Avril n’a pas fait semblant. Entre retours attendus, confirmations éclatantes et belles découvertes, le rap francophone a encore offert son lot de pépites. Certains titres se sont démarqués et ont tourné en boucle ces dernières semaines. Morceaux choisis.
Le 3 avril : Richie Beats feat. Conway the Machine, Tuerie & Maïck Mendy – Purple rain
Une bien étonnante collaboration survient dans ce nouvel album du producteur Richie Beats. Le chef d’orchestre aux influences soul et jazzy y convie le rappeur de Griselda, Conway the Machine, aux côtés de Tuerie et Maïck Mendy. L’américain livre un couplet grimey et mélancolique comme il sait le faire, encadré par des vocaux soulful. Comme souvent, Tuerie envoie un couplet puissamment intimiste et riche en images. Les deux rappeurs se rejoignent sur la forme, dans un certain blues, bien accompagnés par la composition de Richie Beats qui se prolonge longuement en fin de morceau. Il y a quelque chose d’opératique sur ce « Purple rain ». – Jérémy
Le 10 avril : Costa feat. Médine – No Face No Case (prod. Rosaliedu38)
« C’est plus deux rappeurs, c’est une entité placée à la gauche de la gauche de la gauche. » Sur un beat nerveux et oppressant, Médine et Costa déversent une avalanche de bons mots, comme une pluie de projectiles sous gaz lacrymogène, pour l’émeutier « No Face No Case ». Le titre annonce la couleur, et la réunion des deux rappeurs n’a rien d’anodin, quand on connaît leur attachement commun à la lutte contre le fascisme et le capitalisme. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, au détour de chaque ligne, dans ce morceau salutaire en ces temps d’extrême droitisation du débat politique, extrait de l’album Pourquoi on a cassé la vitre ? de Costa, paru le 10 avril dernier. Médine semble d’ailleurs particulièrement inspiré par la thématique et délivre un couplet de très haute volée, dans lequel les punchlines se succèdent à une vitesse affolante. « J’allume un cigare à la flamme d’un tract du programme de la droite à la droite de la droite. » – Olivier
Le 13 avril : Jeff Le Nerf & Kyo Itachi – J’pourrais pas
Double Dragon, clin d’œil à la série de jeux vidéo, est le nom du nouvel album commun entre Jeff Le Nerf et Kyo Itachi. La collaboration entre le rappeur grenoblois et le beatmaker parisien apparaît comme une évidence : tous deux sont passionnés de longues dates, stakhanovistes expérimentés dans leur disciplines respectives, et perfectionnistes dans leurs créations. Le titre « J’pourrais pas » fait office de manifeste éthique. Jeff Le Nerf y dresse l’inventaire de ses refus, qu’ils soient politiques, sociaux ou artistiques. Loin d’un simple exercice de style, le morceau souligne la cohérence du duo : une musique sans concessions pour un discours qui refuse le conformisme. – Jordi
Le 17 avril : Deemax feat. Owen – Place Vendôme (prod. Planaway)
Pour son deuxième album, Deemax nous offre une collaboration avec Owen, lui même auteur d’un très bon disque avec TADAM! l’an dernier. Décidément les jeunes kickeurs en ont sous la semelle en ce moment. Les deux hommes croisent le micro sur un long couplet unique où la parole s’échange naturellement sur fond de galères du quotidien, dans un esprit bien freestyle. Les flows et les plumes se font techniques sur cette démonstration de style, le tout sur une production âpre où s’accumulent les variations. – Jérémy
Le 21 avril : Zek feat. Jungle Jack & Caballero – Homard bleu
Deuxième sortie sur son label, Grand Luxxxe Vol. 1 de Zek (lire notre interview) aligne les featurings (seule l’outro fait exception). Sur le papier, le casting donne déjà faim, à l’image de la triplette Zek / Caballero / Jungle Jack, une connexion taillée pour les amateurs de prods ciselées et de rimes affûtées. Sur une instrumentale millésimée signée par le maître des lieux, chacun déroule un couplet de haut niveau, en cohérence avec la direction artistique de l’EP, à savoir « soit le grec soit le homard bleu« , ce « roi des crustacés ». Et comme Zek le lâche lui-même : « Si Jack fait un refrain, j’écoute plus », pas de refrains répétitifs ici, remplacés par des extraits documentaires sur mesure, une démarche qui n’est pas sans rappeler celle dudit Jungle Jack sur ses projets solo. – Olivier
Le 22 avril : Acifiq – Le cours des choses (prod. Reflex AG & Brondius Jr)
Le 22 avril sortait Le cours des choses, premier EP de l’année d’Acifiq, qu’on avait découvert en décembre 2024 avec l’EP Couleur Hiver, entièrement produit par Kyo Itachi. Tandis que ce dernier était clairement une démonstration de rap sur des boucles succulentes du maître Itachi, Le cours des choses amorce peut-être un virage dans la jeune carrière du rappeur. Beaucoup plus chanté, bien plus pop, plus intimiste et personnel, Acifiq dévoile une toute nouvelle facette de son art et explore d’autres contrées, moins rap, ce qui prouve d’ailleurs sa polyvalence. – Clément
Le 24 avril : Absolem feat. BEN plg – Nieuport Beach (prod. Dee Eye)
Absolem n’est pas le rappeur belge le plus connu et pourtant chaque nouveau projet qu’il envoie nous fait revoir notre classement. Champagne en canette ne déroge pas à la règle, sur 16 titres le rappeur liégeois confirme le talent qu’on lui connaît, une écriture au service d’un rap poétique sur des prods plutôt aériennes et lentes mais avec des images très ancrées dans sa réalité. Pour le côté musical, il peut compter sur le talent du producteur Dee Eye avec qui l’alchimie est évidente. Niveau rappeur invité, j’aurais pu choisir le feat avec Isha ou Peet ses compatriotes, mais j’ai choisi de traverser la frontière, pas très loin de là pour le plaisir de ré-entendre le tourquennois BEN plg qui a l’air plutôt toujours très en forme au micro. La complicité fonctionne à merveille sur « Nieuport Beach » à tel point qu’on se demande qui est Ryan et qui est Seth. – Rémi
Le 24 avril : Sheldon – Les monstres (prod. Sheldon, Lomi & Jeune Oji)
On l’avait laissé Seul(s) en 2023 alors qu’il était pourtant bien accompagné. Depuis Sheldon s’était enfermé dans la chambre du temps avec ses monstres pour nous concocter un album au nom éponyme. Rien d’effrayant pourtant dans l’univers que nous propose le chef de la 75ème, à part son niveau de rap et d’interprétation. Rarement il aura été aussi compliqué pour votre serviteur de choisir le morceau pour illustrer ses propos tant l’intégralité de l’album est à un niveau ahurissant d’écriture. Y a pas de tour de passe-passe, tout est d’une réalité crue, parfois pour le meilleur, parfois pour le pire, mais tout le temps sincère et authentique. Je ne sais pas si les jeunes disent toujours un « no-skip », c’en est un en tout cas. A l’image de ce morceau « Les monstres » avec un texte que n’importe quel daron aurait aimé écrire pour son rejeton, le Big Don montre qu’il est un des tout meilleurs dans ce foutu jeu. Guettez les tops de fin d’année, le meilleur de l’année est peut-être sortie en avril. – Rémi
Le 24 avril : Xobo – Arafat (prod. Appa)
Découverte du mois avec Xobo, jeune rookie originaire du 18e arrondissement de Paris. Actif depuis 2024, il compte trois EP, dont le dernier en date, L’Or et le Basalte, sorti tout récemment. Entièrement produit par Appa, le projet possède de grosses teintes trap actuelles, avec des samples qui font mouche, comme sur l’extrait choisi ici, où Xobo aligne les barz sur une prod aux accents cuivrés épiques. Un EP de 6 titres prometteur, qui laisse présager de belles choses pour la suite. – Clément
Le 24 avril : Le Rat Luciano – Post Mortem (prod. Loko & Trizy)
Ce mois-ci a été marqué par un événement que beaucoup n’espéraient plus. Si la rumeur d’un retour courait depuis des années, elle s’est concrétisée début avril avec le clip du morceau « Magma », annonçant le nouvel album du Rat Luciano. Ce projet intervient vingt-six ans après son premier classique, Mode de vie, béton style. Le Marseillais a fait le choix de la cohérence : une direction artistique sobre et des productions que l’on pourrait qualifier de « Fonky Family 2.0 ». À la fin de cet opus, le titre « Post Mortem » se distingue par son atmosphère cinématographique et organique. Dans cette outro, le rappeur s’adresse à ses proches et à son public depuis un ailleurs symbolique. Il y traite de loyauté, de la transmission de son œuvre avec humilité et laisse ainsi une trace à son image : « Qu’un homme et non une légende, c’est pas dans les statuts qu’on trouve l’âme des gens ». – Jordi