La sortie de l’album « Tout entrée est définitive » par l’Asocial Club (lire l’interview) était attendue depuis longtemps. Il y a plusieurs raisons à cela, mais on soulignera la suivante : un crew formé par Casey, Al, Prodige, Virus et DJ kozi ne pouvait pas sortir un album comme les autres. Toutefois, les amateurs de sport le savent : une somme d’individualités ne suffit pas nécessairement à faire une équipe de qualité. Ajoutons à cela que nous avons affaire en ce qui concerne ces MC’s à de très fortes personnalités, chacun avec une longue expérience derrière lui, nous étions en droit de nous demander ce qui allait en ressortir. C’est donc accompagné d’une certaine attente et une certaine curiosité que se faisait la première écoute de l’album. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas déçu !

« Longtemps que j’ai délaissé l’idée de te faire la leçon, aucunes paroles vraiment sensées n’ont jamais convaincu un con » Casey – 99%

« Asocial Club », ce nom résonne étrangement à celui qui y fait attention. C’est un nom qui en dit déjà beaucoup. Formé de deux mots apparemment antagonistes, il illustre parfaitement ce que Kant appelait « l’insociable sociabilité » humaine, cette tendance que nous avons à nous rassembler en société alors que nous sommes incapables de nous supporter. Vivre en société suppose de trouver la bonne distance qui nous rende les autres individus supportables. De fait, s’il fallait conférer un thème qui puisse unifier tous les sons de l’album, ce serait le récit de ces individus se sentent en porte-à-faux avec la société dans laquelle ils vivent, tâchant tant bien que mal d’y trouver leur place.

Si on suit cette grille de lecture, on s’aperçoit que l’album de l’Asocial Club est un album extrêmement politique, au sens noble du terme, puisque c’est la question de la possibilité du vivre-ensemble qui y est centrale. A ce titre, le morceau « Anti-Clubbing » est particulièrement signifiant puisqu’il illustre parfaitement le décalage entre ceux qui se sentent à l’aise en société parce qu’ils partagent les codes sociaux de la majorité, et ceux qui cherchent à prendre du plaisir à ces activités mais sans jamais y parvenir véritablement. Ce disque traduit un certain malaise social, thème récurrent tout au long de l’album, aussi bien dans le rapport aux institutions, aux autres rappeurs, aux autres individus, qu’à la vie en général.

« Allez-y postulez, c’est le travail qui libère les hommes, candidat au suicide chez Orange, Renault ou France Telecom» AL – Ce soir je brulerai…

Plus surprenantes sont les prods aux sonorités récentes et dynamiques. Ce n’est pas ceux à quoi on pourrait s’attendre venant d’un groupe comme l’Asocial Club. Il n’est pas question de prods mélancoliques avec un piano et une basse, on trouve dans cet album des prods complexes avec des sonorités assez modernes dont les lignes mélodiques ne sont pas vraiment définies. Mais passé l’effet de surprise, on ne peut que conclure que le choix est assez pertinent car il permet de mettre en valeur les différents flows et textes des protagonistes. Or, c’est ce qu’on est en droit d’attendre pour un groupe tel que celui-ci, et cela, Hery, Banane, Laloo et DJ Saxe qui sont les beatmakers officiant sur l’album l’ont bien compris.

« Quand on ne comprend pas ce que tu dis, c’est en justice qu’on te traduit, mon pavé était pourtant plein de bonnes intentions, si je ne goûte que ce que j’aime c’est qu’il y a du bon dans la résignation » Virus – J’ai essayé

Il ressort de cet album une certaine complémentarité. Il ne s’agit donc pas seulement d’une somme d’individualités, mais bien d’un groupe où chacun exprime son potentiel et ce qui lui est propre. En témoigne un son comme « Ce soir je brûlerai », où malgré la disparité des flows et des textes, le thème unifiant les quatre MC’s est respecté à la lettre et confère au son un côté vengeur et apocalyptique, rassemblant ainsi sous une même bannière les différentes quêtes. L’apparition de Rocé sur le dernier morceau nous fait regretter son absence sur les autres sons, lui qui faisait originellement parti du projet.

Que ce soit au niveau de la réalisation, de la production, du clip de 99% (réalisé par Tcho/Antidote), on ressent une véritable entente et des choix artistiques qui ne relèvent pas du hasard. Rappelons d’ailleurs que l’Asocial Club est un groupe taillé pour la scène, d’où la présence de DJ Kozi qui, en dehors de l’introduction de l’album, participera pleinement aux performances du groupe en live. C’est certainement sur scène que se dégage pleinement l’énergie emmagasinée dans « Toute entrée est définitive », l’album n’offrant ainsi qu’un avant-goût déjà excellent de ce que cela peut donner!

«  On parle pour la jeunesse, oui mais sans finesse, encaisse ! Un asocial ça ne fait pas rêver le show business » Prodige – Je hante ma ville

Pour conclure cette chronique, quoi de mieux qu’une petite histoire ? A ceux qui la connaissent, le nom du groupe et les thématiques des sons de l’album ne seront pas sans rappeler la fameuse « fable des porcs-épics » de Schopenhauer, qu’il choisit pour illustrer toutes les difficultés inhérentes à notre nature asociale : « Une société de porcs-épics se rassemblait, par une froide journée d’hiver, les uns très près des autres, pour se protéger du gel grâce à la chaleur mutuelle. Cependant ils sentaient tout autant leurs épines mutuelles ; ce qui les éloignait à nouveau les uns des autres. Et lorsque le besoin de réchauffement les rapprochait à nouveau, le second mal se répétait ; de telle sorte qu’ils étaient balancés entre ces deux souffrances, jusqu’à ce qu’ils aient trouvé une distance réciproque modérée, où ils pouvaient le supporter au mieux. »

L’Asocial Club, syndrome de notre insociable sociabilité.

Vous pouvez vous procurer l’album ici en physique ou bien ici en digital.

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