Rien ne prédestine un beatmaker à devenir rappeur, et vice versa, puisque rien ne lui assure de convertir ses auditeurs habitués à ses boucles à son phrasé. Mais il s’avère, dans ce cas précis, que Mani a réussi à adapter parfaitement son flow et ses mots à ses beats désormais largement reconnaissables. Premier exercice rappé pour le chauve qui ne chôme pas cette année, après les projets avec LaCraps, Seyté et Senamo ou encore Kyo Itachi.

En faisant « Comme les autres », il parvient paradoxalement à se démarquer de la masse des rappeurs français indés dont nous avons l’habitude d’évoquer les styles dans nos colonnes. Une poésie remplie d’images visuelles « Mon humeur se noie dans les sables mouvants » et de clichés concrets « On nait seul, on meurt seul et entre les deux y’a un paquet de connards ! », que Mani sert chauds, au gré de ses inspirations. Ne cherchez pas un thème révolutionnaire d’originalité ou une utilisation de l’autotune inédite, Mani fait dans la plus pure tradition du rap français : du débit, des images, des instrus mélodieuses et de l’attitude. Ce qui tend à le différencier relève en fait plus du contenu que de la forme. Une réflexion sur la société que l’on sent sincère, une écriture qui laisse place à de l’humour finement distillé « Pour le vol de voitures, je n’ai pas le don », Mani percute sans s’autoproclamer « BOSS du Rap Game » ou s’attribuer des « punchlines de malade », mais ne verse pas non plus dans le rap de chialeuse. Il n’est pas question d’egotrip sans fin, même si notre MC/beatmaker revient en détails sur son parcours comme sur « Le cordon » ou « Comme les autres ».

S’il dit « chercher sa place », elle se trouve peut-être quelque part auprès des MC’s pour lesquels il a l’habitude de servir des pépites. Et pas seulement comme backeur, mais bien en tant qu’MC sur le devant de la scène. L’habitude d’entendre kicker, en studio, en concert, ou même dans la rue, a forcément influencé l’auditeur averti qu’est Mani avant qu’il ne reprenne le bic puis le mic. Car Mani, fut un temps, rappait. Il nous l’avait d’ailleurs confié lors d’une soirée Jeu du Gouffre il y a deux ans, et l’on pouvait pressentir son désir d’aller plus loin avec ses couplets récents sur l’album de Lacraps et du duo Senamo/Seyté.

« Ce monde souffre d’amnésie comme une tombe sans fleur »

De la main à la voix, du clavier au recording, le premier album solo estampillé Mani Deïz est un très bon produit. Le Kids Of Crackling ne frappe pas fort, mais juste. Son timbre de voix clair nous rappelant ALI, ex-Lunatic, lui permet de laisser couler un rap exprimé clairement et bien articulé dans tous les sens du terme. L’idée de l’intro et de l’interlude avec des extraits de films et d’interviews sont bonnes, elles font respirer un album qui n’étouffe pas l’auditeur, qui n’a pas à s’infliger une surcharge de titres ni une addition facile de noms sur une tracklist. En parlant de ses invités, Lacraps, Paco et Ol’Zico sont les trois fidèles lieutenants qui viennent poser aux côtés de leur beatmaker habituel, et Kekro, le MC Belge que nous vous avions fait découvrir l’année dernière sur notre compilation DU BON SON VOL.2, constitue l’unique petite surprise de cette guest list. Notons aussi les participations d’Itam et Nizi comme invités en tant que producteurs, les deux Kids Of ne dénotant pas dans le projet avec des instrus dans la lignée de celles réalisées par Mani lui-même. Point d’OVNI donc.

L’absence de prise de risque, ne serait-ce que sur un seul titre, relève finalement du fait que le projet en lui-même est un pari pour son auteur. S’il est vrai que la course à la surproduction musicale pousse un maximum de chanteurs à se dire « différents » ou « novateurs », les résultats sont bien souvent navrants. Ici, Mani surprend sans surprendre, de par une simplicité avouée agrémentée d’une originalité certaine et d’un vrai boulot de passionné.

Un an de travail d’écriture et de production, de sélection et de recherche, il peut être fier de son aboutissement et n’a pas à rougir en comparaison avec bon nombre de rappeurs français dits ou autoproclamés « confirmés ». Gageons que son « Eternelle noyade », ironiquement très réussie, transformera le marin d’eau-douce en pirate aguerri au fil du temps et que nous aurons l’occasion de réentendre sa plume sur d’autres parchemins.

Disponible depuis une semaine tout juste, la sphère rap s’emballe, comme nous, et ne s’y trompe pas. Et si le slogan était : « C’est en faisant comme les autres qu’on se démarque le plus » ? Ou du moins, en l’assumant.

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