dénonciatrices sont nombreuses et en sont le carburant principal. Il n’y a pas de titre dont la finalité serait simplement le passage radio comme a pu l’être « On verra ». Même le thème de l’amour est traité d’une manière moins grossière que sur Feu, « Galatée » est à ce titre un exemple de chanson d’amour réalisée avec brio en parvenant à dégager les tensions entre l’idéalisme amoureux et la réalité. Mais l’amour ne se limite pas aux relations amoureuses, on y trouve des hommages à ses parents comme à ses amis, et le disque comporte ce qu’il faut d’émotion sans en rajouter. « Nekketsu » qui vient clore l’album, répond magnifiquement à « Androïde ».

Placé sous le sens du partage, Cyborg laisse une grande place aux featurings. Nekfeu semble avoir eu l’envie de faire croquer ceux qui l’entourent, et ce que l’on peut dire c’est que tous les intervenants sur cet album sont au niveau. On retrouve pêle-mêle : Clara Luciani, Nepal, Murkage Dave, Alpha Wann, Sneazzy, S. Pri Noir, Nemir, 2zer, Mekra, Doums, Framal, Jazzy Bazz et Crystal Key. Beaucoup de monde, mais des featurings qui s’insèrent magnifiquement dans l’univers de Nekfeu, et qui  viennent sublimer un album qui devrait faire plaisir à beaucoup.

« J’ai des valeurs je ne suis pas prêt à tout pour que les dollars pleuvent » – Vinyle

Alors qu’on aurait pu s’attendre à ce que l’élargissement de sa fanbase avec Feu oblige Nekfeu à prendre un tournant plus commercial, il se trouve que cela semble l’avoir au contraire complètement libéré artistiquement : il sait maintenant qu’il sera suivi par un public fidèle et peut se permettre davantage de prises de risque. Ce second album est une franche réussite, non seulement parce qu’il est sorti sans aucune promotion et qu’il s’agit d’une bonne surprise, mais surtout parce qu’il ne contient aucun son que l’on ait envie de zapper immédiatement. Il laisse la part belle à la réflexion et s’interroge en de nombreux points sur, pour reprendre la formule de Michel Terestchenko, ce « si fragile vernis d’humanité » qui nous définit. En comparaison avec Feu, on note une véritable cohérence, et Nekfeu semble moins tiraillé entre la superficialité et la profondeur, entre ces deux univers que connaissent ceux qui rencontrent à un moment de leur carrière le succès. Cyborg témoigne du fait que Nekfeu est prêt pour la suite, et qu’il a la capacité de réunir les auditeurs de la première heure (à ce sujet, sa première interview en solo est disponible ici) comme ceux qui viendront. On espère que le message est passé. Quel parcours !