« Kiai sous la pluie noire ». C’est le nom que Lucio Bukowski et Kyo Itachi ont choisi de donner à leur album commun qui est sorti le 13 novembre 2015. Il s’agit d’un album de treize titres pour une durée d’une grosse demi-heure. Un projet original puisque la collaboration entre le beatmaker de Shingami Records et le membre de L’Animalerie se présente comme inédite. Inutile de dire que lorsque deux représentants majeurs du rap hexagonal qui ont chacun un succès d’estime énorme se rencontrent, l’annonce de la sortie d’un projet regroupant les deux en fait saliver beaucoup. Lucio Bukoswki peut continuer à sortir des projets tous les trois mois, les différentes couleurs musicales de chacun font qu’il arrive toujours à créer une certaine attente. Adepte du format « un projet = un beatmaker » depuis quelques temps, ce qui lui permet de laisser une place majeure au beatmaker avec lequel il collabore, cet album promettait de ne pas être une exception à la règle et de laisser le talent de Kyo Itachi s’exprimer complètement.

C’est d’ailleurs la musicalité qui ressort principalement de cet album. Ce sont les instrumentales qui frappent l’oreille dès la première écoute, comme si les mots de Lucio venaient par surcroît d’une musique qui jouait le premier rôle. C’est une impression assez surprenante quand on sait à quel point le soin apporté au texte est prégnant chez lui, mais c’est certainement le signe d’un mariage réussi. Kyo Itachi démontre sur cet album tout son talent de musicien, et les trois sons (« Premières cendres », « Kokyu » et « Après la pluie ») sur lesquels on ne retrouve que ses instruments justifient parfaitement leur présence. Kyo a réussi le pari de créer des nappes cohérentes qui font qu’on écoute l’album comme un tout et non pas comme une simple collection de morceaux qui se suivent. Les instrumentales respirent la subtilité et la complexité. La force de cet album repose avant tout sur son beatmaker qui a su faire ce qu’il fallait pour faire parler Lucio.

En-dehors de la musicalité, l’album frappe également par son esthétique. Le choix de faire référence, sur la pochette du projet, à l’estampe (ukioy-e) « Takiyasha la sorcière et le fantôme du squelette » de l’artiste japonais Utagawa Kuniyoshi est génial. Le concept du « Kiai sous la pluie noire » entre Kyo Itachi et Lucio Bukowski est poussé jusqu’au bout, et celui qui d’un côté se désigne comme un ninja ou un samouraï et l’autre dont l’œuvre s’inspire du spleen citadin semblent se rejoindre tous deux sous une telle bannière. Cette pochette est ainsi l’occasion d’un voyage spatial et temporel qui ne laisse pas indifférent, et qui ajoute indubitablement à la dimension poétique de l’album.

« Vire à droite à gauche, tel des ministres arrivistes. Fils, ils grandiront dans c’monde et c’est déjà assez triste. Assez d’crise, Assédic et assez d’tise, laisse-moi être l’espoir que ce putain de système aseptise. » – Pâtes au beurre

Le voyage se poursuit d’ailleurs sur les terres américaines, puisque l’on retrouve un featuring de Lucio et deux rappeurs américains : Ruste Juxx & Skanks. Petite surprise de l’album à laquelle on ne s’attendait pas du côté de Lucio, mais qui est logique puisque Kyo Itachi n’est pas à son coup d’essai avec les deux rappeurs qu’il a déjà produit plusieurs fois. « 1% » est une véritable réussite qui sera également pour beaucoup l’occasion d’une excellente découverte. Plus proche de nous et plus attendue par le public français, le featuring entre JP Manova et Lucio Bukowski aura bien eu lieu autour des « Pâtes au beurre ». En plus de la plume, la qualité du groove du rappeur originaire du XVIIIe parisien est là et apporte la petite touche featuring francophone qu’il fallait.

Quant à Lucio Bukoswki, il a fait sur cet album ce qu’il fait toujours. Des rimes de qualité agrémentées de références littéraires, musicales et historiques. La force de Lucio, c’est son inépuisable réservoir culturel dans lequel il puise son inspiration, ainsi que cette posture marginale qui lui permet de porter un regard critique sur notre société. On mentionnera tout particulièrement le son « Transmigration des ânes » que nous écouterons tous avec le sourire, tant il envoie dans les cordes tous ceux qui ont abandonné leur humanité pour le plaisir moutonnier d’une existence larvaire. Critique permanent de la société dans lequel nous vivons actuellement, Lucio ne déroge pas à la règle sur cet album qui est du point de vue textuel dans la pure veine de ce quoi il nous a habitués dans ses nombreux projets : l’échec, la poésie, l’attente, l’ennui, la beauté, l’avenir, le rêve, le renoncement et la connaissance sont le cœur même du propos d’un artiste qui n’a toujours pas fini d’en épuiser le champ.

Mais, car par-delà la qualité indéniable de l’album il y a un « mais », cette posture marginale qui fait la force de Lucio fait aussi sa faiblesse. Lucio est passé maître dans l’art de réaliser de l’egotrip qui allie le fond et la forme. Mais la présence intempestive de celui-ci tout au long de l’album, quand bien même il serait fait avec toute la qualité du monde, entraînera une certaine fermeture à l’oreille de ceux qui ne sont pas habitués à cette dynamique de l’egotrip, complètement absente des autres genres musicaux. Il s’agit de la raison pour laquelle il sera difficile, à quelqu’un n’ayant jamais écouté Lucio ou de rap, de commencer par « Kiai sous la pluie », quand bien même la musicalité de l’album aurait pu lui permettre de toucher un public plus exigeant musicalement que le public rap habituel.

Bien sûr, Lucio est loin de l’egotrip primaire et caricatural de ceux qui utilisent le rap dans un but de glorification plutôt que de description poétique du monde, mais l’utilisation à outrance de la première personne et de la comparaison a indéniablement quelque chose de redondant. Alors, on pourra regretter parfois qu’il n’y ait pas davantage de recul et d’effacement, car Lucio n’est jamais aussi bon que lorsque, occasionnellement, il décrit le monde en ce qu’il est et non pas par le prisme de sa propre subjectivité exacerbée.

« Et je n’insiste pas, mon art : donner du mien, gratter des chansons qui, peut-être, te feront du bien » – Notes d’un souterrain

Il est certain que l’hyper-productivité implique de tomber parfois dans la facilité, mais on en attend toujours plus de la part d’un artiste qui sait nous ravir à chaque projet, aussi bien par la qualité de son écriture que par celle des autres artistes dont il sait s’entourer. Quoi qu’il en soit, Lucio Bukoswki donne toujours à penser même quand on peut lui reprocher son abus d’egotrip, mais il donne encore davantage à penser quand il nous permet de ressentir par empathie toute la détresse de celui qui, aspirant à plus de poésie dans ce monde, se trouve enfermé dans une ville entourée de centre commerciaux, de zones industrielles et de murs de bétons. Quant à la mystérieuse dernière phrase de l’album, que l’on ne sait s’il faut l’interpréter de manière littérale, elle est possiblement annonciatrice de bien belles choses pour lui, et cela vaut bien plus que tous les egotrips du monde.

Pour vous procurer l’album, vous pouvez cliquer ici.

Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à le partager avec les petites icônes ci-dessous, et à rejoindre la page facebook ou le compte twitter du Bon Son.