Lors de notre première rencontre il y a presque deux ans, Nekfeu avait souligné l’importance d’un premier album dans la discographie d’un rappeur. De fait, Feu est le 10ème projet du MC, mais seulement son premier en solo, c’est dire s’il a pris le temps de le penser et le peaufiner avant de le livrer à son public. Retour avec lui sur les coulisses de ce premier album.

Lors de notre première rencontre pour Seine Zoo, tu nous disais qu’un premier album c’était super sacré. Quels sont tes critères pour un premier album réussi ?

C’est un peu compliqué de te répondre parce j’ai aimé des albums solos qui étaient très différents les uns des autres comme Temps Mort de Booba, celui de Salif ou le premier EP de Rocé. Ils sont très différents dans la forme, mais l’important pour moi c’est d’arriver à se démarquer de ce qui se fait quand tu arrives en solo. Imposer ton identité, ta vision du monde, de la manière la plus exacte possible. Mon défi sur l’album a été d’exprimer au mieux les émotions qui me traversent sur tous les sujets, sans me cantonner à la facilité de ce que je savais déjà faire dans la musique, d’apporter un truc supérieur, travailler la musique en tant qu’art.

On sent que tu as expérimenté pas mal de choses sur cet album, tant au niveau des sonorités (boom bap, nappées, pop, électroniques…) que de ta voix. Le fait d’être en solo t’a-t-il offert une liberté que tu n’as pas forcément en équipe ?

En fait, c’est au contraire le groupe qui m’a permis d’apprendre à varier les styles. Avec 1995 on a des goûts et des influences super variés et parfois très différents. Et même s’il y avait toujours une part « rap classique » dans nos projets, tu avais toujours une partie expérimentale. Je pense à nos deux EP’s et à l’album de 1995, mais aussi S-Crew. Avec L’Entourage j’ai commencé aussi à expérimenter de nouvelles choses. Au final pour moi se retrouver en solo c’était une manière de prendre le plus de risques possibles en bénéficiant de l’expérience que j’ai avec mes groupes. La scène aussi m’a appris à être beaucoup plus puissant vocalement, plus juste dans l’interprétation…

« Les trucs un peu mélancoliques avec une boucle toute simple ça me plaira toujours. »

Quand tu as commencé à faire parler de toi avec tes équipes au début des années 2010, c’était surtout sur du boom bap pur et dur. On a l’impression que tu t’es forgé une identité petit à petit, comment décrirais-tu ton évolution entre 2010 et aujourd’hui ?

La seule chose que je peux dire c’est que j’ai plus confiance en moi et en mes goûts qu’avant, et si une grande partie de ce qu’on faisait était ce qu’on peut appeler du boom bap, ce n’était pas la totalité de ce qu’on faisait. Avec Sneazzy on avait testé des trucs dans des délire disco funk ou avec des boucles rock avant même notre premier EP. On essayait de faire des trucs, mais comme on voulait garder quelque chose pur et de qualité à chaque fois, c’était plus sûr et rassurant pour nous de faire du « rap classique ». Là c’est mon 10ème projet en comptant les différentes entités, et je trouve qu’il était temps pour moi d’apporter quelque chose de nouveau, de neuf pour le rap français, en conservant la base et la culture rap que j’ai, sans faire comme certains : des espèces d’hybrides formatés, qui au final n’ont aucune valeur musicale.

Tu me parlais de disco pour « Reuf », moi je parlerais plus de « deep » et pour un morceau comme ça, mon but c’est de bosser avec un mec chaud, Superpoze en l’occurence, qui est une pointure dans son domaine. C’est pareil pour des morceaux musicaux joués comme « Risibles amours » ou « Rêve d’avoir des rêves », j’ai fait appel à un génie de la basse qui s’appelle Loubensky pour bosser avec lui le truc pur. Je veux que le mec apporte son expertise pour après m’adapter. Je me suis grave amusé sur l’album, il était important pour moi de ne pas tomber dans la facilité en me cantonnant à un style que je maîtrise et que j’aime faire. Même si ce style est quand même présent sur une grande partie de l’album.

Tu pourrais pousser ces expérimentations plus loin à l’avenir ? Je pense aussi à la façon dont tu joues avec ta voix jusqu’à chantonner par moments.

Selon mes critères oui. Quand tu parles de rap avec des gens, tu te rends compte qu’on peut avoir des visions complètement différentes, même en ayant les mêmes goûts. Tant que mon truc est pur et que c’est du bête de rap, ça ne me dérange pas de chantonner. Au contraire j’ai l’impression que ça rajoute une corde à mon arc dans mon art, d’être plus qu’un rappeur comme les autres. Donc tant que ça me plaît je continuerai d’expérimenter oui. J’aime bien mélanger des trucs un peu planants, tout ce qui est trip hop, je trouve ça super intéressant. J’écoute même de l’électro des années 80… Mais je ne lâcherai jamais le boom bap que j’aime : sombre, crade, très New York du milieu des années 90. Les trucs un peu mélancoliques avec une boucle toute simple ça me plaira toujours. Mais je veux pouvoir me donner la liberté de pouvoir expérimenter parce que le rap c’est une musique, et la fusion j’ai toujours trouvé ça intéressant tant que ça reste de qualité.

Tu nous parlais aussi de l’aspect contraignant de la paperasse, de tout gérer tout seul. As-tu pu déléguer pour cet album pour te consacrer seulement à l’artistique ?

Malheureusement non, j’ai tout fait tout seul encore une fois. C’est un peu l’inconvénient de l’autoproduction, et en même temps une fierté, qui déteint parfois sur mes textes d’ailleurs. J’ai acquis de l’expérience, et appris à gérer de mieux en mieux mon label. Il n’y a pas longtemps on a signé un beatmaker qui s’appelle Hugz, qui apparaît sur un bon quart de l’album. C’est un bête de pote, il est super prometteur et je pense qu’il va faire de grandes choses. J’ai grave voulu développer ce côté « jeune entrepreneur », même si ma fonction première c’est artiste. J’ai toujours considéré que pour être sûr de ne pas être récupéré ou enfermé par des gens, il fallait tout faire soi-même. Après pour la distribution je suis accompagné de Polydor : ils gèrent la mise en place dans les bacs, ainsi qu’un peu de promo. C’était important pour moi parce que je ne peux pas tout faire. La production c’est moi par contre, comme gérer mes clips (j’en ai même réalisé deux). J’ai envie de continuer à avoir la main mise sur ce que je fais, et d’apprendre aux côtés de gens qui sont des pointures dans leurs domaines.

Tu parles des clips, on sent que tu t’es bien pris la tête, avec « Egérie » tourné à Los Angeles, « Tempête » à Montréal, « Time B.O.M.B. » et son grain façon VHS des 90’s…

Avant je ne donnais aucune importance à l’image, et c’est en faisant des clips et en côtoyant des gens qui m’y ont intéressé que j’y ai trouvé un amusement. Le plus important pour moi ça reste la musique et le son, mais quand je voyage, que je découvre un lieu ou que j’ai une idée, je ne peux pas m’empêcher de vouloir l’exploiter. Donc après je fais appel à des mecs compétents. Pour « Time B.O.M.B. » par exemple j’avais une certaine idée du clip, j’ai donc contacté Clifto. C’est un un putain de réal’, un mec de Montreuil un peu comme moi, passionné, qui n’en a rien à foutre des conventions. Il a une grosse culture rap et cinéma, c’était important pour moi de bosser avec lui. Pour « Egérie » j’avais aussi mon idée, et j’ai découvert Dawid Krepski qui fait des trucs complètement barrés, psychés, ça m’a grave plu. J’aime beaucoup les trucs qui font un peu planer dans l’image comme Pink Floyd, le cinéma de Kubrick…

Pour « Tempête », je partais à Montréal pour un concert à la base, et vu que j’étais là-bas et que j’aime trop cette ville et son esthétique, j’ai eu envie de faire un clip. J’ai fait appel à des mecs qui ne sont pas du tout connus, des jeunes de là-bas, Boom Boom Prod, et on a tout fait ensemble sur place, à la débrouille, ça m’a grave plu. J’ai réalisé tout seul un clip à L.A. pour « Ma dope » avec Spri Noir, il est en cours de montage. J’ai beaucoup d’images qui arrivent, j’essaie pas mal de trucs au gré de mes rencontres comme avec Les Marqueurs qui savent super bien dessiner, et qui sont en train de me faire un clip aussi. Ça peut aussi être avec des mecs forts en 3D… Je suis un passionné dans tout ce que je fais. Et donc oui j’aime bien m’amuser avec ça.

« Time B.O.M.B. » ne s’est finalement pas retrouvé sur l’album, pour quelles raisons ?

J’ai déjà beaucoup de sons sur l’album, 18. Donc, pour le mettre j’aurais dû raccourcir le reste de l’album pour des raisons de format, sachant qu’il y a d’autres sons qui ont un peu la couleur de « Time B.O.M.B. », et qui méritaient d’avoir leur chance. C’est juste une manière de pouvoir ajouter des sons.

« J’ai essayé de mettre une chronologie dans l’album, ça se clôture par le moi d’aujourd’hui, et ça commence par le jeune Ken qui ne sait pas ce qu’il va faire de sa vie. »

Toujours lors de notre première interview, tu nous confiais que tu écrivais beaucoup. Comment s’est effectué le choix des textes ?

Ça a été une torture, j’ai dû procéder par élimination. Je pense que j’ai fait une quarantaine de sons pour l’album. Il y en a qui sont devenus des couplets que je balance en freestyle, d’autres des sons de groupe parce que je considérais que je n’étais bon que sur une partie ou sur le refrain. Il y a des thèmes qui me tenaient particulièrement à cœur comme « Nique les clones », « Rêve d’avoir des rêves », que j’ai beaucoup travaillés, que j’ai vraiment voulu mettre en avant, et mon but c’était de me dire que si tu ne connais pas ce bon vieux Feu, il ne faut pas que tu passes à côté d’une de ses facettes. Sur l’album il y a 18 de mes facettes, plus une cachée. Si j’en enlevais une je ne serais pas totalement sincère. Et j’ai encore beaucoup de trucs à dire. J’écris encore beaucoup, il y a des textes que j’ai gardés de côté, d’autres que je suis encore en train de travailler maintenant, je pense même à une réédition.

Cette idée de premier album te trotte dans la tête depuis plusieurs années, as-tu gardé des textes de 2011 ou 2012 ?

Oui. J’ai gardé de la matière en fait. J’avais l’habitude de stocker tout ce que je faisais, et comme je suis assez bordélique j’ai des cahiers et des cahiers remplis de feuilles que je n’ai même pas encore regardés. Mais il y a une partie des textes que j’ai retrouvés et dont je me suis servi pour me rappeler qui j’étais à mes débuts dans le rap. Et avec le recul que j’ai aujourd’hui, j’ai retravaillé complètement la forme parce que c’était pas encore ça, mais oui je me suis inspiré de ce que je faisais avant. Je regarde toujours ce qui m’a motivé, j’écoute toujours du rap à l’ancienne même si j’écoute aussi du rap moderne et d’autres styles musicaux. C’est important pour moi de toujours regarder en arrière pour avoir du recul. Il y a des textes comme « Rêve d’avoir des rêves » par exemple, que j’ai commencés à écrire il y a quatre ou cinq ans et qui ont évolué au fil du temps.

Comment les as-tu retouchés ?

C’est limite un travail de sample, de phrases issues de textes qui ne sont pas sortis. Je les ai peaufinés pour en faire des vrais textes.

On parle de premier album mais ce n’est pas comme si les gens ne te connaissaient pas… Perçois-tu l’attente considérable autour du projet ? Comment gères-tu cette pression ?

J’ai énormément de recul sur les choses, je vis quasiment H24 avec ma bande de potes qui ne sont pas tous dans le rap. Je suis aussi avec ma famille. Donc cette attente-là je la ressens surtout quand je suis sur scène parce que je ne suis pas trop du genre à faire attention à internet ou des trucs comme ça. Même si je suis très présent, j’ai appris à me méfier des chiffres d’internet, des commentaires. Ce qui m’intéresse c’est quand je rencontre les gens dans la rue. Là de plus en plus je rencontre des anciens, des gens qui me donnent de la force, et ça commence à me mettre la pression je t’avoue parce que je suis mis en avant, je représente le groupe et il faut que je leur fasse honneur, ainsi qu’aux gens qui m’écoutent depuis le début. Ça aurait été facile de faire la même que ce qu’ils ont entendu de moi jusqu’à maintenant, mais ça n’aurait pas été sincère, ça aurait été une posture. Donc j’ai gardé une certaine partie de ça, et j’espère que les gens vont justement aimer le fait que je prenne des risques. Mais au final moi je me suis fait plaisir et je suis satisfait de ce que j’ai fait, je trouve que ça a une valeur artistique donc la pression… Ouais je l’ai un peu quand même, mais je la gère en étant avec mes gars et en continuant à faire du son justement.

Le fait de toucher du doigt la célébrité, d’être reconnu dans la rue, ça a une influence sur ton écriture ? 

Ça a une influence sur mes textes dans le sens où avant j’étais seul face à mon irresponsabilité, ma façon de voir le monde, mes actions… Et là le fait que beaucoup de frères et sœurs m’écoutent me donne envie de les représenter. Je le faisais déjà un petit peu avant mais pas à fond. Maintenant je ne suis plus tout seul : je représente des gens qui sont comme moi, différents de la masse et qui aiment le bon rap. Ce sentiment-là, je pense qu’on l’entend dans mes textes, j’ai envie d’être un message d’espoir pour les charbonneurs, les gens qui croient en leurs rêves et que personne ne calcule. Leur dire que je suis comme eux, que je n’ai jamais été pistonné ou populaire, j’ai toujours été avec mes potes, plus ou moins des cas sociaux sur qui personne ne parierait. Aujourd’hui je les représente, donc oui ça a une influence, mais je ne prends pas non plus pour ce que je ne suis pas. Je suis un petit rappeur de Paname, il y a des foules aux concerts et c’est mortel, je rentre dans mon rôle et je suis un punk quand je monte sur scène, mais quand je retourne à la réalité il y a mes potes qui m’entourent, les problèmes de la vie, et c’est pas prêt de changer.

L’adolescence apparaît comme une importante source d’inspiration, c’était important de te livrer ainsi sur ce premier album ?

Oui. J’ai essayé de mettre une chronologie dans l’album, ça se clôture par le moi d’aujourd’hui, et ça commence par le jeune Ken qui ne sait pas ce qu’il va faire de sa vie, qui se fout en l’air, et qui est dans l’autodestruction. C’était important pour que les gens connaissent un peu mon parcours, et pour moi-même clôturer une certaine partie de ma vie, même si elle m’inspirera toujours. Je crois que je suis toujours un grand gosse donc j’ai l’impression d’être encore dans l’adolescence. Je suis un adulte dans mes responsabilités et mes choix de vie, mais dans ma mentalité je suis un gros gamin encore.

« On a commencé le deuxième album de 1995, on a enfin choisi la voie qu’on allait prendre, on est en plein dedans. »

Quel a été le rôle de tes différentes équipes dans la conception du disque ?

Majeur. J’ai invité une partie des membres de 1995, j’ai bénéficié des conseils de Fonky Flav sur mes choix de productions, j’ai pensé à mes frères à chaque ligne que j’écrivais, pour représenter le collectif. Je n’ai jamais envisagé le rap comme quelque chose d’individuel, et même quand c’est personnel c’est à travers le spectre du collectif, des mes frères qui sont ma deuxième famille. Il y a un peu de Framal, de Mekra, d’Alpha et de Sneazzy dans cet album, je les ai d’ailleurs invités. Jazzy Bazz m’a donné son avis sur des morceaux, Deen m’a conforté ou donné un avis critique pour certains trucs, ce qui fait que je me suis remis en question, j’ai changé des choses. L’avis des gens qui m’entoure est le plus important. Je les considère comme les plus forts dans le rap et les plus honnêtes à mon égard. Ils savent qui je suis, ils savent qu’il n’y pas de star ici et qu’on est dans le même bateau. Et en même temps, de voir la force qu’ils ont mise pour me soutenir, de les entendre parler de moi, c’est ce qui me fait le plus plaisir. Encore aujourd’hui on va aller coller des affiches tous ensemble.

Quel sera ton prochain projet ?

Le premier qui sera fini. Là on a commencé le deuxième album de 1995, on a enfin choisi la voie qu’on allait prendre, on est en plein dedans. Moi de mon côté j’écris des morceaux solos comme d’habitude, je m’en servirai quand il faudra. Avec L’Entourage on prépare plein de trucs. Je produis un projet entre les États-Unis et ici, mais j’en parlerai en détail plus tard. J’ai envie de mettre en avant avec mon label des rappeurs français et américains qui sont semi-connus on va dire, qui sont reconnus dans l’underground mais pas exposés à leur juste valeur. Donc ça m’occupe pas mal, je fais des aller-retours entre L.A. et Paname. Il y a le projet des deux frères Mekra et Framal qui sort sur mon label Seine Zoo, le projet de 2zer aussi. Que te dire ? On continue toujours à faire de la musique, on est des passionnés, c’est la seule chose qu’on sait faire bien.

00-NEKFEU-FEU-WEB-FR-2015Feu : disponible depuis le 8 juin

Photo : © Elisa Parron

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