Swift Guad – l’interview « La chute des corps »

Avec 15 ans dans le rap et une dizaine de projets à son actif, Swift Guad fait partie des plus prolifiques de ce rap français. Nous l’avons rencontré à l’occasion de la sortie de son nouvel album, La chute des corps, afin d’évoquer son évolution musicale, son public, ses différentes casquettes, le Narvalow City Show… Swift Guad pour Le Bon Son :

Le Bon Son : Tout d’abord, d’où vient ton blaze ?

Swift Guad : C’est compliqué… On va dire que j’ai pris ce nom parce Booba et Rohff étaient déjà pris. (rires) En fait ça vient de quand j’étais très jeune, à cette époque j’étais plus dans le reggae / ragga, et ça vient de ce milieu-là.

D’ailleurs pour ce qui est du Hip Hop tu n’as pas commencé par chanter, tu as commencé par le beatmaking…

Exactement, au sein d’Horizone Prod. J’avais notamment produit le premier album de Paco, A base de vers durs. J’ai commencé à rapper un peu plus tard, vers 2004 / 2005.

Après ça tu as sorti une flopée de projets, qui ne sont certes pas que des albums, mais avec « La chute des corps » tu en es à ton 9ème. Qu’est-ce qui te donne envie de continuer ?

Ce qui me donne envie de continuer à faire de la musique, c’est de faire des choses nouvelles. Me renouveler, pas faire toujours la même chose, créer des nouvelles choses dans le rap… Sinon c’est clair que je me serais déjà ennuyé depuis longtemps. Ça peut aussi dériver vers d’autres styles musicaux, je suis vraiment ouvert à tout.

Tu n’as jamais été de faire une pause pendant tout ce temps ? Parce que tu n’as jamais arrêté de sortir des projets finalement…

Quand je fais des pauses c’est pour faire autre chose, même si ça reste lié : m’occuper de mes clips, travailler sur des bandes originales comme la série « Qui met l’coco » dont la saison 2 arrive bientôt. Quand je fais des pauses musicales c’est pour faire d’autres choses. Mais je ne suis jamais vraiment en pause. (rires) Et puis quand je fais des pauses je me fais chier !

Tu arrives à vivre de ton art, en englobant tes différentes casquettes ?

Tout le monde sait que dans l’indépendance c’est irrégulier. Je fais partie des artistes en indé qui ont la chance de pouvoir tourner, de vendre du merchandising, de tirer un peu de revenus de ça… Mais il faut savoir que je n’ai jamais arrêté mon boulot, même si maintenant je bosse moins qu’avant. Mais j’ai toujours continué de travailler à la ville de Montreuil avec les gamins. Je n’ai jamais fait le grand saut de savoir si je pouvais vraiment vivre de ma musique, j’ai toujours gardé mon boulot sous le coude. Mais si ça peut encourager les jeunes à se bouger : je pense que oui, en indépendant on peut arriver à générer des revenus.

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Tu avais déjà le nom de l’album il y a un an pour la sortie de Vice & Vertu, ça fait longtemps que tu le cogites ?

Ça fait maintenant presque trois ans que je bosse dessus. Autant je sors des mixtapes assez régulièrement, mais si tu regardes pour les albums, j’en ai sorti un en 2008, un en 2011, et un en 2014. Tous les trois ans en fait ! (rires) Et donc oui je mets plus de temps.

Il est annoncé depuis longtemps donc, et a été repoussé plusieurs fois, pour quelle raison ?

Il y a eu d’autres projets entre temps qui avaient besoin de vivre aussi : la Narvalow Tape, Vice & Vertu. Et comme tu as certainement remarqué, j’avais besoin de faire une transition musicale. Je ne pouvais pas arriver cash avec un nouvel univers, et la transition s’est opérée par l’intermédiaire de la mixtape Vice & Vertu, et de certains clips et singles qui ont permis de ne pas trop prendre le public de court.

Tu parles de transition, et en même temps le premier extrait, Icare, est peut-être le morceau qui tranche le plus avec ce qu’on avait l’habitude d’entendre de ta part, alors que ce n’était pas forcément le cas pour d’autres extraits sortis par la suite… Y avait-il un envie de choquer avec ce premier extrait ?

Je ne voulais pas choquer, mais il fallait bien s’y mettre un jour ou l’autre. Le nombre de réactions sur « Icare » vient du fait que c’était le premier son que j’ai lâché dans ce style-là. Après il y a eu des sons comme 4 saisons ou Allumez le feu qui ont aussi moins plu, mais après c’est lié à mon public : il évolue, il change. C’est vrai que j’avais un public d’aficionados, à l’ancienne, qui a été un petit peu choqué par « Icare », je pense qu’il n’était pas prêt pour ça. Mais je pense que si j’avais sorti « 4 saisons » avant « Icare » les réactions auraient été les mêmes.

Tu viens de dire « j’avais un public », tu considères que tu l’as encore ?

Je considère que le public évolue, et que donc il y a un nouveau public en plus des fervents auditeurs qui restent là malgré l’évolution. Et après tu as aussi un public de pseudo-puristes qui disent : « Oh tu as changé ! C’est comme un viol !« , qui se sent un peu violé des oreilles. Je ne suis pas dans la tête des gens, chacun réfléchit différemment. Quoiqu’il en soit il y a toujours autant de monde dans les concerts, les gens kiffent toujours autant que je fasse les anciens ou les nouveaux sons. J’ai dû pour ça passer par des critiques, mais le résultat pour moi ce n’est que du positif.

Dans les commentaires négatifs du morceau, il y a aussi les critiques sur les propos, le fait que tu parles de MDMA par exemple.

Dans le rap français on peut parler de shit, d’alcool, dire « Te déshabille pas j’vais t’violer !« , mais dans le pays de la liberté d’expression et des Droits de l’Homme parler de cul et de drogue c’est encore un peu mal vu. C’est triste, je ne pense pas que ce soit moi qui ait un problème mais plutôt les gens : celui d’être fermé.

Que penses-tu des avis du public ? Sont-ils déterminants lorsque tu prépares un album ?

Non, j’avance pour moi. Mais paradoxalement j’ai remarqué que plus les gens critiquaient, plus les clips tournaient. J’ai aussi constaté que les gens qui critiquaient hier peuvent changer d’avis aussi, donc je ne me fie pas trop aux avis du public, mais plutôt à ce que j’ai dans la tête et dans le cœur.

Parmi les aficionados on retrouve deux types de commentaires : ceux qui disent que le fait que tu te renouvelles est positif, et d’autres qui parlent de calcul, de céder à la tendance…

Que les gens pensent ce qu’ils veulent, je ne vais pas faire celui qui va leur taper sur les doigts ou se justifier sur ceci ou cela. Moi je fais de la musique pour les gens ouverts d’esprit. Il y en a qui se prétendent Hip Hop mais qui sont extrêmement fermés, qui se disent « street » mais qui sont prêts à te pendre pour un autotune. J’ai entendu des discours presque extrémistes, et honnêtement ce public-là je n’en veux pas. Ça ne me dérange pas de le perdre à la rigueur.

As-tu le sentiment d’avoir changé ? Y a-t-il selon toi une rupture ou une continuité entre ce que tu faisais sur tes précédents albums et ce que tu fais maintenant ?

Une continuité. Je n’ai pas changé, j’ai juste grandi, évolué. Ma façon de penser a changé, je n’ai pas les mêmes priorités dans la vie aujourd’hui qu’il y a 10 ans quand j’ai commencé. Musicalement je pense que c’est encore très proche, on reste quand même sur des thématiques assez sombres. C’est proche musicalement, mais ça a évolué.

Tu tournes sur pas mal de plateaux en ce moment, donc tu continues de jouer avec tes potes. Est-ce que tu vois des nouvelles têtes dans le public, peut-être plus jeunes ?

Un public jeune ça fait des années que je l’ai remarqué, même avant les sons comme « Icare », il y avait une tendance d’un public qui se rajeunissait grave. Peut-être grâce à internet, c’est vrai que pour les plus jeunes c’est devenu de plus en plus accessible d’aller écouter du son. Donc un rajeunissement ouais. Après sur les plateaux avec d’autres MC’s comme ceux que je fais en ce moment, oui tu as le public des autres MC’s. Je suis en promo donc je tourne un maximum, mais il va y avoir une vraie tournée qui va être organisée autour de cet album-là, et on verra à quoi ressemble le public à ce moment-là. Mais je pense qu’il n’a pas trop changé, c’est plus ou moins le même public qu’avant, c’est juste qu’il est un peu plus ouvert, sans dire qu’il n’était pas ouvert avant. En plus je suis vraiment du genre à aller discuter avec les gens après le concert, je ne suis pas du genre à rester enfermé dans ma loge, et jusqu’à aujourd’hui on n’est jamais venu me voir pour me dire : « Oh t’as déconné gros ! » En général ceux qui viennent me parler ont écouté et il y a moyen de discuter.

On retrouve les proches en featuring sur cet album, mais aussi Green qu’on n’attendait pas forcément. Comment s’est faite la connexion ?

On se croise très souvent parce qu’on bosse dans le même studio. L’Orfèvre, qui a réalisé La chute des corps avec Tony-O et moi, a aussi pas mal bossé sur les projets de Green. Il a plus ou moins enregistré et mixé tous ses derniers sons. Et donc à force de se croiser on s’est dit qu’on allait se le faire ce petit son. Comme tu dis ça va faire sourire les gens parce qu’ils ne s’y attendent peut-être pas. Ceci étant, c’est un bonus qui ne sera disponible que sur la version iTunes, il n’est pas disponible sur la version CD.

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J’attends un miracle est enfin sorti, deux ans après le remix, et trois ans après le freestyle radiophonique dont tout le monde se rappelle… Etait-il prêt depuis longtemps ou l’as-tu retouché récemment ?

A la base ce n’était pas un morceau censé être enregistré ou clippé, on le gardait pour le live. A l’époque on tournait avec une formation qui contenait une guitare, une basse… Donc c’était un son qu’on faisait souvent en live, au Narvalow City Show à l’époque, et ça a fini en freestyle à la radio en mode freestyle acoustique avec mon pote Alex à la guitare. Il n’était pas censé être enregistré. On a fait un remix pour s’amuser, et puis au final il y a eu une attente. Les gens se sont dits « C’est quand que le son arrive ? » et j’ai donc fini par l’enregistrer et le clipper. Mais il y aura une autre version remix prévue pour plus tard sur laquelle je vais essayer de mettre tous les gens qui étaient sur le freestyle. Je t’avoue que c’est pas gagné avec les emplois du temps compliqués de chacun. Il y a donc une vraie version remix définitive enregistrée qui devrait suivre la sortie de l’album.

C’est vrai qu’il y avait beaucoup de beau monde sur ce freestyle…

Il y a la volonté de le faire, mais aussi la possibilité technique de réunir tout le monde à l’enregistrement, et ça c’est plus compliqué. (rires)

Six clips issus de l’album sont sortis, tu ne t’es jamais dit que tu en lâchais peut-être un peu trop avant la sortie de l’album ?

Pas du tout ! Il y en a même un qui arrive le vendredi 3 octobre. Il y en a d’autres de prévus, et c’est con de les garder sous la main… C’est bien de lâcher des clips avant la sortie du projet pour en faire parler. Je suis quelqu’un d’assez productif. Si je n’avais que 4 ou 5 clips sous le bras je les aurais sortis de façon stratégique au compte-goutte, mais j’en ai encore d’autres sous le bras et ce n’est pas prêt de s’arrêter. Autant en lâcher un max, on va pas faire les crevards ! (rires)

Tu utilises des concepts différents pour tes clips, et ce depuis longtemps, dans l’esthétique des clips, la réalisation : ça va du court-métrage (Vautour) à l’animation pure (La chute des corps), en passant par du « one shot » (Mon empire)… Vois-tu l’illustration de tes morceaux comme quelque chose de complémentaire à la musique, et pas seulement un objet promotionnel ?

C’est vraiment complémentaire. La musique tout comme la vidéo induisent un univers. Avec YouTube et les vidéos en ligne, la vidéo et la musique sont devenues indissociables, pour moi l’image et la musique vont ensemble aujourd’hui. Si je sors autant de clips c’est que je suis moi-même réalisateur, et que j’ai la chance de bosser avec plein de gens issus du milieu de la vidéo qui me donnent les moyens de faire ça. Parce qu’un clip en animation ou un clip comme « Vautour » je suis incapable de les faire moi-même. Il faut savoir qu’en indé on a pas forcément les budgets pour réaliser des clips comme ça, donc si tu ne t’entoures pas de gens qui veulent le faire c’est compliqué. Donc pour moi musique et vidéo vont ensemble, et si je calcule bien, sur les 15 titres de l’album il y aura 12 ou 13 clips.

On en parlait tout à l’heure, tu organises le Narvalow City Show tous les ans, une sorte de grande messe du rap indé, comment arrives-tu à réunir tout ce monde ?

En fait c’était pas voulu au début puisque c’était pour l’anniversaire de l’association « Narvalow Club » qu’on faisait le NCS. L’association « Mur à pêche » nous avait prêté leur terrain pour organiser ça, et on en avait profité pour faire un petit concert en invitant les potos. A la base c’était juste ça : inviter les potos qui venaient jouer sur scène. Ce n’était pas un festival, il n’y avait pas de cachet, c’était vraiment un truc convivial entre nous. Et ça a évolué en festival, tu as pu voir la dernière programmation, il y avait plein de nouveaux artistes. Il y a moins le côté convivial entre potos, maintenant c’est vrai que ça a plus pris l’aspect d’un festival où tous les ans on doit renouveler la programmation avec de nouveaux artistes.

Tu arrives à continuer à prendre du plaisir à le faire malgré le fait que ce ne soient plus seulement les proches qui viennent jouer ?

Si je voulais être organisateur de concerts je le ferais, mais ce n’est pas mon métier. Donc travailler des mois et des mois sur l’organisation d’un évènement qui est incontournable, moi c’est pas ma vocation. C’était un anniversaire avant, avec barbecue, tout le monde sur scène, c’était vraiment une autre époque et une autre ambiance. Aujourd’hui je prends du plaisir à organiser ça parce que c’est le Narvalow Club qui organise et ça me tient à coeur. Mais c’est vrai que c’est devenu plus du travail machinal, et sur la plupart des artistes qu’on programme je n’en connais que très peu sur les nouvelles programmations. Donc c’est différent.

Après il doit aussi y avoir le plaisir de voir que c’est devenu un évènement incontournable…

C’est vraiment une fierté, et c’est parce qu’on a voulu se développer et être à la hauteur de ce que les gens attendaient qu’il a été annulé cette année. Vouloir en faire un truc bien et bosser avec des grands lieux comme des stades, des mairies, des prestataires de services, des assurances… C’est ce qui nous l’a fait annuler cette année. Donc je me dis que la petite dimension qu’on avait avant sur un petit terrain privé entre potos, il y avait peut-être moins de monde mais je m’y retrouvais plus dans l’esprit. Maintenant c’est une usine à gaz, une organisation énorme, une gestion de malade, alors qu’avant c’était un apéro-concert.

Paco sort son album dans pas longtemps, deux semaines après toi. Vous avez pensé à le sortir le même jour ?

Non, le même jour je pense que ça n’aurait pas été trop judicieux parce qu’il faut laisser les CD vivre au moins une semaine ou deux sur leur sortie. Après c’est le même label qui sort les deux albums, et c’était prévu qu’on sorte à peu près en même temps, dans le sens où chacun peut profiter de la sortie de l’autre, vu qu’on a plus ou moins les mêmes auditeurs. Celui qui va aller acheter le Swift va peut-être prendre le Paco avec, et inversement. Et puis pour le retour de Paco ça fait chaud au cœur de se retrouver tous les deux dans les bacs. On a commencé ensemble et je trouve que c’est une belle coïncidence, un beau planning qu’on finisse ensemble dans les bacs.

Tu as un rôle dans son retour ? Tu l’as poussé ?

Quoi qu’il arrive, je l’ai poussé et soutenu, mais c’est vrai qu’il a pris sa direction artistique à lui, avec son équipe de production, de réalisation. Je n’ai pas participé à la réalisation du disque, il vole vraiment de ses propres ailes. Moi quand il m’a annoncé qu’il revenait dans le rap j’ai soutenu, je l’ai invité sur les Narvalow City Show, sur des scènes… Je suis là pour Paco, il est là pour moi, sans qu’il s’immisce dans mon travail et moi dans le sien, et c’est très bien comme ça.

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C’est quoi la suite pour toi ?

Il y a une mixtape qui va sortir : Vice & Vertu 2. Je bosse déjà sur le prochain album solo qui va s’appeler Neoblues. Il y a la bande originale de « Qui met l’coco ? » qui devrait arriver avant les fêtes de décembre, avec Jerry Kahn (le groupe qu’il forme avec A2H et Dandyguel). Ça c’est pour les projets imminents. Sinon on réfléchit à un deuxième album d’Inglourious Bastardz. Et on a monté un collectif de compositeurs et beatmakers qui s’appelle Notre Dame, avec Al’Tarba, I.N.C.H, des musiciens… Mais ça c’est un projet plus sur le long terme. Les gens en entendront parler.

Le mot de la fin :

Sortie de l’album le 29 septembre. Le jour de la sortie on va lâcher le son avec Deen Burbigo, Paco et A2H. Le prochain clip sera en ligne le vendredi 3 octobre. J’invite les gens à être à l’écoute parce que je suis assez satisfait de ce clip, il est beau ! (rires)

10553568_547417425362921_1439922868229153623_nLa chute des corps : disponible depuis le 29 septembre – iTunes / Fnac

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