Même après sept albums de la part d’un artiste, rien ne dit que ce qui a été produit hier sera identique à ce qui sera produit demain. VII a sorti le 1er octobre 2015 son huitième album Eloge de l’ombre, et la couleur de cet album possède une teinte surprenante à laquelle ses auditeurs n’ont pas été habitués. L’engagement politique, s’il était perceptible à des degrés divers dans les albums précédents, ne l’avait jamais autant été, et c’est un véritable album de dix-sept sons aux allures de manifeste que le rappeur Bordelais nous a concocté.

Alors qu’il annonce la sortie prochaine de l’album, VII dévoile au mois de juin le premier extrait : « Fleur d’équinoxe ». Si l’univers d’inspiration japonaise n’avait rien d’innovant, le son mettait en avant une vertu cardinale bien trop souvent oubliée mais dont le Japon est bien le symbole : l’honneur. Fondement de toutes les vertus et grand oublié par la majorité des dirigeants du vingt-et-unième siècle, on aurait déjà pu interpréter ce discours comme une véritable déclaration quant à ce qui allait suivre. VII se révélait en dehors de l’image « horrorcore » que beaucoup se sont plus à lui poser pour aborder un nouveau masque. Il suffit de regarder la pochette de l’album, création d’Âme Graphic, pour le comprendre.

Mais la véritable surprise va se produire un mois plus tard lorsque c’est le second extrait de l’album qui sera dévoilé. « Infréquentable » nous a entraînés dans un univers auquel peu d’auditeurs ont été préparés. Alors que beaucoup, lorsqu’ils sortent un nouvel album, tentent d’enclencher la machine à buzz en entrant dans une surenchère absurde avec l’espoir de glaner quelques auditeurs attirés par les paillettes, VII choisit de surprendre en toute discrétion avec un changement que noteront uniquement ceux qui l’auront déjà écouté. Un son aura suffi pour avoir conscience qu’une rupture avait eu lieu. Un son dans lequel le rappeur va s’efforcer de saisir l’esprit de son temps dans tout ce qu’il a de plus puant et décrépit, non pas simplement en décrivant, mais en donnant à penser les enjeux de la politique contemporaine. Le voyant rapper bien loin des sentiers qu’il avait déjà foulés et martyrisés, on ne peut que se demander, à l’image des voix dans ce morceau : « VII, mais qu’est-ce qu’il se passe bordel ?! ».

Le troisième extrait, « Printemps tardif » avec Euphonik, était dans la même veine que le précédent, confirmant ainsi la teneur extrêmement politique de l’album. La curiosité en éveil, ceux qui auront suivi les morceaux être dévoilés les uns après les autres ne pouvait le faire qu’avec une certaine excitation. A titre personnel, ce fut claque sur claque. Un déluge d’images et de métaphores mettant au pilori aussi bien les défenseurs du néo-libéralisme que les pseudo-intellectuels dont la couverture médiatique ne fait qu’accroître l’impression que plus personne ne pense, sans oublier d’égratigner au passage la médiatisation d’un rap aseptisé qui tend à dissimuler les discrètes parcelles de résistance qui en émanent encore. Ces thèmes récurrents dans l’album, aucun des albums précédents n’en avaient autant parler, et cette intarissable source d’inspiration est au cœur d’un album dans lequel un son comme « Chiens de Pavlov », référence manifeste au conditionnement psychologique, trouve pleinement sa place. Les références politiques ne sont plus simplement semées par-ci ou par-là, elles sont les véritables racines d’un album qui ne peut se comprendre sans les annotations de RapGenius.

« Guerre et pognon vont de paire dans leurs think-tanks, des lances pierres mais Israël a deux milles tanks. Ça me réchauffe le cœur quand leurs berlines crâment, même si Saint-Petersbourg n’est plus Leningrad » – Leningrad

« Chien de Pavlov » accueille cinq rappeurs (Stratégie de paix, LAX, Mydjack, NZO et Original tonio) dont les couplets se plaisent à déconstruire le système médiatique. Illustres inconnus pour beaucoup d’auditeurs de rap, ils semblent provenir d’une scène dans laquelle il sera nécessaire d’aller creuser par la suite. Bien sûr, la présence d’Euphonik, déjà mentionné, n’a rien de surprenante, VII et lui ne sont pas à leur première collaboration. On mentionnera également Névro sur le son « Cénotaphe » qui vient poser un couplet dans la continuité du reste. C’est assez incroyable d’avoir de tels couplets de qualité avec des noms dont personne ne parle jamais (pas même nous…).

En ce qui concerne les productions, quasiment l’intégralité des instrumentales de l’album sont l’œuvre de DJ Monark, exceptions faites de « L’ange en décomposition » où LXXXV vient lui prêter main forte, ainsi que « Une touche d’invisible » et « Lit de mort » qui sont produites par VII lui-même. Ce dernier titre fait d’ailleurs partie des monuments de l’album, tant le récit historique que fait VII d’un membre de l’ETA est poignant. La manipulation des vérités historiques étant le point central de tous les gouvernements autoritaires, voir apparaître une version de l’histoire bien éloignée de la version officielle prônée par les gouvernements français et espagnol donne énormément à penser. Au-delà d’un storytelling dans lequel on sait que VII excelle, c’est bien le contenu historique qui est particulièrement savoureux.

Il est impossible de décrire le contenu culturel de cet album, tant il dépasse tout ce à quoi nous sommes habitués. Morceau par morceau, cela n’aurait aucun sens. De la philosophie à l’histoire, des cultures orientales aux analyses du néo-libéralisme, cet album passe de nombreux thèmes du savoir en revue sans jamais véritablement s’arrêter sur un, mais en peignant une réalité qui apparaît tantôt magnifique et tantôt désastreuse. Eloge de l’ombre est un album d’auto-défense intellectuelle mettant en relief l’ensemble des préjugés qui sont aujourd’hui véhiculés par les médias et les partis politiques. Loin des discours racoleurs incitant à la haine des uns ou des autres, comme c’est parfois le cas dans le rap, c’est véritablement à la réflexion que nous pousse cet album. On mesure à chaque rime et à chaque référence à quel point la diversité culturelle est la plus grande richesse humaine.

« Tes croyances se résument à tes origines. Je dévore quand les mecs sont tous aux régimes. Mais le rap n’est pas là pour les cervelles passives. J’ai traîné comme un rat au milieu des archives » – Les armes miraculeuses

Ce qui est le plus impressionnant, c’est à quel point VII a su délaisser le « je » et ses images « gores » habituelles pour nous donner à voir autre chose, un autre univers qui semblait désespérément absent du paysage du rap français actuellement. Après la six-cent-soixante-sixième écoute, on est encore à s’interroger sur le contenu de chaque morceau. Preuve d’une qualité indéniable du point de vue du contenu, il s’agit d’un album qui demande à être écouté encore et encore. Difficile de dire à quel moment on pourrait arrêter d’en apprendre quelque chose. Une telle écoute demande de l’effort, et c’est un album qui mérite que l’on fasse l’effort à chaque référence incomprise d’aller découvrir ce qui se cache dessous.

Si on juge de la qualité d’une œuvre à la réflexion émancipatrice qu’elle cause concernant les conditionnements socio-économiques actuels, alors cet album de VII est incontestablement une œuvre grandiose. Le seul problème, c’est qu’il n’y a de possible entente de cet album que si l’auditeur est disposé à l’entendre. C’est peut-être l’unique chose que l’on pourrait reprocher à cet album : une absence de variations du point de vue du style qui le rendra hermétique à tous ceux qui auraient besoin d’entendre de tels discours mais qui n’y seront pas naturellement portés. Mais ce reproche n’en est pas véritablement un, car toute ouverture à une tendance quelconque ne serait jamais qu’un compromis avec le capital, ennemi clairement déclaré avec lequel aucun dialogue n’est possible. Finalement, si le rap a un sens dans l’ordre de la réflexion politique, il semble quasiment impossible qu’il ait une autre forme que celle que lui donne VII dans Eloge de l’ombre. Si, à force d’être employée à tort et à travers, l’affirmation « le savoir est une arme » n’a pas encore été vidée de son sens par tous les rappeurs, c’est grâce à des albums comme celui-ci.

L’album est en écoute gratuite sur Youtube, mais pour vous procurer l’album Eloge de l’ombre, c’est sur le site Rap and Revenge qu’il faut se rendre.

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