Comme tous les cinq ans depuis 2000, Ali est de retour avec un nouvel album solo, Que la paix soit sur vous (sorti le 2 mars dernier, lire notre chronique). L’occasion pour nous de revenir avec lui sur la genèse de l’album, les premiers retours du public, son évolution, ses aspirations… Ali, pour Le Bon Son.

L’album est sorti il y a un mois, quels sont les retours ?

Ali : Les premiers retours sont très bons, Dieu merci. Au niveau artistique, le retour qu’on a, et que j’espérais, est le bien-être. Les gens se sentent bien en écoutant l’album, et parlent d’un apaisement. C’était le but de l’album, je suis vraiment content de ce retour. De manière plus générale ce sont des retours positifs, et ça va au-delà de l’écoute ou l’audition, il s’agit de ressenti. Et je suis content parce que c’est comme ça que j’ai commencé le titre « Que la paix soit sur vous » : « Ressens le message, là où l’amour est comme une lumière. » Ce ressenti-là pour moi c’est vraiment une récompense. De pouvoir avoir transmis une émotion, et qu’elle soit agréable et positive, ça me rend vraiment heureux.

Déjà dans Mauvais Oeil tu disais « Préserve la paix pour la résurrection » dans « L’effort de paix ». Considères-tu ce combat pour la paix comme une constante dans ta musique ?

Ali : Oui. Je suis de ce genre d’artistes qui essaient d’avoir une musique en cohérence avec leur vie. La musique doit permettre d’exprimer notre vie, en ayant bien sûr des aspirations autres que sa vie personnelle pour ne pas être enfermé dans un égocentrisme. J’essaie réellement d’être en cohérence avec mon parcours et mon évolution humaine.

L’album donne une impression d’harmonie aussi. Ton premier album s’appelait Chaos & harmonie, penses-tu avoir évolué vers une totale harmonie ?

Ali : Non, j’ai encore des phrases qui sont comme un rappel de cette quête, de ce besoin d’accomplissement. J’ai une phrase-clé qui résume bien ma réponse à ta question : « Avant de parler de paix, je me dois de parler en paix. » Si j’étais vraiment dans l’accomplissement, je n’aurais pas dit cette phrase-là. Je dois continuer d’essayer de m’améliorer. Mais ce qui est sûr c’est que je suis plus à l’écoute de moi-même avant de réagir, j’essaie de ne plus être dans l’émotionnel comme j’ai pu l’être dans Chaos & harmonie. Là je suis plus à l’écoute, mais toujours dans cette idée de quête. Par exemple »Doux et puissant » incarne ce juste milieu, cette alchimie, on n’est plus dans la dualité entre chaos et harmonie. Dans cette chanson j’invoque Dieu pour que j’agisse dans le juste milieu, ce qui montre que je suis encore dans cette demande-là.

La religion est présente dans tes textes, mais il est aussi beaucoup question de spiritualité.

Ali : Tu sais, religion et spiritualité vont de pair. Une religion qui n’a pas de spiritualité, ce n’est plus une religion, c’est un récipient vide. On n’est plus dans un monde seulement fait de dogmes sans foi, au contraire la foi c’est la spiritualité au sens propre. Il faut comprendre les deux mots pour faire le lien. « Religion » c’est « religare », se relier. Donc la religion peut avoir plusieurs aspects : au-delà de la simple compréhension des religions monothéistes ou polythéistes, la religion peut s’étendre à plus large que ça quand on comprend le terme « religare ». « Spirituel » vient de « spirtitus » qui signifie « le souffle », titre d’un des morceaux de mon deuxième album, Le rassemblement. Les deux vont de pair, c’est un lien vivant.

Comment es-tu arrivé à garder une cohérence avec neuf beatmakers différents ?

Ali : En fait nous nous sommes tous vus, nous avons eu une réunion durant laquelle la thématique a été donnée : des beats puissants et une musicalité qui soit douce et apaisante, sans non plus être soporifique. Cette thématique a été respectée par tous les beatmakers, qui, dans cette cohérence, ont tous conservé leur griffe musicale. C’est pour ça qu’on a une diversité tout en gardant une cohérence. Par exemple « Dialogue » ne ressemble pas du tout à « Lotus », ou bien « Tant qu’il est temps » ne ressemble pas à « Salaam », mais malgré toute cette diversité-là on a quand même une cohérence. Et je profite de l’occasion pour remercier tous les beatmakers pour leur écoute et leur compréhension, cette alchimie est née de cette réunion.

La façon de clamer tes textes a quelque chose de sentencieux, et ce depuis tes débuts. Est-ce quelque chose que tu travailles ou bien cela te vient-il naturellement ?

Ali : Je ne dirais pas que j’ai un ton sentencieux personnellement, mais plutôt posé. C’est propre à mon caractère je pense, tout simplement.

Au niveau des featurings rap on ne retrouve que des old timers. Le duo avec Exs représente une bonne surprise pour tous les amoureux du Beat 2 Boul. J’avais lu dans une interview de Salif il y a quelques années que vous aviez passé beaucoup de temps ensemble avec Nysay (le groupe formé par Exs et Salif, ndlr) à la fin des années 90, qu’est-ce qui t’a amené à faire appel à Exs après toutes ces années ?

Ali : Il m’avait invité sur un de ses projets, et comme il n’avait finalement pas abouti, je l’ai invité sur mon album. C’est vraiment un ami de longue date, un frère. Même si on s’est peu vu dernièrement, à chaque fois il y a un respect mutuel. Et comme tu le disais dans ta question, on a été amené à former une sorte de collectif avec Nysay, 13or et 16ar (de L’Skadrille, ndlr), et le collectif devait s’appeler Le Barillet, comme un réservoir de pistolet. Ce collectif n’a jamais vu le jour, donc je me suis dit que c’était l’occasion de l’inviter.

Sur ce titre-là, « On ne s’oublie pas », je trouve qu’Exs s’est vraiment adapté à ton univers, son discours a changé par rapport à l’époque Nysay.

Ali : Ce qu’il faut comprendre c’est qu’Exs a évolué entre temps, il a connu des changements dans sa vie, il est devenu père de famille… C’est simplement son cheminement personnel qui a fait qu’on se soit rencontré au bon moment.

On retrouve aussi Hifi qui est présent sur tes trois albums. Avez-vous déjà réfléchi à un album commun ?

Ali : Non. C’est vraiment une amitié, donc on fait les choses naturellement. Il est prévu que je sois sur son prochain album si Dieu veut. On va dire qu’on est des compagnons sur une route qu’on a prise ensemble il y a très longtemps. J’aime énormément sa musique et son rap, et c’est un plaisir à chaque fois de pouvoir avoir un ami avec qui pouvoir partager son chemin.

Plus surprenant, on retrouve Le Rat Luciano sur ton album, comment s’est faite la connexion ?

Ali : La connexion s’est faite il y a très longtemps, par le biais de DJ Djel. Il m’avait invité chez lui, j’y ai passé un bon moment, on écoutait de la musique, on freestylait, et j’ai rencontré Luciano. Il y a eu une bonne entente, mais on n’avait jamais eu l’occasion de concrétiser, et je me suis dit que c’était le bon moment. C’est un artiste dans lequel je me reconnais de par son cheminement, sa patience, et son amour pour la culture hip-hop. Il écrit et interprète très bien. Pour ma part, c’est vraiment une rencontre qui devait se faire, avec un effet miroir, je me reconnais dans son parcours, et le titre « Réflexion » a aussi cette part de « reflet ».

Tous tes featurings rap sont des rappeurs qui sont là depuis longtemps. D’ailleurs tu dis dans « Dialogue » que tu as partagé les bancs avec X-men et les Sages Po’. C’était important de souligner ton statut d’old timer ?

Ali : Non, c’était plutôt pour souligner les grandes écoles que j’ai pu côtoyer, qui m’ont formé. Ce n’était pas pour revendiquer mon ancienneté, j’essaie justement de me renouveler à chaque fois. Je suis content d’arriver en 2015 avec un album différent de ce que j’ai pu faire avant. Je n’essaie pas de refaire Le Rassemblement ou Chaos & harmonie. Donc cette phase c’était plus un salut qu’autre chose.

« Shalom dans les synagogues », « Je vous salue Marie », tu tends la main aux autres religions…

Ali : J’essaie de faire des efforts à mon échelle, au goutte à goutte pour ne pas que ce soit trop non plus, mais pour moi c’est très très important. Tout en sachant que le terme « synagogue » apparaît dans le Coran, quant à Marie un verset tout entier lui est consacré. Donc ce n’est pas quelque chose d’étranger pour moi. D’ailleurs ce n’est pas seulement une main tendue, je rappelle que je me dois d’avoir un respect pour mes frères chrétiens et juifs qui vivent leur religion dans la paix, un respect qui doit être réciproque. Donc c’est une main tendue fraternelle vers ceux qui sont déjà en paix, c’est quelque chose de naturel. J’ai pu aussi le faire dans Le Rassemblement. Dans Chaos & harmonie je cite des passages bibliques. Au-delà des religions monothéistes j’ai aussi des saluts fraternels pour mes frères bouddhistes comme dans Le Rassemblement quand je parle de mandalas. Pour mes frères hindous aussi je parle de la Maya qui est le synonyme de la Dounia dans l’islam.

Donc je reprends des termes d’autres religions parce qu’au-delà du côté cérébral et dogmatique, je souhaitais aussi ramener le côté « coeur » dans mon album, en allant puiser dans chacune de nos religions, et de voir qu’en réalité il y a du bien partout. Je voulais montrer qu’en réalité chaque religion appelle au bien commun de l’humain. Tout ça sans rentrer non plus dans l’œcuménisme qui consiste à dire que toutes les religions sont pareilles, je ne suis pas du tout là-dedans. Je dis juste qu’il y a une fraternité humaine qui est importante. On parle de religion, mais je m’adresse aussi à mes frères qui sont athées. Dans Chaos & harmonie je dis : « Croyants ou athées, nous sommes des atomes parmi des atomes », et dans le nouvel album je dis « Croire ou ne pas croire, chacun sa perception » dans le titre « Réflexion ». Ça ne s’adresse donc pas qu’aux gens qui sont croyants ou aux religieux, le plus important c’est qu’on puisse faire un rappel et un appel au bien commun.

Aujourd’hui il y a encore des gens dans lesquels tu te reconnais dans le rap français ?

Ali : Bien sûr. Par exemple j’ai accepté l’invitation d’REDK parce que je me reconnais dans son travail. Il essaie vraiment de relier le fond et la forme, et de ne pas mettre juste la forme en avant en délaissant le fond. Je me suis reconnu dans son travail, et c’est un plaisir d’avoir fait un titre avec lui. Il y a beaucoup d’artistes que je respecte.

En observant ton rythme de sortie, on se rend compte que tu sors un album tous les cinq ans : Mauvais oeil en 2000, Chaos et harmonie en 2005, Le Rassemblement en 2010 et Que la paix soit sur vous en 2015. Prochain album programmé pour 2020 ?

Ali : Non, il sortira quand il sera prêt.

Quand on voit l’évolution de ton discours, qui se veut à chaque fois plus apaisé, on se demande quelle forme aura le prochain album…

Ali : Il me faudra le temps de continuer à évoluer humainement, de mûrir. Parce que comme tu me demandais tout à l’heure, à propos de l’accomplissement : c’est une quête, je continue. J’apprends tous les jours, j’essaie et j’espère m’améliorer encore à l’avenir, c’est tout ce que je peux te dire pour l’instant. Cette évolution dans mon cheminement se reflétera dans l’artistique. Tout est lié, donc ce que j’apprendrai sera forcément quelque chose qui viendra enrichir les prochains morceaux, si Dieu veut.

Pour finir, de nouveaux morceaux ou projets à annoncer ?

Ali : Pour l’instant je vais me concentrer sur la tournée. J’ai un inédit qui va sortir avant l’été, et pour les featurings ça se fera naturellement une fois de plus, quand il y aura une rencontre, quelque chose qui donnera envie d’aller vers un morceau. Mais pour l’instant rien de prévu.

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