« Une pensée vaut mille mots ». Cette dédicace de Shurik’N dans le livret de L’Ecole du Micro d’Argent peut être détournée en « une image vaut mille mots ». Cette maxime collerait alors à merveille à Didier D. Daarwin, graphiste, photographe, responsable au sein de Tous des K, de la majeure partie des pochettes d’IAM et de sa galaxie, en particulier durant l’âge d’or du rap marseillais. Sa parole, rare, est d’autant plus précieuse puisque durant ces trois heures d’entretien, il aura révélé les coulisses, les secrets de fabrication, de pochettes d’albums devenu(e)s mythiques, d’Ombre est Lumière à Block Party, de Métèque et Mat à L’Palais de Justice, en passant par Si Dieu Veut de la FF et bien sur L’Ecole du Micro d’Argent.
1. IAM – Ombre est Lumière (1993)

Vers 1989-1990, on s’était rencontrés avec IAM via la société de Dominic Campillo et Alain Catagnola, Avalanche production, qui manageait différents groupes émergents sur Marseille. Le feeling passe bien avec les membres du groupe, qui avait déjà sorti la cassette Concept il me semble. On avait beau être de deux mondes musicaux à priori différents, il se trouve qu’on était tous des passionnés de musique, de Marseille, de l’image, de culture et d’histoire. On a commencé à bosser sur des visuels pour eux avec Stéphan Muntaner mais seul le logo iconique travaillé par Stéphan est retenu par leur premier label pour la pochette dont ils gèrent de leur côté la création graphique à Paris.
Vers 1991-1992, Akhenaton nous passe un coup de téléphone en nous expliquant que le groupe n’avait pas vraiment été satisfait par l’artwork de la pochette de De la planète Mars et qu’ils auraient envie de tester notre approche graphique et photographique en prévision de leur nouvel opus. A l’époque je travaille sur Paris et Stéphan sur Barcelone, on revient donc sur Marseille pour un rendez-vous riche et constructif chez Chill. Il nous fait écouter des maquettes. Plus tard on repasse en studio vers Aix écouter cet album péplum. Ils avaient un univers tellement fort : des Marseillais qui s’appellent Kheops, Imhotep, Akhenaton, Shurik’n Chang-ti … Des déracinés d’Egypte et d’Asie. On part donc sur un délire : Marseille et l’Afrique ne faisaient qu’un, IAM a toujours été là, preuve en est, on peut retrouver dans Marseille et en Egypte des vestiges et des bas-reliefs égyptiens sculptés avec le logo IAM. Stephan propose d’avoir les visages des membres du groupe réunis en demi-cercle, trônant comme le conseil des grands sages dans « Superman ». On prépare la maquette avec nos propres visages, on avait d’ailleurs fabriqué le temple en argile, on leur soumet, ils la valident direct et ils nous précisent qu’ils souhaiteraient juste avoir les yeux rouges. On leur a demandé pourquoi, ils nous ont répondu : « Parce que » (Rires).
Comment vous vous partagiez le travail entre vous?
Stéphan se chargeait de la conception D.A. graphique et moi plus photographique, mais on travaille ensemble et de concert avec IAM parce qu’ils sont également très investis sur l’image de leur groupe. On a construit le temple dans un atelier, on l’a shooté, sans le groupe puisqu’ils étaient partis sur New York continuer les enregistrements et le mixage de ce double album. C’est à cette occasion qu’on les a rejoints pour la première fois dans la big apple pour faire les photographies de la cover. On a dû passer une dizaine de jours avec eux en studio pour les voir travailler et comme d’habitude, c’est le dernier jour, au petit matin, avant de partir qu’on s’est tous bougé pour enfin faire ces photos (Rires). Ils étaient dégoutés de se lever si tôt… On avait monté les lumières, les pieds, puis on les avait shooté dans notre minuscule chambre défraichie du Gramercy Park Hotel, recto / verso en imaginant bien l’angle de chacun par rapport aux colonnes du temple…
Mais le vrai truc, c’est que cette pochette en l’état a failli ne jamais exister ! A l’époque, tu n’envoyais pas de WeTransfer par le net. Il fallait monter physiquement sur Paris et aller chez Chromotec qui se chargeait de la photogravure et dispatchait les films et les cromalins en vue de l’impression. Il n’y avait pas encore les disques optiques ou de disques durs, mais des Syquest de 44 pauvres petits mégas et pour contenir les différentes déclinaisons de la pochette, il en fallait des dizaines, qu’on a avait rangé dans une vieille valise délabrée. Arrivés sur place, on checke l’artwork sur l’ordi et on se retrouve avec masse de monde agglutiné devant l’écran et notre pochette. C’étaient en fait les mecs d’Assassin qui semblaient apprécier les visuels. Fin de journée, on range tout dans notre piteuse valise qu’on laisse safe sur place. Le lendemain matin on y retourne pour envoyer le flashage de nos créas. Mais là plus de valise sous l’ordinateur, on ne la trouve pas ! On demande aux gars de l’équipe où ils auraient pu la déplacer. Ils nous assurent qu’ils ne l’ont pas touché. Imagine-nous à ce moment, d’autant qu’on avait absolument tout pris avec nous dans cette valise étant donné la lourdeur des fichiers, il ne restait plus rien à Marseille, no back-up. Les gars de Chromotec, ceux de la maison de disques Delabel, tout le monde est en panique. Il était pourtant inconcevable que quelqu’un ce soit introduit dans la nuit pour ne voler que cette valise en toile élimée… A un moment, je demande si quelqu’un a vérifié les poubelles et on me dit que la femme de ménage est déjà passée. On court dans les couloirs, on trouve plus loin la technicienne qui nous confirme qu’à l’aube elle avait effectivement jeté une vieille valise toute pourrie qui traînait sous le bureau près de la corbeille à papier ! On criait, on tapait sur les murs de rage et de désespoir ! On a demandé où elle remisait ses poubelles, dans quelle benne…On s’est précipité dans la cour en bas de l’immeuble mais là, rien non plus… Les bennes ont été sorti tôt le matin même pour être vidées. On file dans la rue et, sur la tête de mes fils, on voit à ce moment-là la benne être soulevée par un camion poubelle et se déverser dans le broyeur arrière ! On arrive en hurlant, en leur demandant de tout stopper in extremis pour récupérer la valise à l’intérieur même du camion parmi les déchets prête à être écrasée… Là, croyant ou non, tu te dis Dieu est Grand ! C’était incroyable. On s’est fait gentiment engueuler par la technicienne de surface « Y’a pas idée de posséder une valise qui ressemble à un détritus de la sorte » … Voilà l’histoire d’Ombre est Lumière.
La pochette d’Ombre est Lumière était très différente d’Authentik de NTM, d’Assassin, des covers de l’époque.
La maison de disques Delabel et sa directrice Laurence Touitou, qui est une grande dame visionnaire du rap, qui a notamment produit H.I.P. H.O.P., avait tout de même un peu tiqué sur la cover en disant que ce n’était pas une pochette de rap.
Mais en écoutant l’album et quand tu connais les 6 garçons, tu voyais bien que leur musique et leur concept débordaient largement du cadre imposé. Il fallait faire comprendre leur univers et le retranscrire visuellement. Le label nous avait d’ailleurs sorti en guise d’exemple le vinyle de l’excellent Rapattitude en nous disant : « ça voilà c’est une pochette de rap »… Bien sûr que c’était une pochette de rap, par contre, si tu faisais une telle pochette pour IAM, c’est que tu n’avais pas assimilé qui ils étaient et ce qu’ils produisaient. Mais oui c’était un pari risqué d’assumer une couverture d’album rap différente, très en décalage visuellement avec l’époque et les codes.
Et la sortie de l’album est plus qu’une réussite. On enchaine avec le Mia, la cover avec le torse de l’oncle Michel, le ¾ en cuir, les chaines en or, le jésus (aux yeux rouges) … Un soir Laurence Touitou appelle et nous demande de monter à Paris dès le lendemain matin. Là, on reçoit de sa main notre premier disque d’or nominatif ajoutant qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis et elle nous félicite pour le travail effectué sur la pochette et celle du Mia. Une grande dame Laurence !
2. Akhenaton – Métèque et Mat (1995)

A la suite d’Ombre est Lumière, Akhenaton souhaitait approfondir certaines thématiques qu’il avait amorcé dans le deuxième opus du groupe et il s’embarque donc sur son premier projet solo. Un retour aux sources, à ses racines, au pays, à Ischia, une île au large de Naples ainsi qu’aux Etats-Unis. Il nous demande de l’accompagner visuellement, graphiquement, photographiquement. On décide avec Akhenaton d’un moment où on pourrait venir écouter l’avancement de l’enregistrement. Les studios sur Naples où il travaillait avec Dan Wood et surtout Nick Sansano – avec lequel ils partagent leurs origines italiennes – étaient dans d’une écurie de chevaux de course, l’électricité sautait tout le temps… On est donc allé lors d’un week-end de pause sur l’île d’Ischia, pour prendre des photos, notamment celle de Scipione, un proche de sa famille et personnage principal de la pochette, le joueur d’échecs.
On prend donc le bateau pour Ischia avec Akhenaton et Aïsha, son épouse, qui était enceinte de leur premier enfant Yanis. Beaucoup de premières !!!! Sur place on arrive dans la famille de Chill et comme dans toute famille à la chaleur napolitaine qui se respecte, nous sommes tous attendus avec je ne sais combien d’antipastis, de plats… Et tant que tu n’as pas tout avalé, personne ne bouge de table. C’était la seule journée où on pouvait être à Ischia puisqu’on repartait le lendemain matin, sachant qu’on n’avait toujours pas pris une seule photo pour la pochette ! (Rires). Le repas s’éternise, le soleil n’allait pas tarder à se coucher et on avait un peu de route pour se rendre dans une vieille ferme qui devait servir de décor. Arrivés sur place, il ne restait qu’un ultime rayon de lumière fuyante, il a fallu habiller Scipione, trouver une table sur place, installer le jeu d’échecs en express, mais on a tous réussi in extremis en déplaçant le set photo au grès des jeux de lumière et d’ombres. Le jeu d’échecs, on l’avait choisi et acheté dans Naples avec Chill. Quant aux photos de Chill et en particulier celle du verso de la pochette, on les a faites très très tard, à la pointe du jour, deux petites heures avant de prendre de prendre la navette pour rentrer sur Naples et Marseille avec un Chill à moitié HS de fatigue, soutenu par un mur.
Vous travailliez sur les albums, mais aussi sur les maxis et les singles. Dans Métèque et Mat, il y le morceau « Bad Boys de Marseille » avec sa fameuse pochette; tu peux nous en dire un mot?
Cette pochette c’est (il réfléchit) un instantané du paysage socio-culturel des différentes communautés de Marseille et du pourtour méditerranéen. Si tu mets une cabine de photomaton sur le Vieux-Port, tu auras toute cette diversité, comme au Vélodrome. Notre concept, c’était de partir des termes « indépendances » et « autonomie », on a même créé une carte d’identité marseillaise au verso. On partage aussi avec les membres d’IAM, même si pour eux c’était très affirmé, le fait que ce n’est pas la France ici (Sourires) ; c’est d’ailleurs pour ça qu’on a toujours signé « Made in Marseille by tous des K ». On est vraiment Marseillais avant d’être Français, tourné vers l’orient et les autres rives de la Méditerranée. Aparté, dans ma famille, je suis le premier à être né en France métropolitaine ; mes parents sont nés à Marrakech au Maroc et Alger en Algérie, mon grand-père au Caire en Égypte, mon arrière-grand-père à Constantinople en Turquie. Des copains de la bande d’IAM et Stéphan rigolaient , qu’avec ces origines de divers horizons je puisse m’appelle « Deroin », et ils me charriaient en disant que j’avais francisé mon nom et qu’en réalité je devais m’appeler de base Daaaaarwin (prononcé en insistant sur le A et en roulant le R) …C’est resté mon surnom et ma signature.
Pour la réalisation de ce single, on était à New-York pour L’École du Micro d’Argent et il fallait qu’à notre retour, on rende la pochette du single « Bad Boys de Marseille ». D’ailleurs, à notre départ, ils devaient attaquer le clip avec la FF. On a donc dû commencer à shooter les photos en mode photomaton à New-York avec IAM et la Fonky Family, sauf qu’il n’y avait qu’une partie des membres d’IAM aux Etats-Unis, Malek et Kephren étaient restés à Marseille. On est partis sur l’idée que Marseille était une mosaïque de communautés plurielles, on a créé un faux photomaton à New-York et on a déroulé le process à Marseille. On est loin d’être de grands « bandits » mais je me demande quand même si on n’a pas niqué les rideaux bleus et orange en accordéon dans un vrai photomaton du port ou de l’Opéra (Rires). On a shooté ceux qui étaient sur Marseille dans notre agence, on a fait passer le mot en ville et là pour le coup on en a vu arriver des vrais bad boys de Marseille (Sourires). On a fini par mettre nos propres tronches avec Stephan et des gars de chez tous des K pour finir de remplir la mosaïque des visages. Il y a même le fils de Chill et d’Aïsha né entre temps, Yanis (JMK$) qui est tout jeune enfant sur la pochette.
3. IAM : L’Ecole du Micro d’Argent (1997)

Et oui, le masterpiece (Sourires). Vers 1995-1996, après le succès des albums précédents, IAM repart sur un nouvel album et nous demandent une fois de plus d’y réfléchir. Mais, Delabel, la maison de disques qui avait beau apprécier notre travail nous annonce qu’ils vont élargir la consultation à une dizaine de studios de graphistes, dont le brillant Thibault de Longeville de 360, pour la nouvelle pochette de l’album et que ce sera le meilleur projet qui l’emportera. C’est comme ça, c’est le game de notre métier, on l’accepte comme tous nos confrères. Mais ça ne nous empêche pas de partir à New-York, de prendre quelques photos, d’aller en studio et d’écouter quelques morceaux. Là on se dit qu’encore une fois, c’est un péplum, mais qui ne se joue pas dans la Rome Antique ni en Égypte mais en Asie. Si mes souvenirs sont bons, ce génie de Stéphan Muntaner fait un croquis, très rapidement, un gribouillis, avec des soldats, des Samouraïs sur une montagne. Sachant qu’à cette période, en parallèle, juste avant la consultation, sans savoir le succès qu’aurait L’École du Micro d’Argent, on avait déjà tellement vécu de choses folles aux côtés d’IAM et on avait tellement d’images, qu’on décide de produire un projet perso et d’en écrire un livre (NDLR: IAM, le livre).
Dans ce projet de faire la nouvelle pochette du groupe, vous aviez quand même un avantage, en étant proches d’eux.
Oui, mais écoute moi bien. Sincèrement, je sais que s’ils doivent trancher et c’est ce que j’apprécie vraiment avec eux, il n’y aura aucun favoritisme. Ce n’est pas parce qu’on est très amis et très fidèles, qu’ils hésiteront une seconde à valider une autre proposition et sans que ça change quoique ce soit à notre relation. On est donc à New-York avec eux, on prend énormément de photos pour le livre, qu’on travaille en même temps que la réalisation de nos maquettes pour notre projet de pochette de L’École du Micro d’Argent. On ne dormait quasiment pas. On s’était entouré de journalistes de la Provence qu’on connaissait de Marseille, Frédéric Guilledoux et Gilles Rof, qui ont toujours été très sensibles et ouverts aux cultures urbaines. On s’était bien imprégné de ce que devait être la première mouture de l’album, qui était déjà une tuerie intersidérale ! La toute première version, avec les vrais samples de Star Wars sur « L’Empire du côté obscur », qui n’est jamais sortie officiellement si ce n’est sur la compilation des Inrocks, elle nous avait foutu une claque ! C’est une fresque épique (Il montre la pochette de L’École du Micro d’Argent). Tu avais le groupe et son armée qui étaient sur la cover prêts pour la guerre et prêts à livrer une bataille qui va bientôt se dérouler hors cadre en hors champ. Et la suite logique (Il déplie le livret intérieur) les armées du micro d’argent déferlent sur l’adversaire dans un panoramique très cinémascope. A la fin, ils sont victorieux et ont planté leurs drapeaux et leurs étendards en territoire ennemi, dans le paysage musical Français (Il illustre son propos avec le verso de la pochette).
On est conscient qu’on participe à une compétition et qu’on a aucun budget attitré, pas un centime pour faire ces propositions de pochette. Alors qu’on a prévu des chevaux, des cavaliers, des samouraïs… (Sourires) Il faut savoir que gamins, Stéphan construisait des maquettes avec des petits soldats, sauf que lui les avait conservés précieusement, alors que moi de mon côté j’étais déjà bien plus con, je tirais dessus, je les faisais exploser et j’y foutais le feu. Stéphan me dit qu’étant donné l’absence de moyens financiers, autant construire une maquette à l’ancienne. On achète plein de soldats en plombs, à assembler, à peindre. On trouve trois samouraïs qui ne sont pas que des cavaliers, il a donc fallu les scier, leur coller des jambes et Stephan peint tout à la main. Vu qu’il nous manquait des soldats, il a fallu prendre des soldats allemands, tailler leurs casques, tailler des allumettes, des cure dents, les planter sur les casques pour en faire des cornes, des sabres… Si tu voyais la scène pour de vrai, c’était un bordel, tu te disais : « c’est quoi cette merde ?! » (Rires) On s’était dit que la scène se déroulait aux premières lueurs de l’aube, avant la bataille, donc les personnages sont silhouettés on ne les reconnait pas. Cette pochette renvoie aux films de Kurosawa. Pour l’éclairage, j’avais vraiment en tête le Dracula de Coppola et la scène d’intro de bataille qui est faite à contre-jour, avec que des silhouettes.
On fabrique le décor de cette scène, avec de la mousse de la crèche de Noël de chez la mère de Stéphan, qu’on a piqué dans son garage. Notre agence se trouvait à côté du Bar de la Marine sur le Vieux-Port de Marseille, on récupère chez eux des piques à brochettes, on les casse en morceaux, on les taille, on en fait des pieux… Vraiment de la bricole totale ! Pour l’intérieur de la pochette, la scène de bataille, il nous manque des personnages. Qu’est-ce qu’on fait ? On fabrique les armures avec du carton, qu’on peint à la bombe, qu’on patine, on met de la corde et des attaches parisiennes. En fait, ce n’est que du fake. On invente de costumes de samouraïs à plat en trompe l’œil presque. Stéphan revêt ces « armures » et se prête au jeu du shooting sabre en main.
Le verso, c’est pareil, tu retrouves les piques à brochettes du Bar de la Marine, avec du papier qu’on avait découpé pour en faire les kakemonos. On avait vraiment tout fabriqué et ça tenait en gros sur 50 cm². On fait les photos de la pochette, Stéphan crée la typographie calligraphiée à la main et réfléchit au logo. Il propose d’en faire leur temple et de perdre un peu le côté oriental, Égypte ancienne, Maghreb pour l’Asie. Ça donne une sorte de casque de guerrier, vaisseau spatial, avec des portes métalliques très japonisantes gardées par ce de samouraï trônant au-dessus d’elles.
On montre nos propositions visuelles à IAM qui rentrent tout juste de New-York, ils pètent un plomb ! « C’est exactement ça, c’est notre album, c’est notre musique, notre école… C’est nous, c’est la guerre ». Quand tu as un visuel comme ça, ça ouvre le champ des possibles.
Elle a donc été validée par le groupe avant la deuxième version de l’album?
Il me semble qu’ils la valident avant qu’ils repartent aux Etats-Unis oui. Je n’ai jamais vu ce qu’ont fait les autres studios même si je sais qu’il y avait des propales mortelles aussi mais manifestement qui ne racontait pas la même histoire que L’École du Micro d’Argent… La maison de disques la valide aussi à ce moment-là et nous demande combien coûte notre pochette ? Mais on n’y avait pas réfléchi ! Juste on avait fait !
Je comptais te demander le prix donc il va falloir se rappeler. (rires)
(Il réfléchit) Je ne veux pas dire de conneries… Quand on voit le travail qu’on avait mis en place, parce qu’on n’avait pas fait tout l’album non plus, ce que ça nous a pris en temps, en heures, en galère, en matos, les photos en argentique, il n’y avait pas de numérique à l’époque, les heures de peinture, les fabrications d’armures… On y a passé au moins quatre mois. Avec le livre en parallèle. On s’est dit qu’on était peut-être en position de « force » vu que la maison de disques avait demandé à d’autres graphistes, c’est qu’elle n’avait pas forcément envie de travailler avec nous, mais là, elle se retrouvait un peu « coincée » car notre visuel matchait bien et le groupe l’avait validé… On leur dit que c’était 100/110 000 francs ou un truc du genre je ne suis pas très fort en chiffre. La maison de disques refuse, prétextant que ces montants-là, c’est le prix pour une pochette de Madonna ou de Johnny ! Mais in fine le label est bien obligé d’accepter. Après, il s’agissait de faire le CD, le vinyle, la cassette, je ne sais plus s’il n’y avait pas toute une série de singles déjà prévue dans le package… Attention 110000 Francs pas euros hein ! Aujourd’hui 15 000 euros ce n’est pas un montant surréaliste pour le taf fourni mais pour l’époque c’était quand même conséquent. Mais très vite, l’album a été couronné du succès que l’on connaît tous. Alors c’est passé plus facilement…
Disque d’or le jour de sa sortie il me semble.
Incroyable oui. C’est une pochette qui nous « poursuit » depuis tant d’années. Elle est régulièrement demandée par des musées, pour des expos, dans des ouvrages scolaires, au cinéma pour de la décoration dans des chambres d’ados, dans des tifos du club Olympien… Ce qui est drôle, c’est que plus tard, on travaille avec Psy4 de la Rime et dans notre agence, avait une sorte de musée, un placard sans porte, avec des souvenirs de nos créas. Soprano regarde, farfouille et nous dit « Vous jouez aux petits soldats les gars ?! « . Puis, il se rend compte de ce qu’il tient entre les doigts et nous lâche : « C’est pas vrai, c’est ? « . On lui répond : « Ouais, c’est les soldats de la pochette de L’École ». Il est devenu dingue, je le revois hurler avec Alonz’ les autres Psy4 : « Mais non, ce n’est pas possible ! Toute notre vie on s’est dit qu’IAM c’étaient des fous qu’ils avaient pris des vrais cavaliers, des chevaux… » (Rires)
Plein de gens hallucinaient en voyant comment on l’avait réalisée. En fait, qu’importe comment tu fais les choses. Si ça a du sens, si ça fait sens, si tu es juste, qu’importe comment tu travailles. On peut dire un mot sur l’I.A. Qu’on ait créé cette cover avec des petits soldats de plomb, peints à la main, ou qu’on la fasse en I.A., si tu es juste, si tu as le concept, si tu es honnête dans ce que tu donnes, tu arrives à faire projeter énormément de choses. Qu’importe le médium…
4. Fonky Family – Si Dieu Veut… Inch’Allah (1998)

La FF. La suite logique. Après avoir travaillé l’image du groupe IAM, après avoir travaillé sur leurs solos, IAM décide de partager leur savoir-faire de produire d’autres talents locaux en nous y associant pour la partie visuelle et graphqiue. IAM s’impose et impose Marseille en fait au niveau national. Chill nous connecte avec cette bande de jeunes chiens fous, à l’énergie créative débordante. On fait une première pochette d’album passée au « salon des refusés » pour Si Dieu Veut, dont je ne me souviens pas hélas, tellement j’ai dû la refouler. C’était un truc cool je crois, « à la » tous des K, c’est-à-dire avec du concept, de la matière, de la bidouille. Comme pour tous les autres albums, quand il fallait partir en impression, soit tu allais à Paris, soit il fallait envoyer un Chronopost le vendredi pour que ça arrive le lundi chez Chromotec pour la sortie des films pour l’impression. Le vendredi on se réunit avec le groupe pour bien vérifier l’artwork ensemble, qu’il n’y ait pas d’erreurs, de coquilles et en fait, ils nous disent qu’ils ne veulent plus de ce visuel ! On leur rappelle que lundi ça doit être sur Paris pour la fab’ ! On discute cash avec leur management, la maison de disques, tout le monde s’affole parce qu’on n’a pas le temps. Mais le groupe ne se reconnait pas dans la pochette réalisée. De là, respect, on se pose et on leur demande : « C’est quoi votre album ? ». Ils nous disent : « c’est comme votre canapé là dans l’agence, avec une meuf assise dessus qui fume et qui boit du whisky ». Je leur dis : « OK, c’est ce que vous voulez pour illustrer si Dieu veut ? ». Ils confirment. On réfléchit, les labos photos étaient fermés le samedi, si on prenait les photos dans le week-end, elles ne seraient jamais prêtes à temps. Je me dis qu’on a encore la possibilité de shooter en polaroïd, ainsi on aura tout de suite la photo, on pourra la scanner. J’appelle Clara une amie mannequin, je lui demande de venir apprêtée comme si elle devait sortir le soir, on chope un fauteuil en cuir, on se le trimballe dans une ruelle derrière le Vieux-Port, on prend du faux whisky, je lui donne une clope alors qu’elle ne fume pas et on shoote au polaroïd. On rebosse tout pendant le week-end et je ne sais plus qui monte le lundi sur Paris avec le nouvel artwork. Donc c’était chaud parce que c’est fait avec rien et à la dernière seconde. Si c’était ce qu’ils avaient voulu faire dès le départ, je ne dis pas que l’énergie du désespoir n’était pas bonne, mais on aurait pu le faire mieux. Tu vois bien qu’au Polaroïd, les arrières plans sont super grillés par exemple. Le seul Polaroïd que j’avais en plus était un noir et blanc, donc on a été obligés de recoloriser l’image à l’arrache… Voilà l’histoire de cette pochette (Sourires). J’espère avoir pu nous « racheter » visuellement sur certains de leur single genre la Furie et la foi…
J’imagine qu’on ne travaille pas de la même manière avec un groupe établi, de trentenaires, comme IAM, qu’avec un groupe de vingtenaires, qui débarquent avec leur premier album?
La FF, c’étaient des électrons libres, avec un talent dingue… et une humilité ! Ils étaient très posés en fait et carrés pour leur âge. Le Rat, tu voyais déjà qu’il avait une plume incroyable, Sat avait vraiment la tête sur les épaules, gérait et était un peu la tête pensante en triumvirat avec Pone et Djel. C’était une autre façon de travailler, avec un tout petit budget. (Il reprend la pochette dans les mains) On ne va pas en avoir « honte » non plus, c’est juste que techniquement, j’aurai aimé qu’on le fasse mieux, mais elle contient son petit florilège d’anecdotes comme tu vois. Elles te prouvent que tu n’imposes rien à un artiste, expérimenté ou non. Surement que certains ont la même frustration que celle que j’ai pu avoir. Si ça avait été aujourd’hui, avec le numérique, on l’aurait refaite qualitativement en deux deux cinq set dans le week-end, on l’enverrait par WeTransfer et tout le monde serait tranquille et confiant, mais à l’époque ça ne marchait hélas pas encore comme ça.
5. Shurik’N – Où je vis (1998)

Après les fulgurances japonisantes de Jo dans L’École, il était normal qu’il développe son univers perso dans un album solo. On est allé chez lui écouter les morceaux, l’album était vraiment bluffant ! Il avait été très discret, en faisant les prods de son côté. C’était dingue. Il avait fait le morceau « Samouraï », tranquille chez lui. C’était impressionnant. On ne doutait pas de la maturité des textes, mais les sons étaient à un tel niveau ! L’album s’intitulait Où je vis, donc… à Marseille. Quel est le point de vue emblématique de la ville, si ce n’est celui de Notre Dame de la Garde ? Son ombre plane sur Marseille et c’est le point culminant à jamais de la cité phocéenne. On a donc décidé de mettre Jo à l’emplacement de Notre Dame de la Garde, il s’imprègne ainsi de la ville et s’y instille. C’était un peu le concept. Jo était fidèle à lui-même, il est venu simplement pour prendre la photo, avec un tee-shirt lambda et une casquette. Il ne voulait pas se montrer. Là on vient de ressortir l’album avec des inédits et j’ai pu glisser deux photos de lui. Dans le livret enfin, il y apparait !
On a continué sur Où je vis à jouer avec l’aspect japonisant. (Il montre la pochette, déplie le livret) Tu vois ce sont de vraies coulures d’encre de Chine. Par contre, y’a un truc très étrange : tous ces traits calligraphiés étaient remplis par des panoramiques photos de Marseille, mais je ne les retrouve pas sur le print. Surement que ça a sauté à la valid’ au dernier moment, c’est pas impossible çà. On avait pris les quatre points cardinaux de la ville, je mettais l’appareil sur pied, je prenais une photo, je tournais, j’en prenais une autre, je tournais et ainsi de suite. C’était comme si tu étais à la place de Jo et tu as à la ville à 360 degrés. Je me souviens m’être fait chier des jours entiers à planter l’appareil sur la Canebière, dans les quartiers Nord, près du stade… (Montrant la pochette, en haut à gauche). Pour le logo, on a récupéré le « S » de Shurik’N qu’on avait créé pour le verso de L’École du Micro d’Argent puisqu’ils nous avaient demandé de leur faire un blason chacun. Il voulait quelque chose de moins « chiadé », de plus brut que sur IAM. Même si visuellement c’est faussement plus « simple », ça raconte aussi de beaucoup de choses du haut personnage qu’il est.
6. 3e Oeil – Hier, Aujourd’hui, Demain (1999)

Le 3e Oeil (Sourires). La vieille garde du Hip Hop marseillais. J’ai toujours vu Boss One dans le milieu, faisant partie de ce mouvement. A l’époque de De la planète Mars, il faisait partie de cette bande, que je voyais régulièrement sur les escaliers du métro Vieux-Port, sur la devanture du Free Time ou de l’Office du Tourisme. Même à Paris, je n’avais pas vu de personnes aussi stylées et vivre autant le rêve américain urbain rap, qu’eux. Ils vivaient le Hip Hop. Et Boss One était toujours là.
On le voit notamment en photo dans l’ouvrage de Julien Valnet, avec le Bomber, la coupe, un vrai américain.
Exactement. Saïd (back voice en studio et live d’IAM) aussi d’ailleurs. Je n’avais jamais aucun souci avec toute cette bande et pourtant, ils vannaient ! Ils m’interpellaient : « Oh cowboy, paw paw ! « , parce que j’avais un jean’s slim ou un fut en cuir, les cheveux longs. Pour en revenir à la pochette d’Hier, Aujourd’hui, Demain, on continuait toujours un peu d’explorer la ville avec le côté « Marseille Porte de l’Orient ». C’est chez nous ! Tout est dit. La ville est ouverte sur la méditerranée et tourne le dos à la France, on revendiquait le côté immigration, la forte communauté comorienne. Comme pour Où je vis, j’ai pris en photo la Porte de l’Orient sur la Corniche sous chaque angle, en tournant autour, et quand tu remontes le tout, ça te donne un monument à plat. Il faudrait presque le mapper pour lui faire retrouver son volume de base. On a joué sur les codes du voyage, de la carte postale, avec le cachet de la Poste, avec notre patte, notre grain, en termes de matière. Quand j’avais les photos du monument, j’ai refait les photos avec la même assiette, le même angle, des vrais soldats sculptés dessus et on a incrusté les visages du groupe, en mode soldats du Hip Hop, qui défendent la patrie, en l’occurrence Marseille. A l’intérieur, on a pris des photos dans la cité Félix Pyat et c’était quelque chose. On s’était mis sur les escaliers aux pieds des tours et on se faisait tous gentiment « arroser » par divers projectiles alimentaires. Pourtant, dans leur fief, ils gèrent. Mombi et Boss gueulaient, calmaient tout le monde (Sourires). Initialement, la pochette de la FF, c’était plus dans l’esprit de celle du 3e Oeil. On avait beau avoir un concept, une matière et un vrai visuel, on était quand même allés chercher du « brut /authentique » sur site, dans Le Panier, il me semble.
A cette époque, vous aviez quasiment le monopole de la création visuelle sur le rap marseillais…
(Il coupe) S’il y avait monopole, ça signifierait que ça aurait été planifié et décidé. Mais on n’a rien voulu du tout, on n’a rien imposé. Il faut avoir en tête qu’il n’y avait pas autant d’écoles d’arts graphiques qu’aujourd’hui, il n’y avait donc pas grand monde qui s’intéressait au Hip Hop et à l’imagerie primordiale qu’il véhiculait. Mais la place n’en était pas moins complexe à se faire, que ce soit en musique, en graphisme ou au cinéma depuis Marseille Versus Paris. Il fallait déjà un minimum de savoir-faire, on était sommes toutes assez sérieux, créatifs et pas uniquement là que pour passer du bon temps avec les potes, faire de l’image instantanée et périssable pour occuper et alimenter sans cesse l’espace des réseaux sociaux.
Par exemple, après le succès de L’École du Micro d’Argent, Kheops se lance en solo avec Sad Hill et on a envie de concevoir la pochette comme une vieille affiche de films de Sergio Leone. Kheops valide mais tient à ce que ce soit son ex-beau-frère qui en réalise l’illustration car il faisait de la peinture sur son temps libre. On était OK bien évidement, on partage et on agrège les compétences toujours au service de l’artiste. On a repris la typographie de Le Bon, La Brut et le Truand et pour le livret, on a pris des photos en très gros plans très cinémascope sur les yeux des guest et des mc’s.
Vous aviez en tête sur Paname des concurrents, et comment avez-vous vu l’émergence d’autres graphistes par la suite ?
La concurrence c’est sain et puis on ne pouvait pas tout faire, on aurait été très prétentieux et présomptueux. Aussi vrai que des artistes ont pu avoir envie de collaborer avec nous, ça ne nous a pas posé de problèmes que des artistes avec lesquels on bossait, fassent appel finalement à d’autres créatifs. De ce que j’en sais, Fifou était « fan » du travail qu’on a pu produire sur certaines pochettes ou clips et je suis de même très admiratif de ce qu’il créé régulièrement. Par exemple, j’ai fait la comm’ des Psy4 et de Soprano, sur leurs premiers albums, leurs premiers clips et plus tard c’est Fifou qui a été en charge de l’image et des visuels pour Sopra à partir de L’Everest. Une DA passée ensuite entre les mains expertes de l’excellent Romain Garcin. Je ne me sens pas lésé. Un artiste « n’appartient » à personne. A un moment, Sopra et son entourage cherchaient quelque chose d’autre. Ils m’ont dit que ce que je faisais était sans doute très bien jusque-là, mais que c’était trop « arty » par rapport à leurs projections et attentes à venir. Nevermind !
Peut-être que ça suivait son évolution musicale aussi.
Certainement, oui, ils voulaient que l’image de Soprano parle au plus grand nombre, ils trouvaient mon travail trop « cérébral », une créa trop de niche, pas assez mainstream. Ce n’est pas grave. Je n’allais pas me renier, je fais ce que je sais faire et pense être juste. Je suis flatté que le talentueux réal qu’est Chris Macari ait pu également apprécier certains clips que j’ai réalisé. J’aime le fait que d’autres reprennent le flambeau parce que si eux avancent, il va falloir que je continu d’avancer aussi et ne pas me reposer sur des « lauriers » éphémères sous peine de disparaitre.
7. Freeman – L’Palais de Justice (1999)

Le Free oui ! Quel parcours de vie à l’époque, un vrai gamin d’Alger et de Marseille à la gouaille rauque et rageuse du bitume. De danseur qui prend le mic’ pour faire des interludes « marrantes » à 3e rappeur au sein d’IAM. A partir de L’École, Malek trouve plus de place, avec « Un Bon Son Brut pour les Truands », « Independenza », il est sur Sad Hill aussi etc… Il a une voix, une écriture, une énergie. Je pense que c’était très malin que le groupe ouvre leur duo au trio par moment et selon les titres. C’est naturellement Akhenaton donc qui produit L’Palais de Justice. Un album « solo » étonnant puisque K-Rhyme le Roi est très présent et forme avec Malek le duo des MC’s Arabica. Karim au passage qui a toujours été là, depuis les débuts du Hip Hop à Marseille.
Il était dans les Belsunce City Breakers !
Dans le Soul Swing aussi. Karim avait un sacré flow très personnel. Donc un projet incroyable que cet album. Freeman nous dit qu’il souhaite être assis sur un trône avec un dragon flottant autour de lui. On construit un trône, comme d’habitude : des plaques de plâtre sculptées, on avait fait la maquette de ce qui devait être gravé dessus. Le trône était en cinq ou six parties qu’on a assemblées. Malek était en tenue blanche old school de breaker et dans le livret on l’avait habillé en tenue d’avocat, expert des mots et de la diatribe. On n’a pas pu faire de compositing comme pour La Garde, il fallait créer le trône de toutes pièces pour qu’il y ait interaction avec les artistes. Le dragon je crois qu’on l’avait dessiné, je ne me rappelle plus… C’était l’album de Freeman mais K-Rhyme le Roi est présent sur plus de la moitié des morceaux je crois, donc au recto on a mis Malek, au verso Karim et à l’intérieur, on les a mis côte-à-côte. Un très beau duo, très fort avec des titres mémorables.
Juste un mot sur la technique, à cette époque on commence à passer un peu au numérique, pas tant sur les photos, je suis encore en argentique, mais les modes de photogravure et d’impression commencent à changer. On en a parlé avec Akhenaton récemment, beaucoup de pochettes sorties à cette période étaient bouchées, très noires. Il y a eu un problème au passage des années 2000. Si tu prends l’impression finale des pochettes pour Ombre est Lumière, Métèque et Mat, L’École, c’est exactement ce qu’on avait sur nos écrans d’ordi qui étaient calibrés. Tu prends L’Palais de Justice, Comme un Aimant, Soldat de Fortune, c’est différent, bouché, bien plus terne et désat’. On attend à chaque fois les ressorties de ces albums pour en retrouver aujourd’hui la patine et les couleurs originelles.
Cette pochette est très marquée en terme de style, d’univers. Avant d’en réaliser une, vous vous documentez pendant la conception, vous vous inspirez d’éléments existants?
Si je ne parle que pour Stéphan et moi-même, se documenter, oui et non. Si tu as fait le « job » depuis le début, c’est-à-dire depuis que tu es né, en étant curieux, en se cultivant, perpétuellement, ouvert sur tout, non. J’essaie de sensibiliser mes étudiants à ça, il faut toujours avoir les oreilles, les yeux qui trainent sur le monde. Elle est là notre banque de données instantanée. Avant, il n’y avait pas accès à Internet, toute la culture que tu pouvais avoir, c’est celle que tu aller chercher. Quand je vivais à Paris, je passais mon temps à la Cinémathèque, dans les ciné-clubs de quartier, dans les musées et les librairies… Quand tu es fan de musique, tu es forcément sensible aux pochettes. Stéphan, c’est pareil. Par exemple ma vie a changé en découvrant une pochette d’un groupe que je ne connaissais pas. Une pochette noire avec de fins traits blancs horizontaux. Je l’ai depuis tatoué sur l’avant-bras (il montre son tatouage avec la pochette en question). Tu ne vois pas le nom du groupe, tu ne percutes même pas que ça s’appelle Unknow Pleasure de Joy Division. Je prends une claque devant tant de simplicité, de sobriété et d’efficacité ! Ado, j’ai passé des heures à regarder cette pochette, le choix et le grammage du papier… J’ai écouté le disque en boucle puis j’ai appelé mon grand-père en lui demandant s’il pouvait me « subventionner », il me fallait un ampli et une basse comme Peter Hook. Alors que je n’avais jamais fait de musique, mais DIY.
8. Faf Larage – C’est ma Cause (1999)

Album incroyable. Faf, c’est l’art du storytelling ! Cette pochette correspond bien à Faf. Il avait vu la façon dont on travaillait et nous a proposé de bosser ensemble. Comme pour Kheops, on nous a fourni cette peinture dont je ne souviens plus hélas du nom de ce talentueux concepteur parce qu’il la voulait comme illustration sur sa pochette. Je reconnais notre genre avec de la matière, du crade, on aime bien l’âme dans les choses, plutôt que de faire numériquement. Le nombre de fois où je ramasse des plaques de métal, du fer, du bois, de la pierre, du cuir, tu retravailles la matière, tu les prends en photo, tu les grattes, les scannes… En maison de disques, ils deviennent fous. Toutes les typographies, je les travaille en les intégrant à la matière de mes fonds sur Photoshop ; le texte et les mises en page deviennent matière et image.
Tu dirais que tu mixes le côté artiste et artisan?
Professionnellement je ne me revendique pas vraiment artiste, plutôt artisan oui. J’ai un respect profond du client qui se saigne pour certains ou qui te débloque un budget pour créer et faire les choses. Je ne dirais jamais que c’est moi qui ai raison parce que je suis un « artiste » de l’image également. Je suis au service des commanditaires, tout en essayant de faire passer ma patte visuelle ou mon concept artistique.
C’est Kif-Kif qui produit l’album C’est ma cause, mais il me semble que vous ne bossez pas sur Chroniques de Mars, d’Imhotep alors que vous avez fait tous les solos des membres d’IAM. Comment ça se fait?
Dieu sait que Pascal (Imhotep) et Fabienne qui géraient Kif-Kif sont vraiment des amis très proches. Je pense qu’Imhotep a pris une certaine indépendance vis-à-vis de l’industrie musicale autour d’IAM, il a monté sa structure, comme les autres. Il a sollicité d’autres talents et Pascal donne sa chance aux gens. Je pense qu’il a voulu être moins « calibré » dans l’approche des choses mais le succès depuis toutes ces années lui a donné également raison. Après on a fait ensemble Chroniques de Mars 2, à la façon de la dernière scène de La Planète des singes et un peu le volume 3 aussi. Bref, aucun souci évidement pour les pochettes sur lesquelles je n’ai pas eu la chance de travailler. On discute toujours beaucoup en amont, on échange. Par exemple, si on fait tout un tas de gribouillis quand on réfléchit, Chill fait la même chose en nous faisant des propositions de crobars, comme pour Revoir un printemps où le groupe voulaient absolument un tigre blanc sur la pochette, donc on en a cherché un, je crois qu’on l’a trouvé et shooté dans son enclos au zoo de Beauval si je me souviens bien. On l’a incrusté devant des maisons troglodytes et des paysages photographiées en Tunisie et au Maroc.
A la fin des années 1990 et au début des années 2000, vous faites aussi Comme un Aimant, Electro Cypher, La Garde, Sad Hill Impact, Taxi 2, etc. Comment vous gérez cette période extrêmement dense? Il s’agit d’enchainer les projets, d’être quantitatifs et qualitatifs. Comment se passait le travail de groupe durant cette période?
On n’arrêtait pas ! On était deux au début, puis trois, puis quatre et on est monté jusqu’à onze personnes, avec des stagiaires. Puis après dix-sept ans de travail voire de vie commune avec Stéphan, puisqu’on était H24 ensemble, on travaillait non-stop, on voyageait ensemble, on dormait souvent dans notre agence, comme dans toute relation de couple passionnel et fusionnel, il arrive un moment où ça clashe. C’était très dur sur le moment mais ça s’est fait intelligemment sans animosité. On est toujours très proches, on s’appelle tout le temps, on se voit tout le temps, mais on a peut-être compris qu’on avait des conceptions et des projections de carrières différentes. Dans le travail je n’ai pas d’ego, je dis toujours « on » et je compose avec le client… Stéphan est surement plus radical. Je crois qu’il avait envie de faire son « album solo » à lui (Sourires) comme moi avec la réalisation et le cinéma. Il teste d’autres trucs, peut-être moins estampillés industrie du disque, plus institutionnel mais toujours ultra créatif en marge de ses projets persos de oufs. Il fait une communication incroyable sur les machines de Nantes par exemple. C’est mon frère d’arme for life !
9. Chiens de Paille – 1001 Fantômes (2001)

Oh les Chiens de Paille ! Sako et Hal avaient été découverts par Akh lors d’un concert et connu du grand public sur la BOF de Taxi. Tu écoutes le rap de Rodolphe (Sako), tu demandes mais qui est cet ovni avec une telle écriture ? On était très proches. Hal est un producteur incroyable avec un vrai background Soul, Sako est d’une intelligence suprême, une voix unique. Je les adore. 1001 Fantômes était une des premières productions de La Cosca. On avait un micro-budget pour faire la pochette. Sako et Hal nous avaient dit qu’ils tenaient à ce qu’on shoote dans un bus car ça leur évoquait le trajet de chez eux à leur lycée où ils se sont rencontrés et parlaient rap. On est partis à Cannes dans un bus de la ville. Il devait y avoir leurs potes, Coloquinte, Veust, Masar, qu’on a pris pour l’arrière-plan, ce qui donne l’aspect vaporeux et fantomatique. Je crois qu’en plus le bus roulait. Il fallait que je sois sur pied, que je ne fasse pas bouger l’appareil, que Sako et Hal ne bougent pas, contrairement aux autres derrières eux, qui devaient basculer de droite à gauche. On l’a faite de jour parce qu’on n’avait pas pu avoir le bus de nuit. Je me rappelle que Sako avait fait la demande pour louer le bus, mais je ne crois pas qu’on avait pu l’avoir très officiellement.
Quand je regarde la pochette, on en revient aux problèmes d’impression, il n’y a aucune matière dans les blancs, c’est bouché, cramé. Dans le livret, tu retrouves la patte tous des K, les principes de photographie que j’aimais bien faire. En même temps qu’on prenait les photos pour la pochette, Aïsha m’a dit qu’elle n’avait quasi pas un E pour tourner un clip en même temps mais vu que je voulais me lancer je n’avais qu’à nous le prouver, je crois que c’est pour Chiens de Paille que j’ai fait mon tout premier clip officiel. Dans la foulée, suite au visionnage, Aïsha qui est redoutable d’efficacité et de pragmatisme, avait chopé IAM en disant qu’on n’était plus obligés de faire des clips à 300000 euros, qu’on pouvait en réaliser avec rien…Et de l’amour (Rires). Par la suite, j’ai justement enchainé un clip pour IAM en pellicule avec « Stratégie d’un pion », avec du concept et encore des moyens.
Je ne sais pas si avec un budget conséquent on aurait pu faire mieux pour leur cover, mais on n’avait pas envie de trahir Chiens de Paille non plus. Cette photo dans ce bus était si importante pour eux, qui leur rappelle leurs années lycée, qui n’étaient encore pas si lointaine à l’époque. Quand je revois l’intérieur du livret, je me dis qu’on aurait pu mettre la même patte sur la cover. Mais tout avait été fait très rapidement aussi et selon leurs souhaits.
10. Psy4 de la Rime – Block Party (2002)

On en parlait tout à l’heure. Dans la série « Soyons fous ! », Psy4 de la Rime et Block Party. Sans rapport avec cette pochette, je me rappelle la première fois où je croise Sopra, j’étais au studio Cactus pour l’album L’Heure de Vérité de Namor, en 1999.
Ah bon ?! J’allais justement te questionner dessus parce que tu n’as pourtant pas fait la pochette de l’album Prodige Namor, ni celle du Soul Swing un peu plus tôt d’ailleurs.
Pour Namor, j’ai pris des photos, fait du clip, mais pas de pochette. En fait, très rapidement, tu es affilié à la galaxie IAM, donc dès que des projets indépendants se faisaient, certains artistes ne me contactaient pas, pensant que ça serait trop cher ou trop typé IAM. Ce qui n’est pas exacte car on ne refera jamais deux fois la même chose. Sur la technique de réalisation oui peut-être, tu vois Ombre est Lumière et Block Party n’ont rien à voir, par contre, c’est le même principe, de construire les choses, pour de vrai.
J’étais souvent en studio pour prendre des photos, au contact de tous les rappeurs Marseillais ou ceux de passage parce que je travaillais pour Groove et Rap Mag, je suivais les artistes en concert ou en studio sur Marseille. Pour un de ces magazines, j’étais avec Namor en studio, je l’ai suivi aussi aux ateliers d’écriture de la prison de Luynes. Donc on est au Studio Cactus, je prends des photos, pas mal de guests passent, il y avait Diam’s, je ne sais plus pourquoi, elle était encore toute jeune, il y avait aussi Kery James. Namor me dit qu’il y a un « gamin », ex-membre du groupe KDB, qui doit passer poser sur un titre mais qu’on n’aura pas beaucoup de temps parce qu’il sort de l’école et vient juste enregistrer avant de rentrer chez lui. Je vois Sopra arriver, avec son sac à dos de teenage, en retard, qui s’excuse d’autant qu’il est pressé parce que ses parents ne savent absolument pas qu’il est là. Je fais des photos pendant la session, ils écoutent la prod, il est assis par terre, il gratte son texte, il se lève, va poser et là je me dis : « Mais qu’est-ce que c’est ? ». Il m’a fait le même effet que la première fois que j’ai écouté IAM ou Le Rat Luciano. Un flow au cordeau, une fluidité, une écriture instinctive et précise. Je savais que Sopra allait être un grand nom du rap. On ne s’est jamais trop perdus de vue et il appréciait sincèrement tout ce qu’on faisait je crois.
Au début, les Psy4 étaient signés chez Sad Hill, ils ont vu comment on bossait avec eux. Rachid (DJ Sya Styles), Paix à son âme, passait souvent à l’agence, on parlait vraiment de tout et ce des heures durant avec l’équipe. Kheops a proposé à Aïsha et la Cosca de produire leur album car il n’avait peut-être pas les reins assez solides pour passer un step dans leur développement. La Cosca les signe donc. La FF, c’était très Panier, centre-ville, Psy4, eux, c’était le Plan d’Aou, les quartiers Nords. Je passe les voir à domicile, tu vois le quartier, les copains, tu comprends très vite que Psy4, c’est des immeubles, du béton et la désolation urbaine du Plan d’Aou. Plutôt que de prendre des photos des blocks ou de les créer en 3D, je connaissais une meuf en déco et on a fait la maquette de leur cité pour leur montrer. Le but était qu’elle la construise en carton avec du ciment, du plâtre afin de bien représenter les bâtiments originaux qui devaient en plus composer le logo Psy4 de la rime sur la cover. Ils étaient comme des fous quand ils ont vu le résultat. Au verso, on a mis une vraie photo du Plan d’Aou parce que c’était très important pour à leurs yeux. On a fait tous leurs premiers clips, « Block Party », « Le son des bandits », « hijo de la luna » sur place. Un quartier parfois par période compliqué mais où il n’y a pourtant jamais eu un seul souci à notre égard. Grosse solidarité entre les populations. Va faire un clip ou des photos de nos jours pourtant en centre-ville sans autor’ ou sécu, c’est parfois plus touchy et « folklorique ».
Si tu peux me permettre une digression personnelle sur les clips, juste après le tournage de « La vengeance aux deux visages » je me suis fait massacrer en deux roues par un 4×4. Dissection aortique, je suis mort… Bref je m’en sors miraculeusement avec 6 mois d’hosto et de rééducation. Dans la semaine Thibaud pour le graphisme et Jean-Luc qui gérait mes montages à l’époque venaient installer leurs ordis dans ma chambre d’hôpital histoire de continuer le taf. La vie n’attend pas et n’aime pas le vide. Ce titre incroyable des Psy4 est également celui de ma résurrection.
Pour reprendre le fil de l’interview, les Psy4 ont toujours eu dix coups d’avance car ils savaient que cette pochette allait évoluer puisque des travaux allaient être réalisés au Plan d’Aou, que les bâtiments seraient assurément détruits. Pour les albums suivants, on a décliné le concept de pochette en volume, avec des petits camions de chantier, des bâtiments écroulés et ce jusqu’au dernier album Les cités d’or, avec juste des bâtiments complètement rasés dont les fondations étaient encore visibles en terre. J’ai d’ailleurs offert cette maquette au Mucem. Le musée a récupéré aussi des colonnes en plâtre d’Ombre est Lumière, quelques cavaliers en plomb de L’École.
Pour terminer, je t’ai soumis dix pochettes du début des années 1990, au début des années 2000, ce que l’on appelle l’âge d’or du rap marseillais, on en a évoqué d’autres, mais est-ce qu’il y a une pochette dont tu es particulièrement fier?
On ne peut qu’être fier du projet global et de l’univers mis en place pour L’École du Micro d’Argent. Plus tard avec Arts Martiens, ils sont revenus à la base, on retrouve leurs inspirations extrêmes orientales et urbaines. Pour l’album Rêvolution, je les ai rejoints en Thaïlande 15 jours, trois semaines, mais au final, on ne s’est peut-être pas compris sur le concept visuel. En même temps, c’était tellement complexe et ouvert à pléthore d’interprétations « Rêve / Evolution »… La proposition qu’on leur a faite tombait complètement à plat par rapport à la teneur de leur album. A partir du moment où tu te loupes, tout le groupe y va de sa proposition et on s’est perdu. On a cherché pendant un mois mais on n’arrivait pas à s’accorder. Finalement, Aïsha m’appelle pour me dire que de jeunes graphistes leur avaient proposé une cover qui correspondait à ce que le groupe imaginait, d’autant qu’ils devaient rendre la pochette asap. On a beau être très amis et ça rejoint ce que je te disais tout à l’heure, s’il y a cafouillage, ils ne vont pas valider sous prétexte qu’on est des proches. Je les approuve d’ailleurs complètement. Mais j’ai quand même pu gérer ensuite les singles extraits de cet album et les clips, en dépit de cette erreur de parcours. Sur l’album suivant, Yasuke, je savais que je ne devais pas me manquer (Sourires). Le groupe m’a demandé de m’inspirer du tableau du Radeau de la Méduse. La pochette finale et chaque élément du radeau est une parfaite illustration métonymique de chaque morceau. C’était un sacré challenge à relever, j’ai fait construire le radeau en vrai à l’échelle en studio, fait flotter la voilure, j’y ai placé et fait « jouer » tous les figurants, trouvé et agencé les accessoires, il y a des détails dans chaque pixel de l’image. On me l’a demandé pour un musée, pour une expo aussi. IAM était satisfait de cette cover et je pense qu’on ne s’est pas trop mal démerdé. Hélas le COVID est passé par là…
En fait, la collaboration avec Aïsha et chaque membre du groupe IAM, est une réussite professionnelle, humaine, personnelle et pérenne dans le sens où depuis notre rencontre en 1989/90, quoi qu’il se passe dans nos vies, nous restons en réelle famille toujours très intimement proches et soudés.
Enfin, je lâche ici plus qu’une sincère pensée à toute la foisonnante galaxie du rap Marseillais dont les albums ne sont pas chroniqués dans cet article et avec laquelle j’ai eu très souvent le privilège de pouvoir collaborer, échanger, construire et créer depuis près de 36 ans. Force à vous ! To be continued !